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REGNE
DE
CHARLES m D'ESPAGNE
^^.
FRANÇOIS ROUSSEAU
REGNE
DE
CHARLES III D'ESPAGNE
(1759-1788)
TOME SECOND
PARIS
LIBRAIRIE PLON
PLON-NOURRIT et G'% IMPRIMEURS-ÉDITEURS
8, RUE 6ARANCIÈRE — 6«
1907
Tous droits réservés
DP
RI
Tous di'oits de reproduction et de traduction
réservés pour tous pays.
Publisiied 1" May 1907.
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reserved under the Act approved Mardi 3'' 1905
by Plon-Nourrit et C'«.
RÈGNE
DE
CHARLES III D'ESPAGNE
CHAPITRE PREMIER
CESSION DE LA LOUISIANE ET RÉFORMES ÉCONOMIQUES
I. Cession de la Louisiane, répugnance des Espagnols, mécontentement
des colons; le nouveau gouverneur Ulloa, griefs contre lui; la situation
financière, les décrets commerciaux du roi Catholique, la révolte, la fuite
d'UlIoa, arrivée d'O'Reilly, la répression; administration de ce gouver-
neur et de ses successeurs, Unzaga et Galvez. — IL Campagne écono-
mique de Choiseul en Espagne, situation privilégiée des Anglais, les Fran-
çais en Espagne, mauvais traitements, le commerce d'outre-mer, l'in-
terlope, vénalité des fonctionnaires, décadence du commerce régulier,
formalités, Béliardi, agent de Choiseul, mauvais état des routes, dans la
Péninsule, projet économique de Choiseul, les Gremios, Grimaldi et Es-
quilache; inquiétudes de l'ambassadeur anglais, lord Rochford; mariage
de l'infante Marie-Louise avec Léopold, mariage du prince des Asturies
avec la fille du duc de Parme, fêtes, Béliardi et Esquilache, Muzquiz,
convention de 1768. — III. La colonie de la Sierra-Morena, Don Gaspar
Thurrigel, Olavide, maladies des colons, plaintes, enquête, dénonciation
d'Olavide à l'Inquisition, son procès.
Par le traité de Fontainebleau, du 3 novembre 1762,
confirmé quelques mois plus tard par celui de Paris, du
10 février 1763, la France céda, à l'Espagne, une partie
de la Louisiane.
II. 1
2 RÈGNE DE CHARLES III D'ESPAGNE
Le gouvernement de Charles III accepta, avec répu-
gnance, un pareil présent.
Dédaignée jadis par les compagnons de Pizarre, qui
n'espéraient pas y trouver de l'or (1), la Louisiane de-
meurait, au dix-huitième siècle, frappée du discrédit qui
s'attachait aux opérations de Law et à la faillite de la rue
Quincampoix. N'était-ce pas, en effet, par l'énumération
des produits fabuleux de cette colonie, que tant de dupes
avaient été amorcées et ruinées? Désabusé aujourd'hui,
le public parlait, en haussant les épaules, de ces fameuses
roches d'émeraudes dont l'exploitation devait rapporter
des dividendes de plus de 40 pour 100. Pour beaucoup
de nouvellistes, la Louisiane n'était qu'un désert où
étaient venus mourir des fdles publiques et des gens sans
aveu, embarqués de force (2). A Madrid, de pareils bruits
trouvaient écho, et l'on se disait que, si la France se des-
saisissait avec tant d'empressement de cette possession,
il fallait redouter quelque piège!
Une autre puissance que l'Espagne n'eût pas méprisé
ce pays (3), où abondaient les richesses naturelles. Le cli-
mat sain et relativement tempéré, aux environs de la
Nouvelle-Orléans, laissait aux Européens la faculté de
s'accoutumer à cette contrée, sans trop souffrir d'une
brusque transition. En remontant le ]\Iississipi, à la hau-
teur des Natchez, la température, aussi chaude qu'aux
(1) Voir baron Marc deVilleees du Teiib.age, les Dernières années delà
Louisiane française, chap. I*'', p. 1 : « Un compagnon de Pizarre, Fernand de
Soto, atteignit la vallée du Mississipivers 1539. Il mourut au bout de trois ans,
de fatigue et de découragement. De ses 1,400 compagnons, il ne restait plus
que 300 hommes quand ils atteignirent la côte du Mexique. Cette fm mal-
heureuse et la certitude qu'il n'y avait pas d'or détournèrent les Espagnols
de revenir dans ces contrées. »
(2) ViLUERS DU Terrage, ouv. cité, p. 11 et 19. En 1719, trente char-
rettes traversent Paris, sur lesquelles sont montées « des demoiselles la tête
ornée de fontanges de rubans jonquille »; des garçons en pareil nombre,
avec des cocardes de couleurs semblables, suivaient, à pied, les voitures-
Tous chantaient!
(3) Archives du ministère des colonies, C, 44, mémoire sur la situation
de la Louisiane.
CESSION DE LA LOUISIANE ET RÉFORMES ÉCONOMIQUES 3
îles, permettait de cultiver, avec succès, les mêmes pro-
duits que dans les Antilles : l'indigo, le sucre, le tabac,
le riz, les arbres fruitiers. Au nord, quand on pénétrait
chez les Illinois, on rencontrait des buffles sauvages, des
forêts de bois précieux, des mines de plomb.
Bien qu'assez peu encouragés par la métropole, les
Français y avaient fondé quelques établissements : la
Balise, la Nouvelle-Orléans, l'île Dauphine, le Biloxi,
la Mobile, Tombecbé, les Alibamous, le village des Alle-
mands, la Pointe-Coupée, les Tonicas, les Natchez, les
Natchinotchez, les Arkansas, les Illinois, la Nouvelle-
Chartres, les Kaskakias, la prairie du Rocher et Saint-
Philippe.
La Balise (1) était le poste où les navigateurs abor-
daient, tout d'abord, lorsqu'ils pénétraient dans le Mis-
sissipi. L'accès présentait bien des difficultés aux pilotes,
car le fleuve roulait, avec lui, une prodigieuse quantité
de bois et de terres détrempées, que les coups de vent, ou
les marées, arrêtaient. Il se formait, ainsi, des bancs et
des îles mouvantes, qui exhaussaient les fonds ou obs-
truaient les passes. Sur vingt-cinq, il n'y en avait guère
qu'une seule, praticable aux vaisseaux. L'île de la Balise,
formée par la vase accumulée et entraînée par le fleuve,
se trouvait, autrefois, à une lieue au large. Par suite du
mouvement continuel des terres, ceux qui remontaient
le Mississipi ne la rencontraient qu'après un trajet d'une
heure et demie.
A environ trente lieues, en amont, on apercevait, sur
la rive gauche, un beau port, en forme de croissant (2) :
celui de la Nouvelle-Orléans (3), dont les maisons co-
(1) ViixiERS DU Terrage, ouv. cilé, p. 47.
(2) Arch. des Colonies. C'^, 44. ""
(3) Arch. des Afî. étr., mémoires et documents, Espagne, t. CLXXXVIII,
rapport intitulé : Précis des relations politiques, entre la France et l'Espagne,
sous les règnes de Ferdinand VI et de Charles III : u La Nouvelle-Orléans
ne comptait pas plus de 1,600 habitants, libres et esclaves. Jamais cette
4 RÈGNE DE CHARLES III D'ESPAGNE
quelles, construites en briques et en bois, ornées de
galeries, où l'on s'abritait des grandes chaleurs, s'éle-
vaient au-dessus de rues bien percées et bien alignées.
Elle ne comptait guère alors plus de 1,600 habitants,
les uns libres, les autres esclaves.
Les environs apparaissaient peuplés et cultivés; il y
avait dans la ville un hôpital desservi par des ursulines;
plusieurs ordres religieux, notamment des capucins, y
assuraient l'exercice du culte. Une garnison d'environ
1,800 hommes, répartis par toute la colonie, y logeait
son dépôt ainsi qu'une compagnie suisse de 200 merce-
naires. A la Nouvelle-Orléans, résidaient le gouverneur
de la colonie ainsi que le conseil supérieur, composé d'un
président, de six conseillers et d'un greffier.
A ces détails qui, dans leur ensemble, présenteraient
le pays comme assez prospère, il convient d'opposer cer-
tains faits qui expliqueront, à la fois, le mécontentement
des Espagnols et celui des habitants de la Louisiane,
lorsqu'ils apprirent le traité de Fontainebleau.
Une des principales ressources de cette colonie était la
traite (1). Ce nom désignait l'échange des pelleteries,
qu'apportaient les sauvages, contre de la poudre, du
plomb, des fusils, des miroirs, des ciseaux, etc.; marchés
qui se tenaient dans différents postes, tels que les Natchez,
les Tombecbé ou les Arkansas. Un petit fort, placé sous
colonie n'eut plus de 7,000 blancs, sans y comprendre les troupes, qui va-
rièrent de 300 à 2,000 hommes. Cette faible population était dispersée dans
un espace de 700 lieues. «
(1) AfF. étr., Espagne, t. DXLVI, î° 278, mémoire sur la nécessité de
laisser aux négociants français la liberté du commerce à la Louisiane
(4 août 1766), joint à une lettre de Choiseul-Praslin, adressée à Choiseul.
Voir également Bibliothèque nationale, manuscrits, fonds français, n" 10769,
papiers de l'abbé Béliardi, mémoire sur les habitants et négociants de la
Louisiane et sur l'événement du 29 octobre 1768. L'abbé Béliardi remplis-
sait, en Espagne, l'office d'agent général du commerce et de la marine, au
service de la France. C'était l'homme de confiance de Choiseul. Se référer
à un article de M. Pierre Mi'ket sur ce personnage, inséré dans la Revue
d'histoire moderne et contemporaine, 1902-1903, t. IV, p. 657-672.
CESSION DE LA LOUISIANE ET RÉFORMES ÉCONOMIQUES 5
le commandement d'un officier, renfermait les objets
destinés à ces trocs. Les pelleteries, transportées à la
Nouvelle-Orléans, s'y vendaient. On déduisait du prix le
montant des fournitures, qui avaient servi aux échanges.
Le surplus appartenait à l'officier.
De tels produits n'avaient pas d'écoulement, en Espagne.
Les pelleteries, apportées à Cadix, pour être ensuite ven-
dues, dans les autres contrées d'Europe, où elles trou-
vaient acquéreurs, risquaient de se détériorer, par suite
de voyages longs et difficiles. Si ce marché cessait, la
Louisiane traverserait une crise commerciale très grave,
fort difficile à conjurer, car l'exploitation des produits
agricoles, tels que l'indigo, le tabac ou le sucre, subi-
raient la concurrence des autres colonies espagnoles; les
sauvages, mécontents, se laisseraient attirer par les An-
glais, établis, depuis le traité de Paris, de l'autre côté du
Mississipi, à la Mobile et à Pensacola (1).
Un autre inconvénient du traité de Fontainebleau
résultait du voisinage immédiat des Anglais et du peu
de précision des nouvelles frontières. Ainsi l'article^ô (2)
énonçait que le roi Très Chrétien cédait, aux Anglais,
une partie de la Louisiane, délimitée par une ligne, tirée
au milieu du Mississipi, « depuis sa naissance jusqu'à la
rivière d'Iberville, et, de là, par une ligne tirée au milieu
de cette rivière et des lacs Maurepas et Pontchartrain,
jusqu'à la mer. A cette fin, le roi T. C. cédait, en toute
propriété, et garantissait, à S. M. B., la rivière et le port de
(1) Alï. étr., Espagne, mémoires et documents, t. CLXXXVIII, et Arch.
des Colonies, série C'^ 45, un mémoire d'Aubry, sans date, intitulé : Ré-
flexions destinées au gouverneur espagnol; points vulnérables de la colonie.
Il résulte de ces divers documents que l'Angleterre avait divisé le territoire
cédé par la France, en deux gouvernements: Saint-Augustin devint le ctief-
lieu de la Floride orientale et Pensacola celui de la Floride occidentale. On
envoya, dans ces deux provinces, des cultivateurs tirés, soit des établisse-
ments voisins, soit de la métropole, soit du Péloponèse, d'où l'on transporta
un assez grand nombre de Grecs, qui se laissèrent aisément persuader de
se soustraire ainsi à la tyrannie ottomane.
(2) Voir ViLLiERS DU Terrage, ouv. cité, p. 156.
6 RKGNE DE CHARLES III D'ESPAGNE
la Mobile et tout ce qu'il possédait du côté gauche du
fleuve Mississipi, à l'exception de la Nouvelle-Orléans
et de rtle dans laquelle elle était située, qui demeuraient
à la France; bien entendu, la navigation du fleuve Mis-
sissipi serait également libre, tant aux sujets de la Grande-
Bretagne comme à ceux de la France, dans toute sa lar-
geur et dans toute son étendue, depuis sa source jusqu'à
la mer... «
Sans trop nous appesantir sur les inexactitudes, que
contenait cet article, il suffit de relever cette communauté
de navigation, sur le fleuve, pour prévoir à combien de
conflits une pareille concession donnerait naissance. L'Es-
pagne, par cette mitoyenneté, avec les Anglais, se trouvait
exposée à leur contrebande, fraudes que ne manquerait
pas de favoriser une population mécontente d'être an-
nexée à l'empire du roi Catholique (1).
En effet, la décision de Louis XV et de son ministre
Choiseul apparut aux colons comme un moyen de liqui-
der, par une banqueroute, la situation financière embar-
rassée de la Louisiane. La guerre de Sept ans, en suspen-
dant le payement des lettres de change tirées sur la
France, avait provoqué une dépréciation de ce papier,
qui se traduisait par une hausse excessive des denrées
de première nécessité (2). Mais il faut, pour comprendre
(1) M. ViLLiERS DU Terbage, p. 156, note 1, souligne une partie de ces
erreurs : la Nouvelle-Orléans, par exemple, n'était pas située dans une île;
la rivière d'Iberville, que l'on considérait comme un bras important du
Mississipi, méritait si peu cet honneur, qu'en 1764, les Anglais eurent toutes
les peines du monde à y faire passer un simple canot.
Aux Aff. étr., 30 janvier 1766, Espagne, t. DXLV, on note dans une lettre
d'Ossun le passage suivant, à propos des craintes queGrimaldi doit ressentir
du voisinage des Anglais : « Ceux-ci pourront non seulement envahir la
Louisiane, mais faire, dans la suite, la conquête du Mexique. Ils s'occupent
de l'établissement d'un commerce interlope immense, sur les côtes du
Nouveau et du Vieux Mexique. Ils sont merveilleusement secondés par
les habitants de ce royaume, chose naturelle et presque irrémédiable,
tant qu'on laissera subsister les charges, que supporte le commerce légi-
time... »
(2) ViLLiERS DU Terbage, p. 148, état des prix courants que se vendent
CESSION DE LA LOUISIANE ET RÉFORMES ÉCONOMIQUES 7
les difficultés contre lesquelles se débattaient les colons,
rappeler qu'il circulait, dans ce pays, très peu de numé-
raire. Toutes les dépenses, que le roi faisait, y étaient
soldées par des billets de caisse, convertis, à la fin de
chaque année, en lettres de change tirées sur la métro-
pole. Jusqu'à la guerre, ces effets avaient été régulière-
ment payés, mais ils demeuraient en souffrance, depuis
l'ouverture des hostilités. Quand la paix allait rouvrir
les communications entre la Nouvelle-Orléans et Ver-
sailles, permettre enfin aux créanciers de l'Etat d'en-
caisser leurs traites, ceux-ci apprenaient, avec désespoir,
que leur débiteur se dérobait à ses engagements, laissant
au roi d'Espagne le soin d'acquitter, comme ill'entendrait,
la dette dont on le grevait. Il n'y avait à attendre, de ce
côté, que des conditions fort onéreuses. Toutefois, on
doit dire que ces billets n'appartenaient plus aux véri-
tables créanciers, mais, quelquefois, à des agioteurs, pro-
fitant de la baisse provoquée par la guerre, achetant les
effets à vil prix et escomptant la hausse, que ramènerait la
paix. Quoi qu'il en soit, ces intérêts particuliers méritaient
plus d'attention, que ne parut leur en accorder Choiseul.
Il écouta, d'une oreille distraite, les solhcitations pres-
santes du plus riche négociant de la Nouvelle-Orléans,
Jean Milhet, délégué, auprès de lui, par ses compatriotes.
les denrées et marchandises suivantes, à la Louisiane, le 15 juillet 1762.
Il s'agit, bien entendu, de marchandises, payées en papier, et non en numé-
raire, et tous les articles, contenus dans cette liste, ne sont pas cités.
Une barrique de vin 3,500 livres
Un quart de farine 600 —
Une livre de sucre 5 —
Une livre de beurre 10 —
Une dinde 45 —
Un poulet 7 — 10 sols.
Un canard 12 — 10 —
Une livre de bœuf 2 — 10 —
Un chapeau de castor 400 —
Une paire de bas de soie 150 —
Une pension ordinaire, par mois, sans le
vin 500 —
8 RÈGNE DE CHARLES III D'ESPAGNE
Les esprits fermentaient, en attendant la prise de pos-
session, par les Espagnols. Pour accroître encore les em-
barras d'une pareille situation, le gouverneur français,
M. d'Abbadie, mourut, au mois de février 1765. Celui
qui le remplaça, par intérim, aurait suffi à sa tâche, en
temps ordinaire, car il connaissait, à fond, le pays où
il résidait, depuis 1748. Mais ce militaire, nommé Aubry (1),
caractère subalterne, tout à fait déplacé au premier rang,
petit homme sec, laid, sans noblesse, sans dignité, sans
maintien, n'imposait sa volonté, à ses subordonnés, ni
par l'ascendant de son esprit, ni, encore moins, par le
prestige physique de ses qualités extérieures. Esprit sans
ressources et sans lumières, comment eût-il dicté des
mesures qu'il ne discernait pas lui-même, à travers la con-
fusion de ses idées? Comment son air honteux, qui le fai-
sait accuser d'hypocrisie, eût-il fermé la bouche aux récri-
minations? La forte tête de la colonie, l'ordonnateur
Foucault, groupait, autour de lui, les mécontents. Les
rapports, entre ce dernier et M. Aubry, s'aigrirent, à tel
point, qu'ils ne voulurent plus rien traiter de vive voix.
En cas d'absolue nécessité, ils échangeaient des lettres.
Des qualités administratives de premier ordre eussent
été indispensables, pour dénouer de pareils embarras.
Malheureusement, l'Espagne ne parut pas les avoir ren-
contrées chez celui qu'elle envoya, à la Louisiane.
Don Antonio de Ulloa, né à Séville en 1718, ne man-
quait pas de lumières, mais ses travaux antérieurs le
rangeaient plutôt parmi les esprits spéculatifs; il parais-
sait plus apte à poursuivre des recherches scientifiques
qu'à débrouiller des comptes, à calmer des rébellions,
à ramener la prospérité dans une colonie ruinée. Il avait
accompagné, autrefois, la Condamine, pour mesurer, à
Quito, un arc de méridien; c'était un astronome dis-
(1) ViLLiERS DU Terrage, p. 204, 207, 228.
CESSION DE LA LOUISIANE ET RÉFORMES ÉCONOMIQUES 9
tingué. Les principales occupations pratiques, auxquelles il
s'était appliqué, consistaient dans la direction de mines
de mercure, au Pérou.
Le portrait qu'on a de lui, tracé, il est vrai, par ses
ennemis, n'a rien de flatteur : « De gros yeux, toujours
baissés vers la terre, ne lançant que des regards échappés,
cherchant à découvrir, sans se laisser démêler; une voix
faible et aigre, une bouche sans cesse contractée par un
rire forcé. »
Il arriva, à la Balise, le 5 mars 1766, monté sur un
brigantin et accompagné d'une frégate, chargée de
soixante soldats. On eut toutes les peines du monde à
faire remonter le fleuve à ce dernier bâtiment, à cause
de son tonnage, relativement important, de la violence
du courant et de la diflîculté de la passe.
Quelles furent les fautes imputables à ce gouverneur?
L'équité commande de n'accueillir, qu'avec beaucoup de
circonspection, les accusations lancées contre lui, car elles
émanent d'esprits prévenus et hostiles. On lui reprocha
d'être difTicultueux, pointilleux, tracassier, violent même
et arrogant, quand on lui cédait, intimidé et lâche dès
qu'on lui tenait tête. Aubry lui-même, le circonspect
Aubry, au milieu des éloges, sous lesquels il enveloppe
et dissimule sa pensée, laisse échapper quelques paroles,
fort graves, dans sa bouche : a J'aurais désiré, dit-il, que
celui qu'on a envoyé, pour commander la colonie, eût
eu l'art de manier les esprits et de gagner les cœurs. Ce
n'est pas par la hauteur et la fierté, par les menaces et
les châtiments, qu'on doit conduire les hommes... Si on
traite la Louisiane, comme un préside du Mexique, les
habitants passeront chez l'Anglais (1). »
Voici, dans la longue liste des griefs, énoncés contre
Ufloa, ceux qui ont été relevés, comme les plus importants.
(1) Arch. des Colonies, C'^ 47, lettre d'Aubry du 30 mars 1767.
10 RÈGNE DE CHARLES III D'ESPAGNE
Le gouverneur interdit la traite, en général, et ne la per-
mit qu'à quelques privilégiés. Il défendit la fabrication
des briques, l'introduction des nègres; il ne fréquenta
point l'église paroissiale (1), et se fit dire la messe chez
lui.
Tout cela n'était que des vétilles, car la question brû-
lante, la cause véritable de toutes les colères, qui s'amas-
sèrent contre Ulloa, fut la réduction des créances de la
colonie.
Les habitants émettaient des prétentions excessives.
Ils entendaient que leurs billets fussent acquittés au
pair, quand ils avaient subi une dépréciation de 75 pour
100. Déjà, on a indiqué que beaucoup de spéculateurs
avaient profité de cette moins-value pour rassembler,
entre leurs mains, des effets acquis à vil prix.
Sans être un homme de finances, et guidé par son bon
sens, Ulloa comprit qu'on essayait de le duper. Il pro-
céda à une enquête et reconnut que la dette de sept
millions, réclamée par les colons, était majorée à l'excès.
11 découvrit, en outre, certains usages abusifs. Ainsi, les
marchands, lorsqu'on les payait en billets, élevaient tou-
jours d'un quart le prix de la vente; de plus, entre les
maisons financières françaises de la métropole et leurs
correspondants de la Louisiane, il se commettait, tacite-
ment, des fraudes; on grossissait les prix des fournitures,
livrées par ces négociants, aux magasins de la colonie. De
sorte que, sur sept millons réclamés, il n'en restait dû,
équitablement, que deux (2).
(1) Ulloa ne s'y maria même point: le clergé lui reprocha, à cette occasion,
de n'avoir point observé les articles du concile de Trente, qui exigent, pour
cette cérémonie, l'intervention du curé. Il épousa Mlle de Larrédo, marquise
d'Abrado, à la Balise, après avoir fait bénir son mariage, par son chapelain.
(ViLLiERS DU Terrage, oui\ Cité, p. 244; voir également Béliardi, Bibl.
nat., fonds français, 10769, f» 111, mémoire des habitants et négociants
de la Louisiane sur l'événement du 29 octobre 1768.)
(2) Voir Arch. des Colonies, C'', 45, une lettre curieuse de l'ordonnateur
Foucault, à la date du 10 mars 1766. Il accuse Ulloa de ne vouloir payer les
CESSION DE LA LOUISIANE ET RÉFORMES ÉCONOMIQUES 11
Trop absorbés par l'esprit d'agiotage, les habitants
de la Louisiane ne voulurent pas reconnaître certaines
concessions commerciales, que leur octroya le roi Catho-
lique, malgré les règlements fort sévères, alors, encore en
vigueur, dans tout son empire d'outre-mer. Leur mau-
vaise humeur n'en releva que les inconvénients. Jus-
qu'alors, les colonies espagnoles ne communiquaient
régulièrement qu'avec la métropole. Les étrangers étaient
jalousement écartés des Indes occidentales; tous les
ports, même de l'Espagne, ne possédaient pas la licence
d'équiper ces vaisseaux, appelés par la douane : registros.
Ce privilège appartenait seulement à Séville et à Cadix.
Lorsque, par un décret du 6 mai 1766, Charles III auto-
risa, provisoirement, il est vrai, la Louisiane à rece-
voir, de Saint-Domingue et de la Martinique, les bâti-
ments français, qui apporteraient desvins et de la farine,
pour charger, en échange, des bois de construction ou des
cuirs, il accordait une grâce considérable et tout à fait
exceptionnelle à ses nouveaux sujets, étant donnée la
législation, alors en vigueur. Ceux-ci ne répondirent à
cette bienveillance que par des récriminations maussades,
contre les formalités minutieuses qu'ils devaient observer.
Tout se compliqua de certaines affaires, plus ou moins
véreuses, dans lesquelles trempèrent le gouverneur de la
Martinique, le procureur général de la Louisiane, la Fré-
nière, et le gendre de ce personnage, Bienville (1).
billets qu'en les frappant d'une réduction de 75 pour 100. « Il a fait, ajoute-
t-il, chercher en ville les anciens billets, pour des piastres gourdes, àla déduc-
tion de 75 pour 100 la piastre à 5 livres 5... mais la plupart des personnes,
qui ont des billets, se flattent que le roi les acquittera, au pair, continuant de
regarder 5 livres en ces billets comme 5 livres en argent... » On pourra se
reporter, dans les mêmes archives, même série C, 47, au résumé des obser-
vations sur le manifeste des habitants de la Louisiane, rédigé par UUoa.
(1) Voir CoxE, V Espagne sous les rois de la maison de Bourbon, trad.
Muriel, t. V, p. 166, et Villiers du Terrage, p. 237. On y remarquera la
protestation des négociants, adressée au conseil supérieurde la colonie, contre
les formalités exigées par UUoa quant aux chargements des navires et aux
passeports, exigés des capitaines. Ces pièces devaient être signées du ministre
12 RÈGNE DE CHARLES III D'ESPAGNE
De nouvelles requêtes furent adressées en France, afin
que le gouvernement obtînt, du roi Catholique, la sup-
pression de toutes ces entraves à la liberté commerciale.
Choiseul parut se soucier assez peu de recevoir, dans les
ports français, les produits de la Louisiane (1). Quant à
entreprendre quelques démarches suivies, auprès de
Charles III, il s'y refusa, sous prétexte qu'elles seraient
inutiles. Il prétendit que les traités interdisaient à l'Es-
pagne une pareille résolution, notamment celui d'Utrecht.
Philippe V, à l'entendre, avait solennellement promis de
ne permettre, à aucune nation de l'Europe, de commercer
avec l'Amérique, clause que les Hollandais défendraient
jalousement. Avec des réponses aussi décourageantes, il
éconduisit les solliciteurs.
Le mécontentement de ces mauvaises nouvelles fut
aggravé encore, par un nouveau décret du roi Catho-
lique, rendu le 3 mars 1768. Il paraissait révoquer la
liberté, concédée, deux ans plus tôt, aux habitants, de
communiquer, avec quelques îles des Antilles françaises.
Il énumérait limitativement (2) les ports espagnols qui
des Indes de Sa Majesté Catholique. A cette protestation, est jointe celle des
capitaines de navires, datée du 10 septembre 1766. Enfin les accusations
formulées contre la Frénière et le gouverneur de la Martinique se trouvent
dans la protestation d'Ulloa, citée dans la note précédente. Il s'agit surtout
d'un commerce de nègres viciés, apportés de la Martinique.
(1) Arch. des Colonies, C'^, 46, Choiseul à Praslin, 30 novembre 1766.
ViLLiERS DU Terrage, p. 239, cite une lettre de ce ministre, à d'Ossun,
4 août 1766, et un mémoire du 24 novembre, débutant ainsi : « La Louisiane
a été peu utile à la France, qui elle-même a peu profité de cette colonie... »
Il passe en revue ensuite les différents produits tels que le sucre, l'indigo et
le bétail : « Le sucre, dit-il, qui, sous le ciel heureux de cette colonie, croît à
côté du blé, s'y fabrique moins utilement que dans les colonies chaudes.
Il faut dire la même chose de l'indigo. Le bétail, qui pourrait y être infini-
ment multiplié ne pouvait être un objet de commerce, pour Saint-Domingue,
où la partie espagnole suffit, à cet égard, aux besoins de la partie française».
C'était, on le voit, un plaidoyer, assez peu chaleureux, en faveur de ses com-
patriotes, auprès de Grimaldi. Le seul argument qui pût toucher les Espa-
gnols était que, si la liberté du commerce était accordée aux Français, ceux-
ci resteraient à la Louisiane, où leur présence empêcherait des conflits, avec
les sauvages.
(2) ViLLiERS DU Terrage, p. 250 : Cadix, Séville, Alicante, Carthagène,
CESSION DE LA LOUISIANE ET RÉFORMES ÉCONOMIQUES 13
armeraient des vaisseaux pour la Nouvelle-Orléans; dé-
fense était faite aux capitaines, à l'aller comme au re-
tour, de relâcher, même dans les colonies espagnoles,
encore moins d'y vendre ou d'y acheter. ■
Puisqu'on ne cédait pas, amiablement, à leurs récla-
mations, les meneurs crurent qu'une révolte dégoûterait
l'Espagne de sa nouvelle acquisition. Ils entrevirent des
gages de succès, dans les longs atermoiements, qui avaient
précédé la prise de possession de cette colonie, par cette
puissance, et dans la faiblesse des moyens répressifs, à
la disposition du gouverneur (1). Ulloa comptait à peine
une centaine de soldats espagnols sous ses ordres, car la
garnison française, trouvant qu'il lésinait sur la solde,
refusa de passer au service de Charles III. Les mutins
prévoyaient donc qu'il ne serait pas difficile de jeter à
la mer ce fonctionnaire s'il essayait de résister.
L'insurrection fut dirigée par les notables de la colonie :
l'ordonnateur Foucault, le procureur général Chauvin de
la Frénière, Jean Milhet et son frère, Caresse et Marquis,
anciens officiers du régiment suisse, etc. L'ordonnateur
Foucault fut peut-être tout aussi actif que la Frénière,
mais il apporta, dans sa conduite, moins de crânerie. Guidé
par son esprit cauteleux, il se tint volontiers dans l'ombre,
peu jaloux des succès d'amour-propre, qui entraînent de
lourdes responsabilités. Dans la tâche préparatoire, il se
réserva le rôle modeste d'écrivain; ce fut lui le rédacteur
d'une requête des habitants, destinée au gouvernement
français, véritable pamphlet, rempli d'outrages contre la
nation espagnole; il fut également l'auteur de lettres,
adressées au duc d'Orléans, au prince de Conti et au
chancelier.
Malaga, Barcelone, Santander, La Corogne, Girone. Les navires devaient
être construits dans la Péninsule; défense d'importer aucun vin étranger;
or, on consommait du vin de Bordeaux à la Louisiane.
(1) Même source, p. 232. Voir également Aiï. étr., Espagne, t. DLYI,
fû 95.
14 RÈGNE DE CHARLES III D'ESPAGNE
Pour remuer l'opinion, les conspirateurs effrayèrent le
public, par la tyrannie, qui les attendait, sous le nouveau
régime; ils parlèrent de l'esclavage, où le roi Catholique
tenait ses sujets, dans son empire d'Amérique. Le per-
sonnage d'Aubry ne fut pas à la hauteur des circons-
tances; il joua un rôle assez niais, assez mesquin. Tenu à
l'écart, parce que sa loyauté le rendait suspect à la Fré-
nière et à ses partisans, sa perspicacité fut assez courte,
pour ne pas concevoir de soupçon d'une pareille conduite,
à son égard. Lorsqu'il découvrit, enfin, les desseins des
révoltés, ceux-ci n'avaient plus rien à cacher.
Ulloa ne songea pas un instant à résister, avec les
faibles moyens dont il disposait; il craignit de se faire
tuer inutilement et se mit aussitôt à l'abri. Dans un mé-
moire justificatif, qu'il adressa à Grimaldi (1), il raconta
que les rebelles voulaient l'attaquer, dans sa maison, pen-
dant la nuit, y enlever tous les objets précieux, piller le
trésor et s'emparer du paquebot le Volant. Il se réfugia
à bord de ce navire et, de là, parlementa avec les insurgés.
Les pourparlers durèrent environ un mois. Le 1*^'' no-
vembre 1768, on le laissa partir, pour la Havane.
On ne suivra pas les péripéties de la révolte, lorsque les
rebelles furent livrés à eux-mêmes. Il suffit de constater,
qu'un instant, les colons songèrent à se constituer en
république.
Cette période d'abandon dura environ un an. Au mois
de juin 1769, le général espagnol O'Reilly (2) quitta la
(1) ViLUERS DU Terrage, ow,'. cité, p. 257. Je relève une inexactitude
dans la date de cette lettre que j'ai vérifiée aux Arch. des Colonies, C, 48,
fo 218 : la lettre d'Ulloa à Grimaldi est du 4 décembre 1768 et non du 4 dé-
cembre 1766; il n'y a probablement là qu'une erreur de l'imprimeur, échap-
pée à l'auteur, au moment de la correction des épreuves.
(2) Au sujet des états de service d'O'Reilly, se reporter à Ferrer del
Rio, ouv. cité, t. III, p. 418, et Voyage en Espagne et en Portugal du major
Dalrymple, p. 64 : « Quand j'allai le voir, rapporte ce dernier, je le trouvai
singulièrement altier et impérieux... Il avait été blessé et abandonné sur
le champ de bataille à l'affaire de Campo-Santo, en Italie. Un soldat autri-
chien allait lui donner le coup de grâce, avant de le dépouiller et le voler.
CESSION DE LA LOUISIANE ET RÉFORMES ÉCONOMIQUES lo
Havane, avec plusieurs milliers de soldats (1). Il espérait
arriver, assez brusquement, pour déjouer toute tentative
de résistance; mais les calmes, qui arrêtèrent son convoi,
presque à l'embouchure du Mississipi, contrarièrent ses
plans. Sa tactique consista alors à effrayer, à décourager.
A cet effet, il dépêcha un officier, avec une lettre pour
Aubry. Cet émissaire s'acquitta de sa mission, avec intel-
ligence. Il parla beaucoup des forces amenées, par son
général, il en exagéra même le nombre, déjouant ainsi
les manœuvres que tentaient, de leur côté, les partisans
de la Frénière. Ceux-ci, le chapeau orné d'une cocarde
blanche, couraient, de maison en maison, afin de réveiller
les courages. Aubry lut publiquement la lettre, qui lui
avait été remise. La foule paraissait frappée de crainte
et peu disposée à soutenir les chefs de la révolte. Ceux-ci,
sentant qu'ils allaient être abandonnés, essayèrent de
sauver leur vie. Ils envoyèrent à O'Reilly trois députés :
le procureur général la Frénière, M. Marquis et le négo-
ciant Milhet. L'accueil honnête, qu'ils reçurent, leur laissa
quelque espoir de réussir. La Frénière lut un discours très
étudié, par lequel il rejeta sur Don Antonio de Ulloa la
responsabilité des événements survenus. 11 offrit de fournir
la preuve de ce qu'il avançait et termina, promettant,
pour l'avenir, la fidélité de tous, si Sa Majesté Catholique
daignait se montrer clémente. O'Reilly répondit briève-
lorsqu'il le prévint, en lui disant qu'il ne connaissait pas l'importance de sa
prise; qu'il était le fils du duc d'Arcos, grand d'Espagne. Cette déclaration
arrêta le coquin. Il conduisit son trésor imaginaire au maréchal de Brown,
à qui l'artificieux prisonnier se fit alors connaître. Le maréchal, qui trouva
cette ruse ingénieuse, le recommanda aux chirurgiens et le renvoya avec
beaucoup d'honneur au camp espagnol. La duchesse d'Arcos, à qui on conta
cette anecdote, l'a toujours protégé, depuis, et lui a fait obtenir une com-
pagnie, puis une majorité. Dans la dernière guerre d'Allemagne, il avait été
servir volontairement dans l'armée des Autrichiens, mais ses discours trop
libres l'obligèrent de la quitter. Il alla servir dans celle de France, sous le
maréchal de Broglie; à la fin de la guerre, il retourna en Espagne... il fut
fait colonel et brigadier. »
(1) Aff. étr., Espagne, t. DLVII, O'Reilly à Grimaldi, 31 août 1769,
relation de son expédition à la Louisiane. . .
16 RÈGNE DE CHARLES III D'ESPAGNE
ment et d'une manière évasive. Les députés se retirèrent.
Sous prétexte de chercher des logements, le général
envoya à la Nouvelle-Orléans trois officiers. Ils devaient,
en réalité, se mêler aux habitants, observer tout et rap-
porter à leur chef ce qu'ils auraient découvert.
La Frenière et ses collègues, fort penauds de leur échec,
le dissimulèrent par amour-propre. Ils parlèrent avec
éloge d'O'Reilly et promirent, en son nom, beaucoup plus
qu'il n'avait dit. Ils espéraient que cette collaboration à
la pacification des esprits servirait d'excuse à leur con-
duite passée, dernière carte qui leur restait à jouer, dans
une partie irrévocablement perdue. Quelques jours plus
tard, la Nouvelle-Orléans se réveillait au bruit des salves,
que tiraient les vaisseaux d'O'Reilly, ancrés dans le port.
Aubry se rendit à bord, pour saluer le nouveau gou-
verneur. Le conseil de la colonie, après quelque hésita-
tion, se détermina à une semblable démarche. O'Reilly
débarqua le 18 août. La garnison française se mit sous
les armes, pour lui rendre les honneurs, le clergé le reçut
avec le dais, à la porte de l'église. La journée se passa en
cérémonies. Pour se rendre maître, d'un seul coup, de tous
les chefs du complot, afin d'éviter les résistances partielles
et l'émoi, qui résulteraient d'arrestations successives,
O'Reilly réussit à attirer, dans sa maison, les principaux
habitants. Sans affectation, il pria La Frenière et ses col-
lègues de passer dans son cabinet. Pris au piège, une
garde les entoura, aussitôt, et les conduisit en prison (1).
Ce coup, aussi imprévu que hardi, répandit la surprise
et la consternation, parmi le peuple. Mais le représentant
de Charles III calma les esprits, en publiant une amnistie,
en faveur de tous ceux qui n'avaient pas été arrêtés.
(1) Un seul ne fut pas compris dans ce coup de filet, Villeré, personnage
dangereux, qui commandait une compagnie allemande toute dévouée à sa
personne; il fit une résistance désespérée aux soldats espagnols qui le sur-
prirent chez lui. Il périt, lardé de coups de baïonnette. {VilliersduTerrage,
p. 306.)
CESSION DE LA LOUISIANE ET RÉFORMES ÉCONOMIQUES 17
Le procès des meneurs dura deux mois; six d'entre
eux furent condamnés à mort et fusillés (1). Foucault,
malgré l'importance de son rôle, dans la révolte, se déroba
à la justice espagnole. Il refusa de répondre aux questions,
qui lui furent posées; de guerre lasse, devant ce silence
obstiné, on le fit passer en France, où il fut oublié à la
Bastille. Après une assez longue détention, il obtint du
duc d'Aiguillon son élargissement et même un emploi,
celui de commissaire de la marine. On lui comptait, comme
années de service, celles passées à la Louisiane et en pri-
son (2).
La répression d'O'Reilly, pour être sévère, ne fut pas
une sanglante tyrannie (3), ainsi que l'ont rapporté cer-
tains narrateurs mal informés ou injustes. Les premiers
actes, même, purent être considérés comme des gages
d'apaisement, puisqu'il renvoya la plus grande partie de
ses soldats, ne gardant, à ses ordres, que 1,200 hommes.
Ses réformes, dans l'administration, furent plus apparentes
que réelles; il supprima le conseil supérieur de la colonie
et le remplaça par un cabildo, changement de nom plutôt
(1) ViLLiERS DU Tereage. p. 309. Voici la liste des condamnés à mort :
Chauvin de la Frénière, procureur général; Jean-Baptiste de Noyan, ancien
capitaine de cavalerie, chevalier de Saint-Louis; Marquis, capitaine ré-
formé du régiment suisse; Pierre Caresse, négociant, ancien membre du
conseil; Joseph Milhet, négociant; Joseph Roué de Villeré, écrivain du roi,
commandant du poste des Allemands. Ce dernier fut condamné par contu-
mace, puisqu'il avait été tué par les soldats, chargés de l'arrêter. A la prison
perpétuelle : Joseph Petit, négociant. Aux galères, pendant dix ans : Bal-
thazar de Mazan. A six ans de prison : Jean Milhet, négociaat. A la même
peine : Hardi de Boisblanc, conseiller; Julien-Jérôme Doucet, avocat;
Poupet, négociant.
(2) Même source, p. 313. Quant au reste du récit, voir passif, p- 319, 320,
325, 351 et 353.
(3) Vers de Baudry des Lozières cités par Villier.s du Terrage, p. 319.
o'reu.i.y
Aujourd'hui, profitaDt du prix de ses bassesses.
Il n'a ((uo pour lui seul ses trop viles richesses,
Et, prodiguant partout un faste monstrueux.
Bois (sic), daas les coupes d'or, les pleurs des mallieureux.
Un voyageur américain, Smith, déclara, en 1780, que trente personnes
furent exécutées et qu'O'Reilly confisqua les biens de deux cents familles.
18 RÈGNE DE CHARLES III D'ESPAGNE
que changement d'institution, assemblée dans laquelle il
ne siégea guère que des Français.
Les anciens billets, cause de la révolte, furent acquittés
par le roi de France, après une déduction des trois cin-
quièmes de leur valeur. Le payement, en numéraire, ne
s'effectua que le 1" juillet 1770.
Aubry quitta la Nouvelle-Orléans, le 23 novembre 1769,
sur le brigantin le Père-de-F amille, et périt, dans un nau-
frage, avec presque tout l'équipage, aux environs de
Royan.
O'Reilly resta à la Louisiane, jusqu'au mois d'oc-
tobre 1770. Il fut remplacé par Don Louis de Unzaga,
commandant intérieur du régiment de la Havane. Ce
personnage passa pour faire ses affaires aussi bien que
celles de la colonie. Il fermait, en effet, les yeux sur la
contrebande que pratiquaient les habitants. En février
1777, Bernardo Galvez lui succéda. On se réserve déparier,
plus loin, de la brillante conduite de ce gouverneur, pen-
dant la guerre américaine. Il apportait, pour sa bien-
venue, un décret, signé à Madrid, le 8 juillet 1776. Le
roi Catholique consentait, en faveur de la Louisiane, à
relâcher ses règlements d'ordinaire si durs, à l'égard du
commerce avec les étrangers. Nos colonies des Antilles
furent autorisées à emporter, de ce pays, les bois, les grains,
le tabac et l'indigo. Galvez consentit même à élargir en-
core ces concessions. Toutes les marchandises, venant de
France ou de Saint-Domingue, purent être débarquées,
à la condition que les négociants acquitteraient les mêmes
droits que ses compatriotes, apportant les denrées, sous
pavillon espagnol (1).
(1) ViLLiERs DU Terrage, p. 353 : « Instruction que devra observer le
gouverneur de la Louisiane, relativement à l'exportation du bois, des vivres
et des fruits que S. M. a bien voulu permettre, pour le temps qu'elle le jugera
à propos, pour secourir les îles françaises Sous-le-Vent. «
« Art. lef. — D'autant que le Roi. pour cette fois, en faisant une excep-
tion à la juste prohibition, portée par les lois à ses colonies des Indes, qui
CESSION DE LA LOUISIANE ET RÉFORMES ÉCONOMIQUES 19
II
La situation des commerçants français à la Louisiane
était, à cette date, tout à fait exceptionnelle. En général,
dans les Etats de Charles III, en Europe comme aux
Indes, ils partageaient le sort assez précaire, réservé aux
étrangers. Aussi, lorsque la guerre contre l'Angleterre prit
fm, Choiseul chercha à tirer de l'alliance, scellée par le
Pacte de famille, tous les avantages économiques, que
nous pouvions légitimement réclamer. Il eut à surmonter
beaucoup d'obstacles et ne réussit qu'imparfaitement.
Nos nationaux, pourtant, n'avaient pas toujours connu
des temps aussi durs, que ceux des règnes de Ferdinand VI
et de Charles III. En 1659, les Français étaient soustraits
à la juridiction ordinaire des tribunaux; leurs procès
étaient portés devant des juges particuliers, après une
procédure plus sommaire. L'ensemble de ces privilèges
se résumait sous le nom de for militaire.
En 1698, le fermier des douanes, appelé Eminente,
abaissa les droits, qui frappaient nos toiles de Bretagne,
de Normandie et de Flandre. Le Convenio d' Eminente
désigna l'exonération de ces marchandises comme le pie del
fardo, le même avantage, concédé aux lainages français (1).
ne permettent pas, à ses sujets de cette partie des pays de sa domination,
de faire le commerce, directement ou indirectement avec les étrangers, a
bien voulu accorder, de l'avis de son Conseil, que, pour la subsistance des
colonies françaises, on puisse tirer, de la Louisiane, les bois, les grains, le
tabac et les autres fruits dont cette province pourra se passer: le gouverneur
de la Louisiane admettra au port de la Nouvelle-Orléans seulement 2 com-
missaires français et les bâtiments de la même nation qui y arriveront en
représentant les passeports et les permissions nécessaires des commandans
respectifs de leurs colonies, etc. »
(1) AIT. étr., mémoires et documents, Espagne, l. CCIX, f" 43, mémoire
sur le comni'.'rce dj l'Espag.ie avec la France.
20 RÈGNE DE CHARLES III D'ESPAGNE
A cela se réduisirent, à peu près, les faveurs octroyées
à nos compatriotes. Les Anglais, au contraire, avaient
réussi, pendant le règne de Ferdinand VI, à conquérir un
véritable protectorat économique (1). Ils étaient bien
vus des douaniers ainsi que de la puissante corporation
des marchands de Madrid, ou gremios.
Dans certaines provinces, à Xérès, à Malaga, à \'a-
lence, ils faisaient la loi, car ils figuraient parmi les meil-
leurs clients du pays, enlevant toutes les récoltes, les
vins, les raisins secs, les prunes, les amandes, les citrons
et les oranges (2).
Peu nombreux, une centaine environ, les négociants
britanniques trafiquaient en gros, maniaient des fonds
considérables et ne lésinaient pas sur les gratifications,
quand il s'agissait d'acheter la complaisance d'un douanier
ou d'un fonctionnaire plus important. Leurs fournitures
s'adressaient de préférence aux petites gens, qui leur
achetaient les objets nécessaires à l'ahmentation, au vête-
ment ou à l'habitation, tels que : la morue, les beurres et
les viandes salés, de l'étain, des cuirs préparés, des toiles
peintes, de la quincaillerie, de la mercerie, des étoffes de
laine.
Les Français, au contraire, étaient plus nombreux que
les Anglais (3). Ainsi, à Cadix, florissaient cent cinquante-
quatre maisons françaises, dont soixante-douze vendaient,
en gros, les marchandises destinées à l'exportation, dans
les Indes. Mais, à côté de ces notables, s'agitait tout un
(1) Pierre Muret, les Papiers de Vabhé Béliardi. (Revue d'histoire mo-
derne et contemporaine, l':t02-1903, t. IV, p. 660.)
(2) Afï. étr., Espagne, t. DLXXXI, Ossun à Vergennes, Saint-IIdefonse,
2 août 1776.
(3) Aff. étr., Espagne, t. DLXIV, mémoire de d'Ossun au bailli d'Arriaga,
communiqué le 28 novembre 1771 à M. de Bpynes. Nous avions à Madrid
dix à douze mille Français établis, les autres villes avec lesquelles nous
faisions le plus d'affaires étaient Bilbao, Barcelone et Séville. Mémoire sur
r Espagne, du chevalier de Bourgoing. AIT. étr., mémoires et documents,
Espagne, t. CXLVI, f» 4 et seq.
CESSION DE LA LOUISIANE ET REFORMES ECONOMIQUES 21
peuple de modistes, de bijoutiers, d'artistes, de perru-
quiers, de maîtres à danser. Les articles de luxe, débités
par les détaillants français, se modifiaient plusieurs fois
dans l'année, afin de tenter la convoitise des élégants;
aussi les douaniers, troublés dans leur routine, perdus
au milieu des multiples règlements, relatifs aux formes,
dimensions, qualités des marchandises, ne savaient plus
où donner de la tête. Dans le doute, ils confisquaient.
De là, récriminations et contestations interminables, qui
remontaient parfois jusqu'à notre ambassadeur. Dans la
nomenclature de nos exportations figurent, en première
ligne, les soieries et les galons de Lyon, les draps fins de
Louviers et de Sedan, les pannes, les camelots, les cha-
peaux, les toiles de Bretagne, de Normandie et de
Flandre (1). Les articles d'alimentation, tels que les blés
de Turquie, la farine et les légumes, ne s'écoulaient guère
que dans la Galice. Mais les autres provinces de la Pénin-
sule se fournissaient, en France, de bêtes à corne, de mou-
tons, de cochons, et recherchaient, en particulier, nos
mules du Poitou. Beaucoup de nos compatriotes, Auver-
gnats ou Limousins, exerçaient, dans les principales vdlles
les métiers de manœuvre, de commissionnaire et d'éta-
meur, travaux trop rudes ou trop humbles, pour la
paresse hautaine des Castillans. Ces gens retournaient,
dans leurs villages, quand ils avaient amassé un petit
pécule.
Nos nationaux connaissaient donc le chemin de l'Es-
pagne. La tâche de Choiseul consistait moins à les attirer,
dans ce pays, qu'à les y mieux protéger. Mais le ministre
se heurtait à une haine très vivace contre les Français.
Ceux-ci, plus encombrants, plus remuants que les An-
glais, se rendaient souvent antipathiques aux graves et
flegmatiques Espagnols, qu'ils blessaient et ahurissaient,
(1) Aff. étr., Espagne, t. DLL f° 120, mémoire inséré dans la correspon-
dance générale et portant la date du mois de janvier 1768.
22 RÈGNE DE CHARLES III D'ESPAGNE
par leur activité fébrile. Ces derniers, trop orgueilleux
pour reconnaître, dans leur indolence, la cause véritable
de leur insuccès, quand ils se mêlaient de tentatives indus-
trielles, préféraient maudire les Français et les jalouser,
tout en recourant, sans cesse, à leur habileté (1). Du pré-
jugé, volontiers répandu, que nos compatriotes s'enrichis-
saient aux dépens de l'Espagne, était née une haine (2),
difficilement déracinable chez les gens grossiers, nourrie
et entretenue, pendant le règne de Ferdinand VI, quand
dominait la faction anglaise de l'ambassadeur Keene, pro-
tégé par la reine, la Portugaise Barbara. De tels senti-
ments se trouvaient partagés par des hommes d'une édu-
cation plus soignée, ennemis de notre littérature et de
notre influence. Ils se manifestaient même dans le palais
de Charles III, dans l'appartement du prince des Asturies,
l'héritier présomptif, qui groupait, autour de lui, toute une
cabale antifrançaise (3).
Bien que le roi Catholique protestât souvent de sa ten-
dresse pour la maison de Bourbon, et qu'il fût sincère,
(1) Aff. étr., mémoires et documents, Espagne, t. CLXXXVIII, Précis
des relations politiques entre la France et VEspagne sous les règnes de Fer-
dinand VI et de Charles III. Il y est question de tentatives d'embauchage,
auprès d'ouvriers français : en 1784, démarches auprès d'un fabricant de
Sedan, pour établir, en Espagne, une fabrique de trente métiers de draps;
pareil marché avec un négociant de Carcassonne, nommé Jacques Aigne-
belle, sous la condition d'amener avec lui cent familles françaises. En
juin 1785, même démarche, auprès des ouvriers de soie, à Lyon et à Mont-
pellier. Aranda, en 1787, négocie avec un nommé Le Comte, vernisseur
en voitures; lui donne un faux passeport, où il le qualifie de sujet espagnol.
Le sieur Bellancourt et l'abbé Ximénès font l'office de rabatteurs; le
premier était le principal intéressé d'une fabrique de tabatières.
(2) BoUTARic, Correspondance secrète inédite de Louis XV, t. II, p. 237.
(3) Menendez y Pelayo, Ideas esteticas, t. III, vol. II, éd. de 1886,
p. 93. Voir les boutades de l'écrivain Forner contre les philosophes fran-
çais : « L'audace et la vaine autorité d'une troupe de sophistes d'au delà des
nn»nts, ont introduit l'art nouveau et commode de parler de tout à leur
caprice, cet usage a gagné le servile troupeau des écrivains communs,
malheureux imitateurs de cette résolution despotique, avec laquelle des
gens peu versés dans les sciences, les Rousseau, les Voltaire, les Helvétius,
parlèrent de tout à tort et à travers. « Au sujet de la haine du prince
des Asturies contre les Français, se référer à Doniol, Histoire de la partici-
pation de la France à l'établissement des Etats-Unis, t. III, p. 34.
CESSION DE LA LOUISIANE ET RÉFORMES ÉCONOMIQUES 23
en s'exprimant ainsi, on voyait fréquemment les faits
contredire un tel langage. Les agents de Charles III
molestaient les Français de toutes manières, par des
arrestations arbitraires, par des règlements inapplicables
ou ruineux, par des visites domiciliaires, non seulement
dans les magasins et les boutiques, mais jusque dans les
habitations privées, dans la chambre d'un malade ou
d'une femme en couches. La correspondance de notre
ambassadeur, d'Ossun, mentionne, à chaque instant, des
récriminations contre Tindiscrétion des alcades, contre
leurs déprédations. La populace, encouragée par les
exemples de ses magistrats, provoquait des rixes au
moindre prétexte. Dans les ports, les matelots des deux
nations s'assommaient ou se lardaient de coups de cou-
teau. Cette haine persista, malgré tous les efforts de
Choiseul. Il était, depuis quelques années, relégué à Chan-
teloup quand, en 1775, les Espagnols essayèrent de
prendre Alger. Irrités de leur échec, ils l'attribuèrent aux
Français, qu'ils accusèrent d'avoir dévoilé leurs projets,
aux musulmans. Nouveaux prétextes à des bagarres, dans
le port de Carthagène, à des mauvais traitements envers
un navire français, rencontré, par l'escadre espagnole, reve-
nant, après sa piteuse expédition (1). Les gens de petit
métier, quand ils regagnaient le pays, avec leur pécule,
amassé sou à sou, étaient toujours impitoyablement fouil-
lés à la frontière, où les douaniers s'appropriaient leur
bourse, sous prétexte que ces artisans sortaient, en fraude,
les espèces du royaume.
Si, du commerce de la Péninsule, on passe maintenant
à celui d'outre-mer, on constatera également combien
les Anglais se trouvaient avantageusement placés pour
inonder, de leurs produits, les colonies espagnoles. La Ji-
(1) DoNiOL, oiw. cité, t. I'''', p. 321, Ossuii o Vcrgennes, 13 novembre 1775.
Reproches de Grimaldi de ce que les Français ont averti les Algériens. Voir
également Fernan Nujvez, ouv. cité, t. P"", p. 245 et seq.
24 RÈGNE DE CHARLES III D'ESPAGNE
maïque servait d'entrepôt à leurs marchandises et, de
cette île, ils rayonnaient dans tous leurs comptoirs de la
mer des Antilles ou du golfe du Mexique. Si nous remon-
tons du sud au nord, en suivant la côte continentale^
depuis l'isthme de Panama, nous trouvons le rivage des
Mosquitos, les établissements du golfe de Honduras, ceux
de la baie de Campèche, et la portion de la Louisiane,
située à gauche du Mississipi, avec la Mobile et Pensa-
cola (1).
L'interlope anglais ne se cantonnait pas seulement
dans cette région; les bâtiments britanniques descendaient
plus au sud. Grâce à leurs alHés, les Portugais, les contre-
bandiers pénétraient, par le Brésil, jusqu'aux rives de
l'Uruguay, ou, par la colonie du Saint-Sacrement, jus-
qu'aux environs de Buenos-Aires.
La guerre de Sept ans fut, pour ces flibustiers, un âge
d'or, une époque de prospérités inouïes. Pour donner une
idée de leur activité, un seul exemple suffira. A la Ha-
vane, l'Espagne n'envoyait ordinairement, par an, que
deux vaisseaux, et les droits perçus, à l'entrée et à la sortie
des marchandises, ne dépassaient pas 30,000 piastres.
Lorsque les Anglais se furent emparés de ce port, il y
entra, dans l'espace d'une année, neuf cent soixante bâti-
ments marchands de leur marine et les droits perçus dé-
passèrent 400,000 piastres fortes.
La conclusion de la paix de Paris n'arrêta pas la con-
trebande. Après la restitution de la Havane, à l'Espagne,
ce port demeura légalement fermé aux négociants bri-
tanni(]ues, mais ils trouvaient toujours le moyen d'éluder
(1) Favxer, Politique de tous les cabinets de l'Europe, pendant les règnes
de Louis XV et de Louis XVI, t. II, p. 162.
Favier fut envoyé en Espagne, en 1759, afin d'étudier les ressources de
ce royaume dont Choiseul désirait l'alliance. Il connaissait bien ce pays;
il y avait déjà fait deux séjours et en parlait la langue. Pour déguiser sa
mission, on chargea officiellement Favier d'accompagner un neveu du chan-
celier de Russie, le jeune comte Woronzoff. (Revue de la Révolution fran-
çaise, février 1899, article de M. Jules Flammermont.)
CESSION DE LA LOUISIANE ET RÉFORMES ÉCONOMIQUES 25
es règlements. Sous divers prétextes, quinze ou vingt
navires de leur nation y séjournaient, en permanence,
guettant de là l'occasion de s'introduire à la Vera-Gruz.
Aux environs de Buenos-Aires, l'interlope s'élevait à
30 millions délivres par an, dont le profit passait, en entier,
aux Anglais (1).
La facilité que rencontraient partout ces derniers,
dans les colonies espagnoles, s'explique, à la fois, par la
vénalité des fonctionnaires et la décadence du commerce
régulier, venu de la métropole.
La plupart de ces personnages quittaient l'Europe (2)
pour faire fortune, en quelques années. Aussi prenaient-ils
de toutes mains. Beaucoup d'entre eux, au moyen de
prête-noms ou d'hommes de paille, devenaient les agents
des contrebandiers, leurs commissionnaires ou leurs dépo-
sitaires. Depuis les derniers subalternes jusqu'aux princi-
paux chefs, tous participaient, plus ou moins, à la fraude.
Les gardes-côtes prétextaient l'obscurité, la brume, le
gros temps, les vents contraires, pour ne pas exécuter
les croisières, auxquelles ils étaient tenus, afin de laisser
aux navires suspects, le temps de s'échapper. Loin de
saisir la cargaison, lorsqu'ils les abordaient, ils ne les
visitaient que pour intimider les capitaines et se faire
payer plus grassement.
Une autre cause de l'extension de la contrebande doit
être recherchée dans la décadence du commerce régu-
her (3). Séville et, plus tard, Cadix furent les seules villes
(1) Aff. étr., Espagne, t. DXLIII, lettre de Magallon à l'abbé de la
Ville, 28 août 1765. Don Fernando de Magallon était secrétaire de l'am-
bassade d'Espagne à Paris, l'abbé de la Ville était premier commis aux
affaires étrangères. — Aff. étr., Espagne, t. DXLIV, lettre de d'Ossun à
Choiseul, du 9 septembre 1765, communiquant les confidences que reçut
l'abbé Béliardi d'O'Reilly, et les observations que fit ce général, pendant
son séjour à la Havane.
(2) Favier, mémoire manuscrit intitulé : Aperçu conjectural, et daté
du mois de mai 1776. (Aff. étr., mémoires et documents, Amérique,
t. XXXIII, f° 99 et seq.)
(3) COXE, ouv. cité, t. V, p. 166.
26 RÈGNE DE CHARLES III D'ESPAGNE
autorisées, avant le règne de Charles III, à envoyer des
convois en Amérique. En 1764, la Corogne établit un
service régulier de paquebots. Tous les mois, un navire
partait pour la Havane et Porto-Rico; tous les deux mois
pour la Plata. Il emportait une demi-cargaison de pro-
duits européens et rapportait une même quantité de
marchandises coloniales. Ce palliatif atténuait ce que les
r^nciens convois, partis de Cadix, présentaient d'em-
barras et de lenteur. Ainsi, pour le Mexique, les flottes ne
sortaient que tous les trois ans. Elles se composaient de
douze gros navires jaugeant de 500 à 1,000 tonneaux,
escortés par deux vaisseaux de guerre (1). Leur cargaison
consistait en vins, eaux-de-vie, huile, marchandises sèches.
Un autre convoi, appelé les Ga//o^5, gagnait Carthagène
des Indes et Porto-Bello,où se réunissaient, à une foire
célèbre, les commerçants de l 'Amérique du Sud. Il s'écou-
lait parfois trois ou quatre ans sans qu'il y eût d'expédi-
tion. Le commerce de Cadix tombait de jour en jour. Les
vaisseaux réguliers ou registros (2), arrivés à destination,
vendaient mal leur cargaison, soit à crédit, soit en retours
de marchandises encombrantes, d'un fret coûteux et de
peu de débit, comme des bois ou des cuirs, qui s'accumu-
laient et pourrissaient, dans les magasins. De là, des fail-
lites, des procès, du découragement, et, pour le roi, la
diminution du produit de ses douanes.
On comprendra aisément le peu d'empressement que
montraient les armateurs, en constatant toutes les forma-
lités accumulées, qu'ils devaient subir, comme si l'admi-
(1) BÉLIARDI, Bibl. nat., manuscrits fonds français, 10769, f" 3, Idée
générale du commerce de toutes les Indes espagnoles.
(2) Dans l'ouvrage de M. Desdevises du Dézert, VEspagne de l'ancien
régime, t. III, la Richesse et la Civilisation, p. 147, on verra que le mot
registros ne s'appliquait pas seulement aux navires de la flotte ou des galions,
mais à tous les bâtiments autorisés. En 1735, le gouvernement avait essayé
do renoncer à l'usage de la flotte et des galions, mais la routine et des consi-
dérations de sécurité firent garder l'habitude de disposer les registros, en
convois.
CESSION DE LA LOUISIANE ET RÉFORMES ÉCONOMIQUES 27
nistration se fut appliquée à les détourner de semblables
entreprises. Ce n'était qu'à force de sollicitations, de
protections et de démarches qu'une permission était
obtenue. Une fois en possession de cette licence, il fallait
la présenter au président de la Contractation de Cadix,
avec le nom du vaisseau, attendre que ce personnage
daignât la renvoyer et autoriser la consignation, à la
trésorerie, du montant des droits exigés. Ces formalités
accomplies, au bureau de la Contaduria, le premier cons-
tructeur du roi passait à bord, examinait le navire, le
mesurait, prescrivait les réparations, qu'il jugeait néces-
saires. Le bâtiment était alors conduit à la Carraca, au
fond de l'arrière-bdie de Cadix, où s'exécutaient les tra-
vaux. Une fois achevés, le premier constructeur les véri
fiait, et, s'il était satisfait, délivrait an certificat, consta-
tant que l'on pouvait procéder au chargement. Cette
attestation, transmise au président de la Contractation,
un conseiller de ce tribunal visitait le navire, dans son
entier, et ordonnait, à un notaire, d'attester qu'il était vide
et que rien n'y avait été introduit, subrepticement. Le
chargement commençait alors. Ce travail occasionnait
bien des formalités et des écritures. Quelque chose que
l'on apportât à bord, depuis le plus gros ballot jusqu'à la
plus petite cassette, tout devait être consigné, séparément,
sur trois registres, dans le bureau de la Contractation, avec
le visa du président; le garde, placé à bord, ne recevait rien
de ce que la patache, ou chaloupe, apportait, si le paquet
n'était accompagné de pièces, justifiant qu'il avait été
enregistré, pesé et mesuré, au quai des hides.
La cargaison arrimée, d'autres ennuis attendent encore
l'armateur. Le premier constructeur revient, examine le
chargement, peut le faire recommencer, sous un prétexte
quelconque; il passe en revue les agrès, les vivres et les
munitions. Quand on est débarrassé de ses critiques, c'est
le tour du conseiller de la Contractation qui, escorté d'un
28 RÈGNE DE CHARLES III D'ESPAGNE
commissaire, inspecte l'équipage. Le navire descend dans
la rade et attend une dernière visite du premier construc-
teur et du conseiller (1).
Tous ces déplacements coûtaient cher, réclamaient du
temps, entraînaient des ajournements, des difficultés, met-
taient en branle tout un monde de scribes et d'employés;
car, chaque fois qu'on s'adressait au président de la Con-
tractation, la requête ne lui parvenait que par l'entremise
d'un procureur.
Après le voyage, avant de débarquer, des difficultés
semblables recommençaient. Faut-il s'étonner si les arma-
teurs, dégoûtés de pareils traitements, renonçaient à sur-
monter tant d'obstacles, en échange de profits, rendus si
aléatoires, par la concurrence, toujours croissante, de l'in-
terlope?
Choiseul eut en Espagne, comme dépositaire de ses
secrets desseins, l'abbé Béliardi, agent général du com-
merce et de la marine. Les attributions d'un pareil office
semblaient se réduire à centraliser les rapports des con-
suls, à surveiller l'exécution des anciens traités de com-
merce, à en préparer de nouveaux. Le rôle réel de tels
fonctionnaires fut souvent plus important que leur titre.
Par suite d'un séjour prolongé, dans un pays dont ils
(1) Ces détails sont empruntés aux Mémoires de FAvnER et de Béliardi
précédemment cités, ainsi qu'à l'ouvrage de M. Desde\t:ses du Dézert,
r Espagne sous V ancien régime. Institutions, t. II, p. 342.
Voici, par exemple, les frais qui incombent à un bâtiment de 800 tonneaux
arrivant à la Vera-Cruz :
"Visite d'entrée 150 piastres.
Certificat de décharge 180 — ,
Au notaire 392 —
Au couvent de Saint-François 100 —
Droit de mesurage 250 —
Aux gardes 100 —
Pour le lest 1,300 —
Collation, à bord, de ceux qui assi^^tent à la
décharge 750 —
Total 3,222 piastres.
Sans compter les droits de douane pour l'entrée.
CESSION DE LA LOUISIANE ET RÉFORMES ÉCONOMIQUES 29
connaissaient à fond les ressources, ils devenaient, auprès
du ministre des affaires étrangères, des conseillers fort
écoutés et parfois plus utiles que l'ambassadeur.
Ce fut ce qui advint, pour Béliardi. Le marquis d'Ossun,
notre représentant, honnête homme, tout dévoué à
Charles III, qui l'honorait de son amitié, était souvent
aveuglé, par son attachement au roi d'Espagne. Peu pers-
picace de son naturel, il n'offrait pas, aux mains de Choi-
seul, un instrument assez souple, assez commode. Bé-
liardi reçut les ordres confidentiels du ministre et connut
ses plans secrets. Aussi, ne faut-il pas s'étonner de la
jalousie, qui animait notre ambassadeur, contre un person-
nage subalterne, qu'il savait être consulté, par Choiseul,
plus souvent que lui.
Né à Sinigaglia, dans la province d'Ancône, en 1723,
Béliardi avait d'abord cherché fortune à Rome. Il y
connut le cardinal Porto-Carrero, ambassadeur d'Espagne,
auprès du pape. En 1757, il était déjà au service de la
France, en Espagne, et il y resta jusqu'à la disgrâce de
Choiseul. Dénoncé par d'Ossun, rappelé en France, le
2 décembre 1771, il vécut à Chanteloup, auprès de son
patron. A la mort de l'ancien ministre, Béliardi obtint
une place de consul, à Sinigaglia, et mourut, dans sa ville
natale, en 1803 (1).
(1) Pierre Mxjeet, les Papiers de Béliardi, art. cité, p. 658. — Voici, au
sujet de son rappel en France, unelettre de la duchesse de Choiseul à la du-
chesse d'Enville, Chanteloup, 14 novembre 1771 (Aff. étr., Espagne,
t. DLXIV) : « Vous savez peut-être que M. l'abbé Béliardi, consul de France
en Espagne, est rappelé mais vous ignorez sans doute la cause de son rappel;
la voici. » — La duchesse parle alors à son amie d'une créance de son grand-
père contre Philippe V. Choiseul, pendant son ministère, refusa d'appuyer
cette réclamation et défendit même à sa femme d'en parler. Après sa
disgrâce, Choiseul s'occupa de cette affaire ainsi que Béliardi. Le duc
envoya même en Espagne un courrier de cabinet, beau prétexte, pour ses
ennemis, de broder sur cette démarche. Aussi ont-ils si bien envenimé
les choses que le roi, en sortant du conseil, dit à M. de Boynes : « Il faut
rappeler tout à l'heure l'abbé Béliardi. » Voir, sur la date du départ de
l'abbé, Aff. étr., Espagne, t. DLXIV, f° 311.
M. Morel-Fatio, Essais sur l'Espagne, 2*" série, p.lD.'i.note 2, se référant
30 RÈGNE DE CHARLES III D'ESPAGNE
Obtenir, pour les Français, une situation privilégiée, à
l'exclusion des Anglais, c'était peut-être ce que souhaitait
secrètement Ghoiseul; mais on ne pouvait atteindre, tout
à coup, un pareil succès. La susceptibilité de Charles III
se montrait fort ombrageuse, quand l'intérêt de ses sujets
était engagé. La France ne manquait pas, auprès de ce
prince, d'ennemis, qui lui représentaient nos nationaux,
comme des contrebandiers, ou, tout au moins, comme des
concurrents dangereux à l'industrie espagnole. Choiseul
s'efforçait, au contraire, de prouver que le mutuel con-
cours des deux pays devait être fécond, car, si l'Espagne
manquait d'objets manufacturés, la France recherchait
les richesses naturelles, que produisaient la Péninsule
ou ses colonies (1).
On a vu, précédemment, de quelles difficultés était
hérissé le commerce d'outre-mer. Des obstacles non
moins considérables, quoique d'un autre genre, entra-
vaient, en Europe, cet échange de produits, que rêvait
Choiseul. Le plus grave provenait du mauvais état et
quelquefois même de l'absence de routes carrossables.
A l'exception de cinq ou six grands chemins, à peu près
praticables, le voyageur ne rencontrait, dans la Péninsule
que des sentiers, à peine frayés, où s'engageaient des
chevaux de bât, des mules ou de simples ânes, comme le
grison de Sancho Panza. C'était par ce moyen, peu pra-
tique, que se transportaient, en 1760, les chanvres d'An-
dalousie et de Grenade, dans les magasins de Carthagène.
au Journal de correspondances et de voyages d'Italie et d' Espagne, par
Clément, t. II, p. 91, traite assez mal Béliardi et attribue à ses malversa-
tions la cause de son rappel.
(1) BÉLIARDI, Bibl. nat., manuscrits fonds français, 10769, f" 3, idée
générale du commerce de toutes les Indes espagnoles; énumération des pro-
duits de ces colonies : au Mexique, l'argent, l'or, la cochenille, la vanille,
le jalap; à Campèche,lebois de teinture; au Honduras, des indigos; au Chili,
des vins, des eaux-de-vie, de l'huile, du cacao, du quinquina, des laines de
vigogne, des cuirs, du cuivre; à Buenos-Aires, des cuirs, de l'herbe du Para-
guay, des bois.
CESSION DE LA LOUISIANE ET RÉFORMES ÉCONOMIQUES 31
On voyait des convois de cent cinquante bêtes de somme
se suivre à la file, et cette encombrante caravane n'em-
portait qu'une quantité de marchandises à peine suffi-
sante pour remplir dix grandes charrettes de France. Le
cultivateur, qui trouvait trop onéreux d'écouler ainsi ses
produits, perdait, dans les années d'abondance, sa récolte,
qu'il laissait pourrir sur pied, sauf l'année suivante, en
cas de disette, à mourir de faim.
Les récriminations et les souhaits du gouvernement
français sont résumés dans un mémoire, adressé par Choi-
seul, en 1765 (1), au marquis d'Ossun. Ce travail traite
des objets les plus divers. Le seul qui nous concerne,
celui qui se rapporte aux intérêts économiques, réfute
les principales objections, élevées, couramment, contre les
dangers de l'industrie française. A l'appui de sa théorie,
sur le mutuel secours que les deux nations devaient se
prêter, Choiseul faisait valoir les raisons suivantes :
La France est mieux placée que l'Espagne pour le
commerce continental avec l'Allemagne, le Nord et le
Levant. Elle y écoule les soies et les laines de l'Espagne
qui, sans l'intermédiaire de notre pays, resteraient en
magasin, dans la Péninsule. Le peuple français, pour sa
part, emploie une grande quantité d'étoffes, dans la com-
position desquelles entrent ces deux matières. Il paye, à
ce titre, un tribut aux sujets de Charles IIL La suppres-
sion de tarifs prohibitifs empêchera notre nation d'aller
chercher, ailleurs, de pareils produits. L'abaissement des
droits de douane engagera nos fermiers généraux à
acheter, à Cadix, annuellement, cinq ou six millions de
tabac, venant de Cuba, au lieu de les demander aux
Anglais; nos teinturiers s'adresseront aux Espagnols pour
les bois de Campêche, au heu de se les procurer par les
Hollandais ou les Anglais.
, (1) Bibi. nat., manuscrits fonds français, IU766. j
32 RÈGNE DE CHARLES III D'ESPAGNE
Aux antipathies, aux obstacles naturels et adminis-
tratifs s'ajoutait le mauvais vouloir de certains privi-
légiés, la corporation des Gremios Mayores de Madrid (1).
Le haut commerce, ainsi groupé, formait une aristo-
cratie hautaine, jalouse et très fermée. Les joailliers, les
marchands d'étoffes d'or, d'argent ou de soie, les dra-
piers, les toihers, les épiciers et les droguistes, pour ne
citer que les principaux, avaient obtenu en 1686, en
1726 et en 1741, certaines prérogatives, qu'ils défendaient
vigoureusement contre toute nouveauté et toute concur-
rence. Nul n'était admis, parmi eux, au titre même de
simple apprenti, qu'après une longue enquête. Il fallait
être vieux chrétien, n'avoir jamais exercé aucun métier
réputé vil, n'avoir été jamais frappé d'aucune sentence
du Saint-Office. Les Gremios redoutaient, chez les arti-
sans, l'esprit d'émulation et d'initiative; ils monopoli-
saient la fabrication, maintenaient la vente à un prix
très élevé, et soutenaient leurs droits, au besoin, par
d'interminables procès.
L'Etat les ménageait, car, dans sa détresse financière,
il recourait souvent à eux. Ceux-ci étaient, en effet, les
dépositaires des fonds que les Espagnols enrichis ne
savaient généralement pas comment employer, l'indus-
trie ne florissant pas et les terres étant d'une acquisition
difficile. Beaucoup donc se contentaient d'un intérêt de
2 1/2 pour 100, que leur servaient les Gremios, en échange
de leurs capitaux, prêtés ensuite, par la corporation, à
l'Etat, au taux de 4 pour 100.
Les Gremios, clients habituels des Anglais, leur ache-
taient presque toutes les étoffes de laine qu'ils débitaient,
et avaient contribué, ainsi, à la ruine des fabriques espa-
gnoles (2).
(1) Il y avait aussi des Gremios à Séville, à Barcelone et dans les prin-
cipales villes.
(2) Desdevises du Dézert, V Espagne de V ancien régime, la richesse et la
CESSION DE LA LOUISIANE ET RÉFORMES ÉCONOMIQUES 35
Quant aux ministres du roi Catholique, Choiseul ne
pouvait guère compter sur eux. Grimaldi, secrétaire
d'Etat des affaires étrangères, ne se montrait pas hos-
tile à la France; mais sa qualité d'étranger, au milieu
de collègues, tous Espagnols, à l'exception d'Esquilache,
l'obligeait à beaucoup de circonspection. Il n'échappait
aux embûches de ses ennemis qu'avec beaucoup de sou-
plesse. Comment attendre de sa timidité l'audace de
tenir tête, en notre faveur, à tant de haines accumulées,
à tant de préjugés enracinés (1)? Son embarras se trahis-
sait dans ses conversations avec lord Rochford. L'am-
bassadeur anglais soupçonnait une intrigue, conduite par
Choiseul et BéHardi. Grimaldi, pour donner le change à
ce personnage, lui parlait, en badinant, des Français; se
vantait de les row/er, d'observer religieusement les traités,
passés avec la Grande-Bretagne. Un jour, comme gage
de sa confiance, il lui montra une lettre de Choiseul. Cette
communication manqua son effet. « Jusque maintenant,
écrivait Rochford à son gouvernement, je soupçonnais
seulement que Grimaldi correspondait avec ce ministre,
et j'ai lieu de croire que l'ambassadeur français ignore
ces lettres particulières. Esquilache, qui n'aime pas Gri-
maldi, est en garde de tout ceci, et, par lui, j'espère être
capable d'administrer un contre-poison (2). »
Esquilache, tout gonflé de sa fortune, riait quand
civilisation, p. 49 et seq. Aff. étr.. Mémoire sur l'Espagne, de BOURGOINO,
mémoires et documents, Espagne, t. CXLVI.
Dans son mémoire de 1765, cité plus haut, Choiseul disait au sujet des
achats, faits par les Gremios aux Anglais: « Que les ministres d'Espagne se
fassent présenter le registre des métiers qui existaient à Ségovie, à Valence
et à Séville, il y a quarante ans; qu'ils visitent le magasin général des Gre-
mios de Madrid;ils seront étonnés de le voir,du haut en bas, rempli d'étoffes
anglaises. »
(1) Sur les ennemis de Grimaldi, Doniol, ouv. cité, t. II, p. 24, et Aff.
étr., Espagne, t. DLXXIV, f° 247.
(2) Record office, State papers foreign Spain most secret, Rochford à
Hallifax, t. CLXVI, 13 janvier 1764. Même source, même volume, 20 mars
1764.
34 RÈGNE DE CHARLES III D'ESPAGNE
Rochford venait lui confier ses inquiétudes. Baissant
la voix, pour ne pas être entendu, par les secrétaires, tra-
vaillant dans la pièce à côté, il disait à l'ambassadeur
britannique : « Il n'y a que moi qui connaisse les véri-
tables sentiments du roi! S. M. C. ne veut plus être
trompée, par la cour de France, et vous verrez que, quand
nous cédons un pouce de terrain, aux Français, par rap-
port à leur commerce, nous faisons vingt fois plus, pour
votre cour (1). »
Ces belles promesses ne rassuraient guère Rochford;
il s'avouait tout bas qu'en dehors des finances, son inter-
locuteur ne connaissait rien. Il se rappelait ces bruits
malicieux, répandus sur l'ignorance de ce ministre, d'après
lesquels, s'il fallait en croire la calomnie, Esquilache, pour
parler pertinemment au conseil sur les affaires extérieures,
se faisait seriner sa leçon par l'ambassadeur de Sar-
daigne (2). Béliardi avait été rappelé provisoirement à
Versailles (3), afin de se concerter avec Ghoiseul. Rochford
espérait ruiner les projets français, en profitant de cette
absence et des délais, provoqués par les mariages de l'in-
fante Marie-Louise et de son frère, le prince des Asturies.
Don Francisco Orsini, comte de Rosemberg, ambas-
sadeur d'Allemagne, entra solennellement, à Madrid, le
11 février 1764, pour demander, à Charles III, d'accorder
la main de sa fille à Léopold, grand-duc de Toscane (4).
(1) Même source, vol. CLXVIII, 13 août 1764.
(2) Même source, vol. CLXVIII, 17 septembre 1764.
(3) Muret, art. cité, p. 667.
(4) Fernan Nunez, Compendio historico, éd. Morel-Fatio et Paz y Melia,
t. pr, p. 190 : « Le seigneur comte de Rosemberg fit son entrée publique
pour demander l'infante; il fut logé, pendant trois jours, par la cour, selon la
coutume, dans la maison du comte de Benavente, rue de Ségovie, et honoré
d'un dîner, de rafraîchissements et d'un souper, auxquels furent conviés
tous les ambassadeurs, ministres et seigneurs de la cour. Il fut stipulé, dans
le contrat de mariage, que l'archiduc Léopold serait souverain du grand-
duché de Toscane et qu'il fixerait sa résidence à Florence, comme gouver-
neur, tant que vivrait l'empereur son père. Le roi d'Espagne lui abandonna,
à cette condition, tous les biens de la maison des Médicis. »
CESSION DE LA LOUISIANE ET REFORMES ECONOMIQUES 35
Les membres du corps diplomatique rivalisèrent de
magnificence (1). Ossun a raconté lui-même, dans sa cor-
respondance, les fêtes qu'il donna, tout en regrettant,
assez amèrement, l'argent qu'il y dépensa (2) : la façade
de son hôtel fut illuminée, la rue était éclairée, à droite
et à gauche, par de grands flambeaux de cire, une maison
était réservée aux pages des invités. On les y régala de
confitures, tandis que la livrée attendait, dans des salles
particulières; une garde de cent quarante hommes main-
tenait l'ordre. A l'entrée des salons, se tenait le marquis
d'Ossun, assisté de la duchesse de Medina-Sidonia (3).
Les dames et les cavaliers, suivant l'étiquette espagnole,
se quittaient, aussitôt après avoir salué le maître de la
maison. Les hommes se tenaient dans un salon à l'ita-
henne, avec toutes les portes ouvertes. Les dames, pla-
cées dans les pièces, disposées à l'entour, pouvaient tout
voir et tout entendre, séparées seulement des gentils-
hommes par des canapés dressés en manière de barri-
cades.
A huit heures, une longue suite de soixante-dix pages,
magnifiquement vêtus, apporta le rejresco. On distribua
(1) AfF. étr., Espagne, t. DXL, f» 70, ordonnance des fêtes célébrées pour
ce mariage : 10 février, retour de la cour à Madrid. Samedi 11, entrée pu-
blique de l'ambassadeur d'Allemagne. Mardi 14, audience publique du roi,
à l'ambassadeur :1e comte deRosembergquittera sonhôtel,en grandepompe,
pour se rendre chez le roi, faire la demande. Le soir, feu d'artifice au palais
du Retire. Mercredi 15, signature des articles du mariage, nouveau feu d'ar-
tifice. Jeudi 16, cérémonie des épousailles. Vendredi 17 et samedi 18, fêtes,
données par le comte de Rosemberg. Dimanche 19, baisemain de la cour,
dans la matinée; le soir, pèlerinage de la famille royale à Notre-Dame
d'Atocha. Lundi 20, nouvelle fête du comte de Rosemberg. Mercredi 22, fête
du prince de la Catolica, ambassadeur de Naples. Jeudi 23, baisemain des
tribunaux. Vendredi 24, fête du marquis d'Ossun. Samedi 25, retour de la
cour au Pardo.
(2) Aff. étr., Espagne, t. DXL, f« 135, 20 février 1764 : « Ce sont, je vous
assure, écrit d'Ossun, des fonctions chères, embarrassantes et très pé-
nibles. » Le récit de la fête se trouve dans le même volume, f» 146.
(3) Voir Morel-Fatio, Eludes sur l'Espagne, 2^ série, p. 371, note 2.
Mariana de Silva, duchesse de Medina-Sidonia, était la sœur du duc d'Albe
et de la duchesse de Berwick.
36 RÈGNE DE CHARLES III D'ESPAGNE
ensuite, à la compagnie, le programme de la fête.
Le théâtre se dressait dans le jardin. Les dames s'as-
sirent sur trois bancs en amphithéâtre. Au parterre s'en-
tassèrent les hommes. La musique joua, pendant qu'on
se plaçait.
Le décor représentait le vestibule du palais des dieux.
Apollon et Mars, entourés d'un cortège de Muses et de
guerriers, projetaient de changer la face de l'Europe, en
unissant l'Espagne, l'Allemagne, l'Italie et la France,
Mais sans l'Hymen, sans l'Amour, que pouvaient-ils? La
haine séparait ces dieux, depuis longtemps. Tout à coup
Vénus et Minerve, descendus du ciel, sur un char, annon-
çaient la réconciliation de l'Hymen et de l'Amour, qui
paraissaient, conduits par les Plaisirs et les Grâces. Cet
accord ne manquerait pas d'être durable; Vénus et Mi-
nerve allaient à l'instant le prouver! Aussitôt, la porte
du palais des dieux s'ouvrait et laissait voir, sur un
piédestal, les portraits de l'archiduc et de l'infante, dans
un médaillon, soutenu par des amours. Vénus chantait
les louanges de Léopold et Minerve celles de Marie-Louise.
A ces allégories succédait un intermède champêtre :
la Vallée du plaisir, description simple et naïve de
l'amour vertueux et tranquille parmi les bergers!
Une zarzuela, sorte d'opérette comique, intitulée El
tutor enamorado, Y>B.r Don Ramon de la Cruz (1), était
(1) Don Ramon de la Cruz fut aussi l'auteur préféré du prince de la Catolica.
Dans la fête, donnée par cet ambassadeur, on joua également une zarzuela
intitulée les Chasseurs. Le comte de Rosemberg fit représenter la Feria de
Valdemoro, que Moratin attribue à Don José Clavijo y Fajardo, le séduc-
teur de Mlle Caron, sœur de Beaumarchais; une tragédie de Lemierre,
Hipermenestra, traduction d'Olavide, et un opéra italien, r2?«c?i>?u'one. Sur
le théâtre du Buen-Retiro, on joua El domine Lucas, de Canizares; Duelos
de amor y lealiad, de Don Pedro Calderon, et la zarzuela d'Olavide, iîZ celoso
(le jaloux) burlado (moqué). (Cotakelo y Moei, Don Ramon de la Cruz y sus
Obras, Madrid, 1899, p. 55.)L'auteur de cet intéressant ouvrage montre que
les organisateurs de ces fêtes eurent souvent maille à partir avec les actrices,
mécontentes de leurs rôles, qui ne les faisaient pas assez valoir, à leur gré.
Il cite, à ce propos, une lettre de Grimaldi au gouverneur du conseil de
CESSION DE LA LOUISIANE ET RÉFORMES ÉCONOMIQUES 37
jouée ensuite, puis des Hongrois, des Majos et des Majas
dansaient un ballet.
Le souper fut servi sur une table de cent vingt-quatre
couverts, dans une salle ornée de peintures, simulant des
berceaux fleuris, séparés par des statues de marbre et
des ruines. Une pièce montée, en sucre, représentait le
temple de l'Hymen, au milieu d'un parterre d'orangers,
décoré de fontaines.
Dans une autre salle, où étaient placés les portraits de
la famille royale de France, entourés de guirlandes, se
dressait une autre table de quatre-vingt-dix couverts,
chargée d'argenterie et de vaisselle d'or.
Mais le nombre des conviés dépassait sept cents. On
improvisa des buffets; on donna à manger aux pages,
aux comédiens, aux musiciens, aux valets de chambre.
A deux heures, le bal commença, pour ne se terminer
qu'à neuf heures du matin. Après une collation, la com-
pagnie entendit, avant de se séparer, une messe que
célébra le chapelain de l'ambassadeur.
La fiancée du prince des Asturies s'appelait aussi Marie-
Louise, comme l'infante, sa cousine. Efle n'était pas jolie,
à cause de sa bouche de couleuvre; son caractère se révé-
lait impérieux (1) et on conjecturait, d'après certaines
anecdotes, qu'elle dirigerait, à son gré, son époux. Le
prince n'avait guère alors que dix-sept ans (2). Son édu-
Castille, ordonnant de mettre en prison une certaine personne, nommée la
Guzmana, si elle ne consent pas à être sage. (Même ouvrage, p. 56.)
(1) Retratos de antano, du P. Luis Coloma, Madrid, 1895, p. 211. Elevée
à Parme avec son frère Ferdinand, sous la direction de Condillac, elle ne
retira de cette éducation d'autre fruit que l'art de se divertir et d'agir à son
caprice. Mariée à treize ans, elle était déjà si impérieuse de caractère, qu'à
peine le contrat signé, elle exigea, avant de sortir de Parme, qu'on lui rendît
les honneurs dus à une princesse des Asturies, ce qui occasionna, entre elle
et son frère, de continuelles querelles. Elle lui dit, tout en colère : « Je vous
enseignerai à me respecter, car un jour je serai reine d'Espagne, tandis
qu'il faudra vous contenter de votre duchéde Parme. «Sonfrèrelui répondit :
« En tous cas, j'aurai eu l'honneur de donner un soufïlet à la reine d'Es-
pagne. » Ce qu'il fit aussitôt.
(2) Fernan Nunez, Compendio, t. I*""", p. 190, et Aff. étr., mémoires et
38 RÈGNE DE CHARLES III D'ESPAGNE
cation, confiée à des jésuites allemands, laissait fort à
désirer. Peu apte aux travaux intellectuels, il ne lui
restait de leur enseignement qu'une vague teinture de
géographie, de mathématiques, de dessin et de musique.
En revanche, il excellait à tous les exercices du corps.
Nul mieux que lui ne lançait la barre, ne montait à
cheval, ne luttait. Le divertissement favori de ce colosse
consistait à se colleter avec ses palefreniers. Son appétit
formidable effrayait, même les personnes, habituées aux
solides repas des Bourbons.
L'escadre de Carthagène partit, au mois de juin 1765,
conduisant, à Gênes, l'épouse de l'archiduc Léopold. Le
prince de Francavilla,' qui l'escortait, devait, après la
cérémonie de la « remise », prendre les ordres de la future
princesse des Asturies et s'attacher à sa personne. A
peine avait-elle quitté son père, Don Phihppe, que celui-
ci mourut de la petite vérole, à Alexandrie. Le voyage en
Espagne ne fut pas cependant ajourné, par cet événement.
Marie-Louise écrivit au roi Charles III et lui dit, dans sa
lettre, qu'ayant eu le malheur de perdre ses parents, il
ne lui restait plus d'autre père ni d'autre protecteur
que Sa Majesté Catholique (1).
Le 3 septembre 1765, la cour était à Saint-Ildefonse,
documents, Espagne, t. CCVII, f" 167 et correspondance générale, Espagne,
t. DXLIII, Ossun à Choiseul, 27 mai 1765.
(1) Depuis que la jeune princesse avait perdu sa mère, Louis XV et
Charles III veillaient sur elle, avec beaucoup de sollicitude. — AIT. étr.,
Espagne, t. DXXVILf<-'4, pf janvier 1760, lettre de Louis XV à Charles III,
dans laquelle le roi de France engage Sa Majesté Catholique à faire passer la
jeune Marie-Louise, en Espagne, pour qu'elle y soit élevée, sous les yeux de
son aïeule, l'éducation, qu'elle recevait, depuis la mort de sa mère, paraissant
peu convenable. Charles III ordonna à une femme de confiance, Mlle Gon-
zalez, de prendre soin de la princesse. Le valet de chambre du roi, Pini,
Parmesan de naissance, se faisait adresser, toutes les semaines, des lettres
détaillées, sur Marie-Louise, et les lisait au souverain. (Afî. étr., Espagne,
t. DXXX, Ossun à Choiseul, 10 novembre 1760.)
Au sujet de la lettre de la princesse au roi, après la mort de Don Philippe
(AIT. étr., Espagne, t. DXLIII, î° 288; sur la mort de Don Philippe), voir
Casimir Stryienski, le Gendre de Louis XV, p. 470, réfutation de Coxe,
qui attribue cet événement à une chute de cheval.
CESSION DE LA LOUISIANE ET RÉFORMES ÉCONOMIQUES 39
lorsque le roi partit, à cinq lieues de là, au-devant de sa
future belle-fille, avec laquelle il dîna et qu'il ramena dans
son carrosse (1). Les infants, le marquis d'Ossun et le
prince de la Catolica se trouvaient au bas du perron,
à la portière, au moment où elle mit pied à terre. Le prince
des Asturies paraissait fou de joie; la reine mère, qui
s'avança jusqu'au haut de l'escalier, se montrait tout
heureuse de ce que sa petite-fille, une princesse de la
maison de Parme, fût appelée à s'asseoir, un jour, sur le
trône d'Espagne (2). Vers sept heures du soir, les ambas-
sadeurs de Naples et de France vinrent faire leur cour.
On se rendit, ensuite, dans la chambre à coucher du roi,
où attendait, avec tout son clergé, le cardinal de La
Cerda. Il célébra le mariage dont Grimaldi, le marquis
de Montealegre et d'Ossun furent les témoins (3). Les
fêtes n'eurent lieu que lorsque la cour revint à Madrid.
Parmi les plus belles, Fernan Nufiez mentionne une ca-
valcade dont il fit partie, composée de plusieurs qua-
drilles, avec un luxe inouï de palefreniers, de laquais et-
de chevaux de main (4). D'Ossun reçut plus de cinq cents
invités dans son hôtel. Les divertissements furent à peu
(1) Aff. étr., Espagne, t. DXLIV, Ossun à Choiseul, Saint-Ildefonse,
5 septembre 1765.
(2) Fernan Nustez, Compendio, t. I", p. 190.
(3) Record office State papers foreign Spain, t. CLXX, Rochford à
Hallifax, 14 mars 1765; détail de la maison du prince et de la princesse des
Asturies. Maison du prince : le duc de Béjar, grand majordome; le duc
d'Uzeda, chambellan; gentilhomme de la chambre, le comte d'Aguilar; le
duc de Medina-Sidonia. maître de l'écurie; le marquis Dumet, premier
écuyer.
Maison de la princesse : le prince de Francavilla, grand majordome; le
comte Altamira, maître de l'écurie; le marquis de Andia, premier écuyer;
la duchesse de Miranda, camarera mayor; dames de la chambre : duchesse
de Medina-Sidonia, marquise d'Aroza, duchesse d'Arcos.
Le prince de Francavilla donna sa démission, partit pour Naples et fut
remplacé par le duc de San-Estevan, capitaine des hallebardiers. (Aff. étr.,
Espagne, t. DXLIII, f° 140. Les appointements de cette place s'éle-
vaient à 45,000 livres. Francavilla se retira, sur les instances de sa femme,
piquée de quelque disgrâce.
(4) Fernan Nunez, Compendio, t. P'', p. 190 et seq. « Une de ces cuadrillas
était vêtue à l'ancienne mode espagnole et le duc de l'Infantado en était le
40 RÈGNE DE CHARLES IH D'ESPAGNE
près semblables à ceux donnés pour les épousailles de
l'archiduchesse. On représenta, chez l'ambassadeur, des
pièces allégoriques, des pastorales; on y joua également
une traduction de la tragédie de Voltaire, Tancrède,
et une opérette, El Trueca novias (l'Echange des. fian-
cés) (1).
Les négociations commerciales sommeillaient pendant
ces fêtes. Béliardi, revenu à Madrid, attendait le bon
plaisir d'Esquilache, qui le renvoya à un commissaire
et ajourna ses audiences, jusqu'au mois de janvier 1766.
Enfin le ministre des finances reçut notre agent. Béliardi
se répandit en longues récriminations contre la brutalité
des douaniers espagnols, lorsqu'ils visitaient nos navires
marchands (2). Esquilache répondit avec humeur que
les Français n'étaient pas plus mal traités que les Espa-
gnols eux-mêmes; que les Génois, les Ragusais, les Danois,
les Suédois et les Hambourgeois subissaient ces formalités,
sans venir l'étourdir de leurs doléances (3). Un pareil
parrain. L'autre, vêtue à la hongroise, avait pour parrain le duc de Medina-
celi, et la dernière, vêtue à l'américaine, avait pour parrain le comte Alta-
mira. Chaque parrain, précédé d'un grand nombre de palefreniers, laquais
et chevaux de main, marchait devant la cuadrilla. Ils entrèrent tous sur
la Plaza-Mayor, par différents côtés, occupèrent leurs postes respectifs,
firent des évolutions, coururent, ensuite, par couples et se retirèrent, aux
grands applaudissements de tous. Chaque parrain fit la dépense de sa cua-
drilla,(\\i\ se monta pour le moins à 500,000 réaux, sans autre ordre qu'un
simple billet du ministre, les avisant que S. M. les avait choisis pour
diriger une des cuadrillas. »
(1) AIT. étr., Espagne, t. DXLIV, f° 332, la fête eut lieu le 16 dé-
cembre 1765.
COTARELO Y MORT, Don Ramoii de la Cruz, ouv. cité, p. 61. Voici le détail
des autres réjouissances. La ville de Madrid fit la dépense d'une grande mas-
carade; chez l'ambassadeur de Naples, on exécuta la zarzuela El amorpastoril;
chez le duc de Medinaceli, un opéra italien, la Constancia dichosa (la Cons-
tance heureuse); chez le duc de Béjar, Alcides entre los dos caminos (Alcide
entre les deux chemins), opéra italien, musique de Nicolas Conforto, maître
de chapelle de Charles III, livret de Métastase; au théâtre du Buen-Retiro,
une comédie de Bances Candamo : ^ Cwa/ es afecto mayorîei une pièce de
Caâizares : Don Juan de Espina en Madrid.
(2) Aff. étr., Espagne, t. DXLV, Béliardi à Praslin, 20 janvier 1766.
(3) Quelques détails sont ici nécessaires pour expliquer l'objet des con-
testations entre Esquilache et Béliardi. Ce dernier invoquait les traités de
CESSION DE LA LOUISIANE ET RÉFORMES ÉCONOMIQUES 4l
accueil n'encourageait guère le représentant de Choiseul
à continuer ses démarches; fort heureusement pour lui,
les émeutes de Madrid le débarrassèrent d'un interlocu-
teur aussi malveillant. Muzquiz, qui remplaça Esquilache,
aux finances, se montra beaucoup plus traitable que son
prédécesseur. Il écouta les arguments de Béliardi et parut
les approuver. L'un d'entre eux surtout le frappa. En
effet, disait notre agent, « le Pacte de famille a pour but
d'améliorer le sort de deux nations alliées. En observant
strictement la lettre de ce traité, on en viole l'esprit.
J'en conclus que sa rédaction est défectueuse, car la na-
vigation française, auparavant, jouissait de privilèges,
qui lui sont actuellement refusés. Nous n'avons pas tra-
vaillé pour empirer la condition de nos compatriotes et
il est monstrueux de voir, dans des ports d'Espagne,
des Anglais et des Hollandais mieux traités que des
Français. »
Le passage du Pacte de famille, qui prêtait à de sem-
blables critiques, était l'article 24. Il portait que les su-
jets des deux monarchies payeraient, pour le commerce,
les mêmes droits que les nationaux, que les prohibitions
1667 et de 1713, exemptant les Français de toute visite dans les ports, à
l'exception de Cadix, où se pratiquait la visite de fondeo. Voici ce qu'on en-
tendait par cette expression. Quand un navire entrait dans un port, il devait
déclarer s'il avait ou non l'intention de rompre son chargement. S'il ne
voulait que réparer ses avaries et prendre des vivres, on envoyait à bord des
gardes, qui veillaient à ce que rien ne fût embarqué ni débarqué. Si, au
contraire, il rompait son chargement, le capitaine se rendait à la douane,
accompagné du consul, pour y produire son manijesle et déclarer les objets,
considérés comme de contrebande. Une fois les marchandises à terre, les
officiers de la douane parcouraient le navire : cela s'appelait la visite de
iondeo. (Aff. étr., Espagne, t. DXLVII, f° 88, correspondance de Béliardi
avec Choiseul.) — Partout ailleurs, le pavillon français était, d'après Bé-
liardi, libéré de semblable formalité. (Voir Afî. étr., Espagne, t. DXLV,
f° 140, Béliardi à Praslin, 24 février 1766.) — Quand on représentait à
Esquilache que les navires espagnols, reçus dans les ports français, ne subis-
saient pas les mêmes vexations que les nôtres, relâchant dans la Péninsule,
Esquilache répondait que peu lui importait: il admettait qu'on visitât,
arbitrairement et à toute rigueur, les bâtiments de sa nation, pourvu que
la France laissât l'Espagne en faire autant. (Afï. étr., Espagne, t. DXIA^I,
f° 20, Béliardi à Praslin, 2 juin 1766.)
42 RÈGNE DE CHARLES III D'ESPAGNE
seraient les mêmes, pour les uns et les autres. Il abo-
lissait tous les traités et conventions antérieures (1).
Muzquiz réclama une enquête et demanda des rap-
ports aux consuls de Charles III, résidant au Havre, à
Bordeaux, à Bayonne, à Marseille. Le résultat de ses
recherches fut tout contraire à celui qu'il attendait. Il
constata combien nos bâtiments fréquentaient peu les
ports de la Péninsule, tandis que la marine marchande
du roi Catholique, exemptée, chez nous, du droit de
visite, se développait et paraissait prospérer (2).
Béliardi rédigea, en espagnol, un long mémoire, qu'il
soumit à Muzquiz et que le ministre examina, pendant
le voyage de la cour à Saint-Ildefonse. La conclusion
de cette lecture fut qu'un projet devait être préparé, re-
produisant les clauses des anciennes conventions, avan-
tageuses à la France et notamment celles du traité
d'Utrecht, afin de corriger, comme il était équitable,
l'article 24 du Pacte de famille (3). Tout semblait donc
aller à souhait, lorsque l'intervention personnelle du roi
d'Espagne faillit tout brouiller. On sait combien Charles III
craignait la contrebande, dans ses Etats. Il prétendait que
des petits bateaux, appelés, dans le jargon de la douane,
bâtiments d'une seule couverture, la pratiquaient, et il
reprocha à Muzquiz de faire trop bon marché d'une ordon-
nance, rendue par Philippe V, en 1716, et prescrivant la
visite arbitraire de ces navires. L'entêtement royal ne
se rendait à aucun argument, lorsque Grimaldi et Muz-
quiz, par un artifice de rédaction, tournèrent la difficulté.
On laissa en évidence ces mots de visite arbitraire, auxquels
tenait tant Sa Majesté Catholique, mais les clauses
(1) Aff. étr., mémoires et documents, Espagne, t. CCIX, f° 43.
(2) Aff. étr., Espagne, t. DXLVI, correspondance de Béliardi et
Praslin, 16 juin, 14 juillet, 21 juillet, 25 août 1766.
On remarquera que la condition des Espagnols eux-mêmes, dans leur
pays, était souvent moins favorable que celle des Anglais.
(3) Aff. étr., Espagne, t. DXLVII, Béliardi à Praslin, 13 octobre 1766.
CESSION DE LA LOUISIANE ET RÉFORMES ÉCONOMIQUES 43
insérées, à la suite, adoucissaient un pareil traitement (1).
Ces travaux aboutirent à la convention, signée à Ma-
drid, le 2 janvier 1768. Elle assurait à la nation française
les mêmes privilèges qu'aux Anglais, dans la Péninsule,
la liberté de la pêche, sur les côtes d'Espagne, la visite
des navires, conformément aux articles 10 et 11 du traité
d'Utrecht, applicables aux Anglais.
Ce traité améliorait sensiblement la situation des Fran-
çais, en Espagne, mais il n'atteignait pas tout ce qu'avait
souhaité Choiseul (2). C'était un acheminement vers
d'autres conquêtes économiques. On constatera, en effet,
que les Indes occidentales nous demeuraient fermées,
comme par le passé. L'interlope allait donc subsister.
D'autres questions moins capitales étaient passées sous
silence. Rien n'était stipulé, quant à nos consuls. Il fallut
conclure, l'année suivante (15 mai 1769), une convention
particuhère, à leur sujet. La mention des privilèges dont
jouissaient, autrefois, certaines marchandises françaises,
par le convenio d'eminente et le pie deljardo, fut omise, dans
la rédaction. Choiseul n'eut pas le temps de corriger son
œuvre ni d'obtenir cette union, ce mutuel concours des
deux nations, contre l'Angleterre, dans une lutte pacifique
et commerciale. D'ailleurs, même si la disgrâce l'eût
épargné, ce ministre n'aurait pas vu se développer ses
projets, comme il l'entendait. L'œil fixé sur le but, qu'il
s'était proposé, il ne tenait pas assez compte de la sus-
ceptibilité ombrageuse de Charles III. Ce prince recon-
naissait la décadence de son pays; il voulait y remédier,
mais à sa guise et sans se conformer aux plans, que lui
dictait la France. Il se préoccupait moins d'ouvrir les
Indes occidentales à notre commerce que de voir refleurir
l'agriculture dans ses Etats, que de défricher les terrains
incultes de la Péninsule.
(1) Aiï. étr., Espagne, t. DXLVIII, Béliardi à Praslin, 5 janvier 1767.
(2) Afï. étr., mémoires et documents, Espagne, t. CLXXXVIII.
44 RÈGNE DE CHARLES III D'ESPAGNE
III
Dans les montagnes de la Sierra-Morena, on ne trouvait
plus au dix-huitième siècle que des bois épais, quelques
rares troupeaux, des loups et des brigands. Le voyageur,
qui se rendait de Madrid à Cadix, lorsqu'il quittait le
bourg d'El Viso, dans la Manche, franchissait huit grandes
lieues jusqu'à Baylen, sans rencontrer d'autres habita-
tions que deux méchantes auberges, dont les tenanciers
le rançonnaient, quand ils ne le dépouillaient pas entière-
ment, de connivence avec les bandits, qui s'y abritaient.
Les voitures s'arrêtaient à El Viso, le chemin n'étant pra-
ticable qu'aux mulets. Dans l'Andalousie, entre Cordoue
et Ecija, nouveau désert, nouveau trajet de huit lieues,
pendant lequel on ne voyait qu'une seule maison, l'au-
berge de la ParriUa (1).
Charles III résolut de repeupler ces régions désolées
et de consacrer, à ce dessein, les arrérages des rentes pro-
vinciales, des salines de Jaen et des tabacs.
Un Allemand, Don Gaspar Thurriegel, solhcitait, alors,
du gouvernement espagnol, l'autorisation de transporter,
en Amérique, un certain nombre d'émigrants. Le roi,
sur les conseils de quelques personnes qu'il consulta,
refusa la requête, mais proposa au solhciteur de fonder
des colonies agricoles, dans la Sierra-Morena. Thurriegel
accepta et promit d'amener plus de six mille personnes,
allemandes ou flamandes, à la condition que cha-
cune, lors du débarquement, recevrait, par tête,
386 réaux et qu'on le récompenserait, par un brevet
(1) Ferrer del Rio, Hisloria de Carlos III, t. III, p. 7 et seq., et Fernan
NuSez, Coinpendio, t. I", p. 222.
CESSIO.X DE LA LOUISIANE ET RÉFORMES ÉCONOMIQUES 45
de colonel, tandis que ses collaborateurs seraient admis
dans l'armée espagnole, à titre de capitaines ou de
lieutenants.
Muzquiz et Campomanes élaborèrent un long travail,
sur la fondation des villages, la répartition des terres,
leur dévolution dans l'avenir, l'administration munici-
pale des nouvelles agglomérations, le culte, les impôts.
On ne les suivra pas dans la minutie de ces détails; qu'il
suffise seulement de relever certaines ordonnances, qui
portent la marque caractéristique des esprits qui les
conçurent et des influences qui les inspirèrent.
Ainsi, ces mesures, qui furent édictées, au moment où
se préparait et s'exécutait l'expulsion des jésuites, dé-
fendaient qu'aucun couvent ne fût bâti aux environs,
parce que ces législateurs considéraient que les curés des
paroisses et leurs chefs hiérarchiques, les ordinaires diocé-
sains, suffisaient, pour distribuer l'enseignement spiri-
tuel. On prescrivit l'instruction primaire obligatoire; on
travailla à créer des établissements agricoles modèles,
d'après les idées répandues, depuis 1764, par les sociétés
économiques. Ces foyers de doctrines scientifiques et
philanthropiques, empruntées à l'encyclopédisme, ga-
gnaient de proche en proche. Peu à peu, de nouveaux
adeptes copiaient les statuts de l'Académie des amis du
pays, fondée à Azcoitia, dans les provinces basques; on
s'y occupait d'économie rustique et de tout ce qui pou-
vait contribuer au progrès de l'espèce humaine. Enfin, le
(1) La constitution rédigée par Campomanes pour ces nouveaux villages
est insérée dans la Novissima Recopilacion (VII, xxu, 3). C'est l'image d'une
société idéale, telle que la concevaient les économistes de l'école d'Aranda.
Société sans majorât, sans entraves d'aucune sorte, sans mainmorte,
sans moines ni religieuses, sans docteurs, avec des écoles primaires obliga-
toires; sans ofTices municipaux aliénables, mais temporaires et électifs;
sans mesta (privilège, appartenant à de grands propriétaires de troupeaux,
de faire paître, sur les terres d'autrui); sans bêtes à cornes, qui ne fussent
destinées au labour: avec des maisons disséminées dans les champs et
chaque terre arable, ayant sa clôture, etc. (Joaquin Costa, Colectivismo
agrario en Espana, Madrid, 1898, p. 118.)
46 RKGNE DE CHARLES TII D'ESPAGNE
superintendant, choisi pour diriger les colonies de la
Sierra-Morena, Don Pablo Olavide, appartenait à la
coterie du comte d'Aranda; il se montrait un homme
« éclairé », tout imbu de nos idées philosophiques (i).
Vingt ans plus tôt, ce personnage s'était distingué à
Lima, au moment d'un tremblement de terre, survenu
en 1746. Il y eut toujours beaucoup d'orages, dans la
A^ie de Don Pablo. Ce jeune magistrat, devenu en un
instant très populaire, perdit soudainement tout son
crédit. Quand ses concitoyens le virent, après le désastre,
construire, à ses frais, une église et un théâtre, comme
ils le savaient pauvre, tant de munificence provoqua les
bruits les plus fâcheux, à son égard. Le public rappela
que beaucoup de particuliers avaient déposé, chez lui,
leur argent, on l'accusa de détournements et il fut obligé
de se rendre en Espagne, pour se justifier. Condamné à
des remboursements qu'il ne savait comment exécuter,
il végétait, malade, à Léganes, lorsqu'il eut la chance
d'épouser une riche veuvc-, Doha Isabelle de Rios. Avec
l'argent de sa femme, il paya ses dettes, se réhabilita,
voyagea en France et devint l'ami de Rousseau et de
Voltaire, avec lesquels il demeura en correspondance
suivie. Il fut nommé intendant de toute l'Andalousie ei
assistant de Séville. Sa maison fut montée avec un grand
luxe. Il y eut, chez lui, un petit théâtre où se représen-
taient des tragédies de Voltaire, des comédies de Regnard,
des opéras-comiques. Le maître du logis traduisait ces
pièces, que jouaient des acteurs tels queMariana de Silva,
duchesse d'Huescar et le marquis de Mora (2).
(1) Menendez y Pelayo, Heterodoxos espanoles, t. III, p. 206 et seq.
(2) P. CoLOMA, El marques de Mora, p. 71; du même auteur, Retratos de
Antano, p. 240. Au sujet de la duchesse d'Huescar, le P. Coloma, dans sa
Vie du marquis de Mora, p. 75, rapporte l'anecdote suivante. A force d'écou-
ter les déclarations de ce dernier, qui remplissait les rôles d'amoureux,
Dona Mariana finit par s'imaginer qu'il l'aimait véritablement. Lui, s'en
amusa, flatté d'inspirer de pareils sentiments à une femme aussi distinguée.
M. Morel-Fatio, dans ses Etudes sur l'Espagne, 2^ série, p. 92, cite un
CESSION DE LA LOUISIANE ET RÉFORMES ÉCONOMIQUES 47
Les émigrants débarquèrent à Malaga et furent trans-
portés à la Sierra-Morena. Cette troupe se composait, en
grande partie, d'artisans vagabonds ou de malheureux
laboureurs. Les meilleurs d'entre eux avaient séjourné
longtemps en France, d'où ils espéraient passer à Cayenne.
Ballottés d'un endroit à un autre, sans rien obtenir, dé-
couragés par la misère, ils étaient épuisés et inaptes au
travail, dont ils avaient perdu l'habitude. Le climat les
éprouva beaucoup. Gens du Nord, peu accoutumés à la
chaleur, habitués à boire de la bière, ils étanchaient la
soif qui les dévorait, par de larges rasades de ces vins,
chargés d'alccol, dont ils ne se défiaient pas assez. Aussi
la maladie sévit parmi eux et les décima. Car, à la
chaleur du jour, succédaient, dans ces régions, des nuits
froides. Ces malheureux manquaient d'abris, pour la plu-
part, car la prévoyance des entrepreneurs, chargés de
passage du baron Gleichen sur Olavide : « Bien qu'il dût beaucoup à sa
femme qui s'était sacrifiée pour lui, il la traitait avec le plus grand mépris,
la forçait à vivre avec une certaine Dona Gracia, qui était sa maîtresse... »
M. CoTARELO y MORi, dans son ouvrage sur Iriarte y su epoca, p. 186,
note 2, soutient que Dona Engracia n'était pas la maîtresse, mais la fille
d'Olavide. A l'appui de son opinion, il produit une lettre de Fernan Nunez
au prince de Salm, !'?>' décembre 1768 : « No tengo otra cosa que decirte,
salvo haber malparido la Gracia Olavide en la Parrilla y quedar su marido
bien malo de tavardillo y aliviado Olavide, que estuvo antes ajaMT-a^/o. » —
« Je n'ai pas autre chose à te dire, si ce n'est que la Gracia Olavide a accouché
malheureusement à la Parrilla {village d'Andalousie) et que son mari est
bien malade de la fièvre; quant à Olavide, il va mieux, mais il était aupara-
vant épuisé. » M. Morel-Fatio a connu ce texte qu'il cite également, quoique
avec ce changement; apu^arfo au lieu de apurado. L'auteur d'Iriarle y su
epoca rappelle l'attachement que Jovellanos professa toujours pour Ola-
vide et la poésie qu'il composa en l'honneur de Dofia Engracia :
La que atraia cou su dulce eanto
Del aire vago a las eauoras aves
Y los féroces brutos extraia
De sus cavernas...
i, Donde se ha ido? iC'oino no resuenan
En los amènes carolineos valles
Sus peregrinos melodiosos ecos
Dulcisonantes? etc.
« Jamais, ajoute M. Cotarelo, l'austère Jovellanos ne lui aurait consacré
de tels vers si les liens, qui existaient, entre elle et l'assistant de Séville,
eussent été ceux que suppose M. Morel-Fatio. »
48 RÈGNE DE CHARLES III D'ESPAGNE
bâtir (les maisons, fut en défaut. Les uns manquèrent de
parole; les autres livrèrent des travaux hâtifs, mal cons-
truits et qui tombèrent en ruine, presque aussitôt. La mor-
talité fut terrible. Dans des familles de neuf personnes, il
en succomba jusqu'à huit (1).
Le trésor royal remit, en 1767, à Olavide, plus de
1,500,000 réaux, somme vite épuisée, pour subvenir
à tant de besoins. On vendit une partie des biens
des jésuites expulsés et on interna, dans les collèges les
plus voisins, appartenant jadis à la Compagnie, ceux des
émigrants, atteints du scorbut ou de la petite vérole.
Gomme toute nouveauté, cette entreprise eut ses dé-
tracteurs. Olavide en rencontra, parmi ses collaborateurs.
Un Suisse du canton d'Uri, Don José Antonio Yauch, qui
avait promis d'amener cent familles de son pays, n'en
présenta que douze. Au lieu de s'excuser et d'exphquer
pourquoi il manquait à ses engagements, cet homme
éleva les plus violentes critiques contre les colonies.
D'après lui, le plus grand désordre sévissait partout; les
habitants manquaient du nécessaire, laissés à l'abandon,
sans secours d'aucune sorte, ni prêtres, ni église, ni abri,
ni eau, ni nourriture. Les paysans des environs, surtout
près d'Ecija, protestaient, à leur manière, par les mau-
vais traitements, qu'ils infligeaient, aux nouveau-venus.
Le comte de Coloredo, ambassadeur d'Allemagne, se
plaignit de ce que l'on débauchât les sujets de son maître.
La cour d'Espagne protesta, déclina toute participation
directe à l'émigration et soutint que, dans sa conduite,
elle imitait la Hongrie, la Prusse, la Russie, le Dane-
mark, la Suède et l'Angleterre.
Olavide publia une apologie de sa conduite. Il ne la
signa pas, mais elle parut sous le nom d'un de ses subor-
donnés, un certain Don Juan Tomas Teu, écrivant à un
(1) Fernan Nunez, Compendio, t. pr, p. 222; DAN\^LA Y Collado.
Reinado de Carlos III, t. IV, p. 12 et seq.
CESSION DE LA LOUISIANE ET RÉFORMES ÉCONOMIQUES 49
ami de Séville, le l^"" juillet 1768. Toutes les assertions
malveillantes produites, jusqu'à ce jour, s'y trouvaient
contredites. Peut-être même exagéra-t-on la bonté du
terrain, l'abondance des eaux et les qualités agricoles des
colons (1).
Une autre brochure, rédigée cette fois par Olavide*
lui-même, contient une sorte de consultation juridique,
sur le régime des terres concédées, le payement des fer-
mages, l'expulsion des concessionnaires, infidèles à leurs
engagements, les règlements relatifs à l'irrigation, les
aliénations. Il la soumit à l'examen du conseil de Cas-
tille.
Le 14 mars 1769, on nomma un inspecteur. Don Pedro
Perez Valiente, chargé de parcourir les nouveaux vil-
lages. De hauts personnages furent priés de visiter la
Sierra-Morena et d'envoyer leurs observations. Ce furent
l'ancien ministre Don Ricardo Wall, l'évêque de Jaen,
le marquis de la Corona, fiscal du conseil des finances.
En général, les témoignages furent plutôt favorables.
Don Ricardo Wall se déclara satisfait, après une enquête
de cinq jours. Le gouverneur d'Ayamonte, Don Lucas
Luzy, traversant la Sierra-Morena, écrivit, au ministre
Muzquiz, qu'il s'étonnait, qu'avec moins de 7 milHons,
on eût peuplé près de trente lieues. Il passa par la Garo-
lina, Santa-Elena, San-Bartolome, San-Ramon, la Gar-
lota et la Louisiane. Il loua l'orientation et l'aménage-
ment de ces localités. Il goûta au pain et le trouva de
bonne qualité; il atténua les critiques : pouvait-on re-
procher au superintendant que les colons comptassent,
parmi eux, plus d'artisans que de cultivateurs? Etait-il
responsable des maladies, qui les affligeaient? Cette mor-
talité provenait du changement de climat et de nourri-
ture.
(1) Danvila, t. IV, p. 14, 15, 18, 24, 39. )
11. ^ 4
50 RÈGNE DE CHARLES III D'ESPAGNE
Don Pedro Ferez Valiente déposa son rapport. Le
conseil de Castille désigna une junte, pour l'étudier.
Parmi les membres de cette commission figurèrent, avec
le marquis de la Corona, le fiscal Don José Monino. La
conduite d'Olavide fut approuvée. En 1775 s'établirent,
dans ces villages, des fabriques de draps, de soies, de ve-
lours, de toiles, de dentelles, de savon, de cire, de chan-
delles, de clous, d'aiguilles et de faïence.
Tout paraissant en voie de prospérité, Olavide se
démit de sa charge de superintendant. Il avait d'autres
fonctions à remplir et ne pouvait suffire à tout (1).
L'Inquisition le guettait depuis longtemps; car un tel
homme, assez imprudent dans ses propos et ses mœurs,
attirait son attention. En 1768, on le dénonça, sous pré-
texte que sa maison contenait des statues et des tableaux
indécents, qu'il lisait des livres prohibés, qu'il entendait
la messe, avec peu de respect, qu'il correspondait avec
Voltaire. Le Saint-Office parut négliger toutes ces accu-
sations, sans toutefois les oublier. Ce tribunal le ména-
geait, sans doute à cause d'Aranda, son patron, président
du conseil de Castille, l'homme le plus puissant de l'Es-
pagne, après le roi. Mais, en 1775, le protecteur d'Olavide
(1) Il fut remplacé par Don Fernando Quintillana.
Voici, en 1775, la liste des villages de la Sierra-Morena et de leurs dépen-
dances (Danvtla, t. IV, p. 41) : La Carolina (dépendance : Vista-Alegre);
Navas de Tolosa (dép. : Navas de Linares); Carboneros (dép. : Escolastica et
Arellano); Guarroman (dép. : Los Rios); Rumblar; Santa-Elena (dép. :
Mojon-Blanco): Miranda (dép. : Magana); Aldeaquemada (dép. : Martin-
Perez, Herradura et Tamujosa); Arquillos (dép. : Porrosillo); Venta de los
Santos (dép. : Montizon.) — En Andalousie : Carlota (dép. : Baneguillas,
Petite-Carlota. Pinedas, Fuencubierta et Garabato); Luysiana (dép. : Cam-
pillo, los Motillos, et Canada Rosal); Fuente- Palme ra (dép. : Ventilla,
Penalosa, Herreria, Aldea de Rio, Villalon, Hillilos, et Fuente Carreteros);
San-Sebastian. Il y avait dans ces localités 1,893 familles de colons culti-
Tateurs s'élevant à 8,179 personnes; 553 familles d'artisans s'élevant à
2,241 personnes; soit en tout 10,420 individus, sans compter plus de 3,000 qui y
vivaient en qualité de journaliers ou de serviteurs. Il y avait 26 églises,
2,282 habitations, 15 auljerges, 5 boulangeries, 11 moulins à farine, 4 à huile,
243,431 oliviers plantés, 534, 788 mûriers, 28,872 arbres fruitiers, 483,842plants
de vigne et 17,092 peupliers.
CESSION DE LA LOUISIANE ET RÉFORMES ÉCONOMIQUES 51
vivait en France, et son ambassade, à la cour de Versailles,
paraissait presque une disgrâce.
Parmi les prêtres, appelés à administrer les paroisses
de la Sierra-Morena, se trouvait un capucin, frère Ro-
muald de Fribourg, caractère susceptible et vindicatif.
Il eut, avec Olavide, plusieurs querelles et se vengea, en le
dénonçant (l).
Soudain, l'assistant de Séville fut mandé à Madrid,
sous un prétexte quelconque. Il flaira quelque piège et,
avant de se mettre en route, adressa au ministre de
Grâce et de Justice, Roda, la lettre suivante :
« Je ne connais pas, écrivait-il, les usages de ce tribu-
nal; aussi ai-je recours à V. E., lui demandant conseil sur
ce que je dois faire, en la circonstance. V. E. me doit ce
service, à cause de sa générosité naturelle et parce qu'il
est de son devoir d'aider un innocent, que l'on veut
opprimer. Si j'avais commis un délit, je ne demanderais
pas conseil à V. E., parce que, ou je me serais réfugié
dans les pays lointains, ou j'aurais imploré la miséricorde,
qui ne se refuse jamais à qui la réclame. Mais, monsieur, je
crois bien que les colons ne manquent pas de religion,
et, quand cela serait, devrais-je en répondre, personnel-
lement? Chargé de beaucoup de désordres, commis dans
ma jeunesse, péchés dont je demande pardon à Dieu, je
n'en trouve aucun contre la religion. Né et élevé dans un
pays où l'on n'en connaît point d'autre que celle que nous
professons, Dieu ne m'a pas abandonné au point que
j'y aie jamais manqué. Je me suis fait gloire de la foi
(1) Ferrer DEL Rio, t. III, p. 44 et sey.Lalettre citée est du 7 février 1776.
(Archives de Simancas Gracia y Justicia, legajo 628.)
Ferrer del Rio, t. III, p. 46. F. Romuald accusait Olavide d'être
athée, de n'admettre de la religion que ce qui était clair, de nier la Provi-
dence, de soutenir que le ciel n'était pas seulement réservé aux catholiques,
de ne recourir ni à la prière ni aux œuvres, de manger de la viande le ven-
dredi, de croiser les jambes, en entendant la messe, de correspondre avec
Voltaire et Rousseau, de défendre le mouvement de la terre... d'interdire
de sonner les cloches, pendant les orages.
62 RÈGNE DE CHARLES III D'ESPAGNE
que je professe, par la grâce de Dieu, et je verserais, pour
elle, jusqu'à la dernière goutte de mon sang. Dans mes
discours, je ne crois avoir rien dit, qui mérite la censure,
parce que personne ne dit jamais que ce qu'il pense. A la
vérité, j'ai souvent parlé, avec ce même frère Romuald,
sur des matières scolastiques et théologiques. Souvent
nous disputions, à ce sujet. Mais c'étaient des doctrines
catholiques et toutes conformes à notre sainte religion.
Il pourra les interpréter, aujourd'hui, suivant les inspira-
tions de son impertinence. Mais laissons de côté ma re-
ligion. Quelle vraisemblance y aurait -il à ce que j'aille
proférer des discours censurables, devant un moine, que
je savais mon ennemi, qui écrivait à tous contre moi, et
qui, jusque dans les lettres, que je joins ici, me menaçait
de l'Inquisition? Mais, loin de tout cela, le P. Friburgo est
à mon sens très superstitieux, ainsi que l'ont prouvé sa
conduite et ses discours. Il me semble, qu'en tout ceci, je
prenais le parti delà vraie et saine religion, qu'il dégradait,
avec ses idées. Je ne suis pas théologien et, en ces ma-
tières, je ne sais que ce que mes parents et mes maîtres
m'ont enseigné, conformément à la doctrine de l'Eglise.
D'autre part, nos contestations ne roulaient point sur
des questions fondamentales, mais sur des choses pro-
bables et licitement disputables, dans lesquelles seule la
malignité peut trouver des interprétations fausses et tor-
tueuses, qui méritent la censure. Si, malgré tout, par
ignorance ou par erreur, j'ai donné lieu à ce que l'on
comprît autre chose que ce que l'on doit comprendre, je
puis protester à V. E. que j'ai été sans malice et que je
serais le premier à détester mon erreur, si on me la faisait
connaître. Je suis persuadé que, dans les choses de la foi,
la raison ne sert de rien, parce qu'elle ne les atteint pas, et,
puisque nous sommes dans le giron de l'Eglise, nous de-
vons nous en tenir à ce que nous enseignent l'Eglise et
les ministres, députés pour instruire les fidèles; cette
CESSION DE LA LOUISIANE ET RÉFORMES ÉCONOMIQUES 53
docile observation étant le meilleur sacrifice qu'un chré-
tien puisse faire. Il me parait aussi que, dans cette mis-
sion, comme dans toutes les autres, que le roi m'a con-
fiées, je l'ai servi avec zèle, désintéressement et prudence.
Malgré tout cela, je m'en vais à Madrid, appelé par un
ordre du roi, instruit que l'on examine ma conduite,
averti par un bruit public que j'y suis convoqué, pour
affaire d'Inquisition. Si ce bruit s'augmente et s'accrédite,
quoique dans la suite mon innocence soit prouvée, il
est à craindre que je ne reste, pour toujours, couvert d'op-
probre. N'y a-t-il pas moyen de couper court à tout ceci?
Je ne me déroberai pas au châtiment, si je le mérite,
mais je veux être entendu; et si je puis, comme je le crois,
prouver, en une seule fois, toute mon innocence ainsi que
la malice de mon délateur, je souhaite que l'on annihile
une cause qui me déshonore, pour toujours. J'ai exposé
à V. E., avec vérité, tous ces faits, afin qu'elle me con-
seille. Je suis prêt à me conformer à ce qu'elle dictera.
Que V. E. dirige ses lumières sur celui qui les recherche.
Si je ne la persuade pas de mon innocence, il faut que le
temps la lui découvre et qu'elle puisse se réjouir alors de
m'avoir tendu la main. »
Roda lui conseilla de visiter l'inquisiteur général et
envoya à celui-ci la lettre d'Olavide. Don Manuel Quin-
tano y Bonifaz ne remplissait plus cette charge; il était
mort, une année plus tôt, et celui qui lui succéda, Don Fe-
lipe Bertran, évêque de Salamanque, ne put ou ne voulut
rien faire.
Les charges produites contre Olavide furent : le manque
de foi et le libertinage de conscience. Dépouillé de sa
pèlerine de chevalier de Saint-Jacques, il entendit, à ge-
noux, la lecture de sa sentence. Suffoqué par l'émotion, il
tomba évanoui. Le Saint-Office le déclara convaincu d'hé-
résie, membre pourri de la religion; l'exila, pour toujours,
à quarante lieues de la cour, des résidences royales, de
«4 RÈGNE DE CHARLES III D'ESPAGNE
l'Andalousie et de la Sierra-Morena. Il fut condamné à
vivre dans un couvent, durant huit années, sous la sur-
veillance d'un sage directeur, qui lui enseignerait, chaque
jour, la doctrine chrétienne; qui le confesserait, lui ferait
écouter la messe, réciter le chapelet et jeûner. Comme
infâme, il lui fut interdit de porter l'épée, des vêtements
brodés d'or ou d'argent, des étoffes de soie. Ses biens
furent confisqués et on le déclara inapte, lui et ses descen-
dants, jusqu'à la cinquième génération, à obtenir aucun
emploi. Pour être rétabli au sein de l'Eglise, il dut abjurer
ses erreurs, la tête couverte du san benito.
Olavide fut d'abord enfermé dans un couvent de la
Manche; il obtint ensuite, sous prétexte de santé, de se
transporter à Girone. Etant près de la frontière, il réussit
à s'échapper et à se réfugier en France où il fut accueilli
comme un martyr de l'intolérance (1).
(1) Le littérateur Roucher, dans son poème Des Mois, lui consacre ces.
vers barbares :
Que de l'Ibère enfin la pieuse furie
Flétrissait un veiUard, l'iionneur de sa patrie.
Et solennellement replaçait aux autels
L'hydre avide de l'or et du sang des mortels.
Voir BoURGOiNG, Tableau de l'Espagne moderne, t. pi^, p. 379, 3'^ édition.
En 1797, il retourna en Espagne et y publia l'année suivante l'Evangile
triomphant ou le Philosophe converti. Mais, devenu dévot, il faillit être
encore poursuivi par l'Inquisition. (Desdevises du Dézert, l'Espagne de-
l'ancien régime, la société, p. 97.) Au moment de Vautillo d'Olavide, un
littérateur, Samaniego. qui assistait à cette cérémonie, fut pris de peur et
alla se dénoncer, spontanément, comme lecteur de livres défendus tels que
Hobbes, Spinoza, Voltaire, Diderot, d'Alembert et Rousseau. Il reçut le
pardon ad cautelam; mais, ce qu'il y a d'odieux dans sa conduite, c'est qu'il
remit au Saint-Office une liste des amis, qui lui avaient prêté ces livres ou
avec lesquels il s'était entretenu des matières, contenues dans ces ouvrages.
Furent inculpés ainsi : Almodovar, Aranda, Montalvo, Campomanes,
Florida Blanca, O'Reilly, Lacy, Ricla, Ricardos. (Menendez y Pelayo»
Heterodoxos espanoles, t. III, p. 219.)
CHAPITRE II
LA PAIX EN PERIL
La rançon de Manille, l'arbitrage, refus de l'Angleterre. — II. Les îles
Malouines ou Falkland, établissement de Bougainville, expédition du
Jason. — III. La lutte de Georges III contre le parti whig. — IV. Les
Anglais expulsés du port Egmont, démarches du roi Catholique, faiblesse
de l'armée espagnole, avances de Masserano, réponse de Weymouth,
inquiétudes du ministère North, anxiété de Choiseul. — V. Esprit bel-
liqueux du comte d'Aranda, l'inaction de la France, concessions de
Charles III, harangue du roi d'Angleterre, au Parlement, discours de
Chatham, chute possible du ministère anglais, singuliers expédients de
Choiseul, renvoi de lord Weymouth, scène d'ébriété. — VI. Lettre de
Louis XV, renvoi de Choiseul, imprudence du comte d'Aranda, retraite
d'Harris, circonspection de Masserano, le Compromis ignominieux.
Tandis que le roi Catholique prenait possession de la
Louisiane, débattait, avec Choiseul, les clauses du traité
commercial de 1768 et fondait ses colonies de la Sierra-
Morena, de graves soucis détournaient souvent son atten-
tion de pareils travaux. Certaines querelles, soulevées et
soigneusement entretenues par les Anglais, laissèrent re-
douter de nouvelles hostilités. Pendant quelques années,
la situation demeura tendue et toujours à la veille d'une
rupture.
Durant la dernière guerre, les Anglais avaient pris
Manille et l'archevêque avait promis, pour éviter le pil-
lage, une certaine somme dont il versa une partie. Le
reste devait être acquitté par le roi d'Espagne.-^Mais
Charles III refusa de tenir cet engagement, dont il con-
56 RÈGNK DE CHARLES III D'ESPAGNE
lestait la valeur, sous différents prétextes. Lorsque lord
Rochford, ambassadeur britannique, se présenta à Ma-
drid, il eut beau produire différents mémoires du bri-
gadier Draper (1), commandant les troupes de débarque-
ment dans les Philippines, il se heurta toujours à une
résolution inébranlable. Grimaldi lui demandait, avec
ironie : « Si l'archevêque de Manille avait promis de
vous livrer le royaume de Grenade, pensez-vous que mon
maître serait lié par un pareil engagement? Un jour,
les deux diplomates avaient dîné ensemble. Grimaldi se
montra, au sortir de table, plus énergique que de cou-
tume, presque bourru. « Si cette réponse dépendait uni-
quement de moi, s'écriait-il, elle serait très courte. Je
me soumettrais à être haché en pièces plutôt que d'ac-
corder une demande aussi injuste (2). »
Bien qu'elles n'eussent rien d'officiel, ces dernières
paroles sembleront singulièrement hardies, imprudentes
même, si l'on songe à l'état précaire de l'armée et de
la marine espagnoles. Notre ministre à Madrid, d'Ossun,
malgré son optimisme ordinaire, se lamentait de l'aban-
don où végétaient les troupes. « Très mal disciplinée,
écrivait-il, l'infanterie nationale n'est rien moins que
complète; l'officier subalterne n'a ni l'esprit, ni les vertus
de son état; les recrues sont difficiles... et se font d'une
mauvaise qualité; l'artillerie n'est pas en bon ordre, les
magasins ne sont point fournis, les places de la frontière
de Portugal sont en mauvais état : Carthagène, Cadix,
(1) Record ofTice State papers, foreign Spain, t. CLXV, 12 décembre 1763,
Rochford à Hallifax. Mémoire du général Draper sur la rançon de Manille,
même source, t. CLXVII;réponseauxobjectionssuivantes: ]"lacapitulation
doit C'tre nulle parce qu'elle est entachée de violence; 1° la ville fut saccagée
pendantquaranteheures; 4, 000 Anglais en tirèrent plus d'un million de pias-
tres. — T. CLXVII, lettre de Masserano à Hallifax, 26 juillet 1764, plaintes
du supérieur des augustins de Manille contre les Anglais; !'•■' août 1764,
lettre du général Draper à Hallifax : il impute aux augustins la responsabilité
de tout le sang répandu, incitant le peuple à désobéir à l'archevêque.
(2> Record office, même source, t. CLXXI, lettre de Rochford du 17 sep-
tembre 1765.
LA PAIX EN PÉRIL 57
le Ferrol et Santander ne sont pas à l'abri d'un bombar-
dement (1). »
O'Reilly, qui revenait de la Havane, parlait avec in-
quiétude, des forces britanniques, en Amérique. Ces dé-
tails calmèrent l'arrogance de Grimaldi et lui donnèrent
à réfléchir. Aussi, à une lettre de lord Rochford, con-
tenant ces mots : « Ma cour n'a d'autre dessein que d'ob-
tenir justice... (2) » Grimaldi répliqua, en offrant de sou-
mettre, à l'arbitrage d'une tierce puissance, la rançon de
Manille.
Choiseul approuva fort cette conduite. Si les Anglais
acceptaient l'arbitrage, l'Espagne sauverait son honneur
et se tirerait d'embarras, en versant une somme, plus ou
moins forte; solution en tous cas moins coûteuse qu'une
campagne. Si les Anglais refusaient, ils montreraient, clai-
rement, qu'ils recherchaient la guerre et ne nous pren-
draient pas au dépourvu, car ils attendraient, au moins
\e retour de Pitt au ministère, avant de la dénoncer (3).
Le comte de Guerchy, notre ambassadeur à Londres,
traitait légèrement cette affaire de Manille et ne croyait
pas à une rupture. Il insistait sur l'embarras financier du
gouvernement anglais, évaluait à 70 millions sterling
l'accroissement de la dette, et soutenait que le fonds
d'amortissement servait, uniquement, à en payer les inté-
rêts. Le ministère manquait donc de l'argent nécessaire,
pour entrer en campagne, et, s'il en demandait au Parle-
ment, il devrait indiquer l'emploi de ces crédits (4).
Choiseul croyait, lui aussi, que le ministère britannique
était trop faible, pour ouvrir les hostilités. Mais il redou-
(1) Aiï. étr., Espagne, t. DXLIII, Ossun à Choisrn!, 15 juillet et
12 août 1765.
(2) Record office, même source, t. CLXXIII, 8 m;irs 17G6, Rochford à
Grimaldi; réponse de Grimaldi, 11 mars.
(3) AIT. étr., Espagne, t. DXLV, Choisenl à Grimaldi, 21 mars 1766.
(4) AIT. étr., Angleterre, t. CDLXIX, Guerchy à Choiseul, Londres,
31 mars 1766.
58 RÈGNE DE CHARLES III D'ESPAGNE
tait le retour de Pitt. « Cet homme ne sera pas fâché,
disait-il, dès son début, d'humiher l'Espagne; il lui com-
mandera, en dictateur, de payer la rançon de Manille, et,,
si l'Espagne s'y refuse, sans faire plus d'insistance, je
suis persuadé qu'il fera un armement, très aisé à masquer,
car il ne sera pas considérable, et qu'il enverra à Manille.
LesAnglais reprendront la ville... et nous ne l'apprendrons,
en Europe, qu'au retour de l'expédition, c'est-à-dire dans
deux ans. D'ici à ce temps, il se préparera... (1). »
L'ambassadeur de Charles III à Londres, le prince
de Masserano, eut un entretien, assez vif, avec Conway,.
secrétaire d'Etat du département du Sud. « Cette con-
testation, lui demanda-t-il, doit-elle servir de prétexte
pour rompre avec l'Espagne? » Déconcerté, un instant,
par cette brusque question, Conway ne répondit ensuite
que par de vagues protestations pacifiques, et, quand
Masserano le pressa d'accepter, tout au moins, le prin-
cipe de l'arbitrage, remettant à un autre moment la
désignation de la puissance qui serait choisie, son inter-
locuteur se déroba par de mauvais prétextes (2).
Au mois de juin 1766, le chef du cabinet, le marquis
de Rockingham, offrit de renoncer à la rançon de Manille,
si le roi Catholique cédait la rive droite du Mississipi.
« Cette partie de la Louisiane, repartit Masserano, est
la clef du Mexique et ne doit être confiée à personne (3). «
(1) Même source, Choiseul à Guerchy, 13 avril 1766.
(2) Aff. étr., Angleterre, t. CDLXIX, 1" avril 1766, conférence du
prince de Masserano avec Conway. Sur la femme du prince de Masserano^
on trouve le portrait suivant tracé par Mme Harris à son fils, qui devint
plus tard lord Malmesbury (Haeris, Letters, vol. P"", London, 1870) t
« Whitehall, 22 septembre 1764. — L'ambassadrice espagnole est très bien de
sa personne et assez agréable de figure, mais elle mêle trop le jaune avec le
rouge. Elle a l'air d'être entre trente et quarante ans, et, sans plaisanterie,
paraîtrait très agréable si elle ajoutait un peu de blanc à son jaune ». — Je
traduis ainsi : gamboge, gomme-gutte, couleur jaune dans la peinture à
l'aquarelle. — (Morel-Fatio, Essais sur F Espagne, 2'' partie, p. 108.) Elle
était sœur du prince de Rohan, coadjuteur de l'archevêque de Strasbourg.
(3) AIT. étr., Angleterre, t. CDLXX, Durand à Choiseul, Londres,
LA PAIX EN PÉRIL 59
Les Anglais ne réclamèrent plus que la moitié de la
somme, qu'ils revendiquaient; Charles III ne céda pas
davantage. Alors l'arbitrage fut rejeté et un nouvel in-
cident compliqua la querelle.
II
Le 25 juillet 1766 (1), notre chargé d'afîaires, Durand,,
signalait des préparatifs maritimes, en Angleterre. Les
prévisions de Choiseul allaient-elles se réaliser et l'expé-
dition, que l'on équipait, allait-eile se diriger vers Manille?
Un mois après, les renseignements de notre représentant
devenaient plus précis. Un bâtiment, appelé le Tamer,
était arrivé en Angleterre, apportant une lettre du capi-
taine, commandant le Jason, navire envoyé, au mois de
septembre 1765, débarquer des colons anglais aux îles
Malouines ou Falkland.
Cet archipel, situé assez près du détroit de Magellan,
découvert en 1686 par le capitaine Cowley (2), signalé
une seconde fois, à l'amirauté, par Georges Anson, après
son voyage autour du monde, présentait un point de
relâche et un lieu de rafraîchissement favorable, à peu
de distance de Buenos-Aires, du Brésil et de la mer du
27 juin 1766. Rochford quitta alors l'Espagne et fut nommé ambassadeur
en France.
(1) Aff. étr., Angleterre, t. CDLXX, Durand à Choiseul, 25 juillet 1766, et
même source, t. CDLXXI, 8 août 1766.
(2) Aff. étr., Angleterre, t. CDLXX, 28 juillet 1766. (Voir également
Georges Ansoîst, Voyage autour du monde, 1740-1744, Paris, 1764, t. I"""^,
p. 227.) Angleterre, t. CDLXCII, 29 juin 1770. Origine de l'établisse-
ment anglais aux Malouines. Georges Anson, à son retour de son expédition
de la mer du Sud, donna, le premier, l'idée de former un entrepôt, dans ces
îles. Georges II adopta le projet. Les ordres furent donnés d'armer deux
frégates, mais, sur les représentations de Wall, pour lors ambassadeur de
la cour de Madrid, qu'on avait des raisons de ménager, on y renonça.
tiO REGNE DE CHARLES III D'ESPAGNE
Sud. Malgré l'avantage, qu'offrait une telle situation,
l'Angleterre avait négligé, jusqu'alors, de s'y installer. Les
Espagnols prétendirent que la tentative de Bougainville
avait attiré les Anglais, de ce côté.
Cet officier (1), en effet, dans l'année 1763, voulut y
établir une pêcherie de morues et de baleines. Son parent,
M. d'Arbouland de Risbourg, directeur des postes, lui
avança les fonds nécessaires et il exécuta son dessein, en
1764. Le roi d'Espagne revendiqua la propriété de ces
îles et Louis XV se rendit à ses représentations. Le 15 no-
vembre 1766, Bougainville, qui partait de Nantes sur la
frégate la Boudeuse, pour exécuter un voyage, autour du
monde, reçut l'ordre de se rendre à Buenos- Aires, afin d'y
informer le gouverneur espagnol, Bucareli, du désiste-
ment du roi de France. Bougainville obéit et remit, en
possession des Malouines, le capitaine do vaisseau Don Fe-
lipe Ruiz Puente. Le roi Catholique remboursa les frais
de l'établissement français, qui s'élevaient à 603,000 livres
tournois.
Tandis que le gouvernement espagnol reprenait ces
îles, qu'il croyait désertes, dans une autre partie de cet
archipel, non visité par Bougainville, les Anglais s'étaient
installés (2). Le capitaine du Jason manda à Londres qu'il
(1) Fernan Nunez, Compendio, t. !«■•, p. 228, et British Muséum addit.
manuscripts, vol. 32603, sur les Malouines. Rapport de Don Manuel Moreno,
ministre plénipotentiaire des provinces unies de la Plata, à Palmerston,
17 juin 1833, relatif à l'occupation de Bougainville. (Danvila, om>. cité,
t. IV, p. 105.) Les cinq îles de Falkland ou Malouines, situées entre le 51°
et 53° de latitude australe, à environ 81 lieues du détroit de Magellan et
entourées d'une mer toujours agitée, forment un archipel, dans l'océan
Atlantique, et les principales d'entre elles sont celles de Falkland, située
à l'est, et de la Soledad à l'ouest. L'Ecossais Cowley les baptisa Falkland,
en mémoire du village et du château de ce nom, résidence de Jacques VI
dans le comté de Fife. En 1708, un bâtiment de Saint-Malo, qui les visita,
les appela Malouines.
(2) Au port Egmont, nom donné en l'honneur du premier lord de l'Ami-
rauté. Le commandant Mac Bride se présenta, en décembre 1766, à la colonie
française des Malouines. (Rapport du gouverneur des Malouines, Ruiz
Puente, au capitaine général de Buenos-Aires, Bucareli, 25 avril 1767.)
Mac Bride avait adressé au gouverneur français, M. de Nerville, des lettre.*
LA PAIX EN PÉRIL 61
avait bâti un petit fort, tracé des remparts, ramassé des
matériaux, mais que le climat était fort rigoureux. A
peine ces nouvelles furent-elles parvenues à la métropole
que l'on réunit à Woolwich des ballots de drap et de
flanelle, préparatifs que surprit Durand et dont il in-
forma Versailles. En même temps, les soldats de marine,
destinés à cette expédition, eurent l'autorisation d'em-
mener leurs femmes. Des maçons et des ouvriers furent
embauchés, et l'amirauté, pour donner le change, répandit
le bruit que ce convoi partait pour Gibraltar.
Les représentants français et espagnols lui soupçon-
nèrent, aussitôt, une autre destination. Leurs avis répan-
dirent l'alarme. Les sentiments pacifiques de Georges III
rassuraient, il est vrai. Mais des princes comme Louis XV
et Charles IIÏ se trouvaient toujours déroutés par les
mœurs parlementaires de l'Angleterre, si bruyantes, si
tumultueuses, si indécentes, pour des souverains descendus
tous deux de Louis XIV, nourris de ses traditions et de
ses préjugés. Ils craignaient, toujours, quelque surprise et
leurs appréhensions pouvaient paraître très fondées, si
l'on considère les difficultés ministérielles, dans lesquelles
le roi d'Angleterre se trouvait engagé. Les intrigues qu'il
combinait contre le parti whig et contre W. Pitt expli-
queront les hésitations et les tâtonnements de sa poli-
tique extérieure.
de protestation que Ruiz Puente joint à sa correspondance. Ces deux lettres
du capitaine anglais sont des 4 et 5 décembre 1766. Il débarqua avec quel-
ques hommes, pour assurer la sécurité de sa personne. On apprit dans la
conversation qu'il avait bâti un fort, à quarante lieues de là, défendu par
24 pièces de 12. Il dit, en outre, qu'il était établi dans la colonie depuisdeux
ans et que le port, qu'il avait choisi, était très beau.(British Muséum, addit.
manuscripts 32603, f" 36.)
«2 RÈGNE DE CHARLES III D'ESPAGNE
III
C'était lord Bute qui, par une sorte de coup d'Etat,
avait déterminé le ministère à conclure la paix de 1763.
Pitt fut d'autant plus mécontent que la cessation des hos-
tilités rendait son retour aux affaires moins indispensable
et lui imposait, s'il redevenait chef du cabinet, un rôle
assez peu conforme à ses aptitudes. Nul ne s'entendait
mieux que lui à réveiller l'orgueil britannique. Mais ses
qualités de démagogue, son esprit impérieux et dicta-
torial lui rendaient insupportable la direction méthodique
et régulière de l'administration, en temps ordinaire. Sans
amis, sans connaissance des hommes ou du détail
des affaires, cette besogne lui semblait au-dessous de lui
et trop terre à terre, pour son génie, qui ne se déployait,
dans son ampleur, qu'aux époques de crise (1). Néan-
moins, bien que de pareils dons fussent, pour l'instant,
inutiles, cet homme restait encore une puissance formi-
dable et Georges III chercha à la paralyser. Les moyens
■dont il se servit ne furent rien moins qu'honorables, car
il usa et abusa de la corruption.
Au mois d'avril 1763, Grenville (2) était à la tête du
ministère. Le roi engagea des négociations avec Pitt,
pourparlers, qui n'avaient guère chance d'aboutir, vu
l'intransigeance et l'orgueil intraitables de l'ancien mi-
(1) Aff. étr., Angleterre, t. CDLXXXVIII, correspondance de Francès
et de Choiseul, 21 juillet 1769.
(2) Lecky, Hislory of England in the XVIII century, t. III, p. 85.
« Sous bien des rapports, Grenville fut particulièrement agréable au roi :
son alliance avec Bute, sa séparation de la grande famille whig, son carac-
tère privé irréprochable, ses éminentes facultés d'affaires... De jour en
jour, pendant les premiers mois de son ministère, le roi parla de lui avec
la plus chaude affection... Mais Grenville était placé pour jouer le rôle d'un
instrument utile et souple, et la nature lui avait donné le caractère des
.maîtres les plus despotiques et les plus obstinés. «
LA PAIX EN PERIL 63
nistre. Il exigeait le renvoi préalable de tous ceux qui
avaient participé à la paix. Quand Grenville tomba,
George III s'adressa à Bedford. Celui-ci conseilla de
recourir à Pitt. Mais ce dernier, aussi imprudent que
d'ordinaire, dans ses propos, fournit au souverain un
moyen de brouiller Pitt avec les principaux leaders du
parti whig. Le roi rapporta à chacun les expressions qui
pouvaient l'offenser, et il chargea spécialement lord Sand-
wich de répéter à Bedford les boutades désobligeantes
que Pitt avait lancées contre lui (1). Le ministère Bed-
ford se maintint jusqu'au mois de juillet 1765 et fut
remplacé par le cabinet Rockingham (2). Georges III,
par toutes ces manœuvres, atteignait son but. Le nou-
veau lord de la Trésorerie devenait le chef d'un parti
affaibli et désorganisé. Grenville et Bedford étaient usés;
le pouvoir passait aux mains d'un jeune homme sans
expérience, connu seulement par sa richesse, son assi-
duité aux courses et son incapacité oratoire. Il était se-
condé par un vétéran, Conway, brave soldat, distingué
jadis à Gulloden, à Fontenoy et à Lawfeld, mais chef
parlementaire nul, ne possédant ni lumières, ni résolu-
tion, ni éloquence. Lorsque ce ministère tomba, en juil-
let 1766, Pitt revint au pouvoir, non pas comme premier
lord de la Trésorerie, mais comme détenteur d'une siné-
cure, le sceau privé, laissant la direction politique à lord
Grafton. Sa santé chancelante, la goutte, une maladie
nerveuse et parfois des accès de folie ne lui permettaient
pas une vie active. Il fut nommé comte Ghatham (3),
(1) Ministère Bedford, septembre 1763. Jean Russel, duc de Bedford,
passait pour un des plus riches seigneurs d'Angleterre: on évaluait son revenu
à plus de 50,000 livres sterling. (Aff. étr., Angleterre, t. CDLIV, f» 28, ex-
trait de notes curieuses sur les ministres anglais, envoyées par le chevalier
d'Eon.)
(2) Lecky, ouv. cité, t. III, p. 92.
(3) Lecky, ouv. cité, t. III, p. 114.
Aff. étr., Angleterre, t. CDLXXIV, f» 39, sur la santé de lord Chatham :
« Il m'est revenu que son médecin avait dit que ses idées étaient fort nettes
64 RÈGNP: de CHARLES III D'ESPAGNE
mais, en acceptant de s'asseoir à la Chambre des lords, il
ruina, en grande partie, son influence politique. Le secret
de son ancien prestige reposait sur la conviction, gardée
par le peuple, qu'au milieu de la corruption générale,
l'illustre représentant de la démocratie anglaise, seul,
conservait ses mains pures de toute vénalité! Dès lors,
le charme fut rompu. Une révolution se produisit aus-
sitôt dans les esprits, d'une manière irrévocable. La Cité
refusa de présenter à son ancienne idole une adresse de
félicitations, les lampions préparés, pour fêter son retour
au pouvoir, furent éteints. « Je voudrais, écrivait Chester-
field à son fils, vous envoyer tous les pamphlets, qui four-
millent contre lui; mais c'est impossible, car il y aurait
de quoi charger un bateau. »
Après le départ de Grafton, en 1770, lord North devint
premier ministre. Le roi l'avait choisi pour éviter de
tomber sous la dépendance de Chatham, qu'il jugeait
encore trop puissant. Le nouveau lord de la Trésorerie
avait contre lui l'opposition (1) et n'était assuré ni de la
confiance de son maître, ni des sentiments de ses col-
lègues, qu'il n'avait point choisis et avec lesquels il se
montrait, généralement, fort réservé. D'une grande igno-
rance, en matière de politique extérieure, il évitait ordi-
nairement de s'en mêler et n'intervenait qu'au moment
où le danger devenait menaçant. Il tombait, en consé-
mais que, lorsqu'il voulait suivre une conversation, surtout en matière
un peu sérieuse, il ne pouvait y parvenir et qu'il lui survenait un tremble-
ment universel avec une sueur au visage. «{Aff. étr., Angleterre, t. CDLXXV,
22 novembre 1767.) On y parle de la jolie de lord Chatham. {Mémoires et
documents, Angleterre, t. LVI.) « La santé est bonne, il mange bien, dort à
merveille, monte à cheval, mais il n'a plus sa tête. On dit qu'il l'a perdue,
à la suite d'un remède, qu'il a pris pour sa goutte. Cet accident s'explique
d'une autre manière. Son père est mort fou. Il est cependant garde du sceau
privé. Il scelle lui-même les actes; c'est à quoi se borne tout son travail.
11 vit à la campagne et ne voit que ses intimes amis. »
(1) Afï. étr., Angleterre, t. CDXCII, 6 juillet 1770, et même source,
t. CDXGVII, fo 28, mémoire sur la situation de l'Angleterre. Ce document
paraît daté de l'année 1771.
LA PAIX EN PÉRIL 65
quence, dans la dépendance des secrétaires d'Etat, chargés
des départements du Nord ou du Sud, qui tenaient la
plume et expédiaient les ordres.
IV
Lorsque les nouvelles, apportées par le Tamer, de la part
du Jason, parvinrent à Londres, il y eut d'orageuses dis-
cussions, parmi les ministres britanniques. Lord Grafton,.
encore premier ministre (1), soutenait qu'une expédition
blesserait, peut-être, la susceptibilité de Charles III, et ne se
souciait pas d'une rupture. Lord Egmont, premier lord de
l'Amirauté, voyant l'opposition qu'il rencontrait, donna sa
démission. Moins impatient, il eût triomphé avec Chatham,
dont les conseils hardis prévalurent. Le convoi équipé,
pour ravitailler les Malouines, mit donc à la voile (2).
Ni la France ni l'Espagne ne connaissaient d'abord
sa destination. Quand Charles III eut appris l'existence
d'un établissement au port Egmont, il réclama contre
ce qu'il appelait une violation de l'article 8 du traité
d'Utrecht. Les Anglais contestèrent ses arguments. Lord
Shelburne (3), secrétaire d'Etat du département du Sud,
eut, à ce propos, de longues conférences avec l'ambas-
sadeur Masserano. D'ailleurs, Choiseul intervenait fort
timidement, dans cette affaire, et ne paraissait pas abso-
lument sûr du bon droit (4) de Charles III. D'après
(1) Aff.étr., Angleterre,!. CDLXXI, Guerchy à Choiseul, 15 août 1766.
(2) Même source, t. CDLXXI, 23 août 1766.
(3) Même source, 26 septembre 1766.
(4) Aff. étr., Angleterre, t. CDLXXI, 3 octobre 1766. Conway dit
avec assez de logique que la France connaissait le traité d'Utrecht et que,
néanmoins, elle avait autorisé Bougainville à se mettre en possession des
îles Malouines. — Aff. étr., Espagne, t. DXLVII, Choiseul à Grimaldi,
2 octobre 1766.
66 RÈGNE DE CHARLES III D'ESPAGNE
notre ministre, l'article 8 du traité d'Utrecht n'avait de
valeur que si les Espagnols occupaient les Malouines,au
temps de Charles II. Il craignait les suites fâcheuses
d'une pareille querelle et se reconnaissait incapable de
soutenir notre allié, par les armes. Il souhaitait un arran-
gement amiable. Etait-il si difficile d'obtenir la retraite
des Anglais, en leur offrant, comme compensation, de
leur verser, intégralement, la rançon de Manille?
Grimaldi ne semblait pas éloigné d'une conduite aussi
prudente (1). On voit, dans les instructions qu'il rédigea
pour Masserano, combien il recommandait d'éviter tout
procédé brusque et cassant. Il faut, répéte-t-il, amuser
les ministres britanniques, les questionner et leur pro-
poser des expédients, au besoin même engager un procès,
que l'on soumettra à la décision d'un tribunal anglais
et devant lequel sera portée la contestation de l'arche-
vêque de Manille et du général Draper, comme s'il s'agis-
sait de simples particuliers. L'essentiel était de prolonger
les délais, pendant lesquels la France et l'Espagne se
mettraient en meilleure posture. Ce conseil fut exécuté.
On paraissait, de part et d'autre, éviter tout froissement,
quand les choses se gâtèrent, en 1770 (2).
Une lettre de Grimaldi à Fuentes (3), datée du 20 août,
(1) Afî. étr., Angleterre, t. CDLXXIII, Grimaldi à Masserano, 20 jan-
vier 1767.
(2) Afï. étr., Angleterre, t. CDXCII, Francès à Choiseul, 15 juin 1770; et
Afî. étr., Espagne, t. DLIX, correspondance de Ruiz Puente avec Bucareli,
18 février 1770.
(3) Aff. étr., Espagne, t. DLX.
II y aurait eu, d'après les renseignements fournis par Ferrer del Rio,
t. III, p. 46, une légèreté véritablement inconcevable, de la part du gouver-
nement espagnol. En effet, le bailli d'Arriaga avait écrit, le 25 février 1768,
au capitaine général de Buenos-Aires, Bucareli, l'ordre suivant : « S. M.
m'ordonne de charger V. E. de ne permettre aucun établissement des
Anglais, et de les expulser, par la force, de ceux qu'ils ont créés, s'ils ne se
rendent pas aux sommations, conformes aux lois. Vous n'avez pas besoin
d'autres ordres ni d'autres instructions. N'ayez, en observant cette mesure,
d'autre considération que celle de vos propres forces et de celles des occu-
pants, afin de ne pas vous exposer, en cas d'infériorité, à ne pas
LA PAIX EN PERIL 67
lui apprend que les Anglais ont été expulsés des lies Ma-
louines, sans coup férir. D'après ses explications, cette
agression a été provoquée par le chef de la colonie bri-
tannique, Haunt de Tamar. « Les Espagnols, écrit le
marquis de Grimaldi, ont été trop insultés, par le com-
mandant anglais, qui a menacé de les chasser, au bout
de six mois. C'est ce qui a déterminé M. Bucareli, gou-
verneur de Buenos-Aires, à faire une expédition contre
l'établissement du port Egmont. »
Le ministre espagnol ne se dissimulait pas la gravité
d'une pareille mesure. « Vous pouvez, par conséquent,
imaginer, ajoutait-il, combien notre situation a changé
depuis huit jours. Cette nouveauté nous a extrêmement
agités. Le roi, après avoir entendu ses ministres, a beau-
coup réfléchi sur ce qu'il faudrait faire, pour conserver
l'honneur et les droits de sa couronne, pour retenir les
Anglais, s'il est possible, et pour empêcher qu'ils ne nous
dénoncent une guerre, que ni la France ni l'Espagne
ne sont encore en état d'entreprendre, avec une espérance
fondée de succès. La résolution que le roi a prise, dans
ce moment critique, a été d'informer, le premier, la cour
de Londres de l'expédition de Madariaga (1), dans l'in-
tention d'empêcher que ladite cour ne prenne un parti
violent, si elle en était instruite, par une autre voie...
mais, en lui représentant, que le gouverneur du port,
Egmont, a été l'agresseur. »
Ces fâcheuses nouvelles coïncidaient avec des mesures
vexatoires, prises par le roi d'Espagne, contre le com-
merce britannique. Au mois de juin, une pragmatique
sanction avait été rendue, interdisant l'importation des
mousselines anglaises, dans la Péninsule. Les journaux de
réussir. En cette occurrence, V. E. se contentera de protester, en déclarant
que, si elle n'agit pas, elle va instruire S. M. et attendre ses ordres. »
Bucareli n'obéit que le 10 juin 1770. Il semblerait que le ministre de la
marine eût oublié le blanc-seing, donné à Bucareli.
(1) Lieutenant de Bucareli.
68 RÈGNE DE CHARLES III D'ESPAGNE
la Cité se firent l'écho du mécontentement public; un
pamphlet, signé Junius, se distribua. L'auteur, caché
par ce pseudonyme, se répandait en injures contre
Charles III et sa famille (1).
Le ministère britannique ne révéla pas ce que leroi d'Es-
pagne lui avait communiqué, imprudemment selon les uns,
loyalement, selon les autres. Par un silence calculé (2),
il déjoua l'expédient, assez maladroit et assez naïf, ima-
giné par Charles III, dans son embarras. L'expulsion des
Malouines fut vite connue du peuple anglais, sans avis
officiel, par des lettres, que les négociants reçurent de
leurs correspondants, à Cadix. On imaginera facilement
l'émotion, qui secoua Londres: les fonds baissèrent, à la
Bourse, Grimaldi se crut à la veille de la guerre. Il écrivit,
aussitôt, à Paris, au comte de Fuentes (3), pour que cet
ambassadeur réclamât les secours de la France. Il rap-
pelait, dans sa dépêche, certain projet, rédigé quatre
années plus tôt, par Choiseul, en novembre 1766. La cour
de Versailles promettait, alors, le secours de seize bataillons
et de seize navires, pour Saint-Domingue. Avec de pa-
reilles forces, l'instant était venu de tenter un coup de
main sur la Jamaïque. Quelle rafle on ferait de tous les
bateaux marchands, qui s'y abritaient! Mais, hélas! de
pareils desseins n'étaient que des rêves, bien vite dissipés,
par les paroles décourageantes, qui venaient de France!
Si le prince de Masserano essayait quelque démarche
conciliatrice, s'il rejetait sur un ordre mal compris, par
Bucareli,le renvoi des Anglais, établis au port Egmont,
il entendait le secrétaire d'Etat du département du Sud,
lord Weymouth (4), lui répondre froidement : « Que
(1) Ferrer del Rio, oia\ cité, t. III, p. 67.
(2) Alï. étr., Angleterre, t. CDXCIII, 7 septembre 1770 et 9 sep-
tembre.
(3) AIT. étr. DLX, Espagne, Grimaldi à Fuentes, 10 septembre 1770.
(4) Aff. étr., Espagne, t. DLX, Weymouth à Harris, 12 septembre 1770,
vérifiée au Record ofTice, state papers, foreign Spain, vol. 185.
LA PAIX EN PERIL 69
votre maître désavoue officiellement le gouverneur de
Buenos-Aires. » Le ministre affectait la raideur, prenait
un ton rogue et intransigeant, parce qu'il supposait,
d'après les lettres qu'il recevait de son chargé d'affaires,
en Espagne, que Charles III ne ferait pas la guerre.
Harris écrivait à son gouvernement que l'armée espa-
gnole était bien faible, malgré tous les efforts d'O'Reilly,
pour la réformer et la discipliner. Si la marine présentait
im moins piteux état que lors delà dernière guerre, grâce
aux efforts de l'ingénieur Gautier, les équipages et sur-
tout les officiers, faisaient défaut. Mais la plus grande
faiblesse de la monarchie résultait de ses finances. La
couronne, malgré l'économie, avec laquelle elle restrei-
gnait les frais courants, par exemple ceux de ses écuries,
ne subvenait aux dépenses ordinaires que par des
emprunts, qu'elle remboursait à grand'peine, quand la
flotte des Indes lui apportait des piastres. Si les bateaux
tardaient quelque peu, elle était aux abois (1).
Le cabinet anglais (2), qui montrait tant de hauteur,
déguisait mal ses embarras. Menacé par l'opposition, il
se trouvait partagé, entre la crainte de la guerre et celle
de ses ennemis politiques. Il lui fallait dégager sa respon-
sabihté, vis-à-vis du Parlement, ne pas mériter le re-
proche d'avoir laissé insulter impunément l'honneur an-
glais. Aussi, il ordonnait bruyamment des préparatifs.
(1) Record office, state papers, foreign office Spain, t. GLXXXV, 28 sep-
tembre 1770. Se référer aux Aff. étr., Espagne, t. DLX, 24 septembre,
lettre d'Ossun à Choiseul, sur l'activité des préparatifs de l'Espagne. Notre
ambassadeur, par ses déclarations optimistes, devait réveiller le zèle de
Choiseul. D'Ossun aurait dû se souvenir d'une lettre, datée du 9 juin 1770,
dans laquelle il rendait compte d'une conversation avec l'ingénieur Gautier
(Aff. étr., Espagne, t. DLIX.) : « Tous les vaisseaux de construction anglaise
(c'est-à-dire ceux, faits du temps de Ferdinand VI) ne sont pas en état de
soutenir un combat vif, ni de faire une campagne, en hiver. Ils sont faibles
et mal liés... On compte à présent 30 vaisseaux de ligne au Ferrol et S. M. C.
est persuadée que tout ce qu'il faut pour les armer est rassemblé dans cet
arsenal. On la trompe grossièrement, selon ce que m'a dit M. Gautier. »
(2) Aff. étr., Espagne, t. DLX, Masserano à Grimaldi, 26 septembre 1770.
70 RÈGNE DE CHARLES III D'ESPAGNE
mais avec le secret espoir de ne pas s'en servir. Il sou-
haitait que les Espagnols, effrayés, devinssent plus accom-
modants, car aucun de ceux, qui composaient le conseil,
à l'exception peut-être de lord Weymouth, ne se sentait
les talents nécessaires pour diriger une guerre, survenant
d'une manière si imprévue. Georges III se voyait déjà
contraint d'accepter le despotisme abhorré de Chatham;
ses ministres songeaient à l'équilibre instable de leur
situation. Quand lord Xorth venait s'asseoir au chevet
de Masserano, retenu à son hôtel, par une indisposition,
il était sincère, lorsqu'il protestait de son amour pour la
paix; il n'était pas moins sincère, quand il corrigeait
l'effet rassurant de ces paroles, par ces mots, qui révé-
laient sa secrète angoisse : « Ma tête et celle de mes
collègues répondent de l'honneur de la nation. »
Choiseul, très inquiet (1), suivait anxieusement toute
cette négociation. Il ne ménageait pas les critiques. Il
trouvait l'Espagne d'abord trop timide, trop évidemment
épouvantée, lors de sa démarche inopportune, puis subite-
ment transformée, pleine d'une confiance exagérée. Il
reprochait à Grimaldi le ton militaire de ses lettres.
« Evidemment, disait-il, on lui a forcé la main. Sa cour,
échauffée par des rodomontades, s'exalte. La guerre et la
paix restent au hasard d'une assemblée tumultueuse! »
V
Le comte d'Aranda soufffait, autour de lui, cet esprit
belhqueux. Dérogeant à toutes ses habitudes, lui qui
d'ordinaire ne « dormait jamais hors de Madrid », il
(1) Afî. étr., Espagne, t. DLXI, 3 octobre 1770.
LA PAIX EN PÉRIL 71
venait passer plusieurs jours de suite à Saint-Ildefonse,
où il envenimait la blessure, faite au roi Charles, par le
libelle de Jiinius. Le prince prêtait l'oreille à ses conseils
violents. Les avis du comte d'Aranda ne manquaient
point de clairvoj^ance. Il connaissait le point faible de
la marine anglaise : il savait qu'elle manquait de mate-
lots; il prévoyait qu'on pourrait frapper un coup vigou-
reux sur le commerce britannique et ébranler, sinon
ruiner, le crédit de la Cité. Aussi proposait-il la saisie
de tous les navires marchands anglais, amarrés dans les
ports de la Péninsule. On enlèverait, ainsi, la plus grande
partie des marins, sur la rentrée desquels l'amirauté
comptait, pour compléter les équipages de ses vaisseaux.
La seconde mesure, qu'il prônait, était la fermeture des
marchés espagnols à tout produit anglais, même apporté
sous pavillon neutre. Mais cette politique résolue pré-
sentait l'inconvénient de rendre la guerre inévitable et
l'on touchait alors aux côtés défectueux du plan imaginé,
par d'Aranda. Sans doute le roi d'Espagne comptait de
nombreux alliés : Vienne, Florence, Naples, Versailles;
mais le danger d'une guerre continentale en serait-il pour
cela écarté? Les efforts de l'Espagne seraient-ils limités
à une lutte maritime? Comment, d'ailleurs, transporter
aux colonies les troupes qu'il voulait répartir entre
Puerto-Rico, la Havane, la Vera-Cruz, Campêche, Panama,
Carthagène des Indes, Caracas et Buenos-Aires? Comment
obtenir de la France une flotte à Saint-Domingue, pro-
tégeant le golfe du Mexique, et une autre flotte, dans
l'Atlantique, prête à joindre celle du Ferrol, afin de me-
nacer les côtes de l'Angleterre? Choiseul avait déjà fait
connaître qu'il ne pouvait rien (1)!
Force était donc pour Charles III d'écarter ces moyens,
qu'il eût volontiers agréés, lorsqu'il écoutait, tout fré-
(1) Voir Ferrer dei, Rio, t. III, p. 70, et Danvila, t. IV, p. 138.
72 RÈGNE DE CHARLES III D'ESPAGNE
missant de colère, les conditions exigées par le ministère
britannique : désaveu de Bucareli, retour des colons
anglais au port Egmont, remise de toutes choses en étal,
avant que l'Angleterre daignât discuter le droit de pro-
priété, invoqué par l'Espagne (1).
« Ne rejetez pas ces propositions (2) qu'Harris vient de
vous transmettre, écrivait en substance Choiseul à Gri-
maldi, quand même vous conserveriez l'intention secrète
de faire la guerre. Songez que, par votre décision, vous
exposez la France à perdre les huit mille matelots
qu'elle emploie à la pêche de Terre-Neuve; rappelez-vous
que les retours de nos colonies ne se font qu'en novembre
et en décembre, qu'il nous faut, au moins, trois mois
pour préparer les vivres de notre flotte. »
L'Espagne s'étonnait et s'irritait de ce qu'elle appelait
notre inaction (3). Choiseul la servait cependant de son
W (1) AfT. étr., Angleterre, t. CDLXXXIV, Harris à Grimaldi, 25 septem-
bre 1770 : « ... S. M., cependant, qui n'a rien tant à cœur que de prouver
la sincérité de son affection pour S. M. C, m'a chargé, comme la plus forte
marque du désir qu'elle a de maintenir la paix, entre les deux couronnes...
de demander si S. M. C.,en désavouant ces mesures, que son ambassadeur,
à Londres, assure n'avoir point été autorisées, par ses ordres particuliers,
veut remettre les choses sur le même pied où elles étaient, avant cette entre-
prise inconsidérée. Alors le roi mon maître sera dans le cas de faire suspendre
les préparatifs que, dans la présente situation des affaires, son honneur
offensé ne lui permet pas de discontinuer... «
(2) Afï. étr., Espagne, t. DLXI, 3 octobre 1770.
(3) Aff. étr., Espagne, t. DLXI, 15 octobre 1770, Grimaldi à Fuentes.
AfT. étr., Angleterre, t. CDXCIII, 7 octobre 1770, Choiseul à Francès :
a Faites l'impossible pour que le prince de Masserano suive, de préférence,
mes instructions à celles de sa cour, qui n'ont pas le sens commun. » —
9 octobre, 12 octobre, instructions de Choiseul à Francès. — 14 octobre,
Francès à Choiseul, communication d'une lettre de Chatham : « Extrait
d'une lettre écrite par Chatham à M***, dont la copie a été lue, en ma pré-
sence et dont voici la substance, autant que la mémoire a pu me la
fournir :
« Je vous ai promis de vous faire part de mes avis, sur la conduite présente
« des affaires. Je désapprouve, en tout point, la conduite de nos ministres
« d'avoir furtivement et clandestinement fait un établissement, sur une île
« où nous n'avions aucun droit de propriété et moins encore de prétention.
« C'est un enthousiaste, qui le projeta, sans en prévoir les conséquences.
« Il l'exécuta, nous voilà dans notre tort. Notre conduite n'était qu'une
« usurpation manifeste et la leur devient une insulte à la nation, qui doit
LA PAIX Ei\ P1:R[L 73
mieux, et, s'il se refusait à une politique violente, il essayait
d'une médiation officieuse, auprès de lord Weymouth. Il
ne désespérait pas de réussir, d'après les renseignements,
que lui transmettait le chargé d'affaires, Francès. « La
nation anglaise et la Cité, lui écrivait celui-ci, désirent
le maintien de la paix; les commerçants regardent les
îles Malouines, comme inutiles; les plus habiles marins
sont d'avis que l'Angleterre n'avait aucun droit, aucun
intérêt à former l'établissement du port Egmont. »
Lord Weymouth accueillait volontiers notre représen-
tant; il poussait la confiance jusqu'à lui montrer une
lettre de Chatham, fort menaçante, contre le ministère;
et, l'interprétant, il expliquait que les armements de
l'Angleterre n'avaient d'autre objet que l'affaire du port
Egmont, que ces mesures étaient indispensables à la
sûreté du ministère. Les témoignages de Masserano con-
firmaient ceux de Francès. « Le ministre anglais, mande-
t-il à Grimaldi, montre assez qu'il ne veut pas achever
l'affaire et qu'il désire se maintenir armé, pour rendre
compte au Parlement et de l'offense à la nation et de la
satisfaction demandée. C'est au Parlement à se contenter
de cette satisfaction ou à la refuser... La plus grande
partie des provinces de l'Angleterre ne désire pas la guerre.
Les hommes riches n'ont point de confiance, dans le mi-
nistère, et ne veulent pas lui prêter d'argent (1). »
Charles III (2) voulait bien désavouer Bucareli, mais
il admettait moins facilement les autres clauses de Vulti-
matum britannique. Ramener les Anglais au port Egmont,
il n'y consentirait que s'il obtenait une convention ferme.
« nous fournir l'occasion d'exiger la rançon de Manille, à titre de réparation.
« J'ignore le parti que prendront les ministres. Je suis prêt à soutenir mon
» opinion, mais leur inactivitéet leur lenteur dénotent, manifestement, leur
« timidité. Assurez nos amis que je soutiendrai toujours de cœur les inté-
« rets et la gloire de la République. »
(1) Aff. étr., Espagne, t. DLXI, Masserano à Grimaldi, 16 octobre 1770.
(2) Aff. étr., Espagne, l. DLXI, Ossun à Choiscul, 3 octobre 1770.
74 RÈGNE DE CHARLES III D'ESPAGNE
promettant l'abandon de la colonie, dans un délai déter-
miné. Le roi Catholique ajoutait, toutefois, pour adoucir
l'amertume de cette exigence : « que les îles Malouines
seraient abandonnées, par les deux peuples et que jamais,
à l'avenir, on n'y fonderait d'établissement. »
Il paraissait impossible d'arracher au roi d'autres con-
cessions. Il s'entêtait et se butait, considérant que l'hon-
neur de sa couronne ne lui permettait pas de céder davan-
tage. Malgré son sang-froid habituel, les paroles enflam-
mées de d'Aranda le grisaient et flattaient sa vieille
haine, contre les Anglais. Le peuple espagnol paraissait
répondre à son enthousiasme (1); on souscrivait, pour
équiper des frégates, on s'agitait beaucoup; on remuait
des troupes : un corps d'armée partait pour Murcie, un
autre pour l'Andalousie, un autre pour la Galice. Mal
instruit de l'état réel de ses forces, le souverain les croyait
meilleures qu'elles n'étaient, en réalité. Malgré les réti-
cences de la France, il comptait toujours sur son appui.
Le temps se consumait inutilement et le Parlement
s'était réuni. L'ambassadeur anglais d'Harcourt trouva
Choiseul à Fontainebleau, parcourant tristement la ha-
rangue, prononcée par Georges III, à l'ouverture des
Chambres. Le ministre la considérait comme une décla-
ration de guerre (2). D'autres nouvelles, venues de Londres,
montraient l'horizon bien noir, bien menaçant. L'amiral
Howe venait d'être nommé commandant en chef de
l'escadre de la Méditerranée (3). Le courage bouillant
de ce marin, créature de Chatham, ne présageait rien
de bon! Lord Chatham avait pris la parole, à la Chambre
des lords et prononcé un discours virulent, contre le gou-
vernement. « Il faut, s'écriait-il, et sans perdre de temps,
(1) Aff. étr., Espagne, t. DLXII, f" 164, et Record office, state papers,
foreign Spain, t. CLXXXV. Harris à Weymouth, 18 octobre 1770.
(2) Record office, state papers, France, t. CCLXXXI, Harcourt à Wey-
mouth, 20 novembre 1770. Ce discours du roi est du 13 novembre.
(3) Aff. étr., Espagne, t. DLXI, Masserano à Grimaldi, 28 novembre 1770.
LA PAIX EN PERIL 75
tâcher de sauver une nation outragée, insultée, anéantie,
ou, si nous ne pouvons sauver l'Etat, livrer au moins, à
la justice publique, ces ministres dont l'ignorance, la
négligence et la perfidie ont réduit cette nation, jadis
célèbre et florissante, à un état aussi déplorable, au dedans,
qu'il est méprisable au dehors (1). »
La violence de cette rhétorique réveillait, sur le con-
tinent, les souvenirs de cette dictature oratoire, que Pitt
exerçait jadis. Elle faisait encore illusion et effrayait
ceux qui ne connaissaient pas, à fond, les coulisses du
gouvernement britannique. Pour beaucoup, la chute de
lord North et de ses collègues était prochaine, un ministère
Chatham prendrait le pouvoir et l'Europe s'embraserait
de nouveau. Il suffisait, en effet, de porter les yeux vers
l'Orient pour ne voir que des occasions prochaines de
conflits, soit en Pologne, soit en Turquie; de se rappeler
les coquetteries de Catherine II, envers Georges III, la
visite de la flotte moscovite, en Angleterre, le commande-
ment effectif dévolu à des officiers anglais, qui suppléaient
à l'inexpérience russe (2), pour conjecturer que l'affaire des
Malouines n'était qu'un prétexte et que la Grande-Bretagne
nourrissait d'autres desseins que l'occupation de misérables
îlots, perdus dans l'Atlantique et à moitié incultes.
Quelques paroles, adressées par le roi Georges et par la
reine, au prince de Masserano prenaient, d'après ceux qui les
rapportaient, le sens d'un adieu, au moment d'une rupture
prochaine. « Je vous estimerai toujours, lui disait le roi d'An-
gleterre, et je m'intéresserai toujours à votre bonheur. » La
reine soupirait: u II faudra faire mieux une autre fois (3). »
(1) Aff. étr., Angleterre, t. CDXCIV, 22 novembre 1770.
(2) AIT. étr., Espagne, t. DLYII et DLIX, f° 439 et 51; et t. DLXI,
Grimaldi à Fuentes, du 6 décembre 1770 : « Je vois clairement que la guerre
aura paru commencer, comme par hasard, pour notre affaire des Malouines
et que, dans le fond, elle se fera pour l'empire delà mer et pour le commerce
du Levant. »
(3) Aff. étr., Espagne, t. DLXI, Masserano à Grimaldi, 28 novembre 1770.
76 RÈGNE DE CHARLES III D'ESPAGNE
Choiseul se désespérait, parce qu'il voyait rejeter, suc-
cessivement, les expédients qu'il proposait. On doit tou-
tefois reconnaître que ceux, qu'il suggérait au prince de
Masserano, pouvaient paraître singulièrement extrava-
gants (1), puisqu'il conseillait, à l'ambassadeur espagnol
de désobéir à son gouvernement, pour suivre les instruc-
tions de la France, assurant que le roi Catholique adhé-
rerait au fait accompli. Masserano n'avait pas assez
d'audace pour se prêter à un pareil rôle. Aussi refusa-t-il
d'écouter de -semblables avis (2).
Le ministère anglais ne tomba pas cependant, car le
parti de l'opposition, affaibli par la maladie ou la mort
de ses principaux chefs, n'eut pas assez de cohésion pour
le renverser (3). Lord Grenville, condamné par les méde-
cins, végétait encore; le lord-maire Beckford, le marquis
de Granby avaient été emportés; des accès de goutte
clouaient Chatham dans son lit et l'empêcJiaient de tra-
vailler à la ruine de ses ennemis. Seul, Rockingham, en
bonne santé, se prononçait franchement pour la guerre.
Mais qu'attendre d'un pareil chef, quand la voix de
Chatham remuait si faiblement l'opinion? Le roi, au lieu
de congédier ses ministres, se contenta de remanier le
cabinet. Il renvoya lord Weymouth, qui lui semblait trop
belliqueux, et le remplaça pai^lord Rochford, tandis que lord
Sandwich devint secrétaire du département du Nord (4).
(1) Aff. étr., Angleterre, t. CDXCIV, f" 81, 82 et 85, tous datés du 3 dé-
cembre 1770 : « Projet de déclaration, projet d'écrit auquel on donnera le
nom que l'on voudra, » joints à une lettre de Choiseul à Francès. Choiseul
trouva qu'il avait été bien hardi, puisqu'il cherche à s'excuser dans cette
lettre à Grimaldi (Aff. étr., t. DLXI, 10 décembre 1770) : « Vous serez
peut-être fâché que j'aie envoyé à Londres un projet, sur un objet qui
regarde directement l'Espagne, aussi simple et un peu contraire, dans la
forme, à nos instructions; mais songez, mon cher camarade, que si les îles
Falkland appartiennent à l'Espagne... la guerre appartiendra à la France
comme à l'Espagne. »
(2) Aff. étr., Espagne, t. DLXI, 14 décembre 1770. Francès fait part à
Choiseul du refus de Masserano de s'écarter des instructions, reçues de Madrid.
(3) Aff. étr., Angleterre, t. CDXCIII, 30 octobre 1770.
(4)Aff. étr., Angleterre, t. CDXCIV, Francès à Choiseul, 18 décembre 1770.
LA PAIX EN PÉRIL 77
Un banquet fut donné par le premier lord de la Tré-
sorerie, à cette occasion. Francès, appelé au dessert,
trouvait ces messieurs fort bien « conditionnés », et lord
North, qui leur avait fait les honneurs de sa cave, plus
ivre encore que ses hôtes. Le cœur sur les lèvres, il reçut
notre chargé d'affaires, avec effusion, s'écriant tout ému :
« Ah! si Choiseul gouvernait l'Espagne, tout serait bien
vite concilié. Mais faites donc finir votre Espagne, car
nous ne pouvons pas encore attendre des mois et des
années (1). »
Le ministre du roi de France n'avait plus le temps de
rendre, au gouvernement anglais, le service qu'il atten-
dait de lui, car, quelques jours plus tard, un ordre de
Louis XV l'exilait à Chanteloup (2).
VI
Choiseul jouait-il un double jeu, comme l'en accusaient
ses ennemis? Excitait-il sournoisement le roi d'Espagne,
par l'intermédiaire du marquis d'Ossun, tout en paraissant
le calmer ofTiciellement? Les documents consultés, pour ce
travail, en France, en Espagne et en Angleterre, ne permet-
tent pas de soutenir une pareille opinion. Comment expli-
quer, en effet, si le ministre souhaitait une rupture, qu'il
chargeât, à Londres, le représentant Francès de démarches
officieuses, auprès de Weymouth; qu'il essayât d'orienter
(1) Même source, t. CDXCIV, Francès à Choiseul, 22 décembre 1770.
« Au milieu de l'ivresse la plus complète, ajoutait Francès, dans sa lettre
confidentielle, il y avait cependant le même fond de principes, la même
suite d'idées que vous retrouverez dans ma dépêche, car ces MM. conser-
vent machinalement de la logique et du raisonnement, dans l'ivrognerie,
par l'habitude qu'ils en ont contractée. » ♦
(2) 2i décembre 1770.
78 RÉGNE DE CHARLES III D'ESPAGNE
Masserano vers la paix et lui prêchât l'obéissance aux
instructions françaises, plutôt qu'à celles de sa cour?
Quoi qu'il en soit, les ennemis de Choiseul réussirent à
ébranler Louis XV. Le récit de cette intrigue, dans
laquelle intervint le premier commis des affaires étrangères,
l'abbé de la Ville, n'est plus à faire (1). Le roi de France,
qui ne voulait, à aucun prix, la guerre, écrivit au roi, son
cousin, une lettre que cite Boutaric (2), sans lui assigner
de date précise, mais qui fut expédiée, probablement, le
23 décembre et se croisa avec une dépêche du 22, par
laquelle Charles III réclamait notre appui. Sous les euphé-
mismes diplomatiques, employés par le rédacteur de cette
minute, copiée ensuite par Louis XV, apparaît une décla-
ration nette, tranchante, de l'épuisement de la France.
Le pays défendra, à grand'peine, ses côtes et ses colonies,
un plus grand effort ne doit pas lui être demandé; aussi,
au lieu de secours, l'Espagne n'obtiendra de nous que
de bons conseils. « La loi que vous voulez imposer aux
Anglais, mande Louis XV à Charles III, blesse, trop essen-
tiellement, la vanité de cette nation pour qu'elle puisse
l'accepter. Je vous avoue qu'elle me paraît même con-
tradictoire à la satisfaction que vous consentez à lui
donner et je vois que cette considération, toute seule,
suffirait pour vous porter à ne pas insister. » Les louanges,
décernées à l'esprit pacifique du roi Catholique, envelop-
paient et adoucissaient, tant bien que mal, l'amertume
de cet abandon.
Au moment où Louis X\' déchirait ainsi le Pacte de
famille, quand Madrid apprenait la disgrâce de Choiseul,
l'auteur de ce traité, le chef du parti de la guerre, à la
cour d'Espagne, réussissait, par son humeur cassante et
(1) Duc DE Broglie, le Secret du roi, t. II, p. 334, récit emprunté aux
mémoires de Besenval. Voir également Daubigny, Choiseul et la France
d'outre-mer, chap. xix, passim.
(2) Boutaric, Correspondance secrète inédite de Louis XV, t. V'', p. 412.
La date assignée est fin de décembre 1770.
LA PAIX EN PÉRIL 79
satirique, à blesser ses collaborateurs et à se rendre
odieux à son maître.
Harris, dans sa correspondance (1), le montre en que-
relles continuelles avec O'Reilly, le réformateur de l'ar-
mée, le général sur les talents duquel l'Espagne fondait
alors toutes ses espérances de succès; disputes mesquines,
inspirées par un esprit jaloux et tatillon, d'autant moins
admissibles que les deux personnages soutenaient la
même politique belliqueuse. On conçoit plutôt les bro-
cards qu'adressait au Génois, au robin Grimaldi, le comte
d'Aranda, orgueilleux de sa noblesse « malgré ses lu-
mières ))! Un instant d'emportement lui fit oublier toute
prudence. Il envoya à son adversaire un écrit, dans lequel
il tournait en ridicule le roi et son ministre des affaires
étrangères. Ce dernier plaça cette satire, sous les yeux
du souverain. Déjà celui-ci, fort autoritaire, supportait,
difTicilement, un homme aussi entier, aussi entêté que le
président du conseil de Castille. Charles III, assez maître
de lui, pour ne pas s'abandonner à un éclat, demeura
gravement blessé de l'injure; il la garda dans sa mémoire
et ne l'oublia jamais (2).
Le chargé d'affaires, Harris, fut rappelé à ce même mo-
ment (3). L'honneur commandait d'enjoindre à Masse-
rano de se retirer, à son tour. Tout paraissait donc com-
promis, à l'instant où la France se dérobait, où le comte
(1) Record office, state papers, foreign Spain.t. CLXXXV, 18 octobre
1770 : « Le général O'Reilly, qui est dans la plus haute faveur, semble diriger
toutes ces opérations militaires... Le général O'Reilly me paraît de la
même opinion que d'Aranda, quoiqu'ils ne soient nullement bien ensemble,
cependant ils trouveront leur avantage, dans la guerre. » 25 octobre 1770 :
« O'Reilly et Aranda rentrent à Madrid fort mécontents, l'un de l'autre,
à cause de la diversité de leurs vues et de leur jalousie. »
(2) Aff. étr., Espagne, t. DLXI, Madrid, 24 décembre 1770.
(3) Aff. étr., Angleterre, t. CDXCV, Londres, 5 janvier 1771. Voir
Fernan Nunez, Compendio, etc., t. P"", p. 228. « M. Harris avait alors, à
Madrid, une passion, qui lui rendait très dure la séparation de la cour; et
ainsi, bien qu'il l'eût quittée, il ne dépassa pas une localité voisine et de là
venait secrètement, tous les soirs, souper avec sa maîtresse et avec moi, qui
étais l'ami des deux. »
80 RÈGNE DE CHARLES III D'ESPAGNE
d'Aranda se perdait dans l'esprit de son maître, où Mas-
serano communiquait à Madrid les discours artificieux,
que lui tenait lord Rochford, sur la duplicité de notre
gouvernement (1).
La circonspection de l'ambassadeur espagnol sauva la
situation. Lorsqu'il reçut les ordres de Grimaldi, avant
de leur obéir et de quitter l'Angleterre, il réclama leur
confirmation (2). Charles III, abandonné de son allié,
découragé, mécontent, plia devant la nécessité et con-
sentit à ce qu'exigeait Georges III.
Le 25 janvier 1771, lord North déposa, sur le bureau
de la Chambre haute, la déclaration de l'ambassadeur
espagnol (3). Chatham tonna contre ce compromis igno-
(1) AfT. étr., Angleterre, t. CDXCV, f» 5.
(2) Aff. étr., Espagne, t. DLXII, 13 janvier 1771; Angleterre, t. CDXCV,
29 janvier 1771.
(3) Afî. étr., Angleterre, t. CDXCV, f° 41 : « Le 10 juin de l'année 1770,
quelques frégates espagnoles, instruites de ce que les Anglais, établis dans
la Grande-Malouine, à un endroit appelé, par eux, Port-Egmont, avaient
menacé de chasser les Espagnols, établis dans une autre de ces îles, les sus-
dites [régates obligèrent, avec la force, les Anglais à évacuer le susdit poste.
« S. M. B. s'étant plainte de la violence, qui avait été commise,
offensante à l'honneur de sa couronne, dans une affaire qui aurait
dû préalablement être arrangée à l'amiable, avant que d'en venir aux voies
de fait, le prince de Masserano a reçu ordre de déclarer que S. M. C,
considérant l'amour dont Elle est animée, pour la paix et pour
le maintien de la bonne harmonie, avec S. M. B. et réfléchissant qu'un
aussi petit objet pourrait l'interrompre, a vu, avec déplaisir, cette
expédition, capable de la troubler, et assurée comme Elle a été de la
réciprocité des sentiments de S. M. B., pour ne pas autoriser tout
ce qui pourrait interrompre la bonne intelligence, entre les deux cours,
désapprouve la susdite entreprise violente; et, en conséquence, le prince
de Masserano déclare que S. M. C. consent qu'on remette les choses
dans la Grande-Malouine, au port dit Egmont, dans l'état où elles
étaient, avant le 10 juin 1770. Auquel effet, un officier espagnol sera chargé
de remettre, aux Anglais, ce qu'ils y ont laissé.
« L'unique objet de la présente déclaration est de donner une preuve
authentique des sentiments de S. M. C. sur un fait, qui aurait pu
troubler la bonne intelligence, entre les deux couronnes, et cette déclara-
tion ne pourra pas préjudicier aux droits antérieurs de S. M. C sur
les îles appelées Malouines et par les Anglais Falkland, mais seulement ré-
tablir les choses, pour le droit et pour le fait, telles qu'elles étaient, avant
l'expulsion des Anglais de l'Etat dont il s'agit. «
La contre-déclaration que lord Rochford remit au prince de Masserano
exprimait : que Sa Majesté Britannique regardait la déclaration, avec l'ac-
LA PAIX EN PÉRIL 81
minieux (1), réclama la communication de la correspon-
dance diplomatique; la majorité ne voulut pas le suivre
et soutint le ministère. Le 13 février 1771, une maladresse
réveilla, un instant, les colères de l'opposition. Lord Beau-
champ proposa de voter une adresse à Georges III, pour
le remercier de l'accommodement honorable, qui venait
d'être conclu. Les ennemis de lord North lui reprochèrent,
alors, de n'avoir obtenu qu'une réparation insuffisante; ils
demandèrent le payement de la rançon de Manille, une
indemnité pour les armements extraordinaires, une décla-
ration sur la propriété des Malouines, question que réser-
vait le gouvernement espagnol (2). Cette manifestation
bruyante n'eut aucun résultat. Les mesures, qui furent
prises, rassurèrent la France et l'Espagne. On cessa, en An-
gleterre, de presseriez matelots, de réunir des recrues ; on ré-
duisit les effectifs et le gouvernement proposa à l'Espagne
de fixer au 10 avril la date du désarmement réciproque.
Charles III tint loyalement sa parole; les Anglais furent
remis en possession du port Egmont. Lord North promit
d'évacuer cet établissement, quand l'opinionserait apaisée.
Ainsi se terminèrent ces querelles, pour quelques îlots,
à peu près déserts, misérable enjeu d'une redoutable
partie, que trois puissances européennes faillirent engager.
L'affaire des Malouines eut pour conséquence de montrer
le peu de solidité du Pacte de famille, de révéler la fai-
blesse de la France, incapable de tenir ses engagements^
de contraindre un prince, comme Charles III, à se déjuger
publiquement, et à s'excuser, devant l'Angleterre, d'une
violence intempestive (3).
complissement entier dudit engagement, de la part de Sa Majesté Catholique
comme une satisfaction de l'injure, faite à la couronne de la Grande-Bretagne.
(1) Afï. étr., Angleterre, t. CDXCV, f" 117, extrait des papiers anglais
du 29 janvier 1771, débats de la Chambre haute du 25.
(2) AfT. étr., Angleterre, t. CDXCV, f° 222.
(3) Bucareli, comme dédommagement du désaveu, reçoit la clef de gen-
tilhomme de la Chambre. (Fereer del Rio, t. lO, p. 94.)
CHAPITRE III
DISGRACES A MADRID, NAPLES ET LISBONNE
I. Ambassade de d'Aranda en France, Don Manuel Ventura Figueroa, au
conseil de Castille. — II. Un ambassadeur marocain à Madrid, traité
d'amitié, rupture, sièges de Melille et du Penon de Vêlez, expédition
(f Alger, fautes d'O'Reilly, échec des Espagnols, leur retour à Alicante. —
III. Colère du peuple espagnol contre O'Reilly et Grimaldi, la cabale du
parti aragonais, mariage de Finfant Don Louis. — IV. Disgrâce de Tanucci,
retraite de Grimaldi, son successeur Florida Blanca. — V. Conflits avec
le Portugal, politique d'atermoiements, la lettre de d'Aranda, l'expédi-
tion de Ceballos, occupation de l'île Sainte-Catherine et de la colonie du
Sacramento, mort du roi de Portugal, chute de Pombal, traité de paix,
visite de la reine douairière de Portugal, en Espagne.
Blessé par la lettre insultante du comte d'Aranda,
que lui montra Grimaldi, Charles III trouva l'occasion
d'éloigner de lui le président du conseil de Castille, quand
le comte de Fuentes, ambassadeur à Paris, donna sa
démission. Ce poste, malgré son importance, ne corres-
pondait pas à la haute dignité que d'Aranda venait
d'occuper. C'était une disgrâce suffisante, qui écartait
de la cour un personnage d'une humeur aussi turbulente
et encombrante, tout en ménageant celui qui avait rendu,
tout récemment, d'aussi grands services, à la monarchie.
Il partit pour la France, au mois d'août 1773, et eut
sa première audience le 12 septembre. A Paris, on guettait,
avec curiosité, la venue de «l'Hercule hispanique, de celui
DISGRACES A MADRID, NAPLES ET LISBONNE 83
qui avait nettoyé les étables d'Augias », ainsi que le pro-
clamaient, avec emphase, les encyclopédistes (1). Les ima-
ginations françaises furent déçues, dans leur attente, quand
elles virent cet homme jaune, aux yeux louches, à la
bouche édentée, qui, dans les salons, gardait ordinaire-
ment le silence, avait l'oreille dure, et ne disait, quand
il parlait, que des platitudes assez lourdes. Tant de lai-
deur, de réserve et de brusquerie déconcertaient ce monde
si élégant, si brillant, si courtois. On se moqua du nouveau
venu, on se répéta que cette surdité était affectée et que
d'Aranda se guérissait, comme par enchantement, quand
on lui adressait des éloges. Le récit de sa réception, à la
cour, fit beaucoup rire. Présenté à la comtesse de Provence,
il aurait dit, pour tout compliment : « Madame, comment
vous portez-vous? » Comme la princesse lui parlait du roi
d'Espagne : « Madame, reprit-il. Sa Majesté vous assure
de son respect. »Et, se tournant vers le comte de Provence,
il ajouta, en lui faisant la révérence : « De son attache-
ment. » Chez la Dauphine, il n'ouvrit pas la bouche.
Après cet accueil, un peu narquois, on s'accoutuma à
ses manières; et, comme il déployait un grand faste, les
Parisiens, qui reprochaient à son prédécesseur la mé-
diocrité de son train, lui pardonnèrent. On se pressa,
désormais, dans les promenades publiques, pour admirer
la beauté de ses équipages.
Celui qui le remplaça, au conseil de Castille, était un
individu fort égoïste, fort avare. Don Manuel Ventura
Figueroa (2) avait collaboré, jadis, au concordat, passé
entre Benoît XIV et Ferdinand VL Habile courtisan,
il louvoyait entre les écueils, évitait de se compromettre
et ne songeait qu'à sa fortune particulière. Les soins
(1) Aff. étr., Espagne, t. DLXXII, 12 septembre 1773. Voir Morel-Fatio,
Etudes sur l'Espagne, 2« série, p. 151. Ce récit est emprunté à une lettre
adressée au comte de Périgord.
(2) Ferrer del Rio, t. III, p. 108.
84 RÈGNE DE CHARLES III D'ESPAGNE
qu'il y apporta furent récompensés, car il réussit à cumu-
ler les places et les pensions. Il mourut gouverneur du
Conseil, patriarche des Indes, archevêque de Laodicée,
commissaire général de la Cruzada, etc. Il remplissait
ses coffres de feuilles d'or et d'argent, soigneusement
étiquetées, et portant, chacune, la mention de sa prove-
nance. Quand on inventoria ses richesses, il fallut em-
ployer trois habiles comptables, pendant plus de quatre
jours.
II
Après la réconciliation de l'Espagne et de l'Angleterre,
les armements continuèrent, dans la Péninsule. Tout cet
appareil militaire inquiétait un peu le cabinet de Saint-
James, qui se demandait où tendaient ces préparatifs.
Ils avaient pour objet une campagne contre le Maroc,
car le sultan avait notifié à Charles III que, désormais,
il ne tolérerait plus d'établissement chrétien, sur les côtes
de son empire, depuis Oran jusqu'à Ceuta. Ce qui semblera
tout à fait étrange, c'est que ce musulman prétendait,
en agissant ainsi, ne pas déchirer le traité de paix, signé,
quelques années plus tôt, entre lui et l'Espagne.
Au début du règne (1), vers 1765, des négociations
avaient été ouvertes, entre le roi Catholique et l'empereur
Sidi Mohamed ben Abd Allah. Commencées par un juif
de Marseille, Samuel Sumbel, elles furent poursuivies par
un ancien préfet apostolique des missions, le frère Bar-
tolomé Giron de la Conception. Ce moine obtint, le
2 février 1766, une audience du sultan et sut lui repré-
(1) Da^'vila y Collado, t. IV, p. 161 et seq., et Ferrer del Rio, t. III,
p. 110.
DISGRACES A MADRID, NAPLES ET LISBONNE 83
senter, habilement, les avantages qu'il retirerait, s'il se
liait d'amitié avec Charles III; en sorte, qu'à son retour,
frère Bartolomé fut accompagné par un ambassadeur,
Sidi Ahmed el Gacel.
Débarqué à Algésiras, cet envoyé fut reçu avec beau-
coup d'honneurs, visita la Giralda de Séville, et monta,
aux portes de Madrid, dans un carrosse des écuries
royales, qui le conduisit au palais du Buen-Retiro, où
des logements étaient préparés, pour lui et sa suite.
Une foule énorme sortit, pour le contempler. Il se ren-
dit ensuite à Saint-Ildefonse et prit congé du roi, le
4 octobre 1766.
Pour répondre à la politesse de Mohammed ben Abd
Allah, le 10 novembre 1766, un chef d'escadre, Don Jorge
Juan fut délégué, en qualité d'ambassadeur extraordi-
naire. Le but du traité, qu'il devait négocier, était d'ob-
tenir une zone neutre, dans les mers qui séparent l'Es-
pagne de l'Afrique, où les navires espagnols ne pourraient
pas être inquiétés, par les musulmans; où les naufragés,
réfugiés sur les côtes d'Afrique, ne seraient pas retenus
en captivité. Don Jorge Juan débarqua à Tétouan,
visita Alcazar el Kébir, Larache, Salé et Rabat. Avant
d'entrer dans la ville de Maroc, il campa dans un beau
jardin, où il reçut de nombreux présents, en viandes,
volailles, pains, salades et fruits. Le sultan lui envoya,
en outre, des plats de sa table. Un traité fut signé, le
28 mai 1767. Il comprenait dix-neuf articles et portait
que les navires des deux Etats ne seraient point inquiétés,
à la condition que le capitaine eût un passeport. Les
naufragés ne seraient point retenus prisonniers; l'Es-
pagne nommerait, au Maroc, un consul général et un
vice-consul; ses sujets auraient le monopole de la pêche,
à l'exclusion de tout autre peuple européen. Quant aux
territoires, qui entouraient Melille et le Peîion de \'elez,
l'empereur se refusait à les agrandir, mais il promettait
86 RÈGNE DE CHARLES III D'ESPAGNE
d'établir les limites, de telle sorte, qu'à l'avenir toute con-
testation demeurerait impossible.
Sept ans plus tard, et malgré un pareil traité, le sultan
voulait chasser les Espagnols de ses domaines. Devant
Melille, les Maures se présentèrent, le 9 décembre 1774,
au nombre de 13,000, et sommèrent la garnison de se
rendre. Le maréchal de camp. Don Juan Sherlok, qui
commandait la place, ne se laissa pas intimider et se
mit en défense. Il fut, du reste, aidé par le chef d'escadre
Don Francisco Hidalgo de Cisneros, qui ravitailla Me-
lille et causa beaucoup de dommages aux assiégeants, en
les bombardant, dans leurs tranchées, avec l'artillerie
de ses navires. Le sultan voulut tenter l'assaut et ima-
gina la ruse barbare suivante : il plaça, en avant de son
corps d'armée, mille juifs, toute la populace des environs,
et un troupeau de bestiaux, couverts d'étoffes éclatantes.
En chassant, devant lui, toute cette cohue, il espérait
tromper les Espagnols, qui épuiseraient leurs munitions
et se heurteraient à ses réguliers, quand ils seraient las
et sans cartouches. Mais cette combinaison échoua, car
les malheureux, que l'on vouait ainsi à la mort, résis-
tèrent, s'éparpillèrent et s'enfuirent. La défense du Pe-
non de Vêlez fut aussi énergique que celle de Melille.
Don Florencio Moreno y commandait. Les Maures, déçus
dans leurs espérances, demandèrent à parlementer. Des
négociations s'ouvrirent. Le sultan fit écrire à Grimaldi;
après quelques difficultés, pour la forme, le gouverne-
ment espagnol accepta les excuses de l'empereur marocain
et rétablit les choses, dans le même état que par le passé.
C'était le dey d'Alger, qui avait porté Mohammed
ben Abd Allah à chasser de son empire les Espagnols.
Charles III résolut de le combattre, à son tour, et de dé-
truire sa ville (1), véritable repaire de pirates qui infes-
(1) Les détails de cette expédition sont empruntés au compte rendu
d'O'Reilly, joint à une lettre de d'Ossun. (Afî. étr., Espagne, t. DLXXVI,
DISGRACES A MADRID, NAPLES ET LISBONNE 87
talent la Méditerranée. En même temps qu'il vengerait
son honneur, il assurerait la sécurité de son commerce
maritime. On peignit au roi, comme très facile, cette
entreprise, et le confesseur, fray Joaquin Eleta, usa
de tout son crédit, auprès de son pénitent, pour l'encou-
rager à cette guerre, contre des infidèles. Le chef mili-
taire, sur lequel le prince jeta tout d'abord les yeux, fut
Don Pedro Ceballos, le général, qui avait conquis
le Sacramento. Mais le nombre de soldats, qu'il de-
manda, pour mener à bien l'expédition, fut jugé exces-
sif. On écarta ce personnage difficultueux et on choi-
sit, de préférence. Don Alexandre O'Reilly, qui se
vantait de réussir avec 20,000 hommes, tout au plus.
Fatigué de son rôle d'instructeur, ce général, le réfor-
mateur de l'armée espagnole, n'était pas fâché de mon-
trer sa mesure, et de rehausser son prestige, par une vic-
toire. Il avait de l'énergie et de l'audace; mais l'esprit de
prévoyance lui manqua, car il ne réunit pas assez de
vivres, pour l'entretien de ses troupes, et il négligea d'étu-
dier le terrain, sur lequel il devait opérer. Enfin, le succès
fut compromis, par l'indiscrétion du gouvernement, alors
qu'il eût fallu garder un secret impénétrable. Dès avant
le départ de la flotte, le dey était depuis longtemps pré-
venu et se tenait sur ses gardes. Fernan Nuhez a prétendu
que ces avertissements furent transmis à Alger, par les
négociants marseillais, jaloux de conserver, pour eux seuls,
le commerce dans le Levant. Il y eut aussi des retards,
par suite du mauvais temps et de la mésintelligence, qui
existait, entre O'Reilly et le chef de l'escadre, Don Pedro,
Gonzalez, de Castejon.
Quand, du pont de son navire, le Velasco, O'Reilly
reconnut, avec sa lunette, les ouvrages préparés par les
f" 147, et t. DLXXVII,fo96.) Morel-Fatio, Etudes sur l'Espagne, 2« série,
p. 211, et Fernan NusEZ, Compendio,i. pf, p. 245 et se^.;FERRER del Rio,
t. III, p. 119 eXseq.
88 RÈGNE DE CHARLES III D'ESPAGNE
Algériens, il fut tout déconcerté de les trouver si formi-
dables, et se tournant, avec un visage soucieux, vers
Fernan Nuilez, qui se tenait à ses côtés : « Ma foi, mon
ami, lui dit-il, en haussant les épaules, le vin est versé, il
faut le boire. »
Au lieu de débarquer dans la rade, il pensa à se porter
du côté de l'ouest, dans la baie de la Mauvaise- Femme, à
environ trois lieues d'Alger. Le calme l'empêcha d'exé-
cuter ce plan; fort heureusement, paraît-il, car il eût
fallu traverser une gorge étroite, dominée de tous côtés
par des hauteurs, où ses troupes, une fois engagées, au-
raient été exterminées.
On résolut donc de mettre pied à terre dans la baie
d'Alger. Le 7 juillet 1775, l'artillerie des navires démonta
les batteries, qui défendaient le rivage. Le 8, les embar-
cations, rangées en sept colonnes, chacune précédée d'une
chaloupe canonnière, se dirigèrent vers la plage, située
entre Alger et la rivière de l'Harrach. On marcha dans
un sable si épais que les canons enfonçaient et que,
pour les remuer, il fallait environ dix hommes. De petites
collines dominaient ce terrain. Elles étaient couvertes
d'aloès et d'autres plantes piquantes, d'arbres, de bâtisses,
de toutes choses enfin, qui formaient des obstacles faciles
à défendre. Tandis que les Espagnols se formaient en
bataille, les musulmans les harcelaient, s'avançaient près
d'eux, jusqu'à une portée de pistolet, se cachaient der-
rière les monticules de sable, faisaient feu et, dès qu'un
chrétien tombait, couraient lui couper la tête, car le dey
avait promis un doublon d'or pour chaque trophée de ce
genre, qui lui serait apporté.
Les troupes d'O'Reilly s'avancèrent jusqu'aux aloès,
tandis que deux colonnes ennemies sortaient des barri-
cades, à droite et à gauche, pour les envelopper. Lorsque
la flotte aperçut ce mouvement, elle tira des coups de
canon, pour l'arrêter; mais beaucoup de projectiles s'éga-
DISGRACES A MADRID, NAPLES ET LISBONNE 89
rèrent dans les rangs espagnols et firent beaucoup de mal.
Comme on ne réussissait pas à déloger l'ennemi et
que l'on perdait du monde, la troupe se retira, sans
désordre toutefois, dans ses tranchées, où elle fut incom-
modée par quelques pièces d'artillerie, que le bombarde-
ment de la veille n'avait pas réussi à démonter.
O'Reilly reconnut qu'il y avait, en s'obstinant, plus à
perdre qu'à gagner. Il ordonna donc de réembarquer.
L'opération, commencée dès cinq heures du soir, fut ache-
vée le lendemain matin. Tout se trouva à bord, sauf
deux pièces de canon, qu'on n'eut pas le temps d'enlever,
parce qu'on fut surpris, par la lumière du jour.
Les Algériens, qui voyaient tant d'embarcations sil-
lonner la rade, s'imaginèrent que les Espagnols prépa-
raient une nouvelle attaque. Cette erreur sauva l'armée,
€ar, d'après le témoignage de Fernan Nuhez, dans le
désarroi où l'on se trouvait, vingt cavaliers eussent sufïï
pour tout jeter à la mer. Le lendemain, au matin, les
Maures furent longtemps, avant de s'approcher des tran-
chées abandonnées. Deux hommes, plus hardis que les
autres, se risquèrent; la foule suivit et envahit la plage,
se livrant à des démonstrations de joie et allumant des
bûchers, pour brûler les cadavres.
Cette journée coûtait à l'Espagne 27 officiers et 500 sol-
dats tués; 191 officiers et 2,088 soldats blessés.
Deux partis restaient à prendre : bombarder la ville, ou
retourner en Espagne. Ce fut cette dernière résolution qui
prévalut. En effet, les canons espagnols ne portaient pas
assez loin et on risquait le salut de la flotte, en l'exposant à
l'artillerie algérienne. Ensuite, les vivres manquaient. Un
premier convoi, commandé par le général suisse Félix de
Buch, quitta, le 12 juillet, la rade d'Alger, et ramena, à Ali-
cante, les blessés, la cavalerie et une partie de l'infanterie.
Le reste de l'escadre suivit, le 15, et débarqua, également
à Alicante, k'S troupes, qui prirent leurs cantonnements.
90 RKGNE DE CHARLES III D'ESPAGNE
III
L'avortemeht de cette entreprise, qui avait causé de si
grandes espérances, déchaîna l'opinion, contre O'Reilly et
contre Grimaldi, les deux auteurs responsables de l'afîront,
infligé aux armes espagnoles, parles pirates barbaresques.
Le général malheureux fut criblé de pamphlets (1).
(1) Record office, state papers, foreign Spain, t. CXCVIII, 17 juillet 1775,
détails sur l'effervescence de la population, contre O'Reilly et Grimaldi.
Voir également, au sujet des pamphlets, écrits contre O'Reilly, l'ouvrage de
COTARELO Y MoRi, Iriarte y su epoca, p. 141.
— Ah del castillol — i. Quieii Uama? Eh! là-bas dans le château! Qui appelle?
— O'Reilly, cojo tremendo. C'est O'Reilly le redoutable boiteux.
— Y i a que inete taiito estruendo? Et pourquoi tout ce bruit?
— Porque quiere ganar fania II veut obtenir la Renommée.
— ,;. Y que prétende esa dama? Que prétend cette dame?
— Entrar triunfante en Argel. Entrer triomphante à Alger.
— Pues vayase el arambel Arrière, loqueteux,
Con su arrogante bravata FanJaron.
Y enderecese la p.xta Commence par redresser ta patte.
Que no entran cojos en el. Car les boiteux n'entrent pas ici.
Voici une autre chanson que l'on met, censément, dans la bouche des
Algériens :
Espanohtos querer Petits Espagnols, vouloir
Hacer al moro tus tus Faire au Maure tus tus,
Y la pasa y alcuzcuz Et raisin sec et couscous
Poder en Argel corner. Pouvoir à Alger manger,
Mala cabeza tener Mauvais dessein avoir,
Y' asi en la testa llevar : Que celui qu'ils portent en la tête,
A mi lastima me dar; De me donner du chagrin.
Pero abrir el ojo c^ue Mais eux ouvrir l'ceil, parce que
Se vino con muy mal pie Ils vinrent d'un bien mauvais pied
Para la plaza tomar. Pour prendre la place!
On fait perpétuellement allusion à l'infirmité d'O'Reilly, qui était boiteux.
ESQUILACHE ESQUILACHE
Ak'jandro : ;, Como va? Alexandre, comment vas-tu?
O'REILLY O'REILLY
Gregori no va muy bien Grégori, cela ne va pas bien
Y me temo algun vaïven Et je crains une instabilité
Semejante a lo de alla. Semblable à celle d'autrefois.
ESQUILACHE ESQUILACHE
Cou mayor causa sera Ce sera avec plus de raison
Por razones muy sabidas Et pour des motifs plus raisonnables
Y es bien la distancia unidas Si les revers nous réussissent;
Que por mas que lo solapas Car, moi, je n'ai voulu leur
Yo quise quitar las capas Enlever que leiu's capes,
Y' tu has quitado las vidas. Et toi tu leur as enlevé la vie.
DISGRACES A MADRID, NAPLES ET LISBONNE 91
Ce qui exaspéra les esprits, ce fut l'apologie, qu'il
publia dans la Gazette de Madrid. Il prétendit que le
désastre n'avait pas été aussi grand qu'on le croyait; il
rejeta une partie de son insuccès sur l'élan imprudent et
la fougue des troupes espagnoles. Les ofTiciers protes-
tèrent.
En réponse au manifeste, circulèrent les vers sui-
vants (1) :
Que por fin todo se errase Que tout le monde se trompe,
Que la funcion se pardiese Que le combat se perde,
Que la gente pereciese Que la nation périsse
Porque Dios lo quiso asi Parce que Dieu l'a ainsi voulu,
Eso si. Oui.
Pero querer persuadirnos Mais vouloir nous persuader
En cada error un acierto Un succès dans chaque bêtise.
Que no han muerto los que han Que ceux qui sont morts ne le sont
[muerto [pas
Y que miente quien lo vio Et que ment celui qui vit cela,
Eso no. Non.
Grimaldi ne fut pas non plus épargné. Ferrer del Rio
donne l'analyse d'une pièce de vers, composée contre
lui, dans laquelle l'auteur réunit les titres de pièces
théâtrales et les applique injurieusement au ministre (2) :
« Pendant les cinq mois employés aux préparatifs, Gri-
maldi se flattait d'être : el alcazar del secreto. Lorsque
le commandant fut désigné, le public se déconcerta
en le voyant boiter et se dégoûta que le plan fût confié
à el monstruo de la fortiina. On échoua dans l'entre-
prise parce qu'il fut impossible de deviner où était
l'erreur : acertar donde hay error. Le général, en vou-
lant expliquer sa conduite, avait été : le peintre de son
déshonneur, el pintor de su deshonra, etc. Grimaldi était
un étranger, qui avait renié sa patrie; O'Reilly, un lâche
extravagant; l'ambassadeur de France, un perroquet, parce
(1) Don VicENTE Orti y Brull, DoHa Maria-Manuela Pignalelli,
t. I", p. 178.
(2) Ferrer del Rio, t. III, p. 132.
92 RKGNE DE CHARLES III D'ESPAGNE
qu'on l'accusait d'avoir révélé le secret de l'expédition,
et le roi, un esclave, attaché, par des chaînes en or. »
Le prince et la princesse des Asturies (1), dans l'in-
térieur du palais, étaient les chefs nominaux d'une cabale
que dirigeait, en réalité, le gigantesque chanoine, Don
Ramon Pignatelli, frère du comte de Fuentes. Ce per-
sonnage, de mœurs très peu édifiantes, profitait du crédit,
dont jouissait, auprès de Leurs Altesses, son neveu Don
Juan, et il cherchait à se pousser à la place de Grimaldi.
Un des familiers du prince, le duc de Villahermosa, ne
se gênait pas pour censurer l'inhabileté du ministre.
Une maladresse de ce dernier acheva de le ruiner, dans
l'esprit des hommes les plus distingués du pays, qui com-
posaient l'Académie de San Fernando (2). Il s'avisa de
nommer le secrétaire général de cette assemblée. Les
membres protestèrent, contre cette violation de leurs
statuts et ils ne voulurent ni écouter les explications,
qu'il leur donna, ni accepter les satisfactions qu'il leur
proposa.
Parmi ses collègues, le secrétaire d'Etat des aiïaires
étrangères ne comptait ni amis, ni partisans (3). Don
Manuel de Roda, bien qu'il fut golille de profession, se
rattachait au parti aragonais. Don Miguel Muzquiz, mi-
nistre des finances, était arrivé au pouvoir, quand la
disgrâce frappa Esquilache et faillit également abattre
Grimaldi, lors des émeutes de 1766. Le comte de Ricla,
ministre de la guerre, devait son poste à son parent, le
comte d'Aranda. Le bailli Don Julian Arriaga, presque
octogénaire, s'éteignit, six mois après l'expédition d'Alger.
(1) Fernan Nijnez, Compendio, t. P^, p. 258.
(2) li'Académie de San-Fernando fut inaugurée le 13 juin 1752 par
Carvajal y Lancaster, dans la casa de la Panaderia (boulangerie). Depuis
le règne de Philippe V, une institution destinée à la protection des trois
nobles arts était projetée. Les instigateurs furent le sculpteur Don Juan de
Villanueva et le miniaturiste Don Francisco Antonio Menendez. (Mexendez
y Pelayo, Idéas Esteticas dix-huitième siècle, t. IH, vol. 2, p. 389.)
(3) Ferrer del Rio, t. lIL.p. 136.
DISGRACES A .MADRID, NAPLES ET LISBONNE 93
Deux personnages se partagèrent ses places. Celui qui
prit le portefeuille des Indes, Don José Galvez, revenu
quatre ans auparavant de la Nouvelle-Espagne, était
une créature de Muzquiz. Le ministère de la marine échut
à Don Pedro Gonzalez de Castejon, l'ennemi d'O'Reilly
et, par suite, celui de Grimaldi.
Abandonné de tous, l'infortuné serait tombé s'il n'eût
été soutenu par le roi (1). Charles III ordinairement ne
délaissait pas volontiers ceux qui le servaient. En cette
circonstance, plus ferme, qu'au moment de l'émeute de
Madrid, il s'opposa aux excès de la cabale aragonaise et
ménagea, à celui qu'elle attaquait, une retraite honorable.
Il écrivit à son fds, l'héritier présomptif, une lettre à la
fois sévère et affectueuse, qui doit être citée ici : « Il est
nécessaire que tu saches, lui mandait-il, que l'homme,
(1) Grimaldi écrivit au prince des Asturies une lettre très digne que cite
Danvila, t. IV, p. 271: elle est datée du 24 septembre 1776. (Archivo de
Madrid, Estado leg. 3028.)
« Le profond respect que je dois à Votre Altesse et mon soin exact à le
manifester, en toutes occasions, me mettent dans la nécessité de ne pas dif-
férer de représenter à V. A. qu'ayant connu que ma personne n'est pas
agréable à V. A., je crois que ce serait manquer aux devoirs, que j'ai l'in-
tention de remplir, que de me présenter, à son appartement, pour lui faire
ma cour. D'autre part, ce serait m'exposer à la répétition de ces affronts,
que ne me semblaient pas mériter le zèle, le désintéressement et l'exacti-
tude avec lesquels j'ai essayé de servir le roi, dans les charges qu'il m'a
confiées, sans avoir eu d'autre objet en vue que l'honneur et mon recon-
naissant respect, pour la bienveillance, avec laquelle S. M. a daigné me traiter.
Cette bienveillance est un lien bien puissant pour les hommes d'honneur;
il n'est pas de ma compétence d'examiner s'il peut convenir au service du
roi que je communique au public le changement de traitement dont je
suis l'objet. Ce qui m'incombe, c'est de vénérer, comme je la vénère, la
manière de penser de V. A., et je me borne à la supplier qu'elle daigne porter
l'esprit du roi à m'accorder la permission de me retirer. Je recours à l'in-
tercession de V. A., pour cette grâce, afin de ne pas parler de mes chagrins,
comme il serait presque indispensable de le faire, si je la sollicitais directe-
ment, et je ne cherche pas à m'enquérir si on a cherché à me dénigrer, par
des calomnies ou par de faux rapports. Il me suffit de savoir que, quels que
soient ces bruits, ils ne peuvent être certains, et j'aurais sous la main de
quoi les confondre. J'aspire seulement, dans mon âge avancé, à achever,
en repos, le peu de jours qui me restent. Si, par l'entremise de V. A., j'ob-
tiens ce bienfait, je serai moins sensible à la peine de n'avoir pas su mériter
la respectable approbation de V. A. »
94 RÈGNE DK CHARLES III D'ESPAGNE
qui critique les opérations du gouvernement, même si
elles ne sont pas bonnes, commet un délit et produit,
entre les sujets, une défiance très préjudiciable au sou-
verain, parce que ceux-ci s'accoutument à blâmer et à
dénigrer tout le reste. Ce qui est certain, c'est que, si on
n'a pas parlé, dans ton appartement, en ta présence,
ou devant ta femme, de ce que je suspecte, il n'y a pas
de doute que le public a cru cela, autorisé qu'il y était,
par cette observation, remarquée de tous, que toi et ta
fejnme recevez, en fronçant les sourcils et d'une ma-
nière maussade, ceux que je distingue et récompense,
tandis que vous caressez, en leur présence, ce qui rend
le contraste plus sensible, quelque méprisable coquin...
Ce que tu dois savoir, c'est que, qu'il soit ou non certain
que l'on ait murmuré, avec licence, dans ton appartement,
il court le bruit, par le royaume, qu'il y a deux partis, à
la cour. Le mal que cela peut causer est appréciable.
Il faut éviter de donner cours à cette opinion, si préju-
diciable et si fatale dans ses conséquences. Il n'y a pas
d'autre moyen que d'écarter de toi ceux qui ont mur-
muré, afin que tout le monde sache que tu les dédaignes.
Accueille, avec grâce, ceux que tu as traités avec défa-
veur et que tu sais que je reçois bien, applaudis toujours
leurs résolutions, défends-les. La porte te reste ouverte
pour me dire ensuite, à l'oreille, ce que tu penses et je
l'écouterai toujours volontiers (1). »
La retraite de Grimaldi fut provisoirement ajournée (2),
et il se passa, avant son départ, un événement fort impor-
tant. Ce fut la publication, au mois de mars 1776, d'une
pragmatique sanction, relative aux unions inégales. Cette
loi portait qu'il était interdit, aux personnes âgées de
(1) DA^'\^LA, t. lY, p. 273.
(2) CoTARELO Y MoRi, Iriarte y su epoca, p. 142. O'Reilly fut nommé
capitaine général d'Andalousie et conserva son titre d'inspecteur général
de l'infanterie. Il mourut au mois de mars 1794.
DISGRACES A MADRID, NAPLES ET LISBONNE 95
moins de vingt-cinq ans, de contracter mariage, sans le
consentement de leurs ascendants ou de leurs tuteurs;
mais elle s'appliquait particulièrement aux infants, les-
quels devaient solliciter la permission du roi. Si un infant
devenait l'époux d'une personne d'un rang inférieur au
sien, le roi, tout en accordant son consentement, privait
la femme et les enfants, nés d'elle, des titres, des honneurs
et des prérogatives, émanant de la couronne, et leur inter-
disait de porter le nom et les armes de la maison, dont la
succession leur était refusée (1).
Cette décision était une mesure législative de circons-
tance et visait l'infant Don Louis (2), qui venait de con-
tracter un mariage de conscience. Dernier fils de Phi-
lippe V et d'Elisabeth Farnèse, comme il ne restait pas,
en Italie, de souveraineté à lui attribuer, on songea tout
d'abord à le diriger vers l'Eglise. En 1735, il avait à
peine dix ans, qu'on obtint pour lui un chapeau de car-
dinal. En grandissant, il reconnut qu'il ne pourrait pas,
honnêtement, s'engager à un perpétuel célibat, et il n'eut
pas l'hypocrisie de promettre ce qu'il se sentait incapable
d'observer. Il renonça aux dignités ecclésiastiques et passa
tout le règne de Ferdinand VI, à Saint-Ildefonse, en com-
pagnie de sa mère.
On vantait beaucoup la bonté de Don Louis; on
la comparait volontiers à celle du roi, mais il ne ressem-
blait guère à ce prince par la régularité de ses mœurs (3).
(1) Ferrer del Rio, t. III, p. 142, et Fernan Nunez, Com/?e«rf;o, 1. 1",
p. 266 et seq.
(2) Major Dalrymple, Voyage en Espagne et en Portugal, p. 57. « Il a
le regard le plus étrange qu'on puisse voir et sa parure n'est guère moins
singulière que sa personne. Depuis qu'il a été cardinal, il a pris en aversion
tout ce qui approche du petit collet; aussi son tailleur a un soin particulier,
en lui coupant ses habits, de lui faire des collets ciui lui viennent jusqu'à
la moitié de la poitrine. »
(3) AIT. étr., Espagne, t. DLXXVII. D'Ossun, dans une lettre du 25 sep-
tembre 1775, donne des détails très circonstanciés sur les rendez-vous
galants du prince, pendant qu'il accompagnait le roi à ses ennuyeuses
chasses.
96 RÈGNE DE CHARLES III D'ESPAGNE
Une bizarre coutume interdisait, jusqu'alors, aux infants
de se marier, à, l'intérieur du royaume. Le malheureux
était victime de cet usage, et, quand le confesseur lui
reprochait ses désordres, il s'en excusait, se déclarant prêt
à épouser la personne que le souverain lui désignerait.
Ce dernier le soumit à une rude épreuve et lui proposa
sa fille aînée, Dofia Maria, Josefa, âgée de plus de trente
ans, petite et contrefaite. Don Louis allait se résigner,
quand, subitement, sa nièce se ravisa, prétendit que
l'infant était malade et préféra rester fille. A la fm sur
les instances de fray Joaquin Eleta, Charles III permit
à son frère de s'allier à Dona Maria, Teresa Vallabriga y
Rozas, jeune femme d'une singulière beauté, qui apparte-
nait à une illustre famille aragonaise. Ce mariage se célé-
bra le 27 juin 1776, loin de la cour. Les équipages royaux
conduisirent Don Louis jusqu'au Tage (1). De l'autre côté
du fleuve, il trouva ses carrosses, avec ses gens, revêtus
d'une livrée grise, rehaussée de parements rouges, et de
galons d'argent. Il vécut comme un simple particulier,
choisit d'abord comme résidence Cadalso et ensuite las
Arenas, dans la province d'Avila.
Chaque année, il venait voir le roi. On lui rendait les
même honneurs que par le passé, durant tout le temps
de son séjour. Il eut, de ce mariage, un fils et deux filles,
qui portèrent le nom de leur mère (2).
(1) Afï. étr., Espagne, t. DLXXX, f" 195.
(2) L'infant Don Louis mourut le 23 août 1785. Lorsqu'il eut cessé de
vivre, le sort de sa veuve et de ses enfants fut ainsi réglé : le fils dut être
élevé à Tolède, sous la surveillance de l'archevêque: les filles furent placées
dans un couvent. La mère fut libre d'habiter partout où elle voudrait,
excepté à Madrid, dans les résidences royales et les capitales des provinces.
Sa Majesté lui assura douze mille écus de pension, en outre des avantages
que lui concédait son contrat de mariage et le testament de son époux.
(Aff. étr., Espagne, t. DCXVII, f° 227.) Dans la suite, l'une des filles de
Don Louis épousa Manuel Godoy, prince de la Paix et l'autre M. de Mel-
garejo que Ferdinand VII créa duc de San Fernando. Le fils, connu sous
le nom de cardinal de Bourbon, devint archevêque de Tolède. {Mém. du
Prince de la Paix, éd. 1836, t. I, p. 3.)
DISGRACES A MADRID, NAPLES ET LISBONNE «7
IV
La chute de Tanucci coïncida presque avec la retraite
de Grimaldi. Confident et conseiller secret du roi Catho-
lique, il tenait, auprès de Charles III, une place trop
importante pour que l'on néglige de signaler les causes
qui entraînèrent sa ruine.
Il gouvernait, de fait, le royaume de Naples, car Fer-
dinand IV était trop paresseux pour s'appliquer aux
affaires (1). Mal élevé, par le prince de Saint-Nicandre,
son gouverneur, le roi des Deux-Siciles avait horreur de
toute lecture, de toute conversation sérieuses. Il passait
son temps, entouré de compagnons de plaisir, avec les-
quels il péchait, chassait ou jouait aux soldats. Il com-
mandait l'exercice à une compagnie de cadets, ou, mon-
tant sur une galiote, il y ramait plusieurs heures de suite,
criant et jurant, comine un matelot. Ces enfantillages ne
déplaisaient pas à Tanucci, bien qu'il affectât d'en gémir,
parce qu'ils occupaient le roi, qui se déchargeait, sur lui,
comme sur son homme de confiance, de tous les détails
du gouvernement.
En quittant Naples, Charles III avait laissé un Conseil
d'Etat, chargé d'exercer l'autorité, pendant la minorité
de son fils. Cette institution subsistait encore, après la
majorité de Ferdinand IV (2). Mais, à. mesure que les
(1) Aff. étr., mémoires et documents, Naples, t. l^^, f" 81 et seq. Mémoire
du baron de Breteuil sur la cour de Naples en 1773.
(2) En 1773, il se composait de Tanucci, du prince d'Yaci, du marquis
de Saint-Georges et du prince de Camporeale. Le prince d'Yaci était capi-
taine général des armées et colonel des gardes italiennes. Breteuil le dépeint
comme un homme avide, d'un caractère violent, vindicatif et impérieux.
Le marquis de Saint-Georges, alors septuagénaire, avait été ambassadeur
en France, sous le nom de prince d'Andore. Le prince de Camporeale était
98 RÈGNE DE CHARLES III D'ESPAGNE
membres de cette assemblée mouraient ou se retiraient,
on ne les remplaçait pas. Tanucci ne la consultait jamais.
Son despotisme s'exerçait, sans obstacle d'aucune sorte,
lorsque son autorité, jusqu'alors incontestée, fut mise en
échec, par l'archiduchesse Marie-Caroline, devenue, en
1768, l'épouse de Ferdinand IV.
La nouvelle reine eut vite pénétré le caractère du roi.
Sûre de le dominer, elle se révolta, à la pensée que Tanucci
lui disputerait un pouvoir, qu'elle ambitionnait d'exercer.
Aussi se promit-elle de renverser le vieux ministre, par
tous les moyens dont elle disposait et elle s'ouvrit de son
dessein à ses confidents. « Je ferai, leur dit-elle, tant de
tours et de mortifications, à Tanucci, que je l'obligerai bien
à me laisser la place... Que nous importe l'Espagne?...
Je ne serai jamais reine, tant que Tanucci restera à la
cour... Ecouter Tanucci et l'Espagne, autant écouter le
diable (1). »
Marie-Caroline secoua la paresse du roi et l'obligea à
dépouiller, avec elle, les lettres, que Charles III envoyait,
toutes les semaines. Il se noua une intrigue, entre une
personne, attachée à son service, Mme de Tremoli, et
deux ambassadeurs : l'un, M. de Vilsech, ministre de
Vienne à Naples, et l'autre, le marquis de Sambuca,
envoyé de Ferdinand IV, auprès de Marie-Thérèse. L'im-
pératrice, qui s'était prononcée, d'abord, contre la parti-
cipation de sa fille au gouvernement, changea d'avis;
mais Tanucci demeura inébranlable et repoussa toute
concession, en ce sens. Il se défendit, en alléguant ce qui se
passait en Toscane, où la fille de Charles III, femme de
Léopold, n'entrait jamais au conseil. « Si l'impératrice,
disait-il, estime que le grand-duc est capable de diriger
octogénaire; il était président du conseil de Sicile, tribunal jugeant, en
dernier ressort, les appels des sentences rendues, par les autres tribunaux
supérieurs. Sa paresse et son incapacité le livraient à l'influence des subal-
ternes.
(1) Ferrer del Rio, t. III, p. 167.
DISGRACES A MADRID, NAPLES ET LISBONNE 99
ses Etats, sans l'assistance de son épouse, il est présu-
mable que le roi Catholique a la même opinion, à l'égard
de son fils. »
Cette lutte se termina par un billet que Ferdinand IV
écrivit à Tanucci, le 27 octobre 1776, à l'instigation de
Marie-Caroline. Il lui annonçait que, le poids des affaires
étant trop lourd pour son âge avancé, il l'en déchargeait,
à l'avenir, tout en se proposant de le consulter, en qua-
lité de conseiller d'Etat, sur les objets, qui réclameraient
la lumière de son expérience. Tanucci se retira, laissant
le pouvoir au marquis de Sambuca.
Charles III, lorsqu'il apprit ce congé, consola, en ces
termes, celui qu'il considérait comme un fidèle ami :
« Crois bien que personne ne compatit à ton malheur
autant que moi. Aidons-nous tous deux à supporter tous
les dégoûts et toutes les épreuves que Dieu a voulu nous
envoyer, dans notre vieillesse... (1). Tu peux être sûr que
je ne cesserai pas de t'écrire, à moins que Dieu ne m'en-
voie quelque infirmité, qui m'en empêche, car je sais
comment tu m'as toujours servi et je t'estime et je
t'aime... (2). »
Le parti aragonais, qui avait cherché à pousser l'un
des siens au ministère, fut déçu dans ses espérances, car
le successeur de Grimaldi fut aussi un golille, Don José
Monino, comte de Florida Blanca, ambassadeur de
Charles III, auprès du Saint-Siège. Grimaldi, qui devait
le remplacer à Rome, donna sa démission le 7 novembre
1776, mais il attendit quelques mois encore, à Madrid,
la venue du nouveau secrétaire d'Etat. Au moment où
il quittait la capitale, en février 1777 (3), une expédition
(1) Tanucci devait avoir près de soixante-dix-neuf ans, étant né en 1698;
il mourut en 1783.
(2) Ferrer del Rio, t. III, p. 170.
(3) Voir Habris, Diaries and correspondence, préface, p. 51 et seq., un
portrait de Grimaldi : « He appears to hâve adopted for principle never to do
but what he is obliged to conform to and not even then tillhe has'defended
100 RÈGNE DE CHARLES III D'ESPAGNE
sortie de Cadix, sous les ordres de Casa Tilly, arrivait
en Amérique, pour punir les Portugais des outrages com-
mis, contre les Espagnols, sur le Rio Grande (1).
Les causes du conflit, entre les deux peuples, étaient
anciennes. Ces questions contribuèrent, en partie, à la
chute de Grimaldi, mais, pour saisir dans son ensemble,
cette querelle, il est nécessaire de l'étudier, à la fois, sous
le ministère de Grimaldi et sous celui de Florida Blanca.
V
Les possessions réciproques du Portugal et de l'Es-
pagne, dans l'intérieur de l'Amérique du Sud, étaient
fort mal délimitées. Tout contribuait à rendre très obs-
cures les contestations, qui portaient sur ces régions. Elles
the cause with every weapon of equivocation and had recourse to every
kindof subterfuge, without entering into its justice or rationality. » Il l'ac-
cusait finalement d'être à la remorque de la France, louait son caractère
privé, sa table, et ne faisait de réserve que pour son âpreté au gain, quand
il jouait aux cartes.
(1) Aranda à Masserano, le 27 février 1777, au moment de la venue de
Florida Blanca.
« Suivant mes dernières lettres de Madrid, le nouveau ministre devait
arriver le mardi 18 et, le jeudi 20, il devait aller en public au Pardo, dîner
avec le sortant (Grimaldi), qui avait invité le corps diplomatique, à dîner
pour la présentation réciproque. On croyait, qu'après cela, il (Grimaldi) tar-
derait peu de jours à partir. Vous voyez que tout se fait avec éclat. L'incli-
nation de paraître avec la culotte rouge et les bas de perdrix se découvre
jusque par les conjonctions (?). De tous ceux qui sommes employés dans la
carrière, vous étiez son apôtre et moi son diable. Riez de mes sottises.
Pombal est très sérieux et, à l'heure qu'il est, notre flotte est arrivée à sa
destination. Gare qu'ils ne soient mieux préparés que Geroninio ne croyait!
ce serait le deuxième volume d'Alger. Je crois que personne n'a été plus
fâché du changement de notre ministère que Pombal, car il avait vaillam-
ment flairé les chausses du Génois et il s'était aperçu qu'elles n'étaient point
propres. C'est cette certitude, qui me fait espérer que le superbe ne sera
pas tant sur ses gardes, parce qu'il comptait que jamais le cas n'arriverait... »
(Aff. étr., Angleterre, t. DXXI, f^ 123. — Doniol, Histoire de la partici-
pation de la France à l'établissement des Etats-Unis, t. II, p. 26.)
DISGRACES A MADRID, NAPLES ET LISBONNE 101
étaient mal connues des diplomates, qui discutaient en
Europe; un traité d'échange, passé sous le règne précé-
dent, avait été incomplètement exécuté, puis annulé,
en 1761. Pendant la dernière guerre, l'Espagne s'était,
aux environs de Buenos-Aires, emparée de colonies, res-
tituées au moment de la paix. Ces territoires avaient été
primitivement abandonnés, par les Portugais, comme
payement du marché, conclu en 1750. Que de matières à
chicanes, avec un négociateur d'aussi mauvaise foi que
le ministre portugais, Pombal!
Celui-ci ne parlait que de sa loyauté et de sa franchise.
Il envoyait, en secret, des ordres à ses agents, pour envahir
ce qu'il convoitait (1). Dès qu'en Europe le bruit parve-
nait de quelque pillage, de quelque poste enlevé, il désa-
vouait de pareilles nouvelles, les attribuait à la mal-
veillance, n'y voyait que des rixes, sans conséquence,
entre soldats, promettait d'envoyer aux siens des ordres
formels, pour que de pareils événements n'eussent pas
de lendemain; il suppliait le roi Catholique d'agir de
même. Tandis que Charles III exécutait loyalement la
parole donnée, Pombal continuait d'expédier des ordres
et des renforts, afin de poursuivre les hostilités. Il tra-
vaillait, ainsi, à se saisir de gages qu'on aurait du mal à lui
enlever ensuite, lorsque sa mauvaise foi serait indéniable,
et il espérait que si l'Espagne se décidait à une rupture,
l'Angleterre n'abandonnerait pas, sans secours, le Por-
tugal.
(1) Aff. étr., Espagne, t. DLV, Grimaldi au marquis d'Almodovar, am-
bassadeur à Lisbonne, mai 1768. Il rappelle des paroles de Pombal;celui-
ci aurait dit : « Soyons de bonne foi. Nous sommes trop inférieurs à l'Es-
pagne pour songer à en faire la conquête; votre cour ne peut pas, non plus,
compter s'emparer, jamais, du Portugal, attendu que les autres puissances
sont intéressées à ne le pas permettre. Nous sommes voisins, en Europe, et,
dans le nouveau monde, nous possédons les mines les plus riches. Le génie
de nos peuples est presque le même, etc. » Mais le Portugal ne donnait
pas son amitié; il entendait la vendre, au prix des territoires situés, depuis
la rive septentrionale du Rio de la Plata jusqu'au Rio-Grande de San-
Pedro.
102 RÈGNE DE CHARLES III D'ESPAGNE
En 1766 (1), dans la Sierra de los Tapes, au nord du
rio Pardo, dans la province des Missions, un officier
espagnol, Don José Molina, rencontra un détachement
portugais. Il fit observer que l'on se trouvait sur le terri-
toire du roi Catholique. L'officier, auquel il parla, s'excusa
sur des ordres formels, et proposa d'en référer à son supé-
rieur hiérarchique. Molina écrivit une lettre, qui fut
envoyée vers le Rio-Pardo, où se trouvait le quartier
général. La réponse contenait les protestations les plus
pacifiques, que les faits démentirent bientôt. Ces décla-
rations rassurantes étaient datées du 24 mai 1767; cinq
jours plus tard, les Portugais s'emparaient de la ville
du Rio-Grande de San-Pedro, sur la lagune de los Patos,
ils en faisaient le centre de leurs incursions et de leurs
pillages.
Pombal se croyait d'autant plus sûr de l'impunité que
les rapports entre l'Angleterre et l'Espagne se tendaient (2),
à propos de la rançon de Manille et de la possession des
Malouines. Trop d'embarras sollicitaient Charles III pour
qu'il se risquât à envoyer des forces, au delà de l'Atlan-
tique.
Jusqu'en 177.3, les choses traînèrent ainsi. Au mois de
novembre, le gouverneur de Buenos-Aires, Don Juan-
José Vertiz, se rendit à Montevideo et se mit en marche
vers le nord. Ce n'était pas une expédition qu'il diri-
geait, mais une simple reconnaissance. Il constata les
envahissements commis et, au moment où il prenait ses
quartiers, il apprit qu'aux environs de Monte-Grande,
et près d'un village des missions, appelé San-Miguel, une
troupe, composée à la fois d'Indiens et de milices de la
ville de Corrientes, avait été, en partie, massacrée et, en
partie, capturée avec tout ce qui lui appartenait.
Pombal tenait aux ministres anglais les discours les
(1) Danvila y Collado, t. IV, p.'292'et seq.
(2) Cette question n'est résolue qu'en 1771.
DISGRACES A MADRID, NAPLES ET LISBONNE 103
plus artificieux. Il se posait en victime de l'ambition
espagnole. On retrouve l'écho de ses mensonges, dans les
paroles de lord Stormont, ambassadeur britannique, à
Versailles (1). Ce diplomate déclarait que l'Angleterre
volerait au secours du roi Très Fidèle, s'il était attaqué,
en Europe, ou si le Brésil était envahi. Au mois de no-
vembre 1774, Escarano, chargé d'affaires espagnol, à
Londres, essaya de donner quelques explications au mi-
nistre, lord Rochford (2). Celui-ci ne voulut rien écouter
et répliqua qu'il savait bien que l'Espagne désirait con-
quérir le Brésil, mais que l'Angleterre ne le souffrirait
pas.
Loin de concevoir de pareils projets, Charles III trou-
vait qu'une expédition, au delà de l'Atlantique, coûterait
bien cher; envoyer quelques frégates à l'embouchure du
Tage, ce serait risquer de s'attirer sur les bras l'Angleterre.
Un jour qu'il s'entretenait avec d'Ossun (3) de tous ses
ennuis, Charles III lui confia qu'il ne voulait pas, « par
pure précaution, dépenser deux ou trois millions de
piastres, perdre des hommes et diminuer l'importance de
ses forces militaires, en Europe; mais que, s'il était forcé
de le faire, par la conduite des Portugais, ce serait tout
de bon ; qu'alors il y dépenserait non seulement trois mil-
lions de piastres, mais jusqu'à sa chemise. »
( Les secours qu'attendaient de l'Angleterre les Portu-
gais dépendaient de la tournure que prendrait la question
américaine (4). En septembre 1775, l'accommodement^
un instant entrevu, entre la Grande-Bretagne et ses colo-
nies, s'éloignait définitivement. Le cabinet de Saint- James
proclamait rebelles les Américains. Il renonçait à toute
(1) Aff. étr., Espagne, t. DLXXIV, Versailles, l^' octobre 1774.
(2) Même source, t. DLXXIV, Escurial, 14 novembre 1774.
(3) Aff. étr., Espagne, t. DLXXX, 13 juin 1776.
(4) Aff. étr., Angleterre, t. DXI, Guines à Vergennes, 25 août 1775.
(Voir DoNiOL, ouv. cité, t. V^, p. 231.) Vergennes à Ossun, 5 septembre 1775.
Aff. étr., Espagne, t. DLXXVII, Masserano à GrimaUli, l''"' août 1775.
104 RÈGNE DE CHARLES III D'ESPAGNE
voie de conciliation, avec cette partie de son empire, et
entendait employer la force, pour la réduire; entreprise
vaste, qui exigerait l'emploi de toutes les forces de
Georges III. Loin donc de chercher la guerre, en Europe,
l'Angleterre la craignait et empêchait le Portugal de la
compromettre. Le cabinet de Saint-James déclarait hau-
tement qu'il se désintéressait de la querelle, entre les
rois Catholique et Très Fidèle, pourvu que l'on ne touchât
ni au Brésil, ni au Portugal.
Aussi Vergennes encourageait-il Charles III (1) à équiper
une flotte pour Buenos-Aires. Il s'était fait remettre une
carte des pays contestés et se prononçait hardiment pour
le bon droit du roi d'Espagne. « C'est en Amérique qu'on
lui ravit son bien, écrivait-il à d'Ossun, c'est en Amérique
qu'il doit attaquer. »
Déconcerté par l'abandon de l'Angleterre, Pombal prit
l'initiative de nouvelles démarches pacifiques (2) auprès du
roi Catholique. Ces ruses lui avaient réussi, jusqu'alors, et il
espérait, par ce moyen, retarder encore l'envoi de secours, au
gouverneur de Buenos-Aires. Mais c'était un expédient bien
usé pour réussir longtemps encore. Don José de Vertiz
envoya des dépêches, qui démasquèrent la perfidie du gou-
vernement portugais (3) ; l'influence du comte d'Aranda, du
confesseur et du prince des Asturies finit par avoir raison de
la patience de Charles III et de la timidité de son ministre.
(1) Aff. étr., Espagne, t. DLXXVIII, Vergennes à d'Ossun, 16 décem-
bre 1775.
(2) Aff. étr., Espagne, t. DLXXVIII, Ossun à Vergennes, 25 décem-
bre 1775, et Record office, state papers, foreign Spain, t. CXGIX. lettre
de lord Grantham, 28 décembre 1775.
(3) Aff. étr., Espagne, t. DLXXIX, 19 février 1776, lettre de d'Ossun, à
laquelle est jointe un récit détaillé de ce qui s'est passé au Rio-Grande
de San-Pedro. Même volume, f« 69; t. DLXXIX, f° 128, lettre de Don Juan
Joseph Vertiz à Don Julian Arriaga (21 mars 1776), rendant compte des
ordres, qu'il a reçus pour suspendre les hostilités et de la conduite fausse des
Portugais; t. DLXXX, f" 30 (12 avril 1776), lettre de Don Juan Joseph
Vertiz, datée du fort de Santa Theresa; il annonce la capitulation de ce fort
et réclame des secours.
DISGRACES A MADRID. NAPLES ET LISBONNE 105
Une lettre très vive du comte d'Aranda fut adressée,
par lui, le 11 octobre 1776, à fray Joaquin Eleta. Elle
contenait une longue déclamation, contre la prépondé-
rance des étrangers, en Espagne, comme si, dans la Pénin-
sule ou aux Indes, personne ne fût apte à gouverner. « En
quoi ces gens-là cependant ont-ils amélioré l'Etat, poursui-
vait le comte? Ils ne peuvent égaler les nationaux, parce
qu'il leur manquera toujours deux qualités essentielles :
la première est la connaissance du pays, de son génie,
de ses coutumes, de sa consistance, de ses souffrances,
des améliorations dont il est capable; l'autre est l'atta-
chement au roi, aux intérêts de la couronne, à la gloire
du souverain et de la nation. Tous les peuples se gouver-
nent, par eux-mêmes, et l'Espagne, si noble, si capable,
si fidèle, confierait ses intérêts, les plus importants et
les plus secrets, à la discrétion d'un étranger, qui la sert
avec indolence, et avec un manque absolu d'intelligence!
Réfléchissez que la nation mérite cette préférence; crai-
gnez qu'en se voyant écartée, elle ne retire au prince cet
amour filial, qui soupire et désire, en tout, concourir
à la volonté de son roi... Qu'il y ait des étrangers à notre
service, qu'ils soient des alliés ou des subalternes, je le
trouve bon et je le juge convenable; mais qu'ils se nationa-
lisent, en versant leur sang, et non pas en buvant frais.
En résumé, que les clefs de la maison soient aux mains
des fils (1). »
Le confesseur s'inspira de cette lettre, pour rédiger un
long rapport, destiné à son royal pénitent. Il prenait la
plume, écrivait-il, travaillé par les remords. Un pareil
exorde promettait de virulentes attaques, contre Gri-
maldi, et, en efïet, il ne fut pas épargné. Le principal
grief, élevé contre lui, porta contre la timidité d'une poli-
(1) Madrid, archive historico, Estado log. 2831, Aranda à l'archevêque
de Thèbes, confesseur du roi, Paris, 11 octobre 1776. Se reporter également
à Danvila y Collado, t. IV, p. 297 et seq.
106 RKGNE DK CHARLKS III D'ESPAGNE
tique, qualifiée de pusillanime. Les ennemis du minisire
le montrèrent, démoralisé par son échec d'Alger, au point
d'en perdre la raison, se laissant berner par les négo-
ciations du Portugal, comme s'il était vraisemblable que
cette puissance envoyât, à chaque instant, des renforts
en Amérique, pour les y laisser inactifs. La violence de
ces reproches décida, enfin, le roi à envoyer une flotte à
Buenos-Aires.
Une escadre, sous les ordres du lieutenant gé-
néral, marquis de Casa Tilly, sortit de Cadix (1), en
novembre 1776. Elle se composait de sept vaisseaux de
ligne, de huit frégates et de quatre paquebots, escortant
des navires, sur lesquels prirent place quatorze bataillons
d'infanterie et quatre escadrons de cavalerie. Les troupes
étaient sous les ordres de Don Pedro Ceballos. En même
temps, une autre escadre, commandée par Don Miguel
Gaston, entra à Lisbonne, où le marquis de Pombal,
dissimulant son inquiétude, accueiUit, avec la plus grande
distinction, les officiers, qui la montaient.
Ceballos se dirigeait vers Buenos-Aires, mais la capture
de quelques bâtiments portugais modifia le plan primitif.
En lisant la correspondance, saisie entre les mains des
capitaines, on vit qu'il serait facile d'occuper l'ile de
Sainte-Catherine, voisine de la côte du Brésil, terre très
belle et très fertile, possédant un beau port, où on équi-
(1) Fernan Nunkz, Compendio, t. pf, p. 279.
Madrid, archive historico, Eslado leg. 4168. Aranda à Grimaldi, 14 dé-
cembre 1776. Compte rendu d'une conversation chez Necker entre l'am-
bassadeur d'Espagne et Fox. « « Il me demanda tout à coup : « Ainsi, la
«flotte a quitté Cadix? — Oui, lui dis-je, avec un bon vent. — Et pour où?»
me demanda-t-il. Je me mis à rire et je lui répondis que je ne doutais pas
que ce fût pour le Rio de la Plata. Il me demanda si elle allait au Brésil. »
Aranda lui parle de ceux qui ont excité Pombal : « Ce sont, dit-il, les
membres du parti de l'opposition, qui ont accompli cette bonne œuvre? »
Fox sourit et réplique que le parti de l'opposition n'a pas de ministre,
à Lisbonne. « Oui, reprend Aranda, mais il y a beaucoup de ses membres,
soit ici, soit ailleurs; et, dans des conversations familières, ils auront échauffé
Pombal, qui n'avait pas besoin d'une telle musique pour danser. » Fox ne
souffla mot.
DISGRACES A MADRID, NAPLES ET LISBONNE 107
pait des bateaux, pour la pêche de la baleine. Le débarque-
ment s'y effectua, sans résistance. Le gouverneur por-
tugais, Don Francisco Hurtado de Mendoza, se retira
devant les Espagnols et gagna le continent. Une fois cette
facile conquête terminée, et après qu'on y eut laissé des
forces suffisantes, pour la garder, l'expédition reprit sa
route vers le Rio de la Plata, sans autre incident que la
perte du navire de guerre le Saint- Augustin. Il s'égara
et tomba au milieu de l'escadre portugaise. Aussi dut-il
se rendre, après une courte résistance, destinée seule-
ment à sauvegarder l'honneur de son pavillon.
Ceballos s'empara, pour la seconde fois, de la colonie
du Sacramento. Il avait laissé, dans le pays, un tel sou-
venir, que les enfants portugais le considéraient comme
un croquemitaine et qu'il suffisait de les menacer de
Ceballos pour les faire taire. L'armée espagnole se porta
ensuite aux environs du Rio-Grande de San-Pedro, lors-
qu'un événement inattendu interrompit les hostilités.
Sept jours après que la flotte espagnole eut abordé
à File Sainte-Catherine, le 23 février 1777 (1), le roi de Por-
tugal, Don José P'', mourut à Lisbonne. Sa fille aînée,
Dofia Maria Francisca, mariée à l'infant Don Pedro, son
oncle, lui succéda. Don José, quand il se sentit malade,
confia le gouvernement à sa femme, sœur de Charles III,
Doha Maria Victoria. Cet événement fut un signe avant-
coureur de la décadence prochaine de Pombal. En effet,
les projets qu'il avait conçus, pour frustrer la femme de
Don Pedro de l'héritage paternel, avortèrent (2) et la
(1) Danvila y Collado, t. IV, p. 317; et Record office, state papers,
foreign Spain, t. CGII, 5 décembre 1776. Grantham mentionne une lettre
de la reine de Portugal, annonçant au roi d'Espagne que, pendant sa ma-
ladie, son époux lui a confié la signature de toutes les affaires du gouverne-
ment.
(2) Pombal voulait, en effet, que la couronne passât non à la fille du roi,
mais à son petit-fils Don José, qui épousa sa tante, l'infante Dofia Maria-
Ana-Benedicte. Ce mariage eut lieu, avant la mort du roi de Portugal et
conformément à sa volonté.
108 REGNE DE CHARLES III D'ESPAGNE
guerre, que soutenait le ministre portugais, depuis de si
longues années prit fin, lorsque son maître eut cessé de
vivre.
Le l*"" octobre 1777, le comte Florida Blanca et Don
Francisco Inocencio de Souza Continho, ambassadeur
du Portugal, signèrent un traité préliminaire, que le
roi d'Espagne ratifia, le 11 du même mois. Il fut convenu
que le cours et les rivages des fleuves de la Plata et de
l'Uruguay appartiendraient à l'Espagne, jusqu'à l'endroit
où le Piquiri débouche dans l'Uruguay. Resteraient égale-
ment à l'Espagne la colonie du Sacramento, l'île Saint-
Gabriel et les autres établissements que, jusqu'alors,
avait occupés ou prétendait posséder la couronne de
Portugal.
A cette dernière puissance, on concédait l'entrée de
la lagune de los Patos ou Rio-Grande de San-Pedro.
L'Espagne offrit de restituer et d'évacuer, dans le délai
de quatre mois, l'île Sainte-Catherine et la partie du con-
tinent, voisine, occupée par les troupes espagnoles.
Les négociations terminées, Charles III invita la reine
douairière, sa sœur, à venir le voir. On a prétendu que
ce voyage avait un but secret, celui de marier le roi
Catholique avec sa nièce Dona Mariana, sœur de la femme
de Don Pedro; elle avait alors quarante et un ans. Quels
qu'aient été les projets de Dona Maria Victoria, ils n'abou-
tirent pas.
A Badajoz, une escorte attendait la royale visiteuse;
elle était commandée par un ami intime de Fernan
Nunez, le comte de Bafios, et prit la route de l'Escurial (1).
Le roi ne se tenait pas d'impatience et il se porta, jus-
qu'au village de Galapagar, au-devant de sa sœur. Il
est impossible de rendre la joie, qu'ils eurent tous deux, en
se revoyant. Malgré le formalisme de l'étiquette espagnole,
(1) Fernan Nunez, Compendio, t. I", p. 279 et seq.
DISGRACES A MADRID, NAPLES ET LISBONNE 109
ils l'oublièrent ce jour-là et se jetèrent dans les bras l'un
de l'autre. Ils passèrent une année ensemble. Ce fut sans
doute la plus heureuse de leur vie. Fernan Nunez rap-
porte que le roi montrait une tendresse touchante, à
l'égard de Maria- Victoria. Il lui donnait le bras; ses
attentions ressemblaient à celles d'un amoureux, pour sa
fiancée; soins touchants, malgré la gaucherie d'un cava-
lier, aussi maladroit que le souverain et qui prêtaient à
sourire, lorsque l'on considérait l'âge et le costume, presque
monacal, de celle qui en était l'objet (1).
Ce rapprochement politique, entre le Portugal et l'Es-
pagne était particulièrement précieux, à la veille d'une
nouvelle guerre, contre l'Angleterre.
(1) Un trait de caractère du roi à souligner. Lorsqu'il allait au-devant
de sa sœur, il rencontra, en chemin, un courrier qui venait de Galapagar. Il
fit arrêter la voiture et demanda les lettres. Lorsqu'elles lui furent remises,
il remarqua que l'adresse était au nom du comte FloridaBlanca, et, mettant
en pratique sa maxime favorite :« Plus Charles que roi, » il modéra sa curio-
sité, naturelle en cette occasion, et se contenta de questionner le courrier
et de lui demander si sa sœur était en bonne santé. Il lui rendit les lettres, en
lui disant : « Tiens, mon ami, reprends ceci; ce n'est pas pour moi, c'est pour
le ministre. » Ce détail est donné par Fernan Nunez. Le 17 novembre 1777,
l'ambassadeur français racontait que la reine douairière de Portugal aimait
autant la chasse que son frère, le roi Catholique. Ils y allaient ensemble,
presque tous les jours; elle tirait très bien, mais à cheval. (Afî. étr., Espagne,
t. DLXXXVII.) La reine douairière mourut en janvier 1781.
CHAPITRE IV
GUERRE d'aMÉRIQUE
HÉSITATIONS DE l'eSPAGNE, TENTATIVES DE MÉDIATION
I. Signes avant-coureurs, paroles du duc de Glocester, opinion de Chatham.
Franklin quitte l'Angleterre, les séparatistes l'emportent sur les loyalistes,
secours clandestins de la France et de l'Espagne, Beaumarchais, incer-
titude de Charles III, démarches d'Arthur Lee, en Espagne, Montmorin,
ambassadeur, rappel de d'Ossun, alliance de la France et des Américains.
— II. Mécontentement de l'Espagne, état des partis, en Angleterre,
progrès du parti royal, faiblesse de l'opposition, mort de Chatham, les
Américains repoussent le bill conciliatoire, récit de Fitz Patrick, décep-
tions du roi Catholique, vaines tentatives de médiation, l'ambassade
d'Almodovar.
Le frère de Georges III (1), le duc de Glocester, ren-
contrant un jour, au Vaux-Hall, le comte de Pignatelli,
ministre de Naples, l'aborda et lui dit : « Eh bien! O'Reilly
va sans doute conduire la flotte espagnole, dans son pays
natal, je veux dire en Irlande. » Pignatelli répliqua que
le roi Catholique ne songeait pas à profiter des embarras
du cabinet de Saint- James. — « Tant pis pour sa poli-
tique, reprit Glocester, car je vous réponds bien que si
l'Espagne se trouvait dans la position où nous sommes,
nous ne manquerions pas d'aller visiter Cuba ou quelque
autre de ses colonies. »
(1) Aff. étr., Angleterre, t. DXI, Londres, 14 juillet 1775.
GUERRE D'AMÉRIQUE Hl
Le duc était sans doute bien content de cette saillie,
car il la répéta, à peu près dans les mêmes termes, pen-
dans un dîner (1) que lui offrit, à Metz, le gouverneur de
cette ville, le comte Charles-François de Broglie. Le jeune
marquis de La Fayette assistait à ce repas. Le prince
anglais désapprouvait la conduite, suivie par le souverain
de la Grande-Bretagne, envers ses colonies. Il expliqua les
raisons du malentendu, entre l'Angleterre et l'Amérique,
la cause de l'explosion récente, l'intention de Georges III
d'employer les mesures de répression. Mais, ajoutait-il,
les révoltés opposeront la force à la force, défendront
leurs droits, et, selon toute apparence, la guerre sera
longue et sérieuse.
Cet orage, que Choiseul avait pressenti, dès la fm de
la guerre de Sept ans, grossissait depuis des années, et allait
éclater, après des phases diverses, qui avaient laissé
l'espoir de le conjurer. L'esprit des colons se montait,
s'aigrissait, et les concessions venaient trop tard. En jan-
vier 1775, Chatham avait demandé le rappel des troupes
anglaises, déclarant que les Américains agissaient dans
la plénitude de leurs droits et que ces prétendus rebelles
n'étaient que des whigs émigrés. Pareil langage irrita
Georges III. Son ministre, lord North, fit rejeter, par le
Parlement, la proposition de Chatham et espéra cor-
rompre les révoltés, et les diviser, par des grâces, inégale-
ment réparties. Mais cette tactique échoua. Franklin,
venu comme négociateur, quitta l'Angleterre, en juin 1775;
Washington fut nommé général en chef, par le congrès de
Philadelphie. Dans ce même mois, une véritable bataille
se livra à Bunker's Hill, aux portes de Boston, contre les
Anglais. Ceux-ci y perdirent un milher d'hommes. Les
meneurs du mouvement séparatiste l'emportaient donc
contre les loyalistes. Les politiques clairvoyants haus-
(1) Charlemagne Tower, le Marquis de La Fayette et la réi-olution d'Amé-
rique, t. I«f, p. 16.
112 RÉGNE DE CHARLES III D'ESPAGNE
saient les épaules, quand ils entendaient lord Rochford
soutenir, qu'en deux campagnes, tout rentrerait dans
l'ordre, et qu'il suffirait, pour apaiser les esprits, de dé-
tourner la colère des Anglais et des Américains sur
l'ennemi héréditaire, la France (1).
« Il ne reste que deux partis au gouvernement britan-
nique, écrivait Masserano à Grimaldi : ou envoyer autant
de forces qu'il pourra, pour soumettre les rebelles, ou les
conserver, à tout prix... Jusqu'ici, les commerçants de la
Cité ont applaudi aux mesures vigoureuses, mais, quand
ils verront se prolonger les échecs ou les victoires dou-
teuses, quand les marchandises anglaises continueront à
être refusées, ils crieront (2)! »
La France suivait, avec attention, ces événements. Dans
le conseil du roi, deux tendances opposées se manifes-
taient : celle du ministre des affaires étrangères, Vergennes,
et celle du contrôleur des finances, Turgot. Vergennes
guettait l'occasion d'une revanche, pour nos désastres
passés; Turgot, dans une guerre, même heureuse, ne
voyait que les dépenses et les conséquences ruineuses.
Sur l'ordre de Vergennes (3), Caron de Beaumarchais
partit pour Londres, en qualité d'agent secret. Bien que
tout à fait indépendant de l'ambassadeur et sans mandat
officiel, Beaumarchais n'en était pas moins le véritable
représentant du cabinet de Versailles; il en avait la
confiance à un bien plus haut degré que M. de Guines.
Sans cesse à l'affût, il débusquait, en Angleterre ou dans
les ports de France, les gens qui semblaient disposés à
fournir des armes ou des munitions; bien entendu, il
avait soin de mettre en lumière les moindres nouvelles,
particulièrement favorables aux insurgents. Ses rap-
ports étaient lus, avec le plus vif intérêt en France : ils
(1) Aff. étr., Angleterre, t. DXI, 25 juillet et 28 juillet 1775.
(2) AIT. étr., Espagne, t. DLXXVII, Masserano à Grimaldi, l^-- août 1775.
(3) Ch. Tower, ouv. cité, t. 1=', p. 92.
GUERRE D'AMÉRIQUE H3
n'exerçaient pas seulement une grande influence sur
l'esprit de M. de Vergennes et de M. de Maurepas, mais
ils servaient à décider le roi lui-même.
Un autre agent secret, M. de Bonvouloir (1), au mois
de décembre 1775, après un voyage de cent soixante
jours, plein de dangers, était arrivé à Philadelphie, d'où
il écrivit aussitôt. Son rapport ne parvint à Versailles
qu'à la fin de février 1776.
« Il avait, disait-il, trouvé le pays, comme il s'y atten-
dait, dans un état d'agitation extrême; les confédérés
faisaient d'immenses préparatifs, pour la campagne du
printemps prochain, en dépit de la rigueur du climat. Il
leur manquait, toutefois, trois choses de la dernière im-
portance : une bonne marine, de l'argent comptant et
des approvisionnements; mais, il n'y avait pas à dire, ils
étaient menés par de bonnes têtes. Les Américains décla-
raient, d'ailleurs, tous, à qui voulait les entendre,
qu'ils se battraient jusqu'à ce qu'ils eussent conquis
leur liberté, qu'ils voulaient être libres, coûte que coûte;
mais ils savaient aussi qu'ils n'étaient pas assez forts
pour faire la guerre, sur mer, et ils comptaient, sur la
France, pour les aider et pour protéger leur commerce. »
Dès le commencement de 1776, et avant même d'avoir
reçu le rapport de Bonvouloir, Vergennes était décidé à
la guerre. C'était un dessein qu'il nourrissait, en secret,
ne s'en ouvrant qu'au roi et à M. de Maurepas.
Mais, comme cette idée le préoccupait, ce qu'il croyait
cacher fort soigneusement fut surpris, par la clairvoyance
du comte d'Aranda. Cet ambassadeur assista à une con-
versation, entre Vergennes et M. de Maurepas, dans laquelle
on parla des mesures qu'il faudrait adopter, dans le cas
où une guerre avec l'Angleterre deviendrait inévitable.
(1) Ch. Tower, ouv. cité, t. ^■^ p. 76 et 96. Achard de Boavouloir, officier
français, ayant visité toutes les colonies anglaises; cousin germain du marquis
de Lambert.
M. 8
114 RÈGNE DE CHARLES III D'ESPAGNE
Aranda rapporta à Grimaldi ce qu'il avait entendu et
insista particulièrement sur une expédition en Irlande. « Ce
serait, niandait-il, frapper au cœur l'Angleterre, que de
profiter de la désunion, qui existe entre elle et les Irlandais.
On suggérerait à ces derniers l'idée de se constituer en
Etat libre et indépendant. Ces insinuations leur seraient
faites par des personnes, choisies dans le pays même, soit
parmi la haute noblesse, soit parmi les négociants, les
ecclésiastiques ou d'autres, qui ont du crédit. Que serait
l'Angleterre, ajoutait d'Aranda, si après avoir perdu ses
colonies, elle perdait encore l'IrlandePIl est évident qu'elle
ne pourrait jamais se relever de ce coup; elle serait désor-
mais dans l'impossibilité de se mesurer avec l'Espagne et
la France, non seulement unies, mais avec chacune de
ces puissances, séparément. » Avant d'expédier son mé-
moire à son gouvernement, il le communiqua aux deux
ministres français (1).
Mais l'Espagne répondait, avec beaucoup de réserve, à
ce langage belhqueux. Elle regrettait d'avoir pris part aux
hostilités de la dernière guerre. Bien qu'elle eût recouvré,
au traité de Paris, la Havane et les Philippines, son amour-
propre souffrait de ce que ses colonies fussent tombées,
provisoirement, aux mains des Anglais. Aussi fermait-on
l'oreille, à Madrid, lorsque la cour de Versailles, usant des
anciens procédés de Choiseul, essayait d'effrayer le roi
Cathohque, en lui représentant les dangers, qui menaçaient
son empire d'outre-mer. Grimaldi répondit, habilement, à
la sollicitude de la France, par une demande positive.
Puisque Vergennes montrait tant d'inquiétude, Aranda
était chargé de réclamer de lui un secours de dix à douze
mille hommes, pour la défense de Saint-Domingue (2)
(1) DoNioL, oui>. cité, t. I", p. 352.
(2) Aff. élr., Espagne, t. DLXXIX, Grimaldi à d'Aranda. 26 février 1776;
même source, t. DLXXX, Ossun à Vergennes, 25 avril 1776, et Vergennes
à Ossun, 14 mai.
GUERRE D'AMÉRIQUE 115
Une telle démarche calma momentanément l'ardeur de
Vergennes. Il répondit, aussitôt, par un refus. Il ne voulait
pas expédier de troupes « dans une contrée aussi dévo-
rante, qui devait être regardée comme un cimetière; cet
envoi donnerait de légitimes alarmes aux Anglais, ce
serait une véritable déclaration de guerre que rien, dans
ce moment, ne pourrait légitimer. Que pouvons-nous,
en effet, désirer de mieux que ce qu'elle (l'Angleterre) fait
contre elle-même? Elle a la générosité de nous épargner
même la peine et la dépense de sa destruction. »
La politique active momentanément ajournée, les deux
cours se bornèrent à des secours clandestins (1). La France
donna aux Américains un million de livres. L'Espagne,
au mois d'août 1776, engagea une somme égale, dans les
prétendues opérations commerciales de Beaumarchais. Le
secret de cette subvention fut entouré d'un grand luxe
de précautions, pour ne pas blesser la susceptibilité an-
glaise. Aranda versa l'argent au Trésor public français;
il en retira un reçu du caissier, qu'il remit à \'ergennes,
et ce dernier transmit une traite à l'ordre de Beaumar-
chais.
Tandis que l'on fournissait de médiocres subsides aux
insurgents, la cour de Madrid envoyait sa flotte et ses
troupes de débarquement combattre les Portugais, à l'Ile
Sainte-Catherine et au Sacramento.
Néanmoins, malgré tous les ménagements que gardait
l'Espagne, à l'égard de la cour britannique, celle-ci soup-
çonnait les ressources secrètes, fournies aux révoltés.
N'ayant pas de faits précis à arguer, elle laissa percer
son mécontentement; elle donna à entendre qu'elle pour-
suivait une enquête qui, sans doute, aboutirait. Elle se
plaignit de l'accueil, reçu par les corsaires insurgents, dans
les ports de la Péninsule. Grimaldi donna une excuse telle
(1) AfT. .Hr., Espagne, t. DLXXX, Vergennes à Grimaldi, 3 mai 1776.
116 RÈGNE DE CHARLES III D'ESPAGNE
quelle, dont l'ambassadeur Grantham parut se conten-
ter (1).
Mais Charles III louvoyait entre deux politiques (2).
La guerre ne le tentait pas, au lendemain de l'échec
d'Alger, et tandis que sa flotte, sur les côtes du Brésil,
pouvait être détruite, par les escadres anglaises. La paix
lui plaisait davantage, mais il recherchait un prétexte
honnête, qui lui permit d'abandonner la France à elle-
même, sans trop mériter ses reproches. L'expédient ima-
giné fut de se porter médiateur. Georges III, à cet ins-
tant, souhaitait les bons offices du roi Catholique. Il le
priait de demander à Louis XVI de désarmer. Du côté
de la France, on se heurtait à la mauvaise volonté de
Vergennes. Loin de lui l'idée d'un désarmement ! Si
l'Angleterre se montrait moins hautaine que par le passé,
envers les Bourbons, ils devaient ce changement d'atti-
tude aux réformes opérées, par ces princes, dans l'armée
et la marine; sans doute, le désarmement épargnerait
des frais, mais il en éviterait aussi aux Anglais, et leur
permettrait de se consacrer, tout entiers, à la guerre des
Américains (3)!
On arrivait à un moment où s'imposait une conduite
nette et précise. Jusqu'alors, la France et l'Espagne de-
meuraient spectatrices d'une lutte, dans laquelle elles
espéraient que les deux adversaires s'useraient mutuel-
lement. Cette tactique, cette abstention n'étaient lo-
giques que si les deux puissances ennemies s'opposaient
des forces à peu près égales, qui retarderaient un dénoue-
ment prématuré. Les secours clandestins ne suffirent
bientôt plus et les Etats-Unis voulurent conclure des
traités, avec la France et avec l'Espagne.
Arthur Lee, envoyé en Europe, par le congrès, désirait
(1) DONIOL, t. r'f, p. 588, lettre de Grimaldi à d'Aranda, 19 août 1776.
(2) DoNiOL, t. l'f, p. 603, Grimaldi à d'Aranda. 8 octobre 1776.
(3) DoNiOL, t. II, p. 155, Vergennes à d'Aranda, 12 février 1777.
GUERRE D'AMÉRIQUE H7
se rendre à Madrid. Il se fit présenter à l'ambassadeur
Aranda. Ce dernier l'avertit du mauvais acccueil qui
l'attendrait, en Espagne; néanmoins, l'Américain se mit
en route, muni d'un passeport, que lui délivra Ver-
gennes (1). A Burgos, il essaya de voir Grimaldi et fut
éconduit. Néanmoins, comme il était tenace, il ne quitta
pas la Péninsule et attendit, à Vitoria, l'arrivée au pou-
voir de Florida Blanca. La réception ne fut pas plus
chaleureuse. Charles III montrait la plus grande répu-
gnance à se compromettre, pour ces rebelles, ses ennemis
de la veille. Quel fruit tirer de cette alliance? Quels avan-
tages ces gens offraient-ils, en retour des sacrifices qu'ils
imposeraient, du sang qu'ils feraient verser? Ils seraient
des voisins aussi incommodes, aussi dangereux que les
Anglais! La France, par une aberration singulière, se
prenait d'un dévouement fou pour des révoltés, qui
ne parlaient même pas de restituer les pays, usurpés
au roi Très Chrétien, dans l'Amérique septentrionale,
par les armes britanniques! Telles étaient les réponses,
que recevait, de Madrid, l'ambassadeur espagnol lorsque,
partisan de la guerre, il pressait son souverain de
profiter du moment, montrait les députés insurgents,
recherchés et sollicités, par le gouvernement britan-
nique (2).
L'ambassadeur français, M. d'Ossun, fut rappelé au
mois de novembre 1777 (3). On sait combien il était
vieilli et usé. Celui qui le remplaça, le comte de Mont-
morin, paraissait bien jeune, bien inexpérimenté, pour se
mesurer avec un jouteur, comme Florida Blanca, revenu
de Rome avec le prestige d'avoir obtenu, de Clément XIV,
l'anéantissement de la Société de Jésus! Armand-Marc
(1) Record office, state papers, foreign Spain, t. CCIII, Grantham,
17 mars 1777.
(2) DoNiOL, t. II, p. 189.
(3) Aff. étr., Espagne, t. DLXXXVII, f" 61, 27 novembre. Emotion du
roi en disant un adieu éternel à un ami de vingt-cinq ans.
H8 RÈGNE DE CHARLES III D'ESPAGNE
de Montinorin Saint-Hérem (1), âgé à peine de trente
ans, petit de taille, sans avantages extérieurs, devait sa
place plus à la faveur qu'à l'importance de ses services.
Ancien menin du dauphin, devenu Louis XVI, il n'avait
rempli, dans la carrière diplomatique, qu'une mission
auprès de l'électeur de Trêves. Aussi Maurepas s'éleva-
t-il, non sans raison, contre une pareille nomination;
mais ses arguments échouèrent devant l'entêtement du
roi. Le prince rompit l'entretien et s'enferma brusque-
ment, dans son cabinet. Fort heureusement, les qualités
naturelles de Montmorin suppléèrent au défaut d'expé-
rience. Laborieux, appliqué, cachant sous une apparente
bonhomie, une réelle habileté, l'ambassadeur de France
ne se laissa pas effrayer par Florida Blanca. Celui-ci,
naturellement violent (2), et gâté par le succès, crut
venir à bout de ce débutant par des colères, par de ter-
ribles emportements. De pareilles algarades ne démon-
taient pas Montmorin (3). Il gardait, avec son sang-froid,
tous les avantages de la discussion. Florida Blanca, qui
ne voulait pas rompre, mais seulement fermer la bouche
à son jeune collègue, était obligé de regagner ensuite son
interlocuteur, par des repentirs et par des avances (4),
(1) Babdoux, la Comtesse de Beaumont, p. 15.
(2) Moeel-Fatio et Léonardon, Recueil des instructions données aux
ambassadeurs, etc., Espagne, t. III, p. 360 et seq.
(3) Aff. étr., Espagne, t. DLXXXIX. Dans une lettre de Bourgoing à
Rayneval (25 mai 1778), on voit que les colères de Florida Blanca devaient
aussi être attribuées à l'ébranlement de sa santé : « Ce ministre semble
empirer tous les jours; quelquefois, à sa table, on le voit pâlir, se troubler
et prêt à se trouver mal; souvent les vapeurs lui chargent la tète au point
qu'il est dans l'impossibilité physique de s'appliquer; d'autres fois, il a la
plus grande diiïiculté, non seulement de concevoir des idées, mais même de
proférer des paroles. Sa langue s'épaissit, le sang lui monte au visage, et
dans ces moments, qui sont souvent ceux où l'on va lui parler d'affaires,
on n'en peut rien tirer, ou l'on a à redouter quelque explosion de son hu-
meur irascible. »
(4) Aff. étr., Espagne, t. DLXXXIX, 11 avril 1778, cité par Doniol,
t. III, p. 27.
■ Florida Blanca demande pardon à Montmorin de la chaleur qu'il avait
montrée : « Au reste, dit-il, je ne me fâche jamais qu'avec mes frères et mes
GUERRE D'AMÉRIQUE 119
C'était une rude école, et il se livra, entre les deux diplo-
mates, de vigoureux assauts.
Un des généraux anglais, Burgoyne, s'était trouvé
bloqué à Saratoga, par les milices ennemies. Dépourvu
de vivres, il mit bas les armes. Vergennes, lorsque cette
nouvelle parvint en Europe, calcula le contre-coup de
cette défaite, à Londres, et les conséquences qu'elle entraî-
nerait. Il craignit la prédominance du parti de l'opposi-
tion sur celui du roi, représenté par lord North. Lord
Chatham s'élevait, en effet, avec vigueur, contre le dé-
membrement de l'empire britannique; il souhaitait la
réconciliation de la métropole et de ses colonies. A cette
heure critique, si les Anglais, éclairés par leurs disgrâces,
cédaient à la nécessité et renonçaient à recouvrer l'Amé-
rique, comment éviter une paix, qui se scellerait à nos
dépens? Il fallait que la France prévînt ces tentatives
d'accommodement (1), gagnât de vitesse le cabinet dé
Londres et s'engageât avec les Américains, non plus
secrètement, comme jadis, mais ostensiblement, au risque
de se compromettre. Mieux valait une guerre, avec ceux-ci
pour amis, que pour ennemis.
L'ambassadeur Aranda (2) rencontra un jour Franklin,
Silas Deane et Arthur Lee, qui sortaient de chezî le mi-
nistre des affaires étrangères. Il reçut confidence des
projets de Versailles et rédigea, sur-le-champ, une dé-
pêche pour Madrid. A peine le courrier arrivé, Montmorin
fut mandé chez Florida Blanca. La lettre reçue prêtait
amis. Comme ambassadeur de France, vous êtes mon frère, et, comme
particulier, mon ami. Ainsi, j'ai deux titres, pour me fâcher avec vous. »
(1) Aff. étr., Espagne, t. DLXXXVIJ, Vergennes à Montmorin, 15 dé-
cembre 1777. Silas Deane confie à Vergennes que lui et se-i collègues, rési-
dant à Paris, sont assiégés par les propositions secrètes des Anglais. Le
ministère britannique était disposé à leur tout accorder, à l'indépendance
près, parce qu'il ne pourrait consentir à cette concession, sans risquer ses
places. Le général Howe avait reçu, en Amérique, la mission d'entamer
une réconciliation, qui se scellerait à nos dépens, eu déclarant la guerre à
la France et à l'Espagne. *
(2) DoNiOL, t. II, p. G9d, Montmorin à Vergennes, 23 décembre 1777.
120 RKGNE DE CHARLES III DESPAGNE
à équivoque et l'on pouvait l'interpréter comme si le
traité d'alliance était déjà signé. Montmorin ne releva
pas cette, erreur et laissa parler, sans l'interrompre, le
ministre espagnol. Celui-ci s'exprima avec aigreur : « On
compromettait le roi Catholique. Conclure avec les Amé-
ricains, mais autant déclarer la guerre à Georges III, au
moment où la flotte espagnole de la Vera-Cruz était sans
doute en chemin. Vergennes, par une démarche aussi
inconsidérée, la livrait à la merci des Anglais. L'escadre
de Buenos-Aires courait les mêmes dangers. » Son feu
un peu calmé, par cette explosion, Montmorin prit à son
tour la parole et se plaignit, avec calme, de la prompti-
tude, avec laquelle on nous jugeait. « Vous serez bien
étonne, ajouta-t-il, lorsque vous saurez que, bien loin
d'avoir rien entamé, avec les députés américains, malgré
l'urgence, mon maître attend, pour se décider, l'aveu
du roi, son oncle. » Cette déclaration laissa un instant
Florida Blanca tout interdit; il se saisit bien vite d'autres
arguments, d'après lesquels, si les hostilités n'avaient pas
été commencées, antérieurement, contre les Anglais, c'était
que l'Espagne avait attendu que la France fût prête (1).
Sans perdre son temps à le réfuter, Montmorin coupa
court à ces arguties. « Il ne s'agit plus de récriminer, mais
d'agir », dit-il à son interlocuteur. Ainsi pressé de prendre
une décision aussi importante, Mohino devint glacial et
répondit évasivement : « Je ne puis me persuader que
les circonstances soient aussi pressantes qu'on le pense,
en France. Les députés américains jouent leur jeu, en
essayant de nous compromettre. Le ministère britan-
nique n'osera jamais prendre sur lui l'odieux de procla-
mer l'indépendance; ce serait sa chute. S'il change, nous
aurons le temps de nous précautionner. »
En présence de la mauvaise volonté du gouvernement
(1) Allusion à une lettre de Grimaldi au comte d'Aranda du 8 octo-
bre 1776 (Espagne, t. DLXXXII), citée par Domol, t. I<-r, p. 603.
GUERRE D'AMERIQUE 121
espagnol, le cabinet de Versailles passa outre. Il crut
aussi conserver tous les égards, dus à Charles III, en
stipulant que les engagements contractés s'étendraient
au roi d'Espagne, dès que ce prince voudrait y adhérer.
Rien ne put vaincre l'obstination de nos alliés, ni les
démarches occultes, faites par l'Angleterre, auprès de
Franklin (1), et dont la France surprend le secret, qu'elle
communique à Madrid, ni le départ précipité de certaines
familles britanniques, résidant à Paris (2) et dont le
brusque retour, à Londres, présage de prochaines hosti-
lités. L'amour-propre de Charles III se sent blessé; il
trouve que, par cette décision, son neveu manque à la
déférence qu'il doit au doyen de la famille." Si nous sommes
dans l'erreur, répond modestement le comte de Vergennes,
ce n'est pas sans avoir fait ce qui était humainement pos-
sible, pour éviter d'y tomber. M. le marquis d'Ossun, qui
est arrivé très à propos, peut dire avec quel soin cette
affaire a été pesée et discutée. Nous l'avons d'abord di-
gérée ensemble; ensuite, avec M. le comte de Maurepas.
Le roi, après cela, a entendu mon rapport particulier,
a gardé les pièces, a examiné le pour et le contre. M. le
comte de Maurepas, ayant eu, dans ces entrefaites, une
attaque de goutte. Sa Majesté s'est rendue, hier, chez lui.
M. d'Ossun et moi (nous) nous y sommes trouvés. La
matière a été reprise de nouveau en considération, elle
a été longuement débattue; l'opinion sur le fond a été
constamment uniforme (3). »
Ce langage pondéré provoqua à iNIadrid de violentes
et stériles colères. La dépêche de Vergennes, commu-
niquée à Florida Blanca, tous les sentiments dont il
(1) Visite à Franklin d'un M. Hartley, partisan de lord Rockingham et
néanmoins ami de lord North. (Aiï. étr., Espagne, t. DLXXXIX, f» 54.)
DONIOL, t. III. p. 62.
(2) AfT. étr., Espagne, t. DLXXXVIII. Lord Gower rappelle sa sœur de
Paris, 23 janvier 1778.
(3) An. étr., Espagne, t. DLXXXVIII, Versailles, 8 janvier 1778.
122 RÈGNE DE CHARLES III D'ESPAGNE
était affecté se peignirent sur son visage (1), malgré les
efforts qu'il faisait, inutilement, pour se contraindre. Il
tremblait de tout son corps et s'exprimait difficilement, à
cause de son émotion : « Vous croyez, dit-il enfin à Mont-
morin, que les circonstances actuelles sont les plus heu-
reuses, pour les deux couronnes, et, moi, je les regarde
comme les plus fatales pour l'Espagne. Le jour me
paraîtrait le plus beau de ma vie, si Sa Majesté Catho-
lique me permettait de me retirer et d'aller finir tran-
quillement mes jours. M. d'Aranda est de votr» avis; il a
contribué, pour beaucoup, à faire adopter la détermina-
tion, à laquelle vous vous êtes décidés. Eh bien! qu'il
vienne prendre ma place; je la lui céderai de grand cœur. »
Cette pointe lancée contre l'ambassadeur espagnol fai-
sait allusion à la mésintelligence, qui régnait entre le
cabinet de Madrid et son représentant. Aranda répétait
souvent, dans les salons où il paraissait, qu'il échangerait
volontiers son rôle de diplomate contre celui d'un gé-
néral|^en chef. Il concevait des plans belliqueux qu'il
rédigeait et dont il accablait son gouvernement (2).
(l)^DoNiOL, t. II, p. 750, Madrid, 28 janvier 1778.
(2) Feeker DEL Rio, t. III, p. 272. Voir également, p. 258, la lettre du
7 mars 1778 qu' Aranda écrivait à Florida Blanca : « Il y a trois jours que
Vergennes, furieux de ce qu'il ne venait pas de réponse à son courrier du
31 janvier, ne put se tenir davantage et me dit ironiquement : « Voici le
«^troisième acte des succès espagnols : 1° celui d'Alger, pour gaspiller de
« l'argent, perdre des milliers d'hommes et être repoussé par des barbares;
a 2° celui de Buenos-Aires; Dieu vous a fait la grâce de ne pas perdre un
ic^homme, d'occuper les points, que vous pouviez désirer et de faire un traité,
(t^avec les Portugais, impossible à rêver, mais conduit, avec tant de mystère
a quej^tout médiateur, qui s'en serait mêlé, aurait eu honte de le proposer
a^à l'Espagne; 3" enfin, la conduite présente; tous les scrupules et toutes les
« irrésolutions feront qu'on arrivera trop tard... » A ces sarcasmes, Florida
Blanca, le 24 du même mois, riposta en ces termes : « Vergennes se plaint
que nous^ne répondions à aucune de ses résolutions; ce n'est pas une réponse
qu'il nous demande, mais une adhésion obéissante, suivant le système
actuel de cette cour et bien conforme à ses anciens principes. Ces messieurs
se moquent de notre traité avec le Portugal; ils nous ont pourtant prodigué
les suggestions et les conseils, pour en faire un, beaucoup moins avantageux,
comme j'en ai les preuves en mon pouvoir, signées de la respectable main
de S. E. Ils appellent troisième acte de nos succès celui de la présente corné-
GUERRE D'AMÉRIQUE 123
Les mauvais procédés correspondirent aux paroles irri-
tées de Florida Blanca. Une flotte, partie de Toulon, au mois
d'avril 1778, et commandée par d'Estaing, devait porter
aux Etats-Unis M. Gérard deRayneval, notre chargé d'af-
faires. Lorsque Montmorin demanda que les vaisseaux fran-
çais fussent autorisés à relâcher à Cadix, il s'attira cette
réponse : « On trouvait extraordinaire que la France, après
avoir agi d'une manière contraire aux avis de l'Espagne,
vînt à présent demander des secours. Prenait-on Sa Majesté
Catholique pour un vice-roi, que l'on consulte et auquel on
envoie des ordres? Les sacrifices, accomplis par Charles III,
avant la paix de Paris, méritaient mieux, car, ajoutait Flo-
rida Blanca, nous vous avons alors tirés du bourbier (1). »
Le ministre espagnol ne manquait pas déraisons pourpro-
tester contre ce qu'il appelait notre don qiiichottisme. Les
trésors des Indes occidentales étaient en route, une flotte
militaire était à Buenos-Aires; tant que tous ces navires
ne seraient pas en sûreté, on ne voulait rien se permettre,
qui pût les exposer au pillage des corsaires britanniques
ou aux attaques de leurs escadres; d'ailleurs, Charles III,
avant d'entreprendre une guerre, désirait épuiser tous les
moyens de conciliation, et son amour propre eût été flatté
de voir sa médiation, acceptée par le cabinet de Saint-
James. Il se promettait également d'obtenir ainsi, pourprix
de ses bons oftices, Gibraltar et Minorque.
II
Le prince de INIasserano avait quitté Londres, et son
successeur fut le marquis d'Almodovar, ambassadeur
die. Dites-leur que c'est le quatrième, car le premier fut la perte de la
Havane... suivie de celle de la Floride; de sorte que maintenant, avec les
ennemis dans le golfe mexicain, nous ne pouvons plus entrer ou sortir de
chez nous, sans leur permission, etc. «
(1) DoNiOL, op. cit:, t. III, p. 20, Montmorin à Vergennes, 10 avril 1778.
124 REGNE DE CHARLES III D'ESPAGNE
en Portugal, où il fut lui-même remplacé par le comte
de Fernan Nunez. Le nouveau représentant du roi Catho-
lique, à Londres, passait pour peu capable. On l'accusait
de devoir sa place, moins à son mérite qu'à la faveur, à
cause de sa parenté avec le duc de Losada, sommelier
de corps de Charles IIL Un plus habile aurait-il mieux
réussi? Il est permis d'en douter si, avant d'entrer dans
le détail, un peu aride, des négociations, qu'il poursuivit,
on jette un coup d'œil général sur l'état des partis, en
Angleterre, au moment où il se présenta à la cour de
Georges IIL
Les principaux leaders de l'opposition étaient Rockin-
gham. Fox et Chatham (1). Tous favorables aux Amé-
ricains, tous disposés à des concessions, envers les insiir-
gents. Mais, depuis la fin de 1776, Rockingham ne venait
plus au Parlement. Les whigs, qui le soutenaient, déses-
péraient de leur cause. Ils sentaient que le parti du roi,
le parti de la guerre, gagnait du terrain, et que l'opinion
réprouvait leur politique. Georges III, auparavant si im-
populaire, avait su toucher la fibre patriotique, et l'or-
gueil britannique se surexcitait, au récit des victoires
de Long-Island, de New- York, du fort Washington,
du fort Lee, de la bataille de Brandywine, de l'occupation
de Philadelphie. D'autres émotions agitaient les cœurs :
la déclaration d'indépendance provoquait les colères; on
brûlait de venger les dommages causés à la marine mar-
chande, aux Indes occidentales; de réprimer les révoltes
de l'Irlande; de châtier cet artisan, venu d'Amérique,
qui avait incendié les arsenaux de Portsmouth, de Ply-
mouth et quelques maisons de Bristol. Enfin, des idées
de lucre se mêlaient aux sentiments désintéressés. Les
corsaires anglais espéraient que les beaux jours d'autre-
fois allaient luire encore, pour eux, et qu'ils retrouveraient,
(1) Lecky, ouv. cité, t. IV, p. 65, 67, 72, 79, 80, 87.
GUERRE DAMÉRIQUE 125
dans de nouveaux combats, les gains énormes, réalisés
il y avait plus de quinze ans. Les esprits, ainsi montés,
écoutaient, avec impatience, les discours de Fox. Ses pa-
roles ne trouvaient pas d'écho, chez ces marins ou ces
négociants. Ils lui reprochaient son opposition cosmopo-
lite et sans nationalité. Chatham, bien qu'il désapprouvât
la guerre américaine, était toujours resté anglais de cœur.
Mais Fox, par son langage, se montrait un avocat pas-
sionné des insurgenîs. Il déployait toute son éloquence,
afin de prouver qne le véritable intérêt de la France et
de l'Espagne était de tirer l'épée, pour la cause améri-
caine. Ces dangers, qu'il indiquait, loin de calmer la
population, la soulevai! au €ontraire. Il atteignait ainsi
un but, tout opposé à celui qu'il se proposait. Etourdi-
ment, il blessait la susceptibilité nationale et l'irritait,
contre l'opposition.
De son côté, le roi travaillait, de toute son âme, à
aigrir les cœurs. Sa correspondance, avec lord North, ré-
vèle ce que fut alors l'importance du rôle, joué par le
souverain. Non seulement il se substitua au premier
ministre, mais au cabinet tout entier. Georges III sur-
veillait et dirigeait, dans toutes ses parties, la politique
du gouvernement. Les détails militaires, la conduite de
la guerre, la manière dont les questions devaient être
discutées au Parlement, il préparait tout, ordonnait tout,
et suffisait à cette écrasante besogne. Les ministres
n'étaient plus que des commis, agissant d'après ses ins-
tructions et étouffant leurs opinions particulières, dans
le secret de leur cœur. Lord Barrington obéissait au
roi, tout en demeurant convaincu que les Américains,
s'ils pouvaient être réduits sur mer, ne le seraient jamais
sur terre. Lord North, premier lord de la Trésorerie,
n'approuvait pas la guerre. Il la poursuivait, cependant,
avec ténacité, non par une ambition vile, par un atta-
chement excessif à sa place, mais par dévouement au
126 RÈGNP: de CHARLES III D'ESPAGNE
parti tory; parce que le roi menaçait d'abdiquer, si son
ministre donnait sa démission, parce que Georges III
faisait appel à son honneur de gentilhomme, à «a loyauté
de sujet, parce qu'il déclarait que son départ « serait
une coupable, lâche et déshonorante désertion »!
L'opposition, affaiblie, n'avait plus qu'une ressource,
pour lutter, avec quelque chance, contre les progrès du
parti royal. Il fallait que les différents groupes, oubliant
leurs dissidences, se ralliassent autour de Chatham. Rockin-
gham était disposé à reconnaître l'indépendance améri-
caine, ce que Chatham refusait encore d'admettre; mais
la seule différence, entre ces partis, n'était qu'une question
de concessions plus ou moins larges aux colonies. Tous
deux réprouvaient la force et préconisaient l'entente
amiable. Le duc de Richmond, un des plus véhéments
défenseurs de l'indépendance, déclarait que jamais la
présence de Chatham, au pouvoir, n'avait paru plus néces-
saire. Si ce grand homme voulait tenter une démarche,
pour prévenir la séparation de l'Amérique, Richmond
promettait de lui fournir tout l'appui politique dont il
disposait. Lord Cambden tenait le même langage et,
dans une lettre à Rockingham, écrivait « que le public
ne serait satisfait d'aucune combinaison, où Chatham ne
serait pas parmi les premiers ».
Mis en demeure de former un ministère, que dirigerait
Chatham, Georges III resta inébranlable. Il condescendit,
seulement, à ce que cet homme d'Etat fût admis dans une
combinaison, où il figurerait, comme subordonné de lord
North. On ne put obtenir davantage. Les provocations,
reçues jadis par Georges III de la part de W. Pitt, de-
meuraient toujours présentes à l'esprit du roi. Sa maus-
sade et rancunière nature gardait, contre l'ancien ministre,
une intensité de haine que rien ne pouvait apaiser. Il
prévoyait que le triomphe de l'opposition détruirait ce
système de gouvernement personnel, qu'il avait si labo-
GUERRE D'AMÉRIQUE 127
rieusement édifié. « L'opposition, disait-il à ses confidents,
fera de moi un esclave, pour le reste de mes jours. Tant
que j'aurai dix hommes, auprès de moi, je ne me mettrai
pas en captivité. »
La mort, en frappant Chatham, le 11 mai 1778, dé-
livra le souverain de son obsédant cauchemar et ajourna,
pour quelque temps, le retour possible de l'opposition,
au pouvoir. Beaucoup se rallièrent au roi, par patriotisme,
après la déclaration de la France, en faveur des Améri-
cains. Une tentative de conciliation, auprès des insur-
gents, ayant échoué, il se passa au Parlement une scène
dramatique.
Un capitaine nommé Fitz Patrick (1), cousin de la
duchesse de Bedford, à son retour de Philadelphie, se
présenta à la Chambre des communes et la surprit beau-
coup, en lui apprenant une nouvelle très intéressante et
très affligeante pour elle. Il dit qu'il avait été témoin de
l'effet que le bill conciliatoire avait produit, tant sur les
Américains que sur l'armée anglaise; et puisque le ministre
des colonies, lord Germaine, n'avait pas fait part de cette
nouvelle à la Chambre, il croyait devoir la lui communi-
quer, pour son instruction. Il ne trouvait point de termes
pour exprimer la consternation, le ressentiment et le
courroux, avec lesquels les troupes royales et le parti de la
cour avaient reçu le bill. Tous avaient été honteux des
termes, dans lesquels il était conçu, et, se lamentant sur
leur malheureuse situation, ils avaient élevé la voix,
contre les personnes, qui les avaient mis dans un état
si ignominieux et si misérable. Tous avaient déclaré
qu'ils avaient été trompés! Beaucoup d'officiers de dis-
tinction et de marque avaient arraché, avec indignation,
la cocarde de leur chapeau. La clameur était générale et
le mépris, pour les ministres, universel. Les Américains,
(1) Aff. étr., Angleterre, t. DXXX, f° 7, Escarano à Florida Blanca,
3 juin 1778.
128 REGNE DE CHARLES III D'ESPAGNE
de leur côté, avaient reçu le bill avec encore plus de mé-
pris. Il avait entendu dire à des personnes, ayant du crédit
parmi eux : « Que l'idée qu'ils s'étaient formée de son con-
tenu était semblable à celle qu'ils avaient des ministres,
de qui il émanait; qu'ils ne pourraient jamais rien accepter
de la main de ces ministres, attendu la méfiance, dans
laquelle ils étaient de leurs intentions; que les termes du
bill leur paraissaient trop ridicules, pour mériter la plus
petite attention, de la part des colonies; que la manière
même dont on l'avait publié augmentait la haine et
l'aversion, contre le ministère, puisque, au lieu de le
communiquer au Congrès, au général Washington, on
l'avait imprimé, affiché au coin des rues et répandu dans les
provinces, avec le dessein, sans doute, de faire naître la
division, entre le congrès et le peuple! »
Ce récit excita les plus violentes colères. La rage de
se voir bravés par les Américains, l'humiliation de pa-
raître rechercher un accommodement, que l'on repous-
sait avec mépris, étourdirent les Anglais et les entraînèrent,
à la suite de Georges III, dans cette guerre, dont les dé-
tournait l'opposition. Comment, au milieu des clameurs
que lançaient les patriotes irrités, les ministres britan-
niques pourraient-ils prêter l'oreille aux paroles conci-
liantes, que leur apportait l'ambassadeur de Charles III?
La négociation du roi Catholique ne fut qu'une longue
suite de déceptions. Le chargé d'affaires, Escarano, au
courant des affaires anglaises, par suite d'un long séjour
à Londres, voulut préparer la besogne de son nouveau
patron, le marquis d'Almodovar (1). Voyant que lord
Weymouth gardait le silence, il alla trouver le confident
habituel du prince de Masserano, lord Mansfield, et causa
longuement avec lui. Il vanta les dispositions pacifiques
de son maître, et ajouta que, l'Angleterre ayant en son
(1) Danvila, ouv. cité, t. V, p. 8.
GUERRE D'AMERIQUE 129
pouvoir des gages précieux, Gibraltar pourrait être un
équivalent proportionné au bénéfice que procurerait l'Es-
pagne, à la nation anglaise, puisqu'elle lui évitait les
maux de la guerre, qui, sans doute, causeraient sa ruine.
Mansfield eut l'air de trouver que le prix, auquel
l'Espagne évaluait son amitié, était bien cher. Il ne
laissa guère d'illusion à son interlocuteur et lui avoua,
qu'au point où les choses étaient arrivées, un apaisement
lui paraissait très difficile, pour ne pas dire impossible!
Les conditions de lord Weymouth parvinrent, indirec-
tement, au chargé d'affaires. Le ministère anglais exi-
geait, pour traiter avec la France, l'annulation préalable
de son alliance avec les Américains. Il refusait l'établis-
sement d'une conférence, à Madrid, et remerciait, assez
brièvement, Charles III, de sa grandeur d'âme. En somme,
l'Angleterre écartait ce prince de son chemin, comme un
ami trop empressé et gênant. Weymouth faisait dire
qu'il se considérerait comme très heureux si le roi Catho-
lique restait neutre et s'il laissait les Anglais mesurer
leurs forces à celles des Français.
Ces nouvelles piquèrent au vif le roi d'Espagne et son
ministre Florida Blanca. Charles III, dans un entretien
avec Montmorin, lui dit :« D'Escarano n'aura sans doute
pas rempli mes instructions, comme je le voulais, il se
sera montré maladroit; mais, lorsque les Anglais verront
que nous ne courons pas après eux, ils reviendront à
nous (1). »
Florida Blanca, moins placide que le souverain, mani-
festa toute sa colère, à l'ambassadeur d'Angleterre. Gran-
tham, le 1^^ juin 1778, était venu le visiter, l'après-
diner. Il vanta, dans la conversation, les dispositions
pacifiques de sa cour : « Ce n'est pas vrai, répondit, avec
brusquerie, Florida Blanca. Vous êtes ou mal informé,
(1) Aff. élr., Espagne, t. DLXXXIX, Moutmorin à Vergennes, 26 mai
1778.
180 REGNK DE CHARLES III D'ESI'AGNE
OU de mauvaise foi. Les propositions que lord Weymouth
a faites à d'Escarano sont indécentes et intolérables; telles,
en un mot, que Sa Majesté ne se chargerait pas de les
présenter à la France. Mon maître, ajouta-t-il, m'a or-
donné de ne plus rien dire ni rien écouter, qui eût rapport
à la médiation; regardez la négociation comme rompue.
L'occasion n'a qiCun cheveu sur la tête; quand on ne sait
pas le saisir, on la perd pour toujours/Xoire cour veut la
guerre, eh bien! elle sera satisfaite! Croyez-vous, conti-
nua-t-il, en se tournant vers Grantham, que lorsqu'on
saura en Angleterre que vous avez pu éviter, par la
médiation du roi d'Espagne, une guerre, dans laquelle
vous ne pouvez éprouver que des revers, croyez-vous,
dis-je, que votre nation sera bien contente du ministère?
On lui reprochera tous les malheurs, que vous essuierez
et il n'y aura pas assez de pierres, dans votre pays, pour
lapider vos ministres (1). »
Escarano, de son côté, fut réprimandé. On lui reprocha
ses avances, on lui recommanda d'être plus réservé, à
l'avenir.
L'émotion causée, par un pareil éclat, était à peine
calmée, que le marquis d'Almodovar débarquait, en An-
gleterre. Dès son arrivée, il semblait à la veille de repartir,
car les événements se précipitaient : les premiers coups
de canon de la guerre s'échangeaient, entre la Belle-
Poule et VAréthuse, les esprits fermentaient, à Paris et
à Londres, en apprenant ces nouvelles. Les diplomates
étrangers parlaient déjà d'une agression, dans les îles
britanniques; ils s'entretenaient de l'épuisement de
l'Angleterre, des taux énormes que payait lord North,
pour les emprunts, qu'il devait contracter, du défaut de
matelots, de la désertion des soldats, du recrutement
difficile des mercenaires; fâcheux pronostics, toujours
(1) Aff. élr., Espagne, l. DLXXXIX, Montmorin à Vergennes, l" juin
1778.
GUERRE D'AMERIQUE 131
démentis par la suite, grâce à une énergie, qui déroutait
tous les calculs pessimistes (1).
Les instructions d'Almodovar se ressentaient de la
mauvaise humeur, excitée à Madrid, par les procédés bri-
tanniques. Dans le cas où le ministère anglais, lui était-il
marqué, s'emporterait en déclamations, contre la conduite
de la France, l'ambassadeur les écoutera froidement et se
bornera à répondre que l'Angleterre n'a donné, au roi
Très Chrétien, que trop de sujets de faire ce qu'il a fait.
Il ajoutera que, s'il existe quelque division, entre Madrid
et Versailles, ce serait se tromper grossièrement que de
croire à la désunion des deux royaumes (2).
Dix jours plus tard, Almodovar montrait, dans une
lettre adressée à Florida Blanca, le plus grand décourage-
ment : « Monsieur et excellent ami, lui mandait-il, le
27 juillet, à l'office que je vous transmets, il me reste à
ajouter que les gens du parti de l'opposition critiquent
très fortement l'insouciance du ministère, à notre égard,
car il évite, à tout prix, de cultiver notre amitié. Mais
ce mécontentement ne nous sert en rien, car ce parti
est, à l'heure présente, sans pouvoir ni activité. Quant
à nous, nous n'avons aucun motif d'être reconnaissants
aux Français, ni satisfaits des Anglais; les uns et les autres
seront intraitables, s'ils sortent victorieux. Il est nécessaire
de voir la conduite que l'on pourrait suivre, car une
puissance, comme l'Espagne, dans l'occasion présente, ne
peut manquer de remplir le rôle qui lui incombe, soit
comme médiatrice respectée, soit comme un des princi-
paux belligérants. Je crains, quels que soient les événe-
(1) Air. (jlr., Espagne, t. DLXXXIX, Londres, 26 mai 1778. Dans une
lettre à d'Aranda, Escarano rapporte un entretien qu'il vient d'avoir avec
lord Sandwich. Il insiste sur l'abandon des côtes anglaises, à peine garnies
de quelques vieux régiments et d'une milice méprisable, incapable de ré-
sister à des troupes étrangères, etc.
(2) Aff. étr., Espagne, t. DXC. Ces instructions sont rappelées, dans une
lettre de Montmorin du 18 août 1778.
132 RÉGNE DE CHARLES III D'ESPAGNE
menls, que les deux nations n'entrent en composition
directement, ou par l'intermédiaire de quelque petite
puissance, et que nos relations n'en soient refroidies avec
l'une et l'autre. Car ces deux rivales, si elles se détestent,
se craignent réciproquement (1). »
On dédaignait, à Londres, cet arbitrage, qui flattait
l'amour-propre de Charles III, dont il se promettait,
d'avance, de fructueux résultats, lorsqu'il se voyait pré-
sidant, à Madrid, une conférence, d'où dépendrait la paix,
et recevant Gibraltar et Minorque, parce qu'il aurait
rétabli la concorde, entre la métropole et les colonies,
entre la France et l'Angleterre. L'isolement hautain où
lord Weymouth avait abandonné Escarano, dès les pre-
miers jours, continuait, pour le marquis d'Almodovar.
Les violences, coutumières aux corsaires anglais, n'étaient
même pas épargnées, au roi d'Espagne. Il se plaignait
vainement, à l'amirauté britannique, des pillages, exercés
sur les côtes de la Péninsule, par les pirates de Guer-
nesey (2). De France, les lettres d'Aranda n'apportaient
que des sarcasmes. A Versailles, on se moquait de la
candeur de Charles III. « Ce n'est pas, disait-on, par
des insinuations amicales et pacifiques que l'on captive
la nation britannique. La crainte seule peut dompter son
caractère superbe et perfide (3). »
Eclairé par les observations, venues de Paris, Charles III
reconnaissait que le jeu du cabinet de Saint-James était
de brouiller ensemble les deux maisons de Bourbon; il
gémissait sur les insultes, prodiguées à son pavillon, et
ses plaintes, ses revendications, exprimées avec sa modé-
ration habituelle, se trouvaient traduites et grossies dans
les dépêches de Florida Blanca, au marquis d'Almodovar :
(1) Madrid, Archivio Estado leg. 4199, Almodovar à Florida Blanca,
Ixindres, 27 juillet 1778. (DANvaLA, t. V, p. 13.)
(2) Record ofiice, state papers, foreign S[)ain, t. CCVI, 21 août 1778.
(3) DoNiOL, t. III, p. 526, Vergennes à Montmorin, 24 juillet 1778.
GUERRE D'AMERIQUE 183
« Que V. E. me permette de lui dire qu'il parait que ces
gens veulent se moquer de nous. Tout le discours de
Weymouth et ce qui précède tendent à pouvoir dire
qu'ils sont cherchés. Ils veulent réduire les choses à
une négociation générale, où nous fassions la figure de
mendiants, qui demandent l'aumône. Pendant ce temps,
ils profiteront de la présente neutralité, et, quand il
leur paraîtra bon, ils s'accommoderont, avec la France
après nous avoir, peut-être, indisposés contre elle, s'ils
le peuvent... Qu'ils sachent que ce que nous n'obtenons
pas, par les négociations, nous saurons l'obtenir, avec le
bâton... Il dépend d'eux que nous soyons, ou non, bons
amis!... (1). »
Malgré tous les mauvais procédés, que dénonçait Flo-
rida Blanca, malgré la vigueur parfois excessive de son
langage, il ne se décidait pas à rompre. Il espérait que les
embarras de l'Angleterre lui inspireraient des allures
moins intransigeantes, il constatait, avec plaisir, que
cette puissance ne réussirait pas à susciter une diversion
continentale. La prudence de Vergennes déjouait les
projets d'une alliance anglo-prussienne, à l'occasion de la
succession de Bavière, ouverte, par la mort de Maxi-
milien III Joseph. Pas de conflit entre la Prusse et
l'Autriche, pas de guerre en Allemagne dans laquelle
les liens de famille, avec Marie-Thérèse, entraîneraient
la France et peut-être l'Espagne (2). Ces heureuses nou-
(1) Danvila, t. V, p. 21, Florida Blanca à Almodovar, 25 août 1778.
{Madrid, archivo Estado leg. 4199.)
(2) La succession de Bavière ne fut définitivement réglée que le 13 mai 17 79,
par le traité de Teschen. Mais, dès l'année 1778, il apparaissait que la France
ne voulait pas prendre parti pour l'Autriche, malgré la cabale de Marie-
Antoinette. La reine n'était pas encore la mère du dauphin; aussi l'ascendant
de Vergennes prévalut-il, auprès de Louis XYL II montra, au souverain,
qu'approuver la mainmise de l'Autriche sur le haut Danube, c'était ouvrir,
à cette puissance, un chemin vers le Rhin; que, lui servir d'auxiliaire, dans
une guerre, c'était fournir à l'Angleterre la diversion qu'elle souhaitait
sur le continent et reformer le concert anglo-prussien. Les deux adver-
saires furent donc laissés à eux-mêmes. Les hostilités traînèrent. Le roi de
134 REGNE DE CHARLES III D'ESPAGNE
velles, la bonne contenance de la flotte de d'Orvilliers, dans
sa rencontre avec celle de l'amiral Keppel, encouragèrent
le roi Catholique à patienter encore. Il se persuada même,
au mois de septembre 1778, que le gouvernement bri-
tannique recherchait sa médiation. Illusion qu'il pour-
suivait, avec plus de ténacité que de clairvoyance, car
les réponses de l'Angleterre n'étaient guère plus cour-
toises qu'au début des pourparlers. Si la Grande-Bretagne
daignait profiter de la neutralité espagnole, elle enten-
dait bien que ce fût gratis, sans récompense d'aucune
sorte. Charles III demanda à Louis XVI de lui trans-
mettre les propositions, qu'il se chargerait de communiquer
au cabinet de Saint-James. Le roi de France exigeait
l'indépendance des treize provinces unies, le rappel des
forces de terre et de mer, envoyées pour les soumettre;
il réclamait, en outre, des conditions particulières pour
Dunkerque et les pêcheries de Terre-Neuve. Almodovar (1)
entretenait les espérances de son maître. Ce qui l'abusait,
c'était le langage doux, honnête, humble même de lord
Suffolk, chargé momentanément des conférences, à la
place de lord Weymouth, provisoirement empêché. Ce
dernier, mis au fait des conditions françaises, les repoussa
avec hauteur. Le 14 novembre, l'ambassadeur Grantham
remit une note, dans laquelle le gouvernement britan-
nique refusait de rien entendre, au sujet de la France,
tant que cette puissance ne retirerait pas son appui, aux
colonies d'Amérique. L'orgueil anglais se révoltait, il
rejetait, à la fois, les prétentions de notre cour et les pal-
Prusse, entré en Bohême, souffrait de la goutte et se défiait de ses généraux.
Joseph II ne voulait pas jouer, sur le hasard d'une bataille, la réputation
militaire qu'il ambitionnait. De part et d'autre, on s'observait. Cette cam-
pagne provoquait les railleries des Parisiens qui l'appelaient : « La guerre
des pommes de terre. » Marie-Thérèse, proche de sa fin, avait des scrupules
de conscience : « Pourquoi, mandait-elle à Frédéric II, nous arracher, l'un
à l'autre, nos cheveux blanchis par l'âge? »
(1) Danvila, t. V, p. 23 eiseq. — (Aff. étr., Espagne, t. DXCI, 4 no-
vemt)re 1778.
GUERRE D'AMÉRIQUE 135
liatifs de l'Espagne, qui s'efforçait d'obtenir des trêves
à longs termes, d'une durée de vingt-cinq ou trente ans,
pendant lesquelles les ressentiments s'assoupiraient. Mais
le ministère britannique, satisfait de la prise de Sainte-
Lucie, fier de la victoire de Campbell, dans la Géorgie,
plein d'espoir, dans le succès partiel de ses quatre cents
corsaires, n'entendait plus rien ménager. Charles III
tenta, cependant, une nouvelle démarche. Sans consulter
Louis XVI, il offrit à lord Weymouth une suspension
d'armes indéfinie, avec la France, garantie par un désar-
mement général, effectué, dans le délai d'un mois, pour
l'Europe, et de quatre, pour l'Amérique. Vergennes ne
désavoua pas le roi Catholique, mais il tremblait que les
Anglais fussent assez sages pour accepter ces propositions.
« Combien ces gens sont durs à manier! » s'écriait Montmo-
rin, exaspéré par ces lenteurs. Enfin l'arrogance anglaise
mit un terme à nos anxiétés. Avant de quitter Londres,
Almodovar laissa, à lord Weymouth, un long mémoire,
qui contenait l'exposé de tous les griefs de Charles III.
Le roi Georges chargea l'historien Gibbon de réfuter cet
écrit (1).
(1) Danvila, t. V, p. 48 et 58. Record office, state papers, foreignSpain,
t. CCVII, Florida Blanca à Almodovar, 20 janvier 1779; note d'Almodovar,
!«■■ mars 1779; réponse anglaise, 16 mars.
CHAPITRE V
LES HOSTILITÉS
I. Impatience de Vergennes, plan d'Hamilton,le projet de débarquement,
en Angleterre, enthousiasme en Espagne, la jonction des escadres, Cor-
doba, d'Orvilliers, rentrée à Brest, récriminations réciproques, impor-
tunité de d'Aranda, défiance du roi d'Espagne à son égard, l'idée d'un
débarquement en Angleterre est écartée. — II. Gibraltar, tentatives
pour bloquer la place et la prendre par la famine, Grillon, Alvarez de
Sotomayor, Barcelo, blocus impraticable, sentiment de l'ingénieur Gau-
tier; Rodney entreprend de forcer le blocus, opérations maritimes, ten-
dant à fermer le détroit aux Anglais, défaite de Langara, Rodney part
pour les îles. — III. Jonction de Solano et de Guichen, aux Antilles;
hauts faits de Don Bernardo Galvez, gouverneur de la Louisiane; prise
de la Mobile, de Pensacola; glorieuse conduite de son père au Guatemala,
reprise de San-Fernando de Omoa, de San-Juan de Nicaragua.
Vergennes était à bout de patience. Il enrageait de
voir gaspiller, en d'inutiles correspondances, en d'inter-
minables pourparlers, un temps mieux employé, si on se
fût emparé des flottes marchandes, parties des îles Sous
le Vent, de la Jamaïque et de la Méditerranée, qui ren-
trèrent paisiblement (1), rapportant, en Angleterre, des
cargaisons de plusieurs millions sterling, tandis que les
matelots, qui les montaient, prenaient place sur les navires
(1) Aff. étr., Angleterre, t. DXXX. Escarano à Florida Blanca, 10 juil-
let 1778, annonce ce retour. Vergennes fait allusion à cet événement dans
sa lettre du 2'i décembre 1778. (Aff. étr., Espagne, t. DXCI.)
LES HOSTILITES 137
de l'Etat dont ils complétaient les équipages. Combien de
pareils gages eussent été précieux, pour adoucir l'humeur
des ministres anglais et les rendre plus conciliants! Mais
il était inutile de revenir sur le passé, et, puisque le roi
Catholique était rebuté par tous les mécomptes, qui ne
lui avaient pas été épargnés, puisque le P. Joaquin
Eleta avait fait taire les scrupules de son pénitent, il
fallait profiter de ces velléités belhqueuses, pour continuer,
avec l'Espagne, des plans, profitables aux deux couronnes.
Quel champ d'action serait préféré par Charles III? En-
verrait-il ses vaisseaux, dans le golfe du Mexique, ou du
côté de Gibraltar, ou sur les côtes de l'Angleterre? Le
blocus de Gibraltar fut décidé et la cour de Madrid se
prononça pour une descente en Grande-Bretagne. Mais,
avant de rien combiner, Charles III voulut conclure un
traité secret avec la France. Le Pacte de famille lui sem-
blait devenu caduc et il nourrissait, contre notre pays,
des griefs qu'il ne cessait de répéter, lorsque notre con-
duite excitait son mécontentement. L'examen de ce
contrat (1), signé au mois d'avril 1779, porte la trace de
la défiance, qui animait le roi d'Espagne, envers son neveu.
On y remarque la crainte de l'égoïsme français, qui com-
promettrait Charles III, pour l'abandonner, après s'être
servi de ce prince, comme d'un épouvantail, contre les
Anglais. Le théâtre des prochaines hostilités était prévu,
les territoires convoités étaient énumérés; quant à l'in-
dépendance américaine, on ne la mentionnait qu'acces-
soirement, sans la reconnaître : on s'engageait, seulement,
à unir les forces espagnoles à celles de la France.
Ces négociations se poursuivaient, dans le plus grand
secret (2). L'ambassadeur Aranda ne les connaissait
(1) DoNiOL, t. III, p. 755. Aiï. étr., Espagne, t. DXCIII, f° 111. Sur les
sentiments antianglais du confesseur, voir Espagne, t. DLXXXIX, f« 127.
(2) Aff. étr., Espagne, t. DXCIII, 18 mars 1779. M. le marquis d'Almo-
dovar est le premier à qui Florida Blanca cherche à faire illusion, afin que.
138 REGNE DE CHARLES III D'ESPAGNE
même pas et Almodovar n'avait pas encore quitté Londres.
La cour de Vienne voulut s'interposer; le refus, qu'elle
essuya, éveilla l'attention de l'Europe, qui ne soupçonnait
pas une aussi prochaine rupture. On s'en doutait si peu,
même à Paris, que le public se permettait des propos
assez libres, contre le roi d'Espagne, lui reprochant l'aban-
don où il nous laissait, au moment même où s'échangeaient,
entre les ministres des deux cours, des projets sur une
attaque contre Spithead et Torbay. Ce plan, rédigé par
un habile marin, nommé Hamilton, passé du service de
l'Angleterre à celui de la France, ne fut pas adopté (1),
Les deux puissances convinrent d'une tentative sur l'île
de Wight.
Cet endroit présentait l'avantage d'être presque sans
défense. Sa fertilité, l'abondance des comestibles per-
mettaient de nourrir les troupes, qui s'y concentreraient,
pendant que la flotte combinée contiendrait les vaisseaux
anglais, dans le port de Spithead, ou les forcerait à rentrer
dans Portsmouth. Il serait alors facile d'amener l'armée
du côté de Gosport. Rien ne couvrait, de ce côté, la
ville et l'arsenal de Portsmouth. Avec des boulets rouges
et des bombes, on incendierait cette place. En admettant
même qu'on n'obtint qu'un demi-succès, cette attaque
répandrait la consternation, en Angleterre. Son com-
merce souffrirait nécessairement de notre domination,
dans la Manche, et, les moyens lui manquant, pour con-
tinuer la guerre, elle devrait, ou recevoir la paix aux con-
ditions qu'il nous plairait de lui imposer, ou se résoudre à
une banqueroute.
Quarante mille Français attendaient, en Bretagne et
à Dunkerque, l'ordre de s'embarquer. Trois cents bâti-
ments étaient frétés, pour les transporter. La flotte com-
trompé lui-mêmo, cet ambassadeur soit plus impénétrable, aux yeux du
ministère anglais.
(1) DoîîiOL, t. III, p. 650. — Aff.étr., Espagne, t.DXCII,12févrierl779.
LES HOSTILITÉS 139
binée consistait en soixante-six vaisseaux de ligne, sans
compter un grand nombre de frégates et de navires plus
légers. Celle des Anglais ne possédait que trente-six vais-
seaux. Le chef de l'expédition était le comte d'Orvilliers,
tout illustré encore du récent combat d'Ouessant.
Les imaginations se grisèrent, par l'espérance d'un
succès (1). Les présages, pour l'Espagne, n'étaient-ils pas
plus favorables qu'en 1761? Plus d'ennemis à l'ouest de
la Péninsule, puisqu'un traité avec le Portugal venait
d'être signé; plus de pirates marocains, excités sous
main par l'Angleterre, puisque l'amitié régnait entre l'em-
pereur musulman et le roi Catholique, après la rude
leçon donnée, aux Maures, à Melille et au Pefion de Vêlez.
Les scrupules du roi, la circonspection qu'il avait appor-
tée à se décider, garantissaient, auprès de ses sujets, la
justice de sa cause. Le prestige moral que Charles III
exerçait était considérable. Si le souverain rompait
avec les Anglais, il fallait que ceux-ci l'eussent gra-
vement offensé. Dès lors, le patriotisme espagnol, dans
un instant d'enthousiasme, oublia ses anciennes sym-
pathies pour la Grande-Bretagne (2). Le clergé, les muni-
cipalités, les simples particuliers voulurent participer
à une guerre aussi légitime et qui promettait d'être glo-
rieuse. Tous rivalisèrent de désintéressement, offrant de
l'argent, des matières premières, du vin, des provisions,
des bestiaux. Plusieurs malades, sur le point d'expirer,
imitèrent la générosité patriotique de ce député des
Gremios, Don Juan-Antonio de los Héros, qui légua à
l'Etat 30,000 ducats, pour combattre les Anglais,
lies mendiants, eux-mêmes, sacrifièrent les quelques réaux,
(1) Ferrer del Rio. t. IIÎ, p. 275.
(2) Il y eut tout un bouleversement économique, par suite des prohibi-
tions des marchandises anglaises. Montmorin signale, au !''■' juillet 1779, les
règlements, édictés à ce sujet. (Aff. étr., Espagne, t. DXCIV, f° 152.) —
L'interdiction de la morue, dans la Péninsule, fut, par cet unique article,
une perte, pour les Anglais de 10 millions de livres. (Même source, f" 166.)
140 REGNE DE CHARLES III D'ESPAGNE
reçus en aumônes, et firent célébrer des messes, afin
d'appeler la protection du Ciel, sur les armes espagnoles.
Il eût fallu, pour réussir, plus d'accord entre les ami-
raux, et, surtout, plus de célérité.
Le chef de l'escadre espagnole était Don Louis de
Cordoba, marin vieilli etusé. D'Orvilliers arriva le 20 juin
à l'île de Sizarga, point indiqué pour la jonction des deux
flottes. Il attendit, en vain, pendant plus d'un mois.
« Il n'est pas permis de jouer ainsi à croix ou à pile les
armées navales des deux couronnes », mandait Ver-
gennes, plein d'anxiété, à Montmorin (1). Les Anglais
mettaient à profit ce délai pour fortifier l'île de Wight
ainsi que Gosport. L'invasion devenait chaque jour plus
difficile, et, en France, on commençait à douter du succès.
Ce qui fit surtout échouer l'entreprise contre l'Angle-
terre, ce fut l'habileté de l'amiral Hardy. Malgré l'infé-
riorité de ses forces, il n'adopta pas le parti désespéré
de se retirer dans quelque port. Il sortit, au contraire,
de la Manche. Tandis qu'il naviguait au large, libre de
ses mouvements, d'Orvilliers le croyait enfermé à Ply-
mouth et dirigeait toute sa manœuvre, pour l'y bloquer.
Pendant trois jours, l'armée combinée resta en vue de
cette ville, au grand effroi des habitants, car, par une
négligence, inconcevable de la part des Anglais, la place
n'était pas en état de défense. Le 31 août, Hardy parut
avec sa flotte, près des Sorlingues, et gagna l'entrée de
la Manche. M. d'Orvilliers se mit à sa poursuite, mais
les vents changèrent; il abandonna la chasse et rentra
à Brest (2). ■ ■' ■ ^cM
En France, on blâma très haut la conduite de cet offi-
cier. On accusa sa timidité; on expliqua son manque
(1) Aff. étr., Espagne, t. DXCIV, 26 juin 1779, 29 juillet 1779. L'escadre
de Cadix signalée au cap Finistère le 22 juillet. De Vergennes à Montmorin,
30 juillet.
(2) Aff. étr., Espagne, mémoires et documents, t. CLXXXVIIL Mémoire
sur la guerre d'Amérique, année 1779.
LKS HOSTILITES lH
de résolution par l'abattement, qui suivit la mort de son
fils, enlevé par la maladie, dans le courant de la campagne.
D'Orvilliers se justifia, par la disette d'eau, le manque
de vivres, la mauvaise santé des équipages. A peine dans
la rade, dès le 14 septembre, il donna sa démission et fut
remplacé par Du Chaffault.
D'Orvilliers passait pour un très bon manœuvrier (1),
qui excellait à faire évoluer ses navires et à les aligner.
Mais sa stratégie de parade répondait mal au coup d'au-
dace, que l'on attendait de lui. Peut-être un marin, moins
homme de métier, un téméraire, comme d'Estaing, eût-il
mieux réussi, en risquant la chance d'un débarquement,
devant^ Plymouth, qui, par hasard, se trouvait dégarnie.
Le chagrin, la fatigue d'une longue croisière et les soucis
d'une armada, aussi formidable que difficile à manier,
furent .cause de l'échec final. Les navires espagnols mar-
chaient mal, beaucoup de leurs officiers laissaient à dé-
sirer. Il avait fallu remplir les cadres de jeunes gens, sans
instruction, sans application, parvenus, en très peu de
temps, de l'état de garde-marine au grade d'enseigne (2).
Quant aux équipages, pour les compléter, on fut obligé
d'y incorporer des forçats. L'ensemble ne valait pas grand'-
chose; les bons marins, en général, se dérobaient au
service de l'Etat et s'engageaient sur des bâtiments de
commerce ou de pêche. L'inscription maritime, pour la
Péninsule, présentait une source d'abus, car elle com-
(1) LA.c.ouE-CiAYEi-, la Marine militaire de la France sous le règne de
l.vuis XV, p. 405. Aranda, dans une lettre du 5 septembre 1779 à Florida
P.lanra (Madrid, archive historico, Estado leg. 4116), trace de d'Orvilliers
an portrait assez élogieux.mais l'accuse d'être trop timide, et prétend qu'il
laissa passer les trois flottes marchandes qui, en 1778, entrèrent si facile-
ment en Grande-Bretagne. Il lui préfère Du Chaffault, moins bien élevé
que d'Orvilliers, moins savant dans son art, mais plus homme pratique :
« No es lucido en su explicacion ni cientifioo teorico como Orvilliers.pero
pasa por mas oficial de operacion y hecho a los disgustos de la mar, con
resolucion conocida para obrar. ';
(2) Mémoire du chevalier de Bourgoing (Aff. étr., Espagne, t. DXCIII,.
f° 73), et rableaujle l'Espagne, t. II, éd. de 1803, p. 126.
142 RÈGNE DE CHARLES III D'ESPAGNE
prenait beaucoup de gens, complètement étrangers à la
navigation, qui se faisaient porter sur les registres, pour
jouir des prérogatives, attachées au titre de matelot classé.
Enfin, les états-majors des deux nations ne s'accor-
daient pas entre eux. M. de Castejon, ministre de la
marine, devenant l'écho de ses subordonnés, représenta
à Montmorin que la tactique française lui paraissait bien
compliquée. Don Louis de Arce, chargé de la division du
Ferrol, feignit de ne pas comprendre ses instructions et
ne voulut pas rallier le pavillon du comte d'Orvilliers.
Il fallut le destituer de son commandement et le remplacer
par Solano.
Le seul trophée, ramené à Brest, fut un vaisseau anglais,
V Ardent, qui se fourvoya dans la division de Latouche-
Tréville. Les équipages, ravagés par le scorbut, perdirent
beaucoup de monde, et trois nouveaux convois, venus
des Indes orientales et occidentales, rentrèrent sans obs-
tacle.
Avant même le retour de la flotte à Brest, d'Aranda
s'agitait, auprès des ministres français, et importunait
Vergennes de son humeur difficultueuse et opiniâtre. Son
avis était que l'on reprît la mer, le plus tôt possible, pour
une campagne d'hiver. Il rédigea, dans ce sens, un plan
dont Montmorin eut connaissance et qu'il soumit à
Charles III, sans toutefois lui en révéler l'auteur. Il
s'agissait d'attaquer Falmouth et de l'occuper, pendant
l'hiver. L'escadre du comte d'Orvilliers croiserait des Sor-
lingues à Ouessant; celle de Gordoba, du cap Clear aux
Sorlingues, fermant la Manche, le canal de Bristol et
celui de Saint-Georges. La mer ainsi dégagée, M. de \^aux,
général des troupes de terre, aurait tenté une entreprise
contre la citadelle, l'arsenal et le port de Plymouth.
Le roi d'Espagne étudia, en conscience, ce qu'on lui
présenta. Lorsqu'il rendit ce travail à l'ambassadeur, il
ne répondit que par ces mots : u Si ces idées viennent
LES HOSTILITES 143
de VOS officiers, je n'ai rien à dire; mais écrivez à M. de
Vergennes, de ma part, qu'il prenne bien garde de se
livrera celles d'Aranda. Celui-ci a la tête pleine de projets
et ne vient à bout de rien, à force d'en changer. C'est ce
qui est arrivé en Portugal, lorsqu'il commandait mon
armée. Que ceci reste entre le roi, votre maître, M. de
Vergennes et vous, continua Charles III; mais, soyez-en
persuadé, d'Aranda est capable, par amour-propre, de
vouloir tout changer, pour pouvoir dire ensuite que tout
allait de travers, lorsqu'il n'était pas consulté et qu'il
n'a été conçu de plan raisonnable que depuis que le sien
est adopté (1). »
Le roi Catholique se défiait, on le voit, de son repré-
sentant à la cour de Versailles. Celui-ci, du reste, par le
ton tranchant de ses dépêches, par son insolence, à l'égard
de Florida Blanca, ne réussissait qu'à irriter son maître
et à se l'ahéner davantage. D'Aranda se comporta, avec
si peu de mesure, que le ministre des affaires étrangères,
à Madrid, n'osait plus montrera Charles III les lettres,
que lui adressait, de France, l'ambassadeur, car il
craignait un éclat, et parce qu'il entendait vider seul la
querelle, d'homme à homme. Le beau rôle resta à Flo-
rida Blanca. Un jour, il prit la plume et, dans un billet
particuHer, adressé à d'Aranda, il se déchargea de tout
ce qu'il gardait sur le cœur. Il terminait par ces paroles
qui provisoirement coupèrent court aux taquineries :
« Laissons aux femmes et à ceux, qui ont moins d'esprit
que nous, toute^ces petites picoteries, qui ne servent qu'à
nous aigrir, tandis que nous devons nous occuper unique-
ment de la gloire et du service de notre maître (2). »
A Brest, la flotte française, avec ses vaisseaux, fatigués
d'une longue croisière et ses équipages, décimés .par le
scorbut, ne se souciait guère de repartir. On trouvait
(1) Aff. étr. Espagne, t. DXCV, Monlmorin à Ycrf;onnos, 21 août 1779.
(2) AfT. étr., Espagne, t. DXCV, f" ir.4.
m RÈGNE DE CHARLES III D'ESPAGNE
qu'il était fâcheux d'employer les réserves, de nos maga-
sins, au profit des navires espagnols (1), assez mal équipés
d'ailleurs, malgré la lenteur qu'ils avaient mise à se prépa-
rer (2). On se montrait d'autant plus chiche à leur égard
que notre arsenal paraissait fort dégarni. Le plan de la
descente en Angleterre ayant échoué, nos officiers généraux
n'y voyaient plus que des obstacles et lui reprochaient
d'être plus avantageux aux Espagnols qu'aux Français.
La guerre, en effet, portée dans la Manche, libérait de tout
danger les côtes de la Péninsule, et, si l'expédition était
onéreuse, la France, chargée de réunir les troupes de
débarquement, supportait la plus grosse part des frais
et des périls. Les explications, entre Vergennes et d'Aranda,
furent quelquefois assez vives. Un jour, notre ministre,
à bout de patience, las de répéter des arguments, qui ne
portaient pas, de faire valoir l'épidémie, qui sévissait en
Bretagne et empêchait le recrutement, éconduisit l'am-
bassadeur par une boutade d'assez mauvais goût, eu
égard surtout au caractère susceptible du personnage.
(1) Archive historico de Madrid, Estado leg. 4116. M. de Sartinc à
M. de la Porte, 29 septembre 1779. Mauvais état des navires espagnols,
qui demandent à remplacer leurs basses vergues; disette de ces choses à
Brest, depuis le combat d'Ouessant.
(2) Madrid, archivo historico, Estado leg. 4116. Sartine à Vergennes,
4 octobre 1779: «Il a fallu leur fournir plus de 30 câbles, un poids d'environ
2 à 3 millions (?) de cordages, des mâtures et des voiles, dont ils étaient
totalement dépourvus. » Quant aux besoins des équipages espagnols, ils
variaient, suivant que les matelots étaient recrutés dans telle ou telle pro-
vince: il convient de citer les détails suivants que donne Don Miguel Gaston
et qui sont assez pittoresques (même source, Brest, 28 octobre 1779) .-
« Pour les vêtir, il y a une grande inégalité et qui résulte de la diversité de
caractère de nos provinces. Les Catalans, même pour travailler, font dif-
ficulté de quitter leurs chupas (vestes à manches) et ont bien soin d'en être
pourvus. Les Valenciens couvrent leur corps, mais, à force de vivre à la
pêche ou dans les rizières, ils ne sentent pas les intempéries, lorsqu'ils sont
déchaussés et ne savent pas marcher s'ils se chaussent. Les Andalous, amis
d'un jour de noce, quand on les paie, pensent peu à ce qui leur manquera
d'argent pour s'habiller: et, quant aux Galiciens, bien qu'ils se refusent
d'acheter des vêtements neufs, ils sont tout de même habillés, à force de
mettre des pièces. De sorte que, suivant que l'ensemble des matelots est
de telle ou de telle province, la nécessité de les habiller se fait plus ou moins
sentir, s
LES HOSTILITÉS 145
« Ne faut-il pas, lui dit-il, en le congédiant, que nos mate-
lots aillent faire des enfants chez eux (1)? » Aranda prit
mal la plaisanterie et s'en montra blessé. Mais comme
le comte Du Cliafïault, de Vaux, Guichen, de Arce,
Gaston et Cordoba étaient d'accord, dans un conseil
de guerre, tenu le 4 octobre, pour reconnaître que, par
suite des brusques sautes du vent, à cette époque de
l'année, dans cette rade, il était fort difTicile de pouvoir
fixer une date certaine à une nouvelle entreprise de
V armada combinée, l'Espagne, jusqu'alors préoccupée uni-
quement d'une descente en Angleterre, se dégoûta subi-
tement de cette opération et ne songea plus qu'à recou-
vrer Gibraltar.
Il fut convenu que Don Louis de Cordoba retournerait
à Cadix, avec une partie de la flotte espagnole, tandis que
Don Miguel Gaston, avec le reste des vaisseaux, hiverne-
rait à Brest.
II
Depuis que Gibraltar était tombé au pouvoir des An-
glais (2), l'Espagne ne songeait plus qu'à recouvrer ce
rocher, soit par la force, soit par des négociations diplo-
matiques. C'était une blessure sanglante, qu'elle gardait
à son flanc et que l'Angleterre refusait de guérir.
Au commencement de 1766, le duc de Crillon (3), qui
(i) Ce propos est rappelé par Montmorin longtemps après, le 20 juillet
1780. Il voulait montrer, clans cette dépêrhe, combien cette plaisanterie,
grossie pard'Aranda.avait fait une fâcheuse impression, sur le roi d'Espagne.
Ce prince en concUnit qu'on traitait en riant, chez les Français, les affaires
les plus intéressantes. (Aff. étr., Espagne, t. DXCIX, f° 204.)
(2) 1704.
(3) Né en 1718, mort en 1796. Fit sous Villars la campagne de 1734 en
Italie, combattit avec le duc d'Harcourt.en Bavière, en 1742. Après avoir
II. 10
146 REGNE DE CFIARLES III D'ESPAGNE
était passé au service de l'Espagne, fit un jour sa cour
à Charles III et lui demanda de l'employer, lorsqu'il
songerait à reprendre cette place. Pour mériter cet hon-
neur (1), il rappelait qu'il avait participé à plus de
quatorze sièges, tels que ceux notamment de Pizzighet-
tone, de Tortone, de Fribourg en Brisgau. Charles III
le remercia de son zèle et lui dit gracieusement, qu'à la
première guerre avec l'Angleterre, ce serait à lui et à nul
autre qu'il réserverait d'attaquer Gibraltar. Cependant,
en 1779, Crillon ne fut pas choisi, pour diriger les opéra-
tions. Il est vrai que l'on songeait moins à une action
vigoureuse qu'à un blocus. On croyait réussir facilement,
car, d'après les renseignements recueillis, sir Georges
Elliot, le gouverneur, ne possédait que quatre mois de
vivres, pour une garnison de 3,800 soldats et une popu-
lation de plus de 3,000 personnes, tant hommes que
femmes et enfants.
Le commandant en chef des troupes de terre, au
nombre de 8,000 hommes, fut Don Martin Alvarez de
Sotomayor, assisté de Don Juan Caballero, en qualité
de quartier maître général; de Don Antonio Oliver, major
général de l'infanterie; du marquis de Arellano, maré-
chal des logis; de Don Rudesindo Tilly, commandant
l'artillerie. Du côté de la mer, le blocus fut confié à Don
Antonio Barcelo (2), marin d'un courage et d'une expé-
été à Fontenoy et au siège de Namtir, il fut nommé maréclial de ramp. Il
assista aux batailles de Raucoux et de Rosbach. Par dépit de perdre le
commandement de Boulogne, de l'Artois et de la Picardie, il entra au
servies de l'Espagne, en 1762. Ancien amuseur de Louis XV et de Mme de
Pompadour. il avait dépensé, sans compter, et mangé plusieurs fortunes,
la sienne et celle de ses deux premières femmes: il était harcelé par ses
créanciers, lorsqu'il passa à la cour de Charles III. (Voir Bouegoing, 7a-
bleau de VEspagne moderne, t. II, p. 79, édition de 1808.) L'auteur, parlant
des mémoires, laissés par îe duc, écrit : « On y retrouve sa franche loyauté,
sa bonté sans apprêts et jusqu'à l'aimable désordre de ses pensées. » {Voir
également Mémoires du duc Des Cars, t. F^ p. 262.)
(1) DAN\aLA Y COLLADO, t. V, p. 86.
(2) Fernan Nu.nez, Compendio, t. II, p. 2, et Aff. étr., Es;)agne, t. DXCV,
f<>3.
LES HOSTILITÉS 147
rience remarquables, qui devait sa fortune militaire à
ses actes de valeur, puisque, à l'origine, simple capitaine
du chébec, chargé de la poste, à Majorque, il devint, à la
suite de prises remarquables, faites au détriment des
pirates marocains, lieutenant général, quoiqu'il ne sût
pas même signer son nom.
Le 10 juillet 1779, une circulaire fut adressée aux
membres du corps diplomatique, les prévenant que, dé-
sormais l'accès du port de Gibraltar était interdit à tout
bâtiment de guerre ou de commerce.
Mais ce blocus n'était pas assez étroit, pour empêcher
les secours de pénétrer, dans la place. Sir Georges Elliot
était si actif qu'il ne laissait aucun repos aux assiégeants,
les harcelant, sans cesse, dans leurs propres ouvrages; de
sorte qu'obligés à leur tour de se défendre, au lieu d'atta-
quer, ils ne causaient pas beaucoup de dommage à la
forteresse, qu'ils se proposaient de prendre. L'ingénieur
militaire Gautier (1) reconnaissait combien il était diffî-
ciie d'empêcher le ravitaillement. Dans sa correspondance,
on retrouve une observation qui est reproduite dans les
mémoires Des cars : c'est que les vents facilitaient l'entrée
du détroit à tout bâtiment, qui venait de l'Océan, tandis
qu'ils paralysaient, au contraire, les navires, stationnés
dans la baie d'Algésiras.
On apprit, en Espagne et en France, que l'Angleterre
équipait vingt-quatre vaisseaux de ligne, dont le com-
mandement serait confié à Rodney, afin de secourir
(1) Aff. étr., Espagne, t. DXCVI, f» 187. Se référer également aux
Mé»toires du duc Des Cars, t. I-'', Paris, 1890, p. 228. Des Cars cause avec
le comte d'Artois, qui partait, comme volontaire, au siège de Gibraltar; et,
comme il avait été marin, il était beaucoup plus savant que le prince et ses
aides de camp : « Ces MM. n'avaient, écrit-il, aucune connaissance de la
marine, ni d'Algésiras, ni do Gibraltar... Sur une carte, toutes les aires de
vent étaient marquées... Je leur comptai tous les vents par lesquels les
Anglais venant de l'Océan pouvaient entreret mouiller à la pointe d'Europe,
sans qu"un seul vais.seau de l'e-scadre combinée pût s'y opposer et pût même
appareiller. »
148 RÈGNE DE CHARLES III D'ESPAGNE
Gibraltar. Cette entreprise paraissait très hardie, presque
impraticable. Il y avait d'abord à éviter la flotte de
Brest, avec les vingt navires espagnols, restés dans ce port,
sous la direction de Don Miguel Gaston. Quand bien
même l'action ne serait pas décisive, Rodney en sortirait
assez maltraité pour être anéanti, par les deux escadres
combinées de Langara et de Cordoba, qui le guettaient,
au détroit de Gibraltar. A Versailles, on ordonna de
faire sortir de Brest tous les vaisseaux, en armement. Un
obstacle insurmontable s'opposa à cette mesure : le
renvoi des matelots dans leurs familles, à l'entrée de
l'hiver. M. de Sartine (1), notre ministre de la marine,
déclara donc que, d'après les recensements, l'appareil-
lage de la flotte était impraticable, et l'on fut obligé de
ne mettre à la mer que quatre vaisseaux français aux
ordres de M. de Bausset. Vergennes essaya officielle-
ment de justifier notre inaction; mais, en confidence, il
avouait sa confusion, lorsqu'il apprit que rien n'était
prêt. Aussi, Don Miguel Gaston et d'Aranda, témoins de
la faiblesse de M. de Sartine, qui ne parvenait pas à se
faire obéir, ne l'épargnaient guère dans leurs écrits, et
leurs accusations se répétaient devant Montmorin, tout
frémissant de ne pas pouvoir les réfuter (2).
Les Anglais eurent donc assez de témérité et de bon-
heur pour affronter, avec succès, les dangers d'une longue
navigation, pendant une saison défavorable. Ils ne furent
inquiétés ni devant Brest, ni devant Cadix. Le mauvais
temps, funeste aux Espagnols et aux Français, secondait
la hardiesse de Rodney. Cordoba avait voulu joindre
Don Juan de Langara, qui venait au-devant de lui de
l'autre côté du détroit, mais il ne put l'atteindre. Une
tempête rejeta ce dernier dans la Méditerranée et il dut
aller se réparer à Carthagène. Cordoba resta au large,
(1) Aff. i'îr.,riu'Tiioirt'S el docum, Espagne, t. CLXXXVIII, annéel 780.
(2) Aff. étr., Espagne, t. DXCVII, f° 28.
LES HOSTILITÉS 449
aux environs du détroit, et faillit être jeté à la côte. Fort
maltraité, il fut obligé de se rendre aux conseils de Flo-
rida Blanca et rentra à Cadix, pour se refaire. Langara,
qui venait à sa rencontre, se trouva subitement en face
de Rodney (1).
Un temps sombre, une brume épaisse, qui fermait
l'horizon, facilitèrent la surprise. La bataille s'engagea
entre les caps Spartel et Trafalgar (2). L'ennemi s'avan-
çait sur deux ailes, pour entourer les Espagnols. Langara
n'avait que neuf vaisseaux de ligne et deux frégates.
Il fit signe à ses capitaines de gagner le port le plus voisin.
Le mouvement s'effectua, mais pas assez promptement
pour que le San-Domingo évitât l'abordage. Trois jours
auparavant, un violent coup de vent lui avait détruit
sa grande vergue. Son capitaine, Don Ignacio Mendi-
zabal, passait pour un des hommes les plus courageux
de la marine espagnole. Il était ami de Fernan Nunez,
ambassadeur à Lisbonne. Quelques mois plus tôt, s'en-
tretenant avec lui, il lui avait dit : « Il n'y a pas de danger
que les Anglais me prennent, parce que, ou ce sera moi, qui
les prendrai, ou ils me feront sauter, avant que je ne me
rende. » Ces paroles énergiques ne furent pas, dans sa
bouche, une vantardise, car, après un feu assez vif, on
entendit une violente détonation, et le San-Domingo, qu'il
montait, disparut, au milieu d'un tourbillon de fumée.
Les deux frégates espagnoles Santa-Cecilia et Santa-
/?05a//r/, les vaisseaux San~Lorenzo2iSan-Agusti}i,îi''éQ\\Si^-
pèrent, grâce à la légèreté de leur marche. L'ennemi put
assaillir le reste des vaisseaux, avec des forces triples.
La Princesa se défendit contre trois bâtiments anglais;
de même le Diligente, et ainsi des autres. Le Fenix, à
bord duquel Charles III était venu de Naples à Barce-
lone, résista pendant six heures. C'était à son bord que
(1) IG janvier 1780.
\ (2) Ferrer del Rio, t. III. p. 294 et seq.
150 RÈGNE DE CHARLES III D'ESPAGNE
se trouvait Langara. Malgré toute cette canonnade, il y
eut peu de morts, une centaine de blessés, tout au plus,
parmi lesquels le chef de l'escadre, atteint à la tête et
à la cuisse, lorsque les Anglais le firent prisonnier.
Presque tous les vaisseaux se rendirent, après une dé-
fense d'environ deux heures. Le San-Jiilian, que com-
mandait le marquis de Médina, avait été attaqué par
le Royal-Georges. Le capitaine espagnol perdit connais-
sance, au moment où l'on amena son pavillon, affaibli
qu'il était par ses blessures. Mais il réussit à se libérer
d'une manière singulière. L'état de la mer ne permit pas
de transborder son équipage, et, seuls, quelques officiers
anglais, accompagnés des hommes indispensables à la
manœuvre, passèrent sur le San-Julian. Au milieu de la
nuit, la tempête devint plus forte; les Anglais se crurent
perdus, parce qu'ils ne connaissaient pas les parages, et
supplièrent Médina de les guider. Il n'y consentit que
s'ils se reconnaissaient ses prisonniers. Ayant obtenu
leur consentement, il ramena son vaisseau à Cadix, où
il retrouva le San-Eiigenio,(\w\'&' éioii délivré de la même
manière, les frégates et les autres bâtiments, qui avaient
fui dès le commencement de l'action. Rodney avait cap-
turé le Fenix, la Princesa, le Diligente et le Monarca.
Ce fut en remorquant ces prises que l'amiral anglais
entra glorieusement, dans le port de Gibraltar, apportant
des vivres et des renforts. Sans perdre de temps, il
s'occupa de ravitailler Minorque et de réparer ses ava-
ries.
Charles III récompensa tous les officiers présents à
cette action. Don Juan de Langara devint lieutenant
général, tous les capitaines de vaisseau furent promus
brigadiers. Les familles de ceux qui périrent sur le San-
Domingo eurent des pensions viagères. Notre ambassa-
deur se moqua de cette promotion en bloc. « Je ne sais,
disait-il, ce que Sa Majesté Catholique fera pour ceux
LES HOSTILITES 151
qui lui gagneront des batailles, s'il traite, ainsi, ceux qui
les perdent (1). »
La nouvelle de cette catastrophe répandit la conster-
nation dans la Péninsule. Le peuple se déchaîna, avec
violence, contre le ministère et contre la France. Son
humeur se manifesta par des propos et des placards
fort insolents. Le roi interpella un jour Montmorin et
lui reprocha (2) publiquement notre conduite.
Restait la ressource d'arrêter Rodney, lorsqu'il quit-
terait Gibraltar. Dès les premiers jours de février 1780,
Don Miguel Gaston et de Bausset entraient à Cadix,
assez mécontents l'un de l'autre. Ce dernier, en particu-
lier, ne tarissait pas contre l'incurie de nos alliés (3).
Ce défaut, naturel aux Espagnols, s'augmentait encore
par le manque de surveillance et la décrépitude du chef
suprême. On accusait Cordoba de sénilité. Il passait,
parait-il, son temps d'une manière qui convenait plus à
un moine qu'à un amiral, entendant plusieurs messes
par jour, dévidant des rosaires et répétant avec une
douceur angélique:« Patience! Les Anglais sont heureux
aujourd'hui, demain ce sera notre tour. » Ce portrait res-
semble trop à une caricature pour être exact (4). Mais
(1) Aiï. éir., Espagne, t. DXCVH. 20 fr^vrier 1780.
(2) Même source, 26 janvier 1780.
(3) Aiï. étr., Espagne, t. DXCVIL f" 93. Extrait de la lettre de M. le
chevalier de Bausset à M. de Montmorin, 7 février 1780 : « Je ne rendrais
pas justice à la vérité si je ne vous disais pas que M. de Gaston est un boa
général et que ce n'est pas sa faute si son escadre a si mal navigué et si mal
manœuvré. Si ses ordres et ses signaux avaient été exécutés, nous aurions
marché avec le plus grand ordre. Mais il n'a pas été obéi une fois. C'est un
homme do talent et de mérite, mais il aurait besoin d'être mieux secondé.
11 a avec lui M. de Mazarredo qui est son major et qui est un homme de la
première distinction dans cette place. On ne peut joindre plus de lal.^nt et
plus d'activité. »
(4) Ferrkh DEL Rio, t. 111. p. 302, note. A côté de ces critiques, il
faut, pour être impartial, constater en quels termes Florida Pdanca prenait
la défense de Cordoba, 27 novembre 1770, lettre à d'Aranda : « Cordoba
arriva en vue de Cadix le 19 de ce mois et allait se poster à l'entrée du détroit
sans demander des vivres ou des munitions, malgré les récentes tempêtes
qu'il a éprriiivées dans sa navigation. Il me iu\raît que ce vieillard est plus
162 REGNE DE CHARLES III D'ESPAGNE
plus d'énergie de la part de ce personnage aurait démenti
les anecdotes, plus ou moins controuvées, répandues par
ses ennemis. Il fallait ne pas laisser Rodney sortir tran-
quillement de Gibraltar avec ses prises et douze bâti-
ments de transport, tandis que cinquante navires de
guerre restaient à Cadix, impotents et inutiles. L'amiral
espagnol n'ordonna même pas à une frégate de suivre,
à distance, le convoi britannique, pour observer sa route.
III
Un des collègues de Florida Blanca, le ministre des
Indes, M. Galvez, désirait fournir à son neveu, gouver-
neur de la Louisiane, l'occasion de se distinguer (1).
Aussi soutenait-il à la cour de Madrid qu'il valait mieux
combattre les Anglais en Amérique que dans la Manche.
A force d'intrigues, il parvint à obtenir de Charles III
qu'une escadre, commandée par Don José Solano, irait
rejoindre aux Antilles une flotte française, sous les ordres
de Guichen. Le but essentiel de l'expédition était de
courageux et plus palient que ces MM. de Brest. Je vous assure bien que
je ne les incrimine pas, mais je ne peux m'empêcher de m'étonner que l'on
n'ait vu de leur part ni une idée, ni un projet, ni une seule lettre de ces
généraux ou de leurs subordonnés qui concourût à avancer, améliorer,
cori'iger ou suggérer 'les moyens d'une agression, d'une attaque, d'une
entreprise, d'une sortie, etc. Tout au contraire, il n'a été question que de
risques, de nécessité de se retirer, de se tenir tranquille, de se refaire, do
demander à droite et à gauche, de se montrer désireux de la paix, et de passer
le temps au port. »
(1) Âiï. étr., Espagne, mémoires et documents, t. CLXXXVIII,
année 1780, et correspondance de Guichen et de Solano, du 14 mai au
19 juillet 1780. ^Documents appartenant à M. le comte de Lauzanne,
arrière-petit-fils de Guichen, aimablement communiqués par M. le comte
Marc de Germiny.)Le roi Charles ÎII récompensa Don José Solano au
retour de cette campagne en lui conférant le titre de marquis del Real-
Socorro.
LES HOSTILITES 153
recouvrer la Floride. L'escadre de Solano se composait
de 12 vaisseaux de ligne, de 3 frégates, d'un paquebot,
et de 114 bâtiments de transport, ayant à leur bord plus
de 10,000 hommes. Guichen avait livré aux Anglais trois
combats le 17 avril, le 15 et le 19 mai. Il réparait ses
avaries à la Martinique quand Solano le fit prévenir de
son arrivée prochaine. La jonction des flottes françaises
et espagnoles nous assurait sur l'ennemi une supériorité
numérique, qui jeta l'alarme, parmi les négociants bri-
tanniques. Fort heureusement pour eux, les deux chefs
ne purent combiner une action commune. Guichen dési-
rait mettre ses navires en état de retourner en Europe,
Solano ne songeait qu'à sauver son convoi. Il refusa, en
conséquence, de se prêter à une opération, que Guichen
lui proposait contre Saint-Christophe, pour s'emparer de
nombreux navires marchands, qui s'y trouvaient réunis.
Il prétexta la maladie de ses équipages et le manque de
vivres, pour gagner la Havane, où il arriva au commence-
ment d'août. Ce que signalait l'amiral espagnol n'était
pas dépourvu d'exactitude, mais la responsabihté de cette
disette incombait à ses officiers qui, mal payés, par leur
gouvernement, encombraient leurs vaisseaux de paco-
tilles, qu'ils vendaient à leur profit (1).
Il sembla un instant que la fortune, jusqu'alors contraire
aux armes espagnoles, voulût se montrer un peu souriante.
Don Louis de Cordoba croisait, entre les caps Sainte-Marie
et Saint- Vincent, lorsqu'il reçut un ordre de Florida Blanca,
remplaçant provisoirement, au ministère de la marine,
M. de Castejon, indisposé. Il lui était ordonné d'aller
aussitôt aux Açores surprendre deux convois anglais,
l'un à destination de la Jamaïque, l'autre frété pour les
Indes orientales (2).
Le 9 août, la flotte espagnole réussit à capturer soixante
(1) Aiï. élr., Espagne, t. DCI, f" 163.
(2) Ferrer del Rio, t. III, p. 309 et seq.
d5i RÈGNE DE CHARLES III D'ESPAGNE
de ces navires. Ce succès priva les sujets britanniques, qui
se battaient en Amérique, d'un renfort de trois mille
hommes, de vêtements, d'armements, de voiles et d'agrès.
En Amérique, les hostilités avaient commencé contre
les Anglais dès l'année 1779, aussitôt que les nouvelles
de la déclaration de guerre furent parvenues aux Espa-
gnols. Elles s'étendirent sur tous ces territoires du conti-
nent, où les sujets de la Grande-Bretagne avaient des
établissements, depuis les Mosquitos jusqu'à la Floride.
Ce fut d'abord Don Roberto de Rivas Bétancourt, gou-
verneur intérimaire de Campêche, qui expédia de Ba-
calar deux petites troupes, l'une sous le commandement
du colonel Don José Rosado, qui s'empara de Cayo-
Cozina, le meilleur établissement britannique près de
Rio-Hondo; l'autre, aux ordres du colonel Don Francisco
Piheiro, qui, après avoir achevé la ruine des comptoirs
de Rio-Hondo, parcourut victorieusement toute la pro-
vince de Campêche, d'où il chassa les Anglais.
De son côté, Bernardo Galvez (1), gouverneur de la
Louisiane, enlevait, au mois d'août 1779, Manchak, fort
situé à trente-cinq lieues de la Nouvelle-Orléans; Bâton-
Rouge et Panmure de Natchez. Après la prise de ces
trois postes et pour garder ces positions, avec leurs gar-
nisons prisonnières, il ne restait plus assez de monde à
Don Bernardo. l\ retourna à la Nouvelle-Orléans et il
s'occupa de lever des troupes, afin de continuer ses exploits.
Les Indiens Chactas, une des tribus les plus nombreuses
et les plus redoutables de l'ouest de la Floride, répon-
dirent à son appel. Dix-sept caciques et quatre cent quatre-
vingts guerriers se présentèrent devant lui. Galvez les
accueillit, avec une bonne grâce majestueuse, qui les sé-
duisit; aussi, foulant aux pieds les insignes que les An-
glais leur avaient donnés, ils reçurent avec joie des mé-
(1) Fprnan Nunez, Compendio, t. I", p. 345 et seq.
LES HOSTILITÉS 155
dailles, à l'effigie de Charles III, et promirent quatre mille
liommes, dès que leurs nouveaux amis en auraient besoin.
Au commencement de 1780, Galvez réunit 1,200 sol-
dats, tant miliciens que vétérans et hommes de couleur,
et entreprit une expédition sur la Mobile. Il s'embarqua,
avec sa troupe, sur quatorze bateaux. Du 14 au 27 jan-
vier, il n'advint rien de particulier; mais, à cette date,
les éléments se tournèrent contre lui et il éprouva une
suite de revers, qui eussent accablé un autre caractère
que le sien. Ce fut d'abord une partie de ses barques, qui
chavirèrent, à l'embouchure de la rivière de la Mobile;
800 soldats, presque nus, durent se réfugier dans une
île déserte. Le gouverneur, malgré ce naufrage, ne perdit
pas sa confiance. Il fit rassembler les épaves et, pour
soutenir le moral de ses hommes, les occupa à confec-
tionner des échelles, avec lesquelles, disait-il, on escala-
derait le fort de la Mobile. Fort heureusement, quatre
bateaux apportèrent des.secours, des vivres, des munitions
et tout ce qui était nécessaire pour rééquiper ces braves
gens. En dépit du mauvais temps, qui continuait tou-
jours, Galvez se présenta, le 24 février, devant la Mobile,
défendue par le colonel Dunford et 300 soldats, tandis
que le général Campbell accourait de Pensacola, pour
secourir son compatriote. La troupe de cet officier était
persuadée que Galvez avait péri, dans un naufrage, avec
700 de ses compagnons. Mais il la détrompa si bien
qu'elle n'osa plus approcher et qu'elle battit en retraite,
en toute hâte, lorsqu'elle sut que Dunford s'était rendu, le
14 mars, au moment où les Espagnols gravissaient la brèche.
Pour achever cette glorieuse campagne, il ne restait
plus qu'à s'emparer de Pensacola; mais Galvez n'avait
pas assez de monde. Il partit sur un brigantin, à la Ha-
vane, afin de ramener des renforts (1). Il y attendit
(!) AIT. élr., Espaiïnp, t. DCIII, f" 8, nouvelles reçues de la Havane
(le l'expédition de Galvez à Pensacola. Madrid, 5 avril 1781.
156 REGNK DE CHARLES III D'ESPAGNE
jusqu'au 16 octobre et sortit, avec une escadre de sept
vaisseaux et de cinq frégates, dirigée par Don José
Solano. Il emmenait, en outre, 3,800 hommes de débar-
quement et un matériel de siège. Mais, le lendemain du
départ, un ouragan terrible, qui dura plus de quatre
jours, dispersa l'expédition; chacun s'enfuyant, chassé
par l'ouragan, et s'abritant où il pouvait.
En dépit de sa mauvaise fortune, cet homme intrépide
réunit à la Havane un nouveau convoi; le 28 février 1781,
il reprenait la mer, avec cinq navires de guerre, quelques
transports et 1,300 soldats. Le 9 mars, il mit pied à terre
dans l'île de Santa-Rosa, à l'entrée du port de Pensacola.
Il s'y fortifia et chassa du voisinage deux frégates an-
glaises, qui gênaient ses mouvements. L'entreprise qu'il
voulait tenter était hardie, car il s'agissait de forcer une
passe, défendue par le château de las Barrancas Colo-
radas, hérissé de cinq gros canons.
Le 11, le navire San-Ramon mit à la voile et prit
l'avant-garde, mais il toucha un écueil, vira de bord, et
tous les navires, qui le suivaient, l'imitèrent.
Malgré l'étroitesse du chenal et la connaissance impar-
faite des fonds, l'intrépide gouverneur de la Louisiane
n'était pas homme à reculer. Il monta sur un brigantin,
le Gali>ez town, y arbora son guidon, et passa devant
la redoutable batterie, sans qu'il lui advînt aucun dom-
mage. Lorsqu'il fut hors de portée, il tira quinze coups de
canon, en manière de bravade, tandis que ses soldats,
qui guettaient, de l'île de Santa-Rosa, l'issue de ce coup
d'audace, applaudissaient l'heureuse hardiesse de leur
chef.
Les forces, amenées de la Havane, ne pouvaient suffire;
aussi, d'autres renforts vinrent de la Mobile et de la
Nouvelle-Orléans. Ces troupes furent placées de manière
à intercepter toute communication, entre la place et le
château de las Barrancas-Coloradas. Galvez dut plusieurs
LES HOSTILITES 157
fois changer ses dispositions, parce que ceux de Pensacola
le gênaient, par leurs sorties, en même temps que des
Indiens, alliés des Anglais, le harcelaient et l'attaquaient,
à l'improviste. A la fin, il choisit, comme but principal
de ses efforts, un ouvrage avancé, appelé Media-Luna.
Comme il ne s'épargnait pas et cju'il courait toujours,
où il y avait le plus de danger, il fut blessé, à la fois au
ventre et à la main. Ses troupes consternées le crurent
hors de combat. Mais il se montra bientôt et ne quitta
plus son poste. Don José Solano lui amena d'autres
secours de la Havane, car on signalait la présence, le
31 mars 1781, de huit navires anglais, aux environs, et
on craignait qu'ils ne vinssent au secours de Pensacola.
On s'apprêtait pour l'assaut, quand une grenade, lan-
cée des batteries espagnoles, incendia le magasin à poudre
du fort de Media-Luna et ensevelit ses cent cinquante
défenseurs, sous les décombres. Cet ouvrage dominait
et battait en plein le fort Georges, un des plus im-
portants. Aussi, dès cet instant, les Anglais ne songèrent-
ils plus qu'à se rendre. Le 10 mai 1781, les Espagnols
entrèrent en posssession de Pensacola, ville garnie de
153 pièces d'artillerie et défendue par 1,400 soldats et un
plus grand nombre de nègres. Le général Campbell fut
fait prisonnier, ainsi que l'amiral Chester, capitaine gé-
néral de cette province (1).
(1) Fernan Nunez, Compendio, t. I'^''. p. 345 et seq. Au sujet de l'impor-
tance de Pensacola, voici un renseignement que donne l'auteur de ces mé-
moires : '< Quoique le pays soit en lui-mf'me peu peuplé et inculte, la posi-
tion du port était particulièrement importante, pour les Anglais, parce
q\i'eile était à l'entrée du golfe mexicain, outre que la Jamaïque en tirait
beaucoup d'articles de valeur, comme l'indigo, le coton, les pelleteries et
le bois de teinture: de sorte que, l'année précédente, le montant des expor-
tations s'était élevé à 122,000 livres sterling et celui des importations
à 150,000. Cette perte fut très sensible aux Anglais, et, aussitôt qu'arriva à
I,ondres la nouvelle, il y eut dans la ville pour plus de 300,000 livres ster-
ling de perte. » (Voir Aff. étr., Espagne, t. DCIV, 13 juillet 1781, joie de
Charles III, en apprenant la prise de Pensacola, Bernardo Galvez nommé
lieutonanl sr-'néral.)
158 RÈGNE DE CHARLES III D'ESPAGNE
Ainsi prirent fin les brillants exploits de Don Bernardo
Galvez et les Anglais furent chassés du golfe mexicain.
Le père de ce général, frère du ministre des Indes,
Don Matias Galvez, président du territoire de Guatemala,
guerroyait, de son côté, contre les Anglais. Il venait d'ap-
prendre la déclaration de la guerre et faisait ses prépa-
ratifs, en conséquence, lorsqu'il sut que le pavillon britan-
nique flottait sur le château de San-Fernando de Omoa.
Un navire ennemi de cinquante canons et deux fré-
gates, avec un bâtiment plus léger, avaient, dès le 23 sep-
tembre 1779, jeté l'ancre dans le golfe de Dulce et se
proposaient de piller les magasins, où les Espagnols dé-
posaient les marchandises, qui venaient d'Europe. Ils
étaient vides; tout avait été mis en sûreté. Les Anglais
songèrent, alors, à s'emparer, par surprise, du château de
San-Fernando. Ils arborèrent le pavillon espagnol, mais
leur stratagème fut découvert et ils durent s'éloigner.
Ils revinrent le 16 octobre, débarquèrent à Puerto-Ca-
ballo 700 Indiens Mosquitos et Zambos et enlevèrent cette
place, le 20 du même mois.
Don Matias voulait la reprendre, à tout prix. Il affama
les assiégés, les empêcha de s'abreuver à un ruisseau
voisin. Il avait, sous ses ordres, une cinquantaine de
vétérans, 300 miliciens, 80 condamnés au presidio et
60 nègres esclaves. Il promit à ces gens leur liberté, s'ils
se comportaient avec courage, et, lorsqu'il somma le chef
anglais de se rendre, il lui fit craindre de ne pas pouvoir
refréner la férocité de pareils hommes, dans un assaut.
Bien que l'on parût accueillir, avec dédain, de tels avis,
ces menaces effrayèrent, car la garnison anglaise dé-
guerpit secrètement, pendant la nuit du 28 novembre 1779.
Après avoir recouvré San-Fernando de Omoa, reçu
de l'argent de la Nouvelle-Espagne, des armes, des vivres
et des munitions de Cuba, Don Matias Galvez équipa
deux colonnes qui ravagèrent les établissements anglais
LES HOSTILITÉS 159
de Honduras et se portèrent sur le territoire des Mosquitos,
où elles donnèrent la chasse aux Indiens, qui se mon-
traient contraires aux Espagnols.
Mais, avant d'apprendre les succès, remportés de ce côté,
le président de Guatemala reçut la nouvelle que 400 An-
glais et 600 Indiens Zambos et Mosquitos avaient re-
monté, en pirogue, la rivière de San-Juan, dans l'intention
de s'emparer du château du même nom. Il vola au se-
cours de la province de Nicaragua, avec 600 miliciens,
il établit son quartier général à Grenade et fit ouvrir
un chemin, pour porter des secours. Malgré la valeur du
commandant Don Juan de Aysa, qui défendait cette
forteresse, avec une poignée de braves, on n'arriva pas
à temps. Dès le 29 avril, il avait été obligé de se rendre,
parce que les Anglais détournèrent l'eau qui abreuvait
la place.
Comme le but constant des ennemis avait été de se
ménager un accès sur la mer du Sud, par l'isthme, Don
Matias voulut déjouer ce projet. Aussi il transporta, dans
ce dessein, son quartier général à Masaya, où se forme
la rivière de San-Juan, au bord du lac de Nicaragua. Il
réunit toutes les embarcations nécessaires à la défense,
et, comme les Anglais pouvaient se glisser, par la vallée
de Matina sur Costa- Rica, il chargea Don Tomas Lopez
del Corral de veiller de ce côté. Grâce à sa connaissance
du pays, cet officier accomplit heureusement sa mission,
détruisit l'établissement anglais de Tortuguero ainsi que
celui appelé la Boca-del-Toro.
Débarrassé de toute inquiétude, de ce côté, Don Matias
songea à reprendre le château de San-Juan de Nicaragua.
Il y réussit, dès les premiers jours de 1781. Les Anglais
quittèrent secrètement ce fort, occupé aussitôt par les
Espagnols. Ils durent la vie à un déserteur, qui leur fit
découvrir une mine, à laquelle les ennemis avaient mis
le feu, avant de partir.
160 REGNE DE CHARLES III D'ESPAGNE
Ces différentes actions, accomplies loin de la métro-
pole, variées quant au succès et assez espacées, n'im-
pressionnaient pas autant l'opinion que des échecs ou
des défaites, subies en Europe, dans la Manche et sur les
côtes de la Péninsule. Aussi, le peuple espagnol, mécontent
de ce que le projet de débarquement en Angleterre eût
échoué, humilié de la déroute de Langara, s'abandon-
nait-il au découragement, réaction ordinaire d'un excès
d'enthousiasme et de confiance.
: CHAPITRE VI
LA MISSION DE CTJMBERLAND A MADRID
I. Cabales contre Florida Blanca, ambition de Don José Galvez, une négo-
ciation secrète; Hussey, sa mission; les émeutes de Londres et lord Gordon,,
soulèvement contre les catholiques. — II. Mission de Richard Cumber-
land, anxiété de Montmorin, enivrement de l'envoyé anglais, son mé-
moire, annotation de Florida Blanca, les gazettes anglaises, arrivée de
d'Estaing à Madrid, retour aux idées belliqueuses, étude laborieuse de&
plans de campagne, détresse financière, l'affaire Drouillet et Cabarrus,
colère de Necker. — III. Intervention de la Russie, la neutralité armée,,
incertitudes de Catherine II, démarche de Cumberland à Saint-Ildefonse,
loyauté évidente de Charles III; intervention du prince de Kaunitz; il est
éconduit par l'Espagne.
Dans les revers, la foule cherche toujours une victime,
sur laquelle elle se venge des malheurs publics. L'impor-
tance et la capacité de Florida Blanca le désignaient,
tout naturellement, aux colères de ses compatriotes. Son
crédit, auprès de Charles III, éclipsait des collègues ja-
loux ou incapables. Ceux-ci unirent tous leurs efforts
pour détourner, sur sa tête, l'orage qui pouvait les at-
teindre. Un de ceux que la reconnaissance liait à Florida
Blanca se montra parmi les plus acharnés (1). A ceux
qui reprochaient au ministre de la marine une économie
absurde, des arsenaux sans matériaux de ravitaillement,
(1) AIT. étr. Espagne, t. DCIII, 2i avril 1781, Montmorin à^Vergennes.
II. di
162 RÈGNE DE CHARLES III D'ESPAGNE
bois de construction, fers, cordages ou toiles, Castejon
soutenait, avec impudence, que la faute en retombait
sur le chef du cabinet (1). Il se représentait, auprès de
lui, comme un agent subalterne, obéissant, dans son
ressort, aux instructions données; exécuteur partiel d'un
plan, combiné à son insu. Mais cette défense ne l'excusait
pas d'états de situation mensongers, d'après lesquels la
flotte espagnole semblait compter un nombre considé-
rable de vaisseaux de guerre, tandis que beaucoup d'entre
eux n'existaient que sur le papier, ou encombraient les
ports de carènes, à moitié pourries. Parmi ses collègues,
Florida Blanca aurait vainement cherché un allié. Ce
n'était pas le ministre des fmances, Muzquiz, qui songeait
à lui prêter secours; homme médiocre, ne souillant mot,
agissant par routine, gouverné par des commis. A côté
des ingrats, comme Castejon, ou des nullités, comme
Muzquiz, intriguaient les jaloux, comme Galvez (2).
Oncle de Don Bernardo, qui s'illustrait dans le golfe
du Mexique, ministre du département des Indes, grand
travailleur, au courant des moindres détails de son admi-
nistration, il recherchait toutes les occasions de se faire
valoir et avait aspiré, sans doute, à la succession de
Grimaldi. Le mauvais succès de la dernière campagne
lui donnait beau jeu, pour laisser entendre ouvertement
qu'il avait toujours blâmé la concentration de forces
immenses, dans la Manche, que les grands coups de-
vaient être portés aux Anglais, dans les Indes orientales
et occidentales. Outre ses collègues, Florida Blanca avait
à redouter le crédit du P. Joaquin Eleta, confesseur
du roi. Cet esprit brouillon et violent, jadis partisan
de la guerre contre l'Angleterre, oubliait les opinions
qu'il professait, quelques mois plus tôt, avec tant d'ar-
(1) Aff. étr. Espagne, t. DXCVII, ^ 122.
(2) DoNiOL, t. II, p. 27; t. III, p. 34 et 39. (Voir Espagne, t. DXCVII,
21 février 1780.)
LA MISSION DE CUMBERLAND A MADRID 163
deur, pour se retourner maintenant contre le premier
ministre et le traiter de criminel d'Etat (1).
N'était-il pas à craindre que Charles III, à la suite de
toutes ces intrigues, ne retirât sa confiance à Florida
Blanca? Le roi se laissait difficilement pénétrer; mais
Montmorin, qui le connaissait routinier, ombrageux et
entêté, en même temps que fort jaloux de son autorité,
ne prévoyait pas une disgrâce. Un homme, diminué par
l'insuccès, blesserait moins la vanité du souverain; une
émeute, seule, provoquerait un renvoi. Comme il ne s'at-
tendait pas à un pareil événement, notre ambassadeur
se rassurait sur la fortune d'un personnage, qu'il estimait
et dont il ne souhaitait pas la chute, malgré la vivacité
de leurs altercations. Mais d'autres dangers le préoccu-
paient. Il craignait que le gouvernement espagnol, dé-
goûté d'une politique active, ne revînt aux négociations
et n'abandonnât, finalement, l'elliance française.
Montmorin flairait une négociation secrète (2), enta-
mée avec l'Angleterre. Ses espions lui parlèrent de pa-
quets, apportés mystérieusement de Lisbonne, sous le
couvert de l'ambassadeur espagnol Fernan Nunez. Piqué
dans sa curiosité, il profita d'une conférence avec Flo-
rida Blanca, où il était question de la présentation de
Gérard de Rayneval à Sa Majesté Catholique, en qua-
lité de ministre, accrédité près du Congrès, pour toucher
quelques mots des prétendues machinations. Ces allu-
sions, au lieu de provoquer des explications nettes,
éveillèrent la colère de son interlocuteur, qui revint sur
ses éternelles récriminations, à propos de la dernière
campagne. Montmorin laissa entendre qu'il ne prenait
pas le change et que cette tactique, loin de détruire
(1) DoNioL, t. II. p. 691.
(2) Aff. étr. Espagne, t. DXCVIII, Montmorin à Vergennos, 13 mars
et 28 mars 1780. (Voir également CoxE, Histoire de V Espagne sous la maison
de Bourbon, traduction Muriel, t. V, p. 222-245.)
164 RliGNE DE CHARLES III D'ESPAGNE
ses soupçons, les confirmait, au contraire. Alors, ce furent
des plaintes, contre notre chargé d'affaires, à Lisbonne
qui épiait toutes les démarches de Fernan Nuhez, une
longue litanie de tous les ennuis que le ministre des
affaires étrangères éprouvait de la part du confesseur
et de ses collègues; enfin, pressé davantage, il avoua que
le Commodore Johnstone, par l'entremise d'un certain
Cantoffer, avait bien fait quelques tentatives de négo-
ciations. Mais rien de tout cela n'était sérieux! Notre
ambassadeur ne put en savoir davantage.
L'Angleterre, cependant, poursuivait une intrigue, de-
puis la fin de l'année 1779.
Au mois de novembre (1), un prêtre catholique irlan-
dais, appelé Hussey, ancien chapelain du marquis d'Al-
modovar et resté, en Angleterre, après le départ de son
patron, tentait quelques démarches auprès de lord Ger-
maine, secrétaire d'Etat du département de la guerre,
afin d'obtenir la libération de plusieurs ecclésiastiques,
capturés depuis le commencement des hostilités. Admis
à l'audience de ce ministre, le chapelain crut com-
prendre que, si Sa Majesté Catholique consentait à des
pourparlers, l'abandon de Gibraltar pourrait, peut-être,
récompenser une défection. Cette étrange conversation
fut confiée par Hussey au comte de Pignatelli, ambas-
sadeur de Naples, auprès de Georges III. Celui-ci l'en-
gagea à écrire à Florida Blanca.
Le lendemain, quelqu'un se présentait de la part de
lord Germaine et demandait à Hussey s'il consentirait
à se rendre à Madrid, chargé d'une mission ofTicieuse.
Il accepta, autorisé par l'avis favorable de Pignatelli
et partit, emportant, comme gage, une lettre que lord
Germaine lui avait écrite et qui était ainsi conçue :
« Ayant appris votre intention de vous rendre à Ma-
li) Arch. hist. Madrid, Estado leg. 4220, lettre de Hussey à Florida
Blanca, 24 décembre 1779.
LA MISSION DE CUMBERLAND A MADRID 105
drid, où vous devez avoir, à raison de vos connaissances,
de fréquentes occasions de vous entretenir, avec des per-
sonnes de haut rang, et qui exercent des fonctions pu-
bliques, je suis très persuadé que vous ne manquerez
pas de toutes les circonstances, qui pourront se pré-
senter, pour cultiver les dispositions du ministère espa-
gnol, vers le renouvellement de cette bonne harmonie,
entre les deux nations qui, à leur grand préjudice, a
été dernièrement interrompue. Comme j'ai sujet de
croire que les dispositions du ministère espagnol sont
telles, en effet, que je viens de le dire, il est sage et con-
forme à une saine politique de songer à ce que, dans les
explications, que vous pourrez avoir, avec les hommes
chargés des affaires de ce pays-là, vous ne vous avanciez
pas trop, et que vous vous borniez seulement à ce qui
pourra confirmer l'Espagne dans l'intention, qu'elle pa-
rait avoir, de faire un accommodement avec la Grande-
Bretagne. La confiance qu'inspire la droiture de votre
conduite est telle que je vous assure, tant de la part de
lord North que de la mienne, que vos représentations
seront accueilhes, avec la considération la plus amicale.
Et s'il arrivait que, donnant un libre essor à vos pen-
chants, vous fussiez un jour autorisé à nous faire quelques
ouvertures, de la part de l'Espagne, relatives à une
pacification, qui intéresse, si essentiellement, les deux
royaumes, je peux vous donner la pleine assurance qu'elles
seront discutées ici, avec toute la sincérité et la bonne foi
possibles. »
Quelles étaient les intentions de l'Angleterre? Voulait-
elle amorcer une négociation sérieuse ou seulement
brouiller les alliés, en excitant leurs mutuelles défiances?
On se rend difficilement compte de ce que les ministres
britanniques projetaient. Au fond, le savaient-ils net-
tement eux-mêmes, lorsqu'ils envoyèrent un personnage
aussi mince que Hussey, muni d'une lettre aussi vague?
d66 REGNE DE CHARLES III D'ESPAGNE
Ces pourparlers furent engagés, après la campagne infruc-
tueuse de d'Orvilliers. Le danger d'une descente, en An-
gleterre, provisoirement écarté, pouvait renaître, Lan-
gara n'avait pas encore été battu, ni Gibraltar délivré
par Rodney. La guerre coûtait cher (1); les emprunts,
pour la soutenir, devenaient difficiles. Tels furent les
principaux motifs, qui semblent avoir poussé les Anglais
à expédier, à Madrid, le prêtre irlandais, muni de la lettre
de lord Germaine.
L'accueil de Florida Blanca fut assez froid; il ne
s'échauffa que lorsque Hussey parut croire que l'Es-
pagne ne pourrait conclure la paix, sans la participation
de la France. Piqué au vif de cette insinuation, Flo-
rida Blanca courut à son cabinet et revint les mains
pleines de papiers, qu'il mit devant son interlocuteur.
« Voilà, dit-il, les documents, qui renferment tout ce qui
a été stipulé, entre les deux cours alliées. Il n'y en a
aucun qui lie l'Espagne de la manière que vous indiquez.
Elle est libre de faire la paix, avec l'Angleterre. Mais,
ajouta-t-il, je ne suis pas bien sûr de la sincérité du
cabinet anglais, et Gibraltar, affirma-t-il avec emphase,
doit être la condition indispensable de la négociation (2)!»
La réponse de Florida Blanca à lord Germaine fut
aussi indirecte que l'insinuation de ce dernier. Hussey
repartit avec une lettre qu'il devait communiquer. On
attendait, à Madrid, une réponse écrite ou verbale, de la
part de ce prêtre, à la fin de janvier 1780.
Les ministres prirent connaissance des conditions énon-
cées. Ils tinrent quatre conseils successifs, avant de rien
décider, tant la cession de Gibraltar leur paraissait oné-
reuse. Mais, soucieux de l'escadre, dirigée par Rodney,
dont l'expédition semblait périlleuse, ils n'osèrent rejeter
(1) Aff. étr. Angleterre, t. DXXXIX, î° 39, mémoire sur la situation des
finances (1776-1782). En 1780, la dette s'élevait à 3 milliards 313 millions.
(2) Archive historico Madrid, Estado leg. 4220, journal de Hussey.
LA MISSION dp: CUMBERLAND a MADRID 167
de piano une pareille proposition, et ils arrêtèrent les
compensations, qu'ils exigeraient, en échange, si la for-
tune leur était contraire : cession de Puerto-Rico, de
la forteresse de San-Fernando de Omoa; une indemnité
de deux millions sterling, pour les dépenses faites à
Gibraltar, l'artillerie et les munitions; rupture avec la
France; confirmation des clauses du traité de Paris,
dans toutes ses dispositions, à l'exception de celles, qui
venaient d'être énoncées; engagement solennel de ne
fournir aucun secours aux insiirgents, de leur fermer les
ports de l'Espagne, en Europe et dans les colonies; coopé-
ration à la soumission des Américains.
Trop habiles pour révéler ce qu'un parti désespéré leur
dicterait, peut-être, ils affectèrent une assurance, der-
rière laquelle se cachait leur inquiétude. Un homme, plus
fin que Hussey, eût démêlé ce qu'il y avait de factice,
dans l'attitude, prise par lord North et ses collègues, et
ne se serait pas laissé déconcerter, comme ce négociateur
improvisé, à son retour de Madrid. Introduit, en effet,
chez lord Hillsborough, Hussey entendit, avec surprise,
lord Stormont, secrétaire du département du Nord, dé-
clarer, avec véhémence, que l'Angleterre n'accepterait
jamais de livrer Gibraltar, à n'importe quel prix, quand
même l'Espagne étalerait une carte de ses états et lais-
serait un délai de trois semaines, pour choisir ce qui
conviendrait. Ce personnage parla ensuite, avec dérision,
des promesses de Johnstone, comme si on pouvait ajouter
foi aux paroles inconsidérées d'un commandant de croi-
sière. Le malheureux prêtre, tout décontenancé, offrit,
en balbutiant, de soumettre, à l'examen des ministres, la
lettre, qu'il allait écrire à Florida Blanca. On fit sem-
blant de ne pas l'entendre et on le congédia, dédaigneuse-
ment, sans réponse écrite, sans instruction d'aucune
espèce.
Hussey avait fait la connaissance d'un secrétaire de
168 REGNE DE CHARLES III D'ESPAGNE
lord Germaine, le sieur Cumberland, qu'il vint trouver
et auquel il ouvrit son cœur. L'air égaré, il lui raconta
tous ses déboires. Il voulait demander pardon à Sa
Majesté Catholique ainsi qu'à Florida Blanca. Plût à
Dieu qu'il eût écouté les sages conseils de ce ministre,
qui le mettait en garde contre la perfidie anglaise!
Cumberland essayait, en vain, de le réconforter et de
raisonner avec lui, de sang-froid. Enfin, il échappa à ce
fonctionnaire une assertion singulièrement téméraire.
« Vous êtes maître d'écrire ce que vous voudrez, dit-il
à Hussey, mais l'honneur du cabinet britannique res-
tera à couvert de tout reproche. Je vous affirme que des
déclarations contraires aux vôtres seront faites d'une
manière solennelle, par l'autorité compétente et par une
commission ad hoc. Je briguerai moi-même l'honneur
de les faire et d'accepter une semblable mission. Dans
quelle position, continua-t-il, vous trouverez-vous, avec
l'Espagne, lorsqu'on y sera informé, qu'entraîné par votre
caractère ardent et peu mesuré, vous avez présenté, sous
un faux jour, une négociation de cette importance? «
. L'assurance de Cumberland (1) étonna Hussey; il
soupçonna son interlocuteur d'être plus instruit qu'il
ne l'était réellement. Il se reprit à espérer et se contenta
de se plaindre des termes dont lord Stormont s'était
servi. Quand il se fut soulagé de sa mauvaise humeur,
il écrivit à Florida Blanca une lettre, dans laquelle se
confondent et les réponses officielles des ministres, et
les sous-entendus de Cumberland.
« A mon arrivée ici, il y a quinze jours, mandait-il
au ministre espagnol, je transmis au cabinet anglais
les instructions que V. E, m'avait communiquées. On
y discuta l'affaire, pendant plusieurs jours, sans inter-
(1) British Muséum add. manuscript 28851 : Particulars of the secret
négociation between great Britain and Spain carried on at Madrid in the
year 1780 and 1781.
LA MISSION DE CUMBERLAND A MADRID 1G9
ruption; mais la cession de Gibraltar, comme article
préliminaire et comme condition sine qua non du traité,
le cabinet n'est pas disposé à l'accorder. On offre de né-
gocier sur les bases du traité de Paris. L'Espagne, en
ce cas, pourrait aborder la question, sous le titre d'échange
de territoire. La Grande-Bretagne entrera en pourpar-
lers, sous cette forme, et l'issue de l'affaire fera voir au
monde la sincérité de ses vœux, relativement à un accom-
modement, avec l'Espagne. Si V. E. pense que cette dé-
claration suffise pour ouvrir une négociation, dans les
règles, la Grande-Bretagne nommera une personne, qui
traitera cette affaire, secrètement et avec promptitude.
L'Espagne en nommera aussi une de son côté, et, si V, E.
me permet d'émettre mes conjectures, sur l'état des
choses, je crois réellement qu'on cédera Gibraltar, avec
des conditions, mais je ne suis autorisé ni verbale-
ment, ni par écrit, à le déclarer positivement. Le gouver-
nement anglais nie d'avoir donné aucune instruction
ni aucune commission quelconque à Johnstone (1), rela-
tivement à des propositions à faire à l'Espagne, en ajou-
tant, toutefois, qu'il espère que l'imprudence du commo-
dore ne devra point être un obstacle à la négociation. »
Le domestique de Hussey partit pour Madrid, en
courrier, le 14 février 1780; cette dépêche n'avait pas été
communiquée au cabinet; seuls, lord Germaine et lord
Hillsbrough en avaient pris lecture.
A peine cet homme venait-il de quitter l'Angleterre,
que l'on apprenait, à Londres, la défaite de Langara et
l'entrée de Rodney, à Gibraltar.
Après un pareil succès, pourquoi le ministère britan-
nique ne laissait-il pas tomber ces négociations, à peine
ébauchées? Pourquoi, au contraire, les poursuivre avec
cette ambiguïté que l'on a remarquée, dès les premiers
(1) Le Commodore commandait une croisière anglaise devant Lisbonne.
170 RKGNE DE CHARLES III D'ESPAGNE
instants; ces promesses pleines de réticences, montrées
officieusement, comme un appât, et retirées aussitôt que
l'Espagne a l'air d'y mordre?
Les périls extérieurs, seuls, ne compromettaient pas
l'existence du cabinet britannique. Lord North traver-
sait, en cet instant, une crise redoutable, provoquée par
des lois, proposées en faveur des catholiques. Aussi, en
continuant la négociation, voulut-il, dans son embarras,
se ménager une solution, « une porte qu'il ouvrirait ou
fermerait (1) », selon qu'il voudrait, ou non, accorder
quelque satisfaction à l'opposition, mécontente de la
guerre contre les Américains.
Les lois rigoureuses, contre le catholicisme, et qui da-
taient du règne de Guillaume III, subsistaient encore, dans
leur extrême rigueur. Un prêtre catholique ne pouvait
accomplir, en sûreté, son ministère, dans la Grande-Bre-
tagne. En 1767, un ecclésiastique, convaincu d'avoir admi-
nistré les derniers sacrements à un malade, fut con-
damné à la prison perpétuelle! Les dénonciateurs des
papistes recevaient, en récompense, une gratification de
cent livres sterling. Mme Lingard, la mère de l'historien,
morte en 1824, à l'âge de quatre-vingt-douze ans, se
souvenait du temps où sa famille partait secrètement,
la nuit, en charrette, afin d'entendre la messe, tandis que
le prêtre, qui devait la célébrer, se rendait à l'endroit con-
venu, déguisé en mendiant.
La position des catholiques et, spécialement, des catho-
liques propriétaires, était très précaire. Ils dépendaient,
entièrement, de leurs parents protestants, qui pouvaient
les priver de leurs domaines. A la merci des espions de
métier, hors la loi dans leur propre pays, condamnés à
une vie cachée, il leur fallait souvent acheter, par des
taxes régulières, une exemption de persécution.
(1) Aiï. étr., Espagne, t. DXCIX, l«i" juin 1780, Monimorin à Vergennes.
LA MISSION DE CUMBERLAND A MADRID 171
En 1778, sir Georges Saville proposa quelques ré-
formes : sur l'arrestation des évêques et des prêtres,
sur l'emprisonnement perpétuel des papistes, qui tien-
draient une école, sur leur aptitude à hériter d'une terre.
Pour obtenir le bénéfice de cette loi, il suffisait de jurer
fidélité au prétendant, de ne pas reconnaître la juridic-
tion temporelle du pape, ni son pouvoir de déposer les
souverains.
Cette réforme provoqua, en Ecosse, de furieuses émeutes,
dans le cours de l'année 1779. Des maisons, où vivaient
des catholiques, furent brûlées, à Edimbourg et à Glasgow.
Le parti fanatique, à Londres, qui s'était d'abord
montré plus timide, se laissa entraîner, par l'exemple
des Ecossais et par les exhortations d'un chef sans scru-
pules, lord Georges Gordon. C'était un jeune homme de
trente ans, de talent très ordinaire, auteur de discours
violents et absurdes, prononcés dans le Parlement. Mais,
s'il n'avait pas trouvé d'admirateurs, dans la Chambre
des communes, il était l'oracle d'une association d'es-
prits exaltés. Le 29 mai 1780, il y eut un meeting, présidé
par Gordon, où l'on résolut de marcher vers le palais de
Westminster, afin d'obtenir le retrait des lois, proposées
par Saville et qu'on appelait le Relief Act (1).
Le 2 juin, vers deux heures et demie de l'après-midi,
trois colonnes de plusieurs milliers d'hommes, le chapeau
orné de cocardes bleues, arrivèrent, par différentes voies,
devant le Parlement. Cette foule ne se proposait d'abord
que d'intimider l'assemblée, par cette manifestation, mais
elle se grisa de sa force et s'emporta aux pires violences.
Elle arrêta les députés et les lords, les insulta, les obligea
d'arborer la cocarde bleue, leur fit crier : No Popery, pas
de Papisme; ceux qui étaient particulièrement connus,
pour leur modération, furent en butte aux pires outrages.
(1) I/ECKV, oui', cité, t. III, p. 504 et seq.
472 REGNE DE CHARLES III D'ESPAGNE
Lord Mansfield, sans égard pour ses soixante-seize ans,
fut menacé, les glaces de sa voiture brisées, il faillit être
mis en pièces, parce qu'il avait obtenu, récemment, l'ac-
quittement d'un prêtre catholique. Il n'échappa que grâce
au courage de l'archevêque d'York, qui l'arracha aux
assaillants. La voiture de lord Stormont fut brisée et
lui-même resta une demi-heure prisonnier de la foule.
Lord Gordon parla à la Chambre des communes, présenta
la pétition, au nom du peuple; l'assemblée se prononça
pour l'ajournement de la discussion. Alors, le déma-
gogue se précipita sur un balcon, et, de là, harangua la
multitude, désignant, nominativement, ceux qui s'oppo-
saient à ses vœux, et, spécialement, le chef du cabinet,
lord North. L'énergie d'un parent de Gordon sauva la
situation, ce jour-là. Il dégaina son épée et cria au peuple
que, si un seul homme franchissait le seuil du palais, il
tuerait, aussitôt, lord Georges, leur chef, à côté duquel il
se trouvait, sur le balcon. La foule se composait principa-
lement de tous ces vagabonds et ces fainéants, qui pa-
raissent sortir de terre, au moment des troubles. Elle
n'avait pas de dessein arrêté et elle était déjà satisfaite
et amusée de l'effroi qu'elle causait aux deux Chambres.
La chaleur suffocante de la journée acheva de la lasser;
elle se dispersa, sans résistance, quand les troupes arri-
vèrent enfin, à neuf heures du soir!
Les jours suivants furent remplis de scènes de pillage,
d'incendie et d'excès de toutes sortes. Les chapelles des
ministres de Sardaigne et de Bavière furent dévalisées;
les ornements sacerdotaux, les croix, les chandeliers pro-
menés, par la multitude, en une procession grotesque et
sacrilège. Les malandrins rançonnaient les gens paisibles
et les boutiquiers, les menaçant de brûler leurs maisons.
Les émeutiers se montraient d'autant plus audacieux
que nul officier n'osait ordonner à ses soldats de faire
feu. Pour en venir à pareille extrémité, il fallait l'autorisa-
LA MISSION DE CUMBERLAND A MADRID 17a
tion d'un magistrat et un délai d'une heure, après lecture
du Riot Act (1). Une telle interprétation de la loi, au mi-
lieu du pillage et de l'incendie, paraissait une absurdité.
Le roi, tandis que ses ministres, tout troublés par les
événements, n'osaient prendre une décision, montra un
courage calme et un esprit de résolution remarquables.
Le 7 juin, il convoqua un conseil privé et obtint de
l'attorney général, Wedderburn, l'avis que, si la foule
brûlait une maison ou commettait des excès analogues,
les militaires pouvaient tirer, la lecture du Riot Act, en
pareille circonstance, étant complètement inutile. Le con-
seil hésitait encore, mais Georges III déclara que, fort
de l'opinion de Wedderburn, il agirait sous sa propre
responsabilité, et, qu'au besoin, il conduirait ses gardes
en personne.
Grâce à son énergie, les troubles prirent fin le 7 juin.
Dans l'espace de quatre jours, il avait été brûlé soixante-
douze maisons et quatre prisons. Quant au nombre des
tués, il est difficile de l'évaluer, car beaucoup périrent
dans les incendies, ou, tombant inanimés, par suite de
l'ivresse, furent jetés, comme des cadavres, dans la Tamise.
Lecky s'arrête au chiffre de deux cent quatre-vingt-cinq
morts et cent soixante-treize prisonniers.
Ce fut, après les émeutes d'Ecosse et avant celles de
Londres, que le ministère anglais décida d'envoyer, en
Espagne, Cumberland, le secrétaire de lord Germaine. Il
se rendit à Lisbonne. Hussey alla à Madrid, afin de pres-
sentir Florida Blanca. Le chapelain irlandais crut, d'après
ce que lui dit le ministre, que l'envoyé officieux pouvait
continuer son voyage. Il devait se présenter comme un
touriste, traversant la Péninsule avant de se rendre en
Itahe (2).
(1) Loi contre les émeutes.
(2) Record office, state papers, foreign Spain, t. CCIX, Hussey à Cum-
berland, Aranjuez, ol mai 1780 :«... As you are already so far advanced on
174 RÈGNE DE CHARLES III D'ESPAGNE
II
Cumberland s'installa très ostensiblement à Madrid
avec sa femme et ses filles (1). Admise dans toutes les
sociétés, cette famille y faisait singulière figure. Ne sa-
chant ni le français, ni l'espagnol, elle recourait, sans cesse,
à la complaisance de Hussey, qui remplissait l'office d'in-
terprète (2). Les commis des Affaires étrangères fréquen-
taient la maison et escortaient les jeunes Anglaises, à la
promenade. Ces gens paraissaient obéir à un mot d'ordre,
car toutes leurs manières tendaient à braver Montmorin,
à le pousser à bout et à l'entraîner à quelque imprudence.
Le gouvernement espagnol semblait le mystifier, car, le
sachant inquiet, il le chargeait de rassurer d'autres per-
sonnages, qu'il supposait aussi préoccupés que lui. C'étaient
deux envoyés américains, MAL Jay et Caimichel, venus à
Madrid, pour solliciter des secours, en faveur de leurs
compatriotes, et qui étaient fort ennuyés de se rencontrer
avec Cumberland (3). L'ambassadeur dévorait, en silence,
son mécontentement et se soulageait par les plaintes dont
il remplissait ses lettres à Vergennes. Nul moyen, pour
lui, de connaître le fond de cette intrigue. Des espions
venaient offrir leurs services (3), mais il s'en défiait.
Quant à corrompre les employés de Florida Blanca, il
your journey, I think it by ail means advisable that you corne giving out
that you mean to pass through Spain to Italy for the benefit of your
health.
(1) Aff. étr., Espagne, t. DXCIX, f» 197.
(2) Afî. étr., Espagne, t. DXCIX, f° 95.
(3) Aff. étr., Espagne, t. DC, f" 160. Un nommé Montaigu. Il en est
question également dans une lettre de Vergennes du 18 août 1780, Cet
homme allait en Hollande et se pré.sentait chez le duc de la Vauguyon.
(DG, fo 85.)
LA MISSION DE CUMBERLAND A MADRID 175
n'y fallait pas songer. Seul, M. de Gampo, premier commis
des Affaires étrangères, possédait le secret, et sa fidélité
était à l'épreuve. Dès que Montmorin tentait, lorsqu'il
entretenait Charles III, au retour de la chasse, ou pen-
dant le repas du souverain, auquel il assistait, d'aborder
l'affaire Cumberland, la figure du roi se rembrunissait;
il répondait avec embarras, par monosyllabes ou par des
phrases évasives, comme celle-ci : « Monsieur l'ambassa-
deur, vous connaissez, par Florida Blanca, tout ce qui se
passe, en fait de négociations, vous en savez autant que
moi (1). » Montmorin ne pouvait, comme son prédéces-
seur, le marquis d'Ossun, s'autoriser d'une longue amitié,
pour insister davantage. Rien de précis ne se révélait.
Notre représentant restait la proie de vagues appréhen-
sions. Que voulait au juste l'Espagne? La paix avec l'An-
gleterre, au prix d'un honteux marché, la continuation
de la guerre, ou la médiation des cours d'Autriche et de
Russie? Toutes ces éventualités se présentaient, à la fois,
se croisaient et se contrariaient.
Le secret de l'Espagne était d'autant mieux gardé
qu'elle n'avait rien à nous cacher. Cumberland n'était
qu'un épouvantail, qu'elle nous montrait, et rien de plus.
Que se passa-t-il, en effet, dans la première conférence,
qu'eut cet envoyé, au mois de juin 1780, avec Florida
Blanca? Il n'apportait guère que des compliments (2) :
« Le roi, son maître, désirait sincèrement la paix; il s'adres-
sait au roi d'Espagne parce que, la France, ayant reconnu
l'indépendance des Américains, Georges III éprouvait
une répugnance, bien naturelle, à faire les premiers pas
vers Louis XVI. » Paroles vagues, destinées à caresser
l'amour-propre de Charles III, mais émanées d'un miiiis-
(1) AIT. étr., Espagne, t. DCI, f" 110.
(2) AIT. étr., Espagne, t. DXCIX, f'^ 139. Note écrite de la propre main de
Florida Blanca, 22 juin 1780, et traduite. — Lettre do Montmorin à Vcr-
gennes, même date, 1° 141.
176 RÈGNE DE CHARLES III D'ESPAGNE
tère peut-être déjà renversé, à la suite des émeutes de
Londres. Aussi c'était, avec la plus grande réserve, que
Florida Blanca répondait à ces flatteries; il se montrait
instruit des agissements de lord Gordon. Pourquoi se
hâter, quand il faudrait recommencer les négociations,
si lord North et ses collègues avaient été congédiés?
Grisé, par son importance nouvelle, Gumberland se
montrait si content qu'il trompait à la fois et Montmorin
et le ministère anglais. Notre ambassadeur se disait, en
lui-même, qu'un négociateur ne pouvait paraître heureux
sans motif, et, quant à lord Hillsborough, qui recevait les
lettres de Gumberland, il croyait, sans doute, le roi Catho-
lique, disposé à traiter. « Jamais, écrivait l'envoyé anglais,
le moment n'a été mieux choisi pour détacher l'Espagne
de la France. Elle est dans les plus mauvais termes, avec
cette puissance. Le roi de Naples, la reine de Portugal
pressent S. M. C. de conclure la paix, avec l'Angleterre.
Le duc de Grillon a remis au roi un plan, pour attaquer
Gibraltar. Quand il a appris cela, le confesseur a menacé
de quitter la cour. Le duc d'Almodovar solhcite et fait
agir son parent, le duc de Losada, afin de retourner à
Londres, en qualité d'ambassadeur (1). »
Quand il connut mieux le terrain, sur lequel il s'aventu-
rait, les difficultés qui se dressèrent devant lui le rendirent
moins enthousiaste. Le parti de la guerre lui parut bien
fort et le ministre des Indes, Don José Galvez, bien dési-
reux de continuer les hostilités. L'ambition de ce person-
nage, comme il le constatait, serait toujours satisfaite,
quel que fût le succès des armes espagnoles. En cas de
(1) Record ofiice, state papers.foreign Spain, t. CCIX, Aranjuez, 26 juin
1780 : «Gumberland to the Earl of Hillsborough.» Dans une seconde lettre
du 27, il est question de toutes les attentions dont sa famille a été l'objet :
le roi a ordonné de lui montrer le palais et les joyaux de la couronne. On
retient ces dames.jusqu'à ce que la princesse des Asturies, qui était à la
promenade, soit revenue; en rentrant, elle aborde les Anglaises, le plus gra-
cieusement du monde...
LA MISSION DE CUMBERLAND A MADRID 177
victoire, lui et ses parents,. qui combattaient dans le golfe
mexicain, verraient leur réputation grandir; en cas de
désastre, Florida Blanca porterait seul le poids de la dé-
faite; il serait sacrifié, et Galvez espérait bien recueillir sa
succession (1).
En France, la mission de Gumberland paraissait très>
suspecte, mais le gouvernement affectait une sécurité:
qu'il était loin d'avoir. « Quel que soit le motif, qui a
engagé le roi d'Angleterre à s'adresser au roi Catholique,
écrivait le comte de Vergennes, S. M. est bien éloignée
d'en concevoir aucun ombrage; elle applaudit à cet hom-
mage, rendu à la sagesse et à l'expérience consommée du roi
son oncle (2). » Langage plus habile que les récriminations
de Montmorin dont s'amusait Florida Blanca, enchanté
de l'intriguer et de le piquer au jeu, dans l'espoir que, par
cet artifice, les Français se montreraient plus souples à
adopter les plans de campagne, qu'il lui plairait de leur
proposer.
Gumberland, après son audience, avait rédigé un mé-
moire, que lut notre ambassadeur (3). Tous les arguments,
de cet écrit tendaient à prouver que l'Espagne pouvait
abandonner la France, en usant des motifs, que faisait
valoir Choiseul, à la fin de la guerre de Sept ans, pour
conclure un traité particulier avec l'Angleterre, malgré
les alliances continentales de Louis XV. «Sa Majesté Ca-
tholique, ajoutait le mémoire, n'a rien contracté avec les
Américains; en cessant les hostilités, elle ne manque pas
(1) Record office, même source, 4 juillet 1780.
(2) DoNiOL, t. IV, p. 482. (Aff. étr., Espagne, t. DXCIX, 6 juillet 1780,
Vergennes à Montmorin.)
(3) Aff. étr., Espagne, t. DXCIX. î° 150. Traduction de l'écrit remis par
M. Gumberland à M. le comte de Florida Blanca, le 26 juin 1780; en note
se trouve ceci : « L'écrit sur lequel a été faite cette traduction est de la main
de l'abbé Hussey. Cet abbé ne paraît pas fort accoutumé à écrire en espa-
gnol. » En marge, Florida Blanca avait mis cette annotation : « Cet écrit a
été remis le 26, jour auquel M. Gumberland partit pour Madrid (il était à
Aranjuez), à minuit, après avoir dit qu'il dépêcherait le mardi ou mercredi
suivant, 27 ou 28, un courrier à Londres par Lisbonne... »
n. 12
lis RÈGNE DK CHARLES III D'ESPAGNE
à sa foi, mais cède à sa bonté naturelle, qui lui interdit
de verser le sang. »
Florida Blanca se contenta d'écrire en marge : « L'An-
gleterre ne devrait faire aucun cas de l'amitié de l'Es-
pagne, ni la désirer, si celle-ci était capable de manquer
à la cour de France. » Montmorin s'exaspéra du « langage
indécent » de l'envoyé anglais et s'irrita de l'attitude am-
biguë de Charles III, de sa conduite contradictoire (1).
Le roi Catholique, en effet, suivant l'occasion, professait
le zèle le plus dévoué pour sa famille, et, quand on voulait
profiter de son attendrissement bénisseur, afin d'obtenir
le châtiment que méritaient les impertinences de Cum-
berland, le souverain se dérobait et usait de ménagements,
envers cet aventurier. S'ahritant derrière son maître,
Florida Blanca opposait aux plaintes de Montmorin un
flegme impassible (2). « Vous me prêtez, répondait-il en
substance, une influence exagérée. Charles III, fort entêté
de ses opinions, est un vieillard qu'il faut ménager, car
sa santé s'altère. Sa Majesté a eu une syncope, et un homme,
qui avait éprouvé, en même temps, un accident semblable,
est mort. Cet événement impressionna péniblement le
prince. » Notre malheureux représentant recourait à sa
consolation ordinaire. Il adressait lettres sur lettres à
Vergennes. x La présence de ce Cumberland me pèse,
écrivait-il; il est nécessaire d'avoir une grande provision
de patience, envers ces gens-ci. J'en suis quelquefois bien
excédé. »
La lecture des papiers anglais (3) le rendait encore plus
morose. A la date du 5 août 1780, les gazettes britanniques
publiaient les affirmations suivantes : « Selon toutes les
apparences, la paix ne tardera pas à se conclure, entre
(1) AIT. étr,, Espagne, t. DXCIX, Montmorin à Vergennes, Madrid,
18 juillet 1780.
(2) AIT. étr., Espagne, t. DCV, f» 113.
(3) Aff. étr., Espagne, t. DC, f» 31.
LA. MISSION DE CUMBERLAND A MADRID 179
l'Angleterre et l'Espagne. Il y a déjà quelques jours qu'il
est question de cette nouvelle; on n'en parle plus aujour-
d'hui, comme d'un simple ouï-dire, mais comme d'un fait
réel et constaté. Une lettre de Paris porte ce qui suit :
« Il est aisé de voir que les nouvelles de l'Amérique sont
« très défavorables et que celles de l'Inde ne sont pas meil-
« leures. Les Espagnols cherchent à se tirer de la querelle
« et la France ne peut rien faire toute seule. »
Les rédacteurs de pareilles nouvelles mentaient, avec
effronterie. L'Espagne ne se décidait pas aussi vite et
d'autres influences combattaient les tentatives du cabi-
net de Saint-James. La venue du comte d'Estaing, à
Madrid, réchauffait les courages abattus. Le vainqueur
de la Grenade apparaissait à la cour, tout sanglant d'une
blessure (1) reçue dans les Landes. Elle ne résultait que
d'un accident de voiture, mais le roi lui savait gré de la
négligence, apportée à se soigner, pour accourir plus vite.
Lui et son fils, le prince des Asturies, comblaient cet offi-
cier des plus délicates attentions. Montmorin se réjouis-
sait de ces prévenances. D'Estaing faisait oublier l'aven-
turier anglais. Des nouvelles heureuses ranimaient les
idées belliqueuses. Au mois d'août, Madrid se réjouissait
de la capture d'un convoi britannique aux Açores, par
Cordoba; de la jonction, aux Antilles, des flottes de So-
lano et de Guichen. L'ambassadeur espérait que ces heu-
reux événements orienteraient définitivement l'Espagne
vers la guerre et la dégoûteraient de stériles négociations.
Mais il n'était pas au bout de ses contretemps. Les diffi-
cultés survinrent, avec la discussion d'un plan de cam-
pagne (2). L'éternel projet de descente, en Angleterre, fut
de nouveau représenté. D'Estaing opinait, au contraire,
(1) Aff. étr., Espagne, t. DG, 23 juillet 1780, lettre signée Bessière. On
saigne trois fois d'Estaing, après cet accident, et il repart aussitôt que sa voi-
ture est remise en état.
(2) Même source, t. DC, f<» 40 et 59, 10 et 12 août 1730.
180 REGNE DE CHARLES III D'ESPAGNE
pour une campagne en Amérique (1). « Ce n'était pas, en
effet, répétait-il, par de stériles croisières, dans l'Océan
ou dans|^la Manche, qu'on forcerait les Anglais à livrer
Gibraltar. M. Pitt disait que c'était en Allemagne que la
Grande-Bretagne avait conquis le Canada. La Jamaïque
était la rançon de Gibraltar, et, si cette île était inexpu-
gnable, il y avait, en Amérique et en Asie, d'assez vastes
possessions qui ne seraient pas toutes inattaquables.
Si, alors, un seul équivalent ne suffisait pas pour obtenir
Gibraltar, plusieurs objets en seraient la monnaie. Il
fallait donc aviser, avant le retour de Guichen. Si la Ja-
maïque était prise, cet officier ne serait en Europe qu'en
novembre; en septembre s'il avait échoué. » Quand d'Es-
taing eut réussi enfin à imposer cette idée, il dut lutter
contre de nouveaux obstacles. Le roi d'Espagne ne vou-
lait pas que M. de Guichen retournât à Brest et préten-
dait qu'il passât l'hiver, à Cadix. D'Estaing et notre
ministre de la marine, IVL de Sartine, rédigèrent force mé-
moires pour prouver combien ce dessein était peu pra-
tique. D'Estaing, ennuyé de toutes ces contestations,
voulait quitter l'Espagne; Montmorin regrettait sa venue
et craignait le mauvais effet d'un départ précipité. A
l'enthousiasme passager, provoqué dans la Péninsule, par
des succès inaccoutumés, succédaient la lassitude et le
désir de conclure promptement la paix. Une des raisons,
qui plaidaient, le plus victorieusement, en faveur de cette
solution, était la détresse financière du pays (2). Pour
amortir sa dette. Sa Majesté Catholique s'adressa à deux
banquiers de Madrid, MM. Drouillet et Cabarrus (3).
(1) Même source, t. DC, f"» 104 et 105.
(2) Aff. étr., Espagne, t. DC, t° 107,et t. DXCIX,f°204. Le roi d'Espagne
s'approprie les dépôts en en payant rintérêt. Cette confiscation ne produit
que 8 millions de livres, tandis que l'on comptait sur 20 millions. On
crée un emprunt, remboursable en billets, qu'on sera obligé de recevoir, dans
l'intérieur du royaume, comme argent comptant.
(3) Aff. étr., Espagne, t. DCI, f° 51600, Necker à Vergennes, 25 août 1780
et 10 septembre 1780.
LA MISSION DE CUMBERLAND A MADRID 181
Ceux-ci eurent recours à des prêteurs français. Dans cette
opération, des moyens furent employés que Necker, em-
porté par l'indignation de sa probité, condamna avec un
excès de rigidité, blessant pour Charles III. Montmorin
s'irrita de tant de rudesse (1), qui lui parut déplacée et
peu habile. Enervé de la situation tendue, dans laquelle il
vivait, il se plaignit, avec amertume, des nouvelles diffi-
cultés, qu'on lui suscitait, en France. Il s'agissait d'un em-
prunt de 36 millions de livres, remboursables, au bout de
vingt ans, par des billets du Trésor espagnol, avec un
intérêt de 4 pour 100. Ces billets eurent cours forcé.
Mais le décret de Charles III ne fut rendu qu'après le
versement des espèces, par les prêteurs français. Ce pa-
pier, à la suite d'une pareille décision, ne devenait négo-
ciable qu'à perte, et quatre maisons de Paris se trouvaient
exposées à des faillites, qui en eussent entraîné d'autres.
Montmorin termina l'affaire, grâce à sa dextérité, sans
démarches ministérielles, après une simple conversation,
avec l'un des banquiers de Madrid. Notre ambassadeur
redoutait une sortie de Florida Blanca, très monté contre
Necker. « II est dur, écrivait-il, d'être sans cesse exposé
à des scènes, dans lesquelles il faut, également, se garantir
et d'une vivacité qui gâterait tout et d'une patience apa-
thique, qui annoncerait aussi par trop de nullité et qui,
d'ailleurs, s'accorderait mal avec la dignité du caractère
dont je suis revêtu. »
III
Tout en discutant des plans de campagne avec d'Es-
laing et M. de Sartine, Florida Blanca n'avait pas congé-
(1) AIT. élr., Espagne, t. DCI, Montmorin à Vergennes, 10 octobre 1780.
182 RÈGNE DE CHARLES III D'ESPAGNE
dié Cumberland (1). Il paraissait l'oublier. L'Espagne,
suivant sa méthode habituelle, attendait une solution
des événements et gagnait du temps. Les négociations di-
plomatiques se compliquaient, par l'intervention de Ca-
therine II, dans la querelle, entre l'Espagne, la France et
la Grande-Bretagne. Ces démarches de la tsarine parais-
saient suspectes à Charles III, qui se rappelait l'étroite
amitié, haut, jusqu'alors, la Russie et l'Angleterre. C'étaient
des officiers anglais, qui commandaient la flotte moscovite,
lorsqu'elle brûlait les vaisseaux turcs à Tchesmé (2). Il
y avait quelques mois à peine, en février 1780, Catherine II
déclarait qu'elle ferait une distribution d'argent aux
pauvres de Saint-Pétersbourg, le jour où elle apprendrait
la victoire de Rodney sur la flotte espagnole (3). Peu après,
elle donnait une fête à l'envoyé de Georges III, Harris,
et lui disait que c'était « comme acompte sur les succès
de Rodney ». Elle soupait,avec lui, en tête à tête, sur une
petite table de jeu, où deux couverts, seulement, avaient
été préparés! Singulière médiatrice, bien versatile, bien
partiale, bien déconcertante, par la brusquerie de ses
variations. Quel intérêt secret pouvait la guider? C'était
ce que Florida Blanca et ]\Iontmorin s'efforçaient tous
deux de pénétrer, et de leurs discussions ne jaillissait
pas la lumière, car tous deux soutenaient contradictoire-
ment des opinions fort vraisemblables. Catherine II
avait publié au mois de février 1780, au lendemain de la
fête dont Harris était le héros, une déclaration sur la
neutralité armée, et elle avait équipé quinze vaisseaux de
guerre, pour appuyer cette manifestation. Comment fal-
lait-il interpréter ce nouvel acte? Etait-il favorable ou
défavorable à l'Angleterre? Les représentants de la France
(1) Aff. étr., Espagne, t. DC. Montmorin à Vergennes, 24 juillet 1780.
Florida Blanca avertit Cumberland de la médiation de la Russie. Celui-ci
demande à se rendre à Saint-Ildefonse.
(2) Elphinstone commandait la flotte d'Alexis Orloff en 1770.
(3) W.iLlsZEWSKi, le Roman d'une impératrice, p. 378.
LA MISSION DE CUMBERLAND A MADRID 183
et de l'Espagne, à Saint-Pétersbourg, s'en émouvaient;
le comte Panine, qui combattait les inclinations de la
tsarine, en faveur de la Grande-Bretagne, tombait malade
à la suite de l'irritation que lui causait la déclaration de la
neutralité armée. La décision de l'impératrice paraissait
provoquée, par un mouvement de colère, à la suite d'un
attentat, contre la liberté de la navigation, dont les Espa-
gnols s'étaient rendus coupables, dans la Méditerranée (1).
Soucieux d'écarter de Gibraltar tout navire suspect, ils
avaient capturé un vaisseau russe, qui se rendait à Malaga.
Aussi, Florida Blanca ne voyait-il pas ce que l'association
des neutres présentait d'avantageux à la maison de Bour-
bon. Ce n'était qu'une ligue, destinée à gêner les opéra-
tions espagnoles et que l'Angleterre asservirait ou désu-
nirait, si elle lui était contraire. Montmorin, cependant,
croyait, qu'en se servant habilement de l'union collective
des puissances du Nord, on parviendrait à tarir toutes les
sources, où l'Angleterre puisait ses munitions navales.
Conjecture assez hardie, puisque Catherine II, ballottée
entre deux influences contradictoires, celle du comte Pa-
nine et celle du favori Patiomkine, oscillait de l'une à
l'autre (2), tantôt orientée contre les Anglais, tantôt dis-
posée en leur faveur. En décembre 1780, elle répondait
aux insinuations d'Harris : « Que votre cour me donne
une preuve de bonne volonté et je la payerai de retour. »
Lord Stormont lui offrait Minorque, si elle amenait la
France et l'Espagne à signer immédiatement un traité de
paix, sur la base du traité de Paris. Catherine eut peine à
cacher sa surprise et sa joie. C'était plus qu'elle n'avait
osé rêver. Sa récente déclaration de neutralité la gênait
un peu, cependant, pour accepter un pareil arrangement.
Mais, en personne à qui les contradictions coûtaient peu,
(1) AIT. étr., Espagne, t. DC, Versailles, 18 août 1780; t. DCI, Escurial,
30 octobre 1780.
(2) Aff. étr., Espagne, t. DCIII, f» 76.
184 RÈGNE DE CHARLES III D'ESPAGNE
elle prenait vite son parti. « La neutralité armée, disait-
elle à Harris, appelons-la la nullité armée, si vous voulez,
et n'en parlons plus. » Toutefois, une récompense si ma-
gnifique, en échange d'une démarche aussi peu coûteuse,
ne cachait-elle pas quelque piège? « La mariée est trop
belle, on veut me tromper, reprenait-elle, ressaisie par les
scrupules et les défiances. A coup sûr, on voulait l'abuser,
l'entraîner dans une guerre désastreuse, tandis qu'une
autre guerre, autrement fructueuse, l'attendait sur les
bords de la mer Noire! Comme le cabinet de Versailles
s'entremit certainement, pour arranger l'incident espagnol,
la neutralité armée regagna du terrain, dans l'esprit de la
souveraine. Elle ne se décida, toutefois, qu'en mars 1781.
Harris s'entendit alors brusquement déclarer que l'im-
pératrice renonçait, décidément, à faire des acquisitions
dans la Méditerranée et désirait s'en tenir à son rôle de
puissance neutre. Offensée et déçue, l'Angleterre accentua
son opposition à la ligue des neutres et celle-ci groupa
toutes les nations, que l'hégémonie maritime de la Grande-
Bretagne blessait ou inquiétait : la Russie, la Suède, le
Danemark, la Prusse, la Hollande, les Deux-Siciles, et
enfin l'Autriche, après la mort de Marie-Thérèse (1).
Avant que la situation se fût aussi nettement dessinée,
Cumberland, inquiet d'être abandonné à lui-même, reçut
de Londres, l'ordre de se renseigner, sur les agissements de
la Russie, auprès du roi Catholique. La cour se trouvait,
alors, à Saint-Ildefonse; il solhcita la permission de s'y
rendre et y fut autorisé. Mais le traitement dont il se vit
l'objet ne présageait rien de bien favorable (2). On le
séquestra de toute société et il attendit, plusieurs jours,
l'audience de Florida Blanca. L'air peu encourageant du
ministre interdisait toute question; il paraissait à peine
reconnaître l'envoyé anglais, à peine se souvenir des pa-
(1) Ferrer del Rio, t. III, p. 342.
(2) British Muséum add. mss. 28851, f^' 96 et 98.
LA MISSION DE CUMBERLAND A MADRID 185
rôles, échangées, précédemment. Il parla de Gibraltar;
mais Cumberland, n'ayant aucun pouvoir, proposa d'eu
référer à Londres et d'y envoyer Hussey. La rapidité de
€e voyage et les frais de poste, occasionnés (1) par les
relais, ainsi que l'histoire étrange d'une brouille, survenue
entre l'homme de lettres anglais et le chapelain, intriguè-
rent notre ambassadeur. Il s'alarma bien à tort, car,
soudain, Cumberland regagnait Madrid, où on le traitait
presque en prisonnier, ou, tout au moins, en suspect. La
présence d'un sergent des gardes wallonnes, posté, de
planton, devant la porte de ce personnage, indiquait à
Montmorin que la négociation se brouillait, avec les An-
glais. Mais il ne démêlait pas la cause de cette rupture,
qu'il présageait : était-ce la réussite d'un emprunt, plu-
sieurs fois couvert, qui avait ranimé l'arrogance anglaise,
en lui fournissant des ressources, ou le patriotisme bri-
tannique qui s'offensait des termes d'un ultimatum, ap-
porté par Hussey? En retour de quelques questions, posées
à Florida Blanca, le ministre répondait brièvement que
Richard Cumberland était un imbécile! Montmorin ne
découvrit la clef de l'énigme qu'au mois de février 1781 (2).
Une lettre du 20 janvier, adressée par Florida Blanca à
Hussey et dont il eut communication, lui prouva la loyauté
de Charles III. Ce souverain, s'il avait la prétention
d'imposer sa loi à son neveu et de diriger, à son gré, la
guerre, n'entendait pas cependant déchirer le traité, qui
l'unissait à la France. Comme la cour de Londres se mon-
trait intraitable, sur la question des colonies américaines
et de Gibraltar, bien que peu zélée, en faveur des insur-
gents, l'Espagne voulait trouver un moyen de sauver
l'honneur de la France, engagée avec le Congrès. Quant
(1) Aff. étr., Espagne, t. DCI, Escurial, 30 octobre 1780. (Voir également
r« 99, 30 octobre, Versailles.)
(2) Aiï. étr., Espagne, t. DCII, f» 42, pièce jointe à une lettre, expédiée
le 6 février 1781. Cette traduction est datée du 20 janvier.
d86 RÈGNE DE CHARLES III D'ESPAGNE
au rocher dont les deux nations se disputaient, avec
âpreté, la possession, Florida Blanca déclarait considérer
la paix comme impossible, tant qu'existerait entre Londres
et Madrid « cette pomme de discorde ». Il demandait, en
conséquence, le rappel de Cumberland, ne jugeant pas
convenable de conserver à Madrid un tel personnage,
dont la présence laissait croire qu'on nourrissait impu-
nément son maître de promesses vagues, puisque les
Anglais s'imaginaient que Sa Majesté Catholique fût à
vendre et ne tentaient aucun effort pour l'acheter!
Si Montmorin rendait justice à Florida Blanca, tout en
lui reprochant un goût trop prononcé pour le mystère, il
ne gardait pas la même estime à tous les membres du
cabinet espagnol. Castejon (1), le ministre de la marine,
s'était fort avancé dans les intrigues anglaises, comme le
découvrit le comte de Vergennes, qui communiqua les
originaux de cette correspondance. Montmorin eût voulu
le perdre, car il voyait, en lui, un ennemi mortel de la
France. Florida Blanca, d'abord assez disposé à favoriser
cette vengeance, se ravisa quand il soupçonna les hautes
influences qui protégeaient son collègue, notamment celle
du confesseur, le P. Joaquin Eleta.
La négociation directe, qui venait d'échouer, avait été
poursuivie en même temps que la médiation de la Russie
et de l'Autriche. La tsarine, ayant définitivement renoncé
à l'alliance anglaise, abandonna, en raison des sentiments
qu'elle avait professés jadis, le rôle principal au prince
de Kaunitz, premier ministre de Joseph IL L'Espagne,
qui se souvenait des coquetteries, déployées en faveur
d'Harris, se tenait sur la réserve et laissait aux Anglais
le démérite de blesser, par leur rudesse, la susceptibilité
de Catherine IL Avec sa fatuité ordinaire, Kaunitz pré-
tendait triompher de tous les obstacles. Il parlait même
(1) AIT. étr., Espagne, t. DGIII, ^ 43.
LA MISSION DE CUMBKRLAND A MADRID 187
de convoquer le congrès, à Vienne, en raison de conve-
nances personnelles. Ce beau zèle était accueilli froide-
ment, à Versailles; on connaissait la partialité autrichienne.
Econduit de ce côté, Kaunitz voulut pressentir le cabinet
de Madrid et chargea son fils de cette mission. Celui-ci
s'en acquitta gauchement et ne réussit à tirer de Florida
Blanca que des réponses évasives et quelque peu nar-
quoises (1). « Nous sommes persuadés, lui disait, en subs-
tance, le ministre espagnol, de votre bonne volonté, mais
rendez-nous un véritable service d'ami, en pénétrant les
intentions des Anglais et faites-nous part de vos décou-
vertes. »
Le cabinet de Saint-James, qui avait reçu une insinua-
tion écrite de Pétersbourg, au mois de janvier 1781, ré-
pondait qu'il n'entendrait aucune négociation, avant que
la France eût cessé de soutenir ses sujets rebelles. C'était
une fin de non-recevoir, un refus net de discuter; la con-
duite de l'Angleterre correspondait d'ailleurs à son lan-
gage hautain, puisque, quelques jours plus tôt, Georges III
publiait un manifeste contre la Hollande et lui déclarait
la guerre (2).
Cumberland résidait encore à Madrid, qu'il quitta,
seulement, à la fm de mars 1781. Florida Blanca, fixé sur
le sort de cette négociation secrète, mit Kaunitz au cou-
rant des manœuvres occultes de l'Angleterre et lui dé-
clara, comme défaite, qu'il ne pouvait poursuivre deux
négociations : l'une avec le Congrès, l'autre avec l'émissaire
(1) Aiï. étr., Espagne, t. DCII, f«» 45, 67 et 74; et Doniol, t. IV, p. 524,
sur cette négociation.
(2) Aff. étr., Espagne, t. DCI, Versailles, 25 décembre 1780. Nouvelle du
manifeste publié contre la Hollande par le roi d'Angleterre.
Ferrer dei. Rio, t. III, p. 344, déclaration de la guerre à la Hollande,
18 décembre 1780. Un conimodore anglais, Filding, reconnaît un convoi
hollandais; l'amiral hollandais déclare qu'il n'a pas de contrebande et se
rend, après avoir tiré quelques coups de canon, pour protester de la violence
qu'on lui faisait. Il est emmené en Angleterre. Cet événement fut, paraît-il,
un de ceux, qui déterminèrent Catherine II à rompre avec l'Angleterre.
188 RÈGNE DE CHARLES III D'ESPAGNE
anglais. Surpris par l'étalage de ces confidences, le mi-
nistre autrichien, qui s'étonnait avec candeur qu'on ne
se laissât pas convaincre par la supériorité de ses lumières
et la fertilité de ses expédients, se remit bientôt, et le
rappel de Cumberland lui sembla présager la nécessité
de son concours, puisque Florida Blanca ne pourrait plus
invoquer le prétexte d'une double négociation. Son fils
revint donc à la charge, avec son importunité ordinaire.
Mais les Anglais s'étudiaient à multiplier les obstacles;
aussi, le ministre espagnol se borna-t-il à répondre qu'il
lui paraissait inutile de se rompre la tête à chercher des
moyens, pour seconder le zèle de l'Autriche; qu'il n'en
voyait qu'un seul, ajouta-t-il, en raillant : « Ce serait de
transporter 60,000 hommes, en Angleterre; peut-être,
alors, Georges III se prêterait-il à quelque accommode-
ment! »
Ce langage montrait clairement que l'Espagne, ajour-
nant, provisoirement, les discussions diplomatiques, allait,
de nouveau, recourir aux armes. Elle espérait acheter, par
quelque succès, de meilleures conditions.
CHAPITRE VII
MINORQUE, GIBRALTAR, CONCLUSION DE LA PAIX
I. Projet contre Minorque, le gouverneur anglais Murray, le duc de Grillon
commande l'expédition, débarquement, siège du fort Saint-Philippe,
concours de la France, tentative de corruption, anecdote du duc Des
Cars, lettre de Murray sur la capitulation, récompenses de Grillon. —
II. Découragement général, Don José Galvez se prononce contre une opé-
ration à la Jamaïque, opérations contre Gibraltar, difficultés d'un blocus,
le projet de l'ingénieur français d'Arçon; Grillon réprouve les batteries
flottantes; contraint d'accepter ce projet, il met sa responsabilité à cou-
vert; voyage du comte d'Artois et du duc de Bourbon, arrivée de l'es-
cadre combinée, dans la baie d'Algésiras, choix judicieux de d'Arçon,
incendie des batteries flottantes, ravitaillement de Gibraltar, parl'amiral
Ilowe. — III. Démission du ministère North, cabinet Rockingham,
sentiments de Georges III, à son égard, Shelburne, démarche de Fran-
klin, Oswald à Paris, le papier du Canada, Grenville, Shelburne président
du conseil, mission de Fritz Herbert, gêne entre Madrid et Versailles, mis-
sion de Rayneval. note du comte d'Aranda, marchandages; exigences des
Anglais, intransigeance des Espagnols, projet d'une expédition aux
Indes occidentales, conférence de Rayneval et de d'Aranda le 28 novembre
1782; bonne volonté de la France, ses ofïres imprudentes; lettre de Flo-
rida Blanca du 23 novembre, communication à Rayneval, hardiesse
diplomatique de d'Aranda. joie de Vergennes; ce qu'il faut penser de
cette légende, dernières difficultés, à propos des Mosquitos, mission de
Don Bernardo Campo.
La guerre languissait, pendant les négociations. L'ami-
ral Darby, au commencement de 1781, ravitaillait Gi-
braltar; les dépêches de d'Aranda ne contenaient que des
lamentations, contre l'inaction espagnole. Florida Blanca
finit par rompre le silence, dans lequel il se renfermait :
490 RÈGNE DE CHARLES III D'ESPAGNE
« Vous feriez mieux, lui manda-t-il (1), d'employer votre
éloquence contre les Français, car le roi conçoit un plan
qu'on vous communiquera bientôt. « Un mois plus tard,
il lui révélait ce mystérieux dessein : « Nous allons tenter
quelque chose vers Mahon. On est persuadé que nos pré-
paratifs sont destinés à Gibraltar; il faut entretenir cette
illusion. Aussi, ce que je vous confie est-il un important
secret, car le succès dépend de mille événements, de mille
conjonctures. »
Minorque était gouvernée par le général Murray (2).
La conduite maladroite et vexatoire, qu'il tint, lui aliéna
une partie des habitants, dont il supprima certains pri-
vilèges et dont il incorpora les recrues, non pas dans la
garnison de l'île, mais dans des régiments britanniques.
Une de ses victimes, le marquis de Sollerhic, entretint une
correspondance active avec Florida Blanca et lui fournit
des renseignements précis, sur l'entretien et la situation
des ouvrages fortifiés, ainsi que sur les dispositions de la
population. Elle comprenait deux sortes d'individus, les
natifs et les étrangers. Parmi ces derniers, se trouvaient
des protestants, des schismatiques et des juifs. Les troupes
de la garnison étaient hanovriennes et professaient la
religion catholique. Le gouverneur qui, pour ce motif,
s'en défiait, ordonna d'enlever les sabres aux soldats.
Cette mesure humilia fort, ceux qui en furent l'objet.
L'expédition espagnole fut confiée au duc de Grillon;
le commandement de la flotte appartenait au brigadier
Don Ventura Moreno. Les préparatifs s'exécutèrent à
Cadix et personne ne soupçonna le but, que se proposait
Charles IIL Les uns croyaient que l'on réunissait des
renforts pour Buenos-Aires, les autres que les opérations,
contre Gibraltar, allaient être vivement poussées et qu'on
(1) Ferrer del Rio, t. III, p. 347, lettres de Florida Blanca à d'Aranda,
9 mai et 5 juin 1789.
(2) Danvila. y Collado, t. V, p. 164 et seq.
MINORQUE, GIBRALTAR. CONCLUSION DE LA PAIX 191
ne s'en tiendrait plus, désormais, à un simple blocus.
Les Espagnols mirent à la voile, le 23 juillet 1781 (1).
Leur convoi se composait de 63 transports, montés par
environ 8,000 hommes, escortés de 2 vaisseaux, 2 frégates,
2 bombardes, 2 brûlots et 2 balandres.
La traversée s'effectua, sans incidents, mais fut longue,
à cause des vents contraires. Il fallut un mois pour fran-
chir la distance de Cadix à Mahon. Néanmoins les Anglais
se laissèrent surprendre. Le plan de Grillon était de dé-
barquer, pendant la nuit, à l'est de l'île, sur les deux
côtes, qui forment le golfe, au fond duquel se trouve
Mahon. Le général en chef conduirait personnellement
5,000 hommes, qui aborderaient à la plage de Mezquita,
tandis que le marquis de Casa-Cagigal exécuterait la même
opération, avec 1,200 volontaires de Catalogne, parla Cala
de Alcofa. Le marquis de Avites, avec le reste des forces,
était chargé d'une diversion, à l'ouest, dans les environs
de Giudadela, ancienne capitale de l'île. Par ces combinai-
sons, Crillon pensait envelopper les soldats dispersés, soit
à Mahon, soit dans d'autres localités, et les empêcher de
se réfugier, dans le fort Saint-Philippe. Le vent, qui souf-
flait de terre, retarda cette manœuvre et l'empêcha de
réussir, complètement. Murray s'échappa, laissant, aux
mains de Crillon, 150 prisonniers. Tous les magasins de
l'île, abondamment pourvus de provisions, d'agrès et de
munitions navales, tombèrent au pouvoir des envahisseurs.
Ces entrepôts contenaient, notamment, plus de 2,000 bar-
riques de viandes salées. Les navires marchands, ancrés
dans les ports, s'élevaient au chiffre de 60; on s'empara
également de quelques frégates. Pour être maître de l'île,
il ne restait plus qu'à prendre le fort Saint-Philippe, po-
sition forte, mais que le général en chef n'estimait pas
inexpugnable.
(1) Aiï. étr., Espagne, t. DCIV,["'65 et 152. Détails sur le débarquement.
192 RÈGNE DE CHARLES III D'ESPAGNE
L'Espagne avait sollicité le concours de la France (1),
qui ne lui fut pas refusé. Louis XVI pensait que son oncle
lui saurait gré de ce procédé et l'aiderait à son tour dans
ses entreprises d'outre-mer. Le comte de Falkenhayn et
le marquis de Bouzols furent chargés de conduire à
Minorque, au mois d'octobre 1781, les régiments de
Lyonnais, de Bretagne, de Royal-Suédois et de Bouillon.
Leur efïectif total s'élevait à environ 4,000 hommes.
On essaya de corrompre Murray. Grillon lui ofTrit, de
la part de Charles III, 500,000 livres et un grade élevé.
Ces avances furent repoussées, très dignement, et le gé-
néral anglais manda à son adversaire qu'il se déshono-
rait, en se chargeant de pareilles commissions. « Lors-
qu'il fut proposé, par son souverain, à votre brave an-
cêtre, d'assassiner le duc de Guise, écrivit-il à Crillon,
il rendit la réponse que vous auriez dû faire, quand le
roi d'Espagne vous chargea d'assassiner le caractère d'un
homme, dont la naissance est aussi illustre que la vôtre
ou que celle du duc de Guise (2). »
Crillon distribua, autour de la place, 120 canons et
40 mortiers. Faut-il croire, en tout point, ce que le duc
Des Cars a raconté, au sujet de la reddition du fort
Saint-Philippe? Les détails bouffons de ce récit parais-
saient aA'oir été accumulés, dans le but de divertir la
petite cour du comte d'Artois, aux dépens de Crillon.
« On avait débuté, rapporte Des Cars, par une consom-
mation prodigieuse de poudre, de bombes et de bou-
lets; bientôt, il fallut diminuer, de jour en jour,le bombar-
dement et la place n'était nullement endommagée. Alors
Crillon envoya demander, dans les ports espagnols et
à Toulon, ce dont il s'apercevait, bien tard, qu'il man-
quait. Les vents contrarièrent toute arrivée, et l'on
était venu à n'oser tirer que deux coups, par pièce, dans
(1) Aff. étr., Espagne, t. DCIV, f" 75, 27 juillet 1781.
(2) Danvila, t. V, p. 199.
MINORQUE, GIBRALTAR. CONCLUSION DE LA PAIX 193
les vingt-quatre heures; comme de raison, le feu de la
place avait ralenti, dans la même proportion.
« Enfin, l'on se trouva si à court de munitions que
Grillon, désespéré, avait pris la désolante résolution de
lever son camp et de rembarquer ses troupes. Se pro-
menant un soir, en long et en large, avec l'intendant de
son armée, ils concertèrent une dépêche à Madrid, pour
rendre compte de la position, où il se trouvait, et de la
nécessité de lever le siège. La dépêche fut portée à une
frégate espagnole, avec l'ordre d'appareiller, avec la brise
de terre, du lendemain matin, et de faire la plus grande
diligence.
Grillon passa la plus cruelle nuit du monde. Or, la
place, qui avait, depuis quelque temps, diminué son feu,
en proportion de celui des assiégeants, en ouvrit un pro-
digieux, pendant toute la nuit; à la pointe du jour, le feu,
cessant tout d'un coup, un pavillon blanc fut arboré et
un officier anglais arriva, vers le commandant espagnol
de la tranchée, en disant qu'il apportait, à M. de Grillon,
la demande d'une capitulation. Cet officier vint chez
Grillon qui, d'abord, ne put et ne voulut le croire... Il
y crut enfin! Mais la frégate était sans doute partie.
« Qu'on aille bien vite à bord, dit Grillon à un aide de
« camp, et qu'on me rapporte la dépêche que j'ai envoyée
« hier. »
« Gette brise du matin, qui ne manque peut-être pas
quatre fois dans douze mois, ne s'était heureusement
point levée ce matin-là, et la frégate était encore à l'ancre.
L'on rapporta à Grillon la dangereuse dépêche, qu'il avait
tenue bien secrète, et alors, s'abandonnant à la joie :
« J'étais bien sûr de prendre Mahon », s'écria-t-il (1). »
Tout n'est pas faux, dans ce récit, les projectiles man-
quèrent et il fallut en rassembler de tous les côtés. Mais
(1) Mémoires du duc Des Cars, t. P', p. 265.
H. 13
194 RÈGNE DE CHARLES III D'ESPAGNE
le désespoir de Grillon a été dramatisé, car il tenait son
ennemi étroitement bloqué et la victoire finale eût été
le prix d'une longue patience. Un auxiliaire, sur lequel
le général en chef ne comptait pas, hâta le dénouement.
Ce fut la dysenterie, qui travaillait la garnison du fort
Saint-Philippe, ainsi que le scorbut. Murray, du moins,
fit valoir cette excuse, auprès du ministère anglais, pour
expliquer sa capitulation (1). « Mylord, écrivait cet offi-
cier à lord North, je me vois forcé de notifier à Votre
Seigneurie que le 5 février j'ai été forcé de rendre le fort
Saint-Philippe aux armes de S. M. G., sans que je puisse
craindre que l'Europe ne reconnaisse pas l'héroïsme de mes
valeureux compagnons. Le scorbut s'était emparé de telle
sorte de la garnison et elle était en si mauvais état qu'elle
se trouvait réduite à six cents hommes de service; cinq
cents d'entre eux étaient plus ou moins touchés de ce
mal. Résister seulement trois jours, encore, eût été une
témérité, sans autre fruit que d'achever de perdre la
garnison. Mais telle était l'ardeur de la troupe qu'elle
cachait son mal pour n'être pas privée de la défense de
la place, de manière que beaucoup, qui avaient été pla-
cés, en sentinelle, ont été trouvés morts. Il peut se faire
que l'on n'ait jamais vu un spectacle plus attendrissant
et plus noble que celui de cette languissante mais valeu-
reuse garnison, défilant entre les deux armées victorieuses.
Elle consiste seulement en six cents soldats moribonds,
deux cents marins, cent vingt hommes du corps royal de
l'artillerie, vingt Gorses et vingt-cinq hommes, tant Grecs
que Turcs et juifs.
« L'armée combinée se trouvait formée en deux lignes,
depuis le glacis de la place jusqu'à Georgetown, où nos
bataillons remirent leurs armes, protestant qu'ils les ren-
daient seulement à Dieu, se flattant que leurs vainqueurs
(1) Fernan Nltnez, Cnmpcndio. t.. 1er, p. 37/,, . . .^
MINORQUE. GIBRALTAR. CONCLUSION DE LA PAIX 195
ne se glorifieraient pas d'avoir pris un hôpital. Cette asser-
tion était si vraie que même les soldats français et espa-
gnols ne purent retenir leurs larmes, à la vue du misé-
rable état, où était réduite notre garnison. Elle produisit
le même effet sur le cœur compatissant du duc de Gril-
lon, dont les secours assidus et compatissants ont dé-
passé de beaucoup mes espérances. Je peux dire autant
des soins du baron de Falkenhayn, commandant les
troupes françaises, et du marquis de Grillon, fils aîné
du duc, dont l'humanité les rend dignes, en cette occa-
sion, des plus grands éloges. »
Grillon fut nommé capitaine général, grand d'Espagne,
et reçut le titre de duc de Mahon. Parmi les cérémonies,
qui furent célébrées, à l'occasion de cette conquête, celle
qu'imaginèrent les élèves du collège de Vergara, dans le
Guipuzcoa, doit être signalée, à cause de son caractère à
la fois chrétien, humanitaire et sensible, bien conforme
à cette époque de transition. Dans la salle de réception
de cet établissement, il y avait une table de douze cou-
verts; tout le long des murs, des sièges étaient disposés,
où prirent place les personnages, invités à la fête. Tout à
coup, l'orchestre se mit à jouer, lorsque parurent douze
pauvres, désignés par les curés des paroisses. Ils s'as-
sirent et les élèves les servirent. Au dessert, on leur donna,
à chacun, un souvenir; c'était une reproduction du fort
Saint-Phihppe, sur lequel flottait un drapeau espagnol (1)!
II
Au commencement de 1782, alors que le fort Saint-
Philippe résistait encore, un sentiment de lassitude et
(1) Ferrer det. Rio, t. III, p. 359. '
196 RÈGNE DE CHARLES IIl D'ESPAGNE
de découragement se remarque, dans la correspondance
de Montmorin (1). Tout manque, en même temps, s'il
faut l'en croire : les vaisseaux et l'argent! Cette maudite
expédition de Minorque est ruineuse! Un des partisans
les plus ardents de la guerre, à la cour d'Espagne, Don
José Galvez, lui-même, parle avec amertume des ennuis
dont son neveu a été abreuvé, de toutes les difficultés,
qu'il a rencontrées, pour son expédition de Pensacola.
Lui, le ministre des Indes, qui défendait, contre les
objections de Florida Blanca et les sarcasmes de Castejon,
l'utilité des opérations, dans le golfe du Mexique, ne
voit plus que les dangers d'une tentative, contre la Ja-
maïque : les habitants veulent se constituer en Répu-
blique, comme les Etats-Unis. Est-il opportun de fomenter
cette rébellion, tandis que les colonies espagnoles, elles-
mêmes, sont en proie à la révolte, dans la province de
Buenos-Aires et au Pérou? De pareilles paroles sem-
blaient étranges, proférées par un homme aussi énergique,
au lendemain de victoires importantes, comme celle qui
venait d'être remportée sur le général Cornwallis, dans
la baie de Chesapeake; quand de Grasse, avec sa flotte,
descendait vers les Antilles, pour rallier Solano à Saint-
Domingue. Les pressentiments de Galvez furent justi-
fiés et toute opération importante fut désormais aban-
donnée, en Amérique. De Grasse, au mois d'avril 1782,
fut vaincu aux Saintes et capturé, par Rodney.
Tout l'effort des alliés se concentra, dès lors, en Europe
contre Gibraltar.
Le blocus de cette place, jusqu'à l'année 1782, avait
été assez infructueux. Sans parler des grandes opéra-
tions de ravitaillement, exécutées par Rodney et par
Darby, il existait, à cause de la direction favorable des
vents et des courants, qui facilitaient, aux navires, venant
(1) Aff. étr., Espagne, t. DCVI, 11, 24 et 25 janvier 1782.
MINORQUE. GIBRALTAR. CONCLUSION DE LA PAIX 197
de l'Océan, l'accès de Gibraltar, des communications
continuelles, entre le Portugal et cette garnison, malgré
l'activité de Barcelo à poursuivre les corsaires. Il en
saisit plus de trois cents. Fernan Nunez, qui se trouvait
alors ambassadeur à Lisbonne, apprit que les négociants
de ce pays calculaient que, sur trois navires expédiés, il
en entrait au moins un. C'était la base, d'après laquelle
étaient établies leurs assurances. Les consuls anglais de
l'Algarve et, parmi eux, celui de Tavira, envoyaient, sans
cesse, des barques portugaises à Gibraltar, chargées de
rafraîchissements (1). En outre, l'espace relativement
étendu, compris entre la porte de terre, au nord, et la
pointe de l'Europe, au sud, préservait les assiégés des
maladies habituelles aux gens resserrés, dans un étroit
espace, privés d'air et nourris de salaisons. Ils pouvaient
planter des légumes, entretenir des troupeaux, pêcher,
respirer l'air du large, se promener, tandis que les artil-
leurs voyaient éclater, sans danger, les bombes enne-
mies, préservés qu'ils étaient, par les galeries couvertes,
où leurs pièces se trouvaient braquées.
Jusqu'alors, on s'était borné à menacer Gibraltar par
le nord, du côté de l'isthme. La place présentait un ro-
cher à pic, hérissé de batteries, et un front de fortifica-
tions avec un fossé, taillé dans le roc. A l'est, nul accès,
excepté un sentier, appelé le Pas-du-Berger. Les escarpe-
ments de l'ouest avaient trois étages de batteries. La
ville, située au nord-ouest, était protégée à la fois par
les défenses du côté de Saint-Roch, et par une enceinte,
flanquée de bastions, vers la baie d'Algésiras.
Sachant combien la prise de Gibraltar était souhaitée
par Charles III, il ne manqua pas d'esprits inventifs,
pour concevoir des projets, et, parmi ceux-ci, le comte
d'Aranda ne fut pas un des moins actifs à rédiger des
(1) Fi^rnau Nunez, Compcndio, l. I'^'', p. 338.
198 REGNE DE CHARLES IH D'ESPAGNlî
plans. Il voulait que l'on disposât des écueils artificiels
et sous-marins, contre lesquels viendraient se heurter
les bâtiments de secours. D'Estaing proposa un système
de bombardement; Barcelo, des chaloupes canonnières.
A la fin de l'année 1781, un ingénieur français, M. d'Ar-
çon (1), se présenta à Madrid, avec la recommandation
du comte d'Aranda. Il se flattait de brûler la ville, au
moyen de batteries flottantes, protégées par un blindage,
en forme de toit incliné, à l'épreuve du boulet et de la
bombe, et dont les bois, destinés aux jointures, devaient
être arrosés intérieurement, par des pompes, placées aux
deux extrémités de la coque. Il demandait, pour la con-
fection de ces machines, dix carcasses de vieux vais-
seaux.
Le comité technique, chargé d'examiner l'invention de
cet ingénieur, fut séduit, par cette nouveauté. Criflon
était encore à Minorque, lorsqu'il fut décidé d'employer
les batteries flottantes; il y donnait les ordres néces-
saires, pour la destruction du fort Saint-Philippe, quand
(1) mémoire du capitaine Amahert sur le siège de Gibraltar. Cet officier
fut le compagnon et le disciple de d'Arçon, ainsi qu'il le déclare dans une
lettre adressée à Napoléon. (Arch. de la guerre, pas de date précise, année
1807.) he Michaud d'Arçon, général et membre de l'Institut, naquit à
Pontarlier en 1733 et mourut,à Besançon, le 1'^'' juillet 1800. Il travailla sous
la direction de Carnot au bureau topographique du Comité de salut public.
(Arch. de la guerre, n° 3723).
Voici la copie de la lettre adressée par le capitaine Amabert à Napoléon :
« Sire, au moment où la nouvelle perfidie des xVnglais peut donner lieu à
quelques plans d'attaque contre Gibraltar, permettez-moi d'ofîrir à V. M.
le tableau fidèle de son dernier siège, avec les plans et les vues de cette place,
que j'ai levés et dessinés moi-même. Elève du général d'Arçon, dans l'art
de lever et de figurer les plans, son compagnon d'armes sur la batterie
flottante la Talla PicdraM jour oii il fut forcé d'attaquer cette forteresse,
avec des machines imparfaites, je cherchai, dans les premiers moments de
la paix de 1783, à visiter les lieux où nous n'avions pu pénétrer et à me rendre
compte des fautes qui furent commises, dans cette entreprise, en cherchant
les moyens que l'on pourrait employer, pour y réu.ssir un jour. Mon ami
d'.\rçon, ayant écrit et publié sa justification, au moment où mon travail
fut achevé, je ne crus pas devoir le faire imprimer, mais je m'estimerai
heureux de l'avoir fait si V. M. le trouve digne d'occuper une place dans son
cabinet militaire. »
iMINORQUE, GIBRALTAR, CONCLUSION DE LA PAIX 199
il reçut une lettre de Florida Blanca, lui ordonnant,
de la part du roi, de se rendre à la cour, en toute hâte.
Charles III accueillit à Aranjuez le vainqueur de Minor-
que. Dans cette entrevue, le prince paraissait un peu gêné;
car s'il avait à dire à Grillon : « Je vous ai chargé de prendre
Gibraltar, » il devait ajouter, à cette nouvelle flatteuse,
ce correctif désagréable : « Vous vous servirez des moyens
que j'ai choisis, sans vous consulter. » Aussi le souverain
essaya-t-il, par ses caresses et ses compliments, de glisser,
en douceur, le sans-gêne de ce procédé : « Grillon, lui
dit-il, je vous ai fait grand d'Espagne; c'est une dette
que mes aïeux ont contractée, envers les vôtres, et que
je suis heureux d'acquitter, en votre personne. Je vous
ai nommé capitaine général de mes armées. » Grillon
baisa la main du roi et le remercia (1). Gelui-ci n'eut pas
le courage de lui en dire davantage et laissa ce soin à
son ministre des affaires étrangères. La présentation de
d'Arçon au général en chef eut lieu, dans la maison
de Florida Blanca. L'ingénieur déploya un croquis, dé-
veloppa ses explications, devant Grillon, étonné, mécon-
tent et peu convaincu de tous les arguments qu'il enten-
dait. Après tant de grâces reçues, il n'osait dire à
Gharles III : « Gherchez un autre que moi, pour conduire
le siège, » mais il était blessé de se voir ainsi forcer la
main. La discussion, entre lui et d'Arçon, dura plus de
trois heures. Il ne se rendit que sur les instances de
Florida Blanca. « Le roi le veut ainsi, lui dit ce person-
nage, et vous l'ordonne; moi, je vous le demande, comme
son ministre, et je vous en prie, comme votre ami. »
Vaincu par ces paroles, Grillon donna son consentement,
non toutefois sans la restriction suivante, qui mettait
son honneur à couvert de tout reproche. Il laissa, entre
les mains de ses amis, M. et Mme de Marco, un acte
(1) Dakv'ila y Collado, t. V, \). 203 et seq.
200 RÈGNE DE CHARLES III D'ESPAGNE
authentique, daté du 12 juin 1782, et ainsi libellé :
« Je pars pour Gibraltar et je déclare que c'est pour
obéir aux ordres du roi que j'accepte le commandement
que S. M. m'a fait l'honneur de me confier, afin d'aller
exécuter, contre cette place, le plan des batteries flot-
tantes. Je m'oblige à aider M. d'Arçon de tous mes
moyens et à y concourir, jusqu'au moment où les batte-
ries aient commencé leurs attaques. Je me suis efforcé,
auprès de S. M., de m'opposer à l'exécution de ce projet,
qui me paraît contraire à la prospérité et à l'honneur
des armes du roi; aussi je déclare ici que dans le cas où,
contre mon opinion, la place serait prise, par l'effet des
batteries flottantes et par l'assaut, qui suivra leur action,
toute la gloire de ce fait d'armes doit revenir à M. d'Ar-
çon, ingénieur français, auteur de ce projet. Je déclare
aussi que, dans le cas où les batteries flottantes n'obtien-
draient pas un succès favorable, nul reproche ne pourra
m'être adressé, car je n'ai pris aucune part à ce plan et
je n'ai été compté pour rien. Je demande à M. et Mme de
Marco (au nom de toute la confiance que m'inspirent
leur amitié, envers moi, et l'intérêt qu'ils prennent à
mon honneur, que je dépose entre leurs mains) d'ouvrir
ce pli, seulement, au moment où parviendra à Madrid
le courrier que j'enverrai au roi, afin de le prévenir que
l'attaque des batteries a commencé... Par ce moyen, le
pubUc de Madrid sera au courant de l'événement vingt-
quatre heures avant que la fortune se soit prononcée, et
l'issue sera connue, par le second courrier que je dépê-
cherai, au roi, vingt-quatre heures après le premier. Je
certifie, en même temps, ici, que la présente déclaration
a été faite, avec la permission formelle du comte de Florida
Blanca, ministre d'Etat, approuvée par S. M. (1). »
En France, on se montrait moins pessimiste que Grillon;
(1) Mémoires militaires de Louis de Bcrton, duc de Grillon, Paris, 1791,
p. 328 et .362.
MINORQUE. GIDRALTAR, CONCLUSION DE LA PAIX- 201
le baron Des Cars (i), faisant un jour visite à M. de Ver-
gennes, trouva ce ministre, contemplant curieusement
un modèle de batterie flottante, placé sur son bureau.
(( Monsieur, lui dit Vergennes, je n'ai qu'un seul regret :
c'est de ne pas monter un de ces bateaux (2). »
Le sentiment qu'il exprimait était celui de beaucoup
de gentilshommes français, ([ui demandèrent à passer
on Espagne, comme volontaires. Les plus qualifiés d'entre
eux furent le comte d'Artois et le duc de Bourbon. Le
second voyagea incognito, sous le nom de comte de
Dammartin, accompagné du comte de Puységur et du
marquis de Vibraye. Le frère du roi emmenait, avec lui,
le duc de Maillé, son premier gentilhomme, le prince
d'Hénin, le chevalier de Crussol et le baron Des Cars,
ses capitaines des gardes, ainsi que le comte de Vau-
dreuil, son ami intime. Ils remplissaient, eux et leurs
gens, trente-cinq voitures.
Ce voyage préoccupait, quelque peu, notre ambassa-
deur (3). Il redoutait la légèreté du prince ou des jeunes
gens, qui l'entouraient, assez fats, assez railleurs de leur
naturel, tout disposés à rire des étranges coutumes, qu'ils
rencontreraient, dans la Péninsule, où tout leur sem-
blerait, peut-être, bien arriéré et bien grossier. Montmorin
demandait, à Versailles, l'autorisation de chapitrer le
comte d'Artois; il se promettait de lui recommander
une attention particulière, afin de ne pas heurter la dé-
votion scrupuleuse et pudibonde de Charles IIL Ces pré-
cautions n'étaient pas inutiles. Malgré toute la docilité,
(1) Voici (juelques explications sur ce personnage qui fut successivement
le chevalier, le baron, le comte et le duc Des Cars. Jean-François, fils de
François-Marie, comte Des Cars, et d'Emilie de Fitz-.James, fut d'abord
chevalier de Malte. Il prit le litre de baron après la mort de son second
frère, Jacques-François, tué sur le vaisseau le Glorieux, le 12 avril 1782.
Après !a mort de son frère aîné, en 1815, il devint comte, puis duc en 1816,
lorsque Louis XVIII lui eut conféré ce titre.
(2) Mémoires de Des Cars, t. I^', p. 227.
Ci) Aff. étr., Espagne, t. DC.VII, Montmorin à Vergennes, 12 mai 1782,
202 RÈGNE DE CHARLES III D'ESPAGNE
que montra le prince, malgré sa sagesse exemplaire, le
confesseur (1) flaira en lui un tiinante, c'est-à-dire un
mauvais sujet. En cette occurrence, l'archevêque de
Thèbes fut moins Béotien qu'à l'ordinaire : il jugea une
telle compagnie dangereuse; aussi s'opposa-t-il à ce que
l'infant Don Gabriel suivît son cousin jusqu'à Gibral-
tar (2).
Le comte d'Artois avait été reçu, par Charles III, à
Saint-Ildefonse, où il occupa les appartements de l'in-
fant Don Louis (3). Il partit bientôt pour Madrid, puis
se rendit au camp de Saint-Roch. Il y arriva peu de
jours avant la flotte combinée de Guichen et de Cor-
doba (4), et il assista, lui et ses compagnons, au beau
spectacle maritime, qui se déroula devant eux, dans la
baie d'Algésiras.
L'attaque des batteries flottantes n'eut lieu que le
13 septembre. Le choix de leur embossage avait été
désigné par d'Arçon, avec beaucoup de discernement.
Le môle vieux formait une longue sailhe dans la rade,
et était garni d'une batterie considérable de canons de
gros calibre, faisant face aux lignes de Saint-Roch. Une
(1) Mémoires de Des Cars, t. 1", p. 238.
(2) Il est curieux de relever, dans le Morning Herald du 31 août 1782,
les spirituelles plaisanteries que trouvèrent les journalistes anglais, à l'oc-
casion de ce voyage. (Aff. étr., Angleterre, t. DXXXVIII, î° 106.)
« La suite militaire et l'équipage de camp du comte d'Artois consistent
en dix-sept cuisiniers, cinq cents bâtons de pommade, deux maîtres à
danser, onze chanteurs, un boisseau de poudre à poudrer, deux chapons
d'Italie, soixante-dix-sept savonnettes, dix-neuf brosses à dents, trente-neuf
bouteilles d'eau de lavande et de Hongrie, six tailleurs, quatre marchands
de modes, une épée qui n'a jamais dégainé et un mousquet qui rate... )i
(3) Aff. étr., Espagne, t. DCVIII.Montmorin à Vergennes, 25 juillet 1782 :
Etiquette observée, à l'égard du comte d'Artois, comme pour les infants. Le
gentilhomme et le valet de chambre, qui le servent à table, mettent un genou
en terre, quand Monseigneur boit.
(4) Se référer à la Rei'ue des questions historiques d'avril 190'i, article
du comte Marc Le Bègue de Germiny, Guichen et les dernières croisières
franco-espagnoles, passim. Avant de se rendre à Gibraltar, Guichen avait
établi une croisière aux Açores avec Don Antonio Osorno Herrera; puis
il revint à Brest, avec Don Louis de Cordoba, et, après avoir rallié la Motte-
Piquet, se rendit à Gibraltar.
iMINORQUE, GIBRALTAR. CONCLUSION DE LA PAIX 203
batterie flottante, placée en face de ce môle, était destinée
à le balayer dans toute sa longueur; une autre, mouillée
plus à droite, battrait la partie intérieure du môle, tandis
que deux autres bombarderaient le front du rempart et
de la ville.
Le plan de d'Arçon consistait à concentrer, sur un
même point, tout le feu de l'artillerie, soit des tranchées,
soit des navires, de manière à détruire, en quelques heures,
le vieux môle et la porte de terre. Après avoir rendu cette
position intenable aux défenseurs de la place, il comptait
jeter, au moyen de quelques vaisseaux de ligne, 4,000 hom-
mes, dans l'anse de los Remedios, qui se précipiteraient,
à travers la ville, occuperaient les casernes, l'hôpital et
la pointe d'Europe.
Une série de contretemps fit échouer ces combinai-
sons (1).
On s'aperçut, d'abord, que le calfatage des batteries
était manqué. L'eau se répandait, dans l'intérieur, et ris-
quait de mouiller les poudres, quand on faisait jouer
les pompes. L'incombustibilité des bâtiments était dès
lors compromise. On ne pouvait songer à recommencer
le travail; les personnages, conviés à la prise de Gibraltar,
s'impatientaient; d'Arçon dissimula son inquiétude et
s'occupa de déterminer les fonds, où s'ancreraient les
batteries. Il s'embarqua, de nuit, sur une chaloupe et
opéra des sondages, entre le môle vieux et l'isthme (2).
Mais il ne put achever sa reconnaissance, parce qu'il fut
aperçu de la place et mitraillé.
Enfin, un système de bouées, munies de câbles, devait
(1) DAN\^LA, t. V, p. 292, cile une apologie détaillée de d'Arçon, écrite
en espagnol et intitulée la Jornada del dia 13 ante Gibraltar. Elle concorde
avec le mémoire d'Amabert des Archives de la Guerre et avec les Mémoires
de Des Cars, t. I", p. 30Ô et sp(j.
(2) Des Cars accuse même Crillon d'avoir égaré une carte hydrographiciue,
dressée par d'Arçon; ce qui serait fort grave, étant donnée son opposition
au projet dt; l'ingénieur français.
20i RKGNE DE CHARLES III D'ESPAGNE
permettre aux batteries flottantes, navires assez diffi-
ciles à manœuvrer, à cause de leur poids, de se retirer
hors de la portée du tir ennemi, si elles se trouvaient trop
maltraitées. On négligea, encore, cette dernière précau-
tion.
Le 13 septembre, à sept heures du matin, la batterie
la Pastora, commandée par le chef d'escadre Don Ven-
tura Moreno, appareilla; la Talla Piedra la suivait, ayant
à bord d'Arçon et le major général de Grillon, le prince
de Nassau; puis vinrent la Paiila primera, Rosario, San-
Cristobal, Principe Carlos, San-Jiian, Pailla segunda,
Santa-Ana et Dolores (1).
Ces bâtiments manquèrent leur embossage; ils furent
entraînés, soit par les vents, soit par les courants, beau-
coup trop au sud. Les chaloupes canonnières, qui devaient
aider les batteries, ne bougèrent pas de leur mouillage. De
sorte que tout se borna à un duel d'artillerie, entre les trois
batteries, montées par Moreno, Nassau, Gravina et les
canonniers d'Elliot, le gouverneur anglais. Les sept autres
mouillèrent au large, à portée à peine du feu de l'ennemi.
Du côté de la tranchée, 166 pièces restèrent muettes,
faute de gargousses.
Grillon voyait que les trois batteries faisaient bonne
contenance et s'apprêtait à envoyer, aux autres, l'ordre
de se rapprocher, lorsqu'un messager de M. d'Arçon,
M. O'Gonnel, se présenta. Il était légèrement blessé au
front. Il annonça, au général en chef, que le feu était à
bord de la Talla Piedra et des deux autres batteries;
qu'on ne parvenait pas à l'éteindre; qu'il faudrait débar-
quer les équipages et détruire les bâtiments, après les
avoir évacués, pour empêcher les Anglais de s'emparer des
carcasses et de l'artillerie (2).
(1) Fereer DEL Rio, t. III, p. 382.
(2) Afî. étr., Espagne, t. DCIX, Versailles, 13 octobre 1782.
Grillon, malgré ce désastre, se faisait fort d'enlever Gibraltar, en construi-
MINORQUE, GIBRALTAR, CONCLUSION DE LA PAIX 203
Aussitôt, Don Louis de Cordoba reçut l'ordre d'envoyer,
à la nuit, les canots et les chaloupes de l'escadre com-
binée, pour secourir ces braves gens; mais, par suite
d'un malentendu inexplicable, rien ne fut exécuté. Les
trois navires restèrent abandonnés, exposés, toute la nuit,
au canon des Anglais. Quant aux sept autres, qu'on
pouvait aisément ramener à Algésiras, on préféra les
incendier.
Le lendemain, à la pointe du jour, les trois batteries
formaient autant de bûchers ardents, au milieu de la
mer, et les cris des malheureux, qui les montaient, se fai-
saient entendre, jusqu'aux tranchées. Deux sautèrent en
l'air. Une brûlait encore. Le commodore Curtis, ris-
quant sa vie et celle des siens, s'aventura, avec quatre
chaloupes, pour recueillir les survivants. Le malheureux
d'Arçon, à la vue de tout ce désastre, regrettait de n'avoir
pas été tué sur la Talla Piedra, et répétait, comme un fou,
cette phrase étrange : « J'ai brûlé le temple d'Ephèse (1). »
Quelques jours plus tard, il s'éleva un fort coup do
vent d'ouest et de nord-ouest. Un grand nombre do
petits bâtiments, mouillés dans la rade d'Algésiras, furent
jetés à la côte; un vaisseau espagnol, le San-Migiiel, fut
entraîné jusqu'au dedans du môle neuf de Gibraltar et
obligé de se rendre (2).
Ce fut vers la fm de ce coup de vent que l'on signala,
le soir, à l'entrée de la nuit, une escadre anglaise, forte
d'une quarantaine de vaisseaux de ligne, de plusieurs
sant une vaste digue : « C'est ainsi, répétait-il, qu'Alexandre a pris Tyr. »
Quelqu'un de l'état-major se hasarda à lui répondre r « Mais il est probai^le
que les Phéniciens n'avaient pas d'artillerie. »
A Versailles, le projet paraissait absurde, et Vergennes écrivait : « Si M. de
Crillon se charge de poser la dernière pierre, je n'ai rien à dire: son courage
lui tiendra lieu de prudence. )'
(1) Ferrer del Rio, t. III, p. 385.
(2) Se référer à une lettre du comte de Maillé, datée d\i camp de Saint-
Roch, 13 octobre 1782. (AIT. étr., Espagne, t. DCIX,et, même source, extrait
d'une lettre de M. Curtis, commandant le vaisseau anglais le Brillant, à
M. Stephens, datée de la pointe d'Europe, à Gibraltar, le 15 octobre 1782.)
206 RÉGNE DE CHARLES III D'ESPAGNE
frégates et cutters, escortant 45 bâtiments de transport.
L'amiral Howe, qui la commandait, craignant de mouiller
de nuit, avec tant de bâtiments, dans une rade aussi pe-
tite et aussi mauvaise que celle d'Europe, se dirigea
aussitôt sur Malaga.
Dans l'après-midi du 13 octobre, Don Louis de Cor-
doba fit signe à son escadre de mettre à la voile L'on
ne voyait plus les Anglais, l'on sut, qu'à la hauteur de
Malaga, l'amiral Howe avait viré de bord et couru sur
la côte d'Afrique, au-dessus de Ceuta. Lorsque Cordoba
arriva à son tour, il ne trouva plus les Anglais : ils étaient
déjà dans le détroit, après avoir conduit leur convoi, à
la pointe d'Europe. La flotte combinée se mit à leur
poursuite, l'avant-garde française rejoignit l'ennemi, dans
l'Océan, mais l'amiral Howe, ayant accompli sa mission,
qui était de ravitailler Gibraltar, échangea seulement
quelques coups de canon, avec ceux qui le serraient de
trop près, et ramena son escadre, en Angleterre.
III
Le ministère de lord North avait donné sa démission
le 20 mars 1782 (1). Un cabinet d'opposition devait néces-
sairement remplacer celui qui s'était fait, devant la na-
tion, le champion de l'absolutisme, le défenseur du parti
royal. Mais, quoique provisoirement affaiblie, l'influence
de la couronne demeurait encore formidable, étant don-
nées la valeur personnelle de Georges III et la division
de l'opposition. Le roi d'Angleterre n'était plus, comme
en 1763, le faible pupille de lord Bute, le jeune homme à
e(l) Lecky, oi/r. cité, t. IV, p. 206, 215 et 224.
CONCLUSION DE LA PAIX 207
peine émancipé de la tutelle de sa mère, la princesse de
Galles. Avec l'âge, avec l'exercice du pouvoir, ses facultés
s'étaient développées, et ses ennemis le considéraient
comme un adversaire insinuant et dangereux, connais-
sant le détail des affaires publiques, le caractère et les
faiblesses des hommes politiques. Personnellement doué
d'un grand courage, Georges III savait cacher ses des-
seins, par une dissimulation impénétrable; il les pour-
suivait, avec une persévérance tenace et indomptable,
habile, entre tous, à persuader, dans une conversation,
son interlocuteur, à le gagner à ses vues, à capter sa
confiance. C'était avec un pareil jouteur que le ministère
devait se mesurer.
Le retour de l'opposition au pouvoir paraissait un pré-
sage favorable, pour une prochaine pacification, puisque
les membres de ce parti s'étaient, en général, prononcés
favorablement, à l'égard des Américains. Rockingham,
qui venait d'être nommé premier lord de la Trésorerie,
avait déclaré à ses amis qu'il ne prendrait la direction
du ministère que si le roi l'autorisait à conclure la paix,
avec les Etats-Unis, sur la base de l'indépendance.
Mais la situation de ce ministre parut, tout d'abord,
insoutenable, tant le roi multiplia, envers lui, les procédés
outrageants. Il affecta de ne jamais communiquer direc-
tement avec Rockingham. Le secrétaire d'Etat Shel-
burne fut chargé d'être l'intermédiaire royal, auprès du
chef du cabinet. Ce dernier, légitimement blessé, voulut,
dans un premier mouvement d'indignation, donner sa
démission, et ne renonça à cette résolution que sur les
instances de Fox et de Richmond. Encore, si le parti de
l'opposition eût été d'accord! Mais il se trouvait divisé
et donnait prise à toutes ces intrigues, que le roi excellait
à fomenter. Deux éléments dissemblables se trouvaient
rapprochés, dans ce ministère whig : le principal suivait
Rockingham, inspiré et guidé par Rurko; le plus petit
208 REGNE DE CHARLKS III D'ESPAGNE
avait pour chef lord Shelburne et se composait des an-
ciens disciples de Chatham.
La faveur que semblait témoigner, à Shelburne, Geor-
ges III n'était qu'une manœuvre; car, en réalité, le roi
le détestait et, dans son particulier, le traitait avec mé-
pris, l'appelant dédaigneusement le « jésuite de Berkeley
square ». Cette dénomination injurieuse faisait allusion
à un reproche dont les hommes des partis les plus opposés
s'accordaient à accabler Shelburne, défaut qui, à les
entendre, gâtait ses plus belles qualités.
On lui reconnaissait un remarquable talent de dis-
cussion; à la Chambre haute, les gens de goût criti-
quaient sa rhétorique ampoulée et déclamatoire, mais
il entraînait l'assemblée par une éloquence serrée et sui-
vie, débrouillait l'affaire en discussion et soutenait les
avis, qu'il émettait, par d'excellents arguments. Pendant
la longue maladie de Chatham, il avait été son conseil et
son principal représentant. Désintéressé, à l'abri de cette
corruption et de cette vénalité, alors si communes, il sem-
blait digne de l'estime des honnêtes gens, mais son peu de
franchise attirait sur sa tête les sarcasmes méprisants
dont le criblait le roi. Lord Holland le traitait publi-
quement d'infâme menteur, et Horace Walpole disait :
« qu'il ne pouvait tromper, qu'en disant la vérité. »
C'était à un pareil ministère, dont l'existence semblait
précaire, à cause de son peu d'homogénéité et de la
haine, que lui portait le roi, qu'incombait la tâche dif-
ficile de nouer les négociations avec les Américains, les
Français et les Espagnols.
Avant que la démission de lord North fût connue à
Paris, Franklin avait envoyé à Shelburne une note (1),
(1) Afî. étr., Espagne, t. DCVI, Versailles, 18 avril 1782. Vergennes à
Montmorin. Lecky, t. IV, p. 224; Danvila, t. V, p. 358; et lettre d'Aranda
à Florida Blanca, 11 mai 1782. (Archivo historico de Madrid, Estado
leg. 4079.)
CONCLUSION DE LA i'AIX 209
dans laquelle il lui rappelait leur vieille amitié. Il termi-
nait cet écrit, en souhaitant que la paix fût bientôt ré-
tablie. Lorsque Shelburne reçut ce papier, il était déjà
secrétaire d'Etat. Probablement, avec l'approbation de
ses collègues, il prit la résolution de faire passer à Paris,
auprès de Franklin, un agent confidentiel, pour s'enquérir
de l'étendue des exigences américaines. Il choisit, pour
cette mission, un négociant écossais, nommé Oswald,
vieil ami et disciple d'Adam Smith. Oswald possédait,
par son mariage, de vastes domaines, en Amérique. Il
arriva, à Paris, le 12 avril 1782.
Un premier embarras provint de cette défiance, qu'ins-
pirait lord Shelburne, de cette fausseté, qu'on lui imputait.
Une intrigue de Franklin provoqua les soupçons.
Le commissaire américain aA'^ait introduit Oswald,
auprès de Vergennes. Il avait manifesté la plus grande
réserve, se défendant de rien entamer avant que son col-
lègue Jay (1), alors à Madrid, ne fût revenu à Paris.
Malgré cette apparente discrétion, Frankhn insinua qu'il
serait très sage, à l'Angleterre, de céder, volontairement,
aux Etats-Unis, le Canada et la Nouvelle-Ecosse, afin
qu'une quantité suffisante de ces terres fût vendue, pour
indemniser les Américains. Durant la conversation, Fran-
klin consultait fréquemment un papier, qu'il tenait à la
main. Oswald le lui demanda et proposa de le montrer à
Shelburne. Après quelques hésitations, Franklin y con-
sentit, non toutefois sans écrire, en marge, l'annotation
suivante : « Ceci est une simple conversation, entre
M. Oswald et M. Franklin, car le premier n'a pas le pou-
(1) Jay s'était rondu à Madrid afin d'y empruntfr de l'argent, en faveur
de ses compatriotes; on l'y avait accueilli assez mal: personne ne voulait
lui prêter, malgré une caution de Charles III de 14,000 piastres. Il avait
enfin, à force d'instances, obtenu un secours pécuniaire de 750,000 livres et
le cadeau des uniformes pris par Cordoba, lorsqu'il avait capturé aux
Açores un convoi anglais. (Aff. élr., Espagne, t. ÔCI, Montmorin à Ver-
gennes, 4 novembre 1780: t. DCII, 12 mars 1781; t. DCV, 2 octobre 1781.)
II. 14
210 RÈGNK DE CIIARLi:S III L) ESPAGNE
voir de faire des propositions et le deuxième n'en peut
faire aucune, sans le concours de ses collègues. »
Oswald retourna en Angleterre, avec une lettre de Fran-
klin, pour Shelburne. Le commissaire américain, au milieu
de beaucoup d'éloges, exprimait le désir que ce négociant
écossais fût l'unique intermédiaire de leurs mutuelle-*
communications.
Shelburne montra, à ses collègues, la lettre de Franklin,
mais leur cacha la note, qui contenait les prétentions de ce
commissaire, sur le Canada. Le cabinet de Saint-James
autorisa Oswald à discuter les préliminaires d'une négo-
ciation, qui aurait pour base l'indépendance des Etats-
Unis et le traité de Paris de 1763. Fox délégua un agent
spécial, pour conférer avec le comte de Vergennes; il choi-
sit Thomas Grenville, frère de lord Temple, cousin du
fameux Temple, beau-frère de Chatham.
Franklin fut désappointé, quand il apprit l'adjonction
d'un collaborateur à son ami Oswald. Grenville, de son
côté, fut mécontent de l'accueil de Vergennes. Il n'était
pas cependant étrange que la France n'admît pas, comme
base des préliminaires, le traité de Paris, puisqu'il avait
été accepté, par Choiseul, quand notre pays se trouvait
réduit à l'état le plus bas de l'humiliation.
Les nouvelles, qui parvenaient à Londres, en exaltant
l'orgueil anglais, rendaient plus difficile encore une en-
tente possible, entre les diplomates. Le 23 mai, on avait
appris la grande victoire, remportée, un mois plus tôt, par
Rodney aux Saintes, et la capture de l'amiral de Grasse.
En même temps, Grenville surveillait la conduite
d'Oswald et elle lui paraissait suspecte. Il finit par lui
arracher l'aveu des propositions secrètes de Franklin. Il
s'empressa, aussitôt, de communiquer cette nouvelle à
Fox et demanda son rappel (1). Fox, en apprenant ces
(1) LkcivY, t. IV, p. 22G.
CONCLUSION DE LA PAIX 211
détails, soupçonna une manœuvre occulte de Shelburne
et supposa que la note, en question, présentait un carac-
tère beaucoup plus grave que celui qu'elle avait réelle-
ment. Il montra la lettre de Grenville à Rockingham, à
Richmond, à lord Cavendish. R accusa Shelburne de
duplicité. On ignore ce qui se passa dans le conseil.
Néanmoins la majorité refusa de rappeler Osv/ald et lui
donna, au contraire, de pleins pouvoirs. La raison de
cette résolution fut le langage vague et peu satisfaisant
de Vergennes, aux ouvertures anglaises. Les ministres
britanniques estimèrent que la paix pourrait être conclue,
avec l'Amérique, et que l'Angleterre, débarrassée d'une
guerre avec ses anciennes colonies, serait libre do con-
centrer toutes ses forces, contre ses ennemis européens.
Fox parla un moment de donner sa démission. Mais,
comme Rockingham était fort malade, il revint sur sa
résolution, afin de ne pas troubler les derniers moments
de son collègue.
Au mois de juillet 1782, Rockingham (i) mourut. Fox,
malgré ses talents oratoires, ne pouvait devenir premier
lord de la Trésorerie, car il était haï par le roi, à cause de
son immoralité. Sa réputation de joueur et sa dissipation
l'avaient discrédité, dans l'opinion. L'homme le plus sage
du parti de Rockingham, celui qui en avait gardé la po-
litique, était Edmund Burke; mais, à cause de sa pauvreté,
on le considérait un peu comme un aventurier, aux gages
d'un riche patron. D'ailleurs, même si on n'eût pas tenu
compte de pareils préjugés, Burke, malgré tous ses dons
remarquables, était dépourvu de la souplesse, de la mo-
dération et du tact, qualités indispensables pour conduire
des hommes et diriger une assemblée législative.
Le parti whig proposa, à Georges III, le duc de Portland,
mais le roi répondit qu'il avait nommé Shelburne pré-
(1) AIT. .'^fr., Plspagne, t. DCVIII. Vorsaillos, 13 juillet 1782.
212 RÈGNE DE CHARLES III D'ESPAGNE
sident du conseil. Alors Fox et les autres membres du
parti Rockingham donnèrent leur démission.
Les nouvelles de tous ces changements (l),dans le mi-
nistère britannique, inquiétèrent le gouvernement fran-
çais; néanmoins, désormais, il n'eut plus à craindre les
tiraillements contradictoires, qui se manifestaient, dans
le cabinet précédent. Mais, à Versailles, comme à Londres,
on se défiait de la franchise de Shelburne et on recueillit
des preuves nouvelles de sa duplicité. Vergennes se pro-
cura l'extrait d'une dépêche, envoyée de Londres, en
Amérique, par ce ministre. Le fait se passa, avant la mort
de Rockingham, et ce papier, portantla date du 5 juin 1782,
fut adressé à Guy Carleton et à l'amiral Digby. Ces corres-
pondants devaient entrer en relations avec le Congrès et
l'informer que Grenville avait pour mission de proposer,
d'abord à Versailles, l'indépendance de l'Amérique, au lieu
d'en faire la condition d'une paix générale. Ces person-
nages devaient, en outre, avertir les Etats-Unis que la
guerre, en se prolongeant, avait, pour prix, des conditions
qui ne les intéressaient pas.
Cette pièce secrète prouvait, une fois de plus, que
le système favori du cabinet de Saint-James était de
diviser les alliés, de semer, parmi eux, des germes de dé-
fiance. Les négociations avec les Anglais ne pouvaient se
poursuivre que si les Etats-Unis ne se laissaient pas
gagner et continuaient à faire cause commune, avec la
France.
Le 16 juillet 1782, Grenville retourna à Londres et fut
remplacé par M. de Fitz-Herbert, ministre d'Angleterre
à Bruxelles (2). Un des premiers actes de ce diplomate
fut d'écarter de la négociation les cours médiatrices
(1) Aff. étr., mémoires et documents, Espagne, t. CLXXXVIII, année
1782. Histoire des négociations, entre la France et l'Espagne, relativement
à la guerre d'Amérique et à la paix qui l'a terminée.
(2) Danvila y Collado, t. V, p. 364, 365 à 367 et seq. Fitz-Herbert fui
désigné plus tard sous le nom de lord Sainte-Hélène.
CONCLUSION DE LA PAIX 213
telles que la Russie et l'Autriche, qui étourdissaient
Florida Blanca et Vergennes de leurs offres de service.
En Espagne et en France, on n'osait trop les éconduire
brusquement, et le roi Catholique avait répondu, avec
assez d'embarras, à Joseph II, qu'il ne voyait pas d'in-
convénient à ce que l'on traitât, à Vienne, des conditions
de la paix. Mais Fitz-Herbert laissa entendre que son gou-
vernement n'était pas disposé à compliquer les difficultés,
en s'assujettissant au bon vouloir d'intermédiaires, et
qu'il se proposait de traiter, en droiture, avec les belligé-
rants. Le nouvel envoyé de Shelburne précéda, de quelques
jours, le comte de Grasse (1). Celui-ci, le 17 août, remit, à
Vergennes, une liste des propositions que le ministre
anglais lui avait confiées. Shelburne, par cette démarche,
prétendait montrer combien il désirait la paix et combien
il était disposé à entrer en composition, sur les points
contestables, afin de faciliter la conclusion de ces pour-
parlers. Il reconnaissait l'indépendance de l'Amérique;
il restituait à la France ses possessions des Indes orien-
tales et Sainte-Lucie, dans les Antilles; il lui conservait
le droit de pêcher, à Terre-Neuve, renonçait à toutes clauses
humiliantes, relatives au port de Dunkerque. L'Espagne,
en Amérique, ne serait plus assujettie à supporter, sur ses
territoires de Honduras, de Campêche ou du Yucatan, des
établissements anglais. En Europe, il lui concéderait Mahon
ou Gibraltar, à son choix, parce que la Grande-Bretagne
(1) Aiï. étr., Angleterre, t. DXXXVIII, Londres, 3 septembre 1782.
Après quelques paroles flatlcuses, Shelburne ajoute : « Quant au détail que
vous m'avez fait l'honneur de communiquer à M. le comte de Vergennes
de mes sentiments, par rapport à la paix et aux moyens de la rétablir, je
dois vous prier d'être persuadé de la confiance entière que je repose (sic)
dans votre exactitude. Je conserve toujours les mêmes dispositions à per-
fectionner un ouvrage, si désirable à l'humanité. C'est pourquoi j'ai beaucoup
de plaisir à vous confirmer les assurances de la bonne foi et de la simplicité
avec lesquelles nous sommes résolus de faire conduire la négociation à
notre côté {sic), sans permettre aux événements, même les plus favorables,
de porter aucun changement à notre objet uni et décidé d'établir la paix,
sur les bases les plus permanentes, etc. »
214 REGNE DE CHARLES lit D'Ebl'AGNE
ne pouvait se passer d'un abri, dans la Méditerranée (1).
Jusqu'alors, l'Espagne gardait un silence embarrassant.
Il existait, entre Versailles et Madrid, un sentiment de
gêne, que nous essayions, en vain, de dissiper. Cette répu-
gnance à nouer une négociation venait de ce que le roi
Catholique estimait avantageux, pour lui, d'attendre les
événements. D'après les probabilités les plus vraisem-
blables, la situation de sa fortune militaire ne pouvait
que s'améliorer, d'ici à trois mois. Minorque était en son
pouvoir; Gibraltar ne résisterait sans doute pas au feu
des batteries flottantes, inventées par l'ingénieur d'Arçon;
en Amérique, dans le golfe mexicain, il avait conquis la
Mobile, Pensacola, ainsi que les forts du Mississipi; il
avait purgé le Honduras, le Yucatan et Campêche de
tous ces flibustiers britanniques, qui y coupaient du bois
de teinture. Le temps ne ferait que fortifier une situation
aussi avantageuse. Cependant, pour montrer, à la France,
combien il se laissait guider par un esprit de condescen-
dance, envers elle, le roi Catholique consentit, dès le
25 août, à énumérer ses prétentions qui, vu l'état pros-
père, où il se trouvait, ne lui paraissaient pas excessives :
il voulait la navigation exclusive du Mississipi, pour les
Espagnols, malgré la répugnance que le Congrès améri-
cain montrerait à cette concession. Il savait que ce gou-
vernement considérait ce fleuve comme un débouché
indispensa])le, pour exporter les fruits de ses provinces.
Mais, ayant chassé les Anglais de la Mobile et de Pensa-
cola, l'Espagne entendait fermer, à tout navire étranger,
(1) Danvila, t. V, j). 3GG et 3G7. Instructions de l'Espagne du 25 août
1782. Voir également des instructions antérieures de Florida Blanca à
(l'Aranda, 17 mai 1782. (Arcliivo liistorico de Madrid, Estado leg. 'i07'J.)
Le 5 mai, Elorida Blanca, dans une conversation avec Montmorin, avait
dit à notre ambassadeur que, si les Anglais ne voulaient pas donner Gi-
braltar, il irait se faire moine; « parti, ajouta-t-il, qui me parait le plus mé-
prisable que puisse prendre un homme sensé! » {AIT. étr., Espagne, t. DCVU,
f° 30. — Aff. étr., Espagne, t. DCIX, propositions de l'Espagne à l'An-
gleterre, remises à M. de Fitz Herbert.)
CONCLUSION DE LA PAIX 215
le golfe du Mexique, jusqu'au canal de Bahama. Elle sup-
primait les anciens comptoirs, où l'on exploitait les bois
de teinture. Elle réclamait le droit de pêcher, à Terre-
Neuve, et de posséder un territoire, afin d'y sécher le
poisson. De toutes ces clauses, celles que le roi d'Espagne
souhgnait, comme essentielles, étaient celles, qui concer-
naient la possession de Minorque et de Gibraltar. Florida
Blanca rappelait que ces possessions, arrachées à la monar-
chie catholique, laissaient sa patrie encore toute saignante
de cette mutilation. Il faisait valoir la félonie des Anglais,
contempteurs du traité d'Utrecht, qui, malgré des articles
formels, avaient admis, à Mahon, des juifs et des pirates
maures. Cependant, malgré des droits aussi incontestés
que les siens, malgré la certitude morale d'occuper, sous
peu de jours, Gibraltar, Charles III consentait, si les pré-
liminaires étaient signés, avant cet événement, à livrer
Oran et Mazarquivir, en échange de Gibraltar et de Mi-
norque. Il irait même jusqu'à céder Mahon, si l'Angleterre
le préférait, pour y établir un port neutre.
Il envoya un plein pouvoir, au comte d'Aranda, en lui
mandant qu'il le chargeait de communiquer ses instruc-
tions au comte de Vergennes, non seulement pour que
celui-ci les connût, mais pour qu'il fût capable de diriger
les utl'aire.s de l'Espagne, en même temps que celles de la
France, car le roi Catholique déclarait le considérer
comme son plénipotentiaire. Il consentait à l'envoi d'une
personne de confiance à Londres, alin que l'on vérifiât si
les propositions, apportées par le comte de Grasse étaient
sérieuses et méritaient examen.
M. de Rayneval fut chargé de cette niission (1). 11
trouva Slielburne très perplexe, tout jtrél à désavouer
l'amiral de Grasse, très peu disposé, en apparence, à re-
connaître l'indépendance américaine. Ce ministre quali-
(1) Aff. 6tr., Angleterre, t. DXXXVIII, f" 109, insLniclions de Vergennes
à Rayneval, G septembre 1782.
216 REGNE DE CHARLES III D'ESPAGNE
liait cette condition de « pilule dure à digérer, qu'il fallait,
néanmoins, avaler, sans sourciller (1) ». Notre envoyé,
sentant combien le terrain était mouvant et glissant, ne
se risquait qu'avec des précautions infinies; le président
du conseil britannique, circonspect, autant que lui, se
montrait également d'une extrême prudence. Ils s'obser-
vaient et se tâtaient, comme deux lutteuus, avant le com-
bat. Rayneval affectait de ne parler qu'en son propre
nom. Il fit allusion au désir que nourrissait l'Espagne de
recouvrer Gibraltar. « Ce sera donc, s'écria Shelburne,
un rocher dans la négociation, comme il l'est dans la
mer. » Par cette phrase incorrecte, il voulait sans doute
donner à entendre que toutes les tentatives de concilia-
tion se briseraient contre cet écueil. Quelques sourires de
Shelburne avertirent Rayneval que ses réticences étaient
percées à jour et que l'on demeurait très sceptique, quand
il affirmait n'avoir reçu aucune instruction du comte
d'Aranda. Aussi notre négociateur, découvrant son jeu,
se borna à dire, tout simplement : « Je suppose, milord,
que l'intérêt de l'Angleterre est de garder un point d'ap-
pui dans la Méditerranée, à cause de son commerce du
Levant. J'ai, en conséquence, l'honneur de vous proposer
Oran et Mazarquivir, en échange de Gibraltar. — Vous
ne vous faites pas une idée exacte de ma position, réphqua
Shelburne, ni de toutes les difficultés, que je rencontre.
Céder Gibraltar, affranchir Dunkerque, fortifier Chander-
nagor, avoir un établissement militaire, prés de Terre-
Neuve, abandonner le Sénégal, vous ne concevez pas le
tableau effrayant que présente cet ensemble, pour un mi-
nistre anglais! Lorsque j'ai parlé de Gibraltar, au premier
lord de l'Amirauté, lord Keppel, il m'a répondu ces mots :
(l) Memu source, î" 138, 13 sf|iUnibre 1782 el suiv., analyse des confé-
rences de Rayneval avec Shelburne le 20 septembre. Grantham lui donne
une réponse évasive el demande positivement une note du comte d'Aranda.
(Danvila, t. V, p. 370).
CONCLUSION DE LA PAIX 217
« Plutôt que de céder, je prendrai mon chapeau et je m'en
« irai. — C'est parler en marin et non en politique, » ré-
pondit Rayneval.
Ces paroles, quoique peu encourageantes, n'étaient pas
cependant un refus catégorique. Elles semblaient des-
tinées, surtout, à faire monter les enchères, à hausser le
prix que l'on réclamerait, en échange de Gibraltar. On
ignorait encore, en Angleterre, le désastre des batteries
flottantes et l'on discutait, comme si l'Espagne était déjà
maîtresse de la place. Cependant, Shelburne affectait de
ne pas craindre les armes de Charles III. a Cette monarchie
a donc bien envie, disait-il, de continuer la guerre. Nous
savons parfaitement que sa flotte est en mauvais et très
mauvais état, que ses meilleurs eiïets perdent, en banque,
jusqu'à 15 pour 100, que l'Amérique méridionale est dans
la situation la plus critique. Je ne vous cacherai pas,
continua-t-il, que l'Espagne a beaucoup à perdre et qu'il
fera bon continuer la guerre, avec elle! Pour ce qui est de
la France, nous n'avons rien à lui prendre; nous ne pour-
rons que chercher à acquérir de la gloire, à ses dépens. »
Cet entretien se termina par des éloges, à l'adresse de
Louis XVI, par un appel à une union franco-britannique.
« Non seulement nos deux souverains, déclara Shelburne,
ne sont pas des ennemis naturels, mais ils ont des intérêts
communs, qui doivent les rapprocher. Autrefois, on n'osait
pas tirer un coup de canon, en Europe, sans le consente-
ment de la France et de l'Angleterre. Aujourd'hui, les
puissances du Nord veulent être quelque chose, par elles-
mêmes! Ainsi, nous avons, de part et d'autre, perdu notre
considération, pour nous être acharnés à nous faire du
mal. Changeons des principes aussi erronés, réunissons-
nous, soyons bien d'accord, et nous ferons la loi, au reste
de l'Europe! ■»
Rayneval n'obtint, au sujet de l'Espagne, que cette ré-
ponse décourageante : « Gibraltar, se trouvant actuelle-
218 REGNE DE CHARLES III D'ESPAGNE
ment aux mains de Georges III, ne peut être un objet de
discussion. » Comme notre envoyé demandait des éclair-
cissements, on ajouta : « Vous prétendez parler, en votre
nom personnel; on n'entrera en pourparlers que lorsque
le comte d'Aranda aura fait connaître ses propositions. »
Le comte d'Aranda rédigea, le 4 (1) octobre, une note
qui put être considérée comme une réponse au journal de
Rayneval. Dans une dépêche du même jour, il informa
le comte Florida Blanca de la fâcheuse impression, pro-
duite, à la cour de France, par le désastre des batteries
flottantes, nouvelle apportée, le 2 octobre, par un courrier
du comte d'Artois. Les prétentions de l'Espagne restaient
toujours excessives, car ce qui encourageait Aranda à ne
pas se relâcher de ses exigences, c'était l'espoir d'une vic-
toire, remportée, par la flotte combinée, contre l'amiral
Howe, essayant de ravitailler Gibraltar. L'ambassadeur
espagnol proposa, en outre, d'envoyer à Londres un de
ses secrétaires. Don Ignacio de Heredia, afin d'assister
Rayneval. Cette offre fut acceptée.
Alors commencèrent, entre ces diplomates, les ministres
anglais et Vergennes, une série de marchandages. L'Es-
pagne, pour garder Gibraltar, demandait, à la France,
d'accepter la possession entière de Saint-Domingue et de
remettre à son tour, à l'Angleterre, l'île de Corse. Le
conseil de Louis XVI repoussa, bien haut, cette conception
et représenta que ce serait ruiner notre commerce du
Levant, en même temps que gêner les communications
maritimes, entre les Bourbons des Deux-Siciles, de France
et d'Espagne.
Les Anglais, gi'isés par leurs récents succès, exigeaient,
cumnu' ])rix tle Gibrultai", la restitution, par l'Espagne, de
toutes ses conquêtes, en y ajoutant Puerto-Rico. Encore
Shelbiu'ne faisait-il sonner bien haut sa bonne volonté,
(1) Danvila, l. V, p. 378 et seq. ■
CONCLUSION DE LA PAIX 219
ses aspirations pacifiques (1). Il se posait en homme indis-
pensable, sans lequel la paix ne pouvait se conclure. Il en
donnait, pour preuve, l'ajournement du Parlement, jus-
qu'au 5 décembre. Cette résistance du premier lord de la
Trésorerie à l'opinion générale, disposée, en Angleterre,
aux plus grands sacrifices, s'explique par l'état de l'op-
position et par l'appui que lui prêtait le roi. Sans le mieux
estimer que par le passé, Georges III avait cru trouver,
dans l'impopularité de ce personnage, un moyen de l'as-
servir, de le réduire au rôle d'instrument, et de recommen-
cer, avec lui, «un ministère royal», comme avec lord North.
Les membres de l'opposition, formée par la coalition des
partis de North et de Fox, devenus les champions des
idées belliqueuses, Shelburne était forcé de soutenir une
politique toute contraire. Enfin, la paix était indispen-
sable au plan administratif, qu'il avait conçu, et qui cou-
sistait en économies et en réductions d'impôts.
Pour aboutir, il fallait donc satisfaire le ministère an-
glais de telle sorte qu'il ne risquât pas d'être renversé,
par le Parlement, lorsqu'il annoncerait, à la Chambre des
communes et à la Chambre des lords, ce qu'il avait obtenu.
Mais la France se débattait, en vain, contre deux courants
contradictoires. Cette concihation qu'elle prêchait, l'Es-
pagne ne voulait pas l'écouter. A Madrid, on se montrait
très belliqueux et plein de froideur, envers Montmorin,
lorsqu'il parlait de la nécessité de faire la paix (2). On lui
répondait, presque avec insolence, que, si là France était
si dépourvue de moyens, pour continuer à se battre, elle
devait tendre le dos et recevoir les étrivières; quant à
l'Espagne, elle ne se décourageait pas si aisément; n'avait-
elle pas lutté, penchiul liiiil cents ans, pour chasseï' les
Maures de la Péninsule? Florida Blauca, dans ses confé-
(1) Afï. élv., Angleterre, l. DXXXIX, lettres de Rayneval des 22 et
23 novembre 1782.
(2) AIT. étr., Espagne, t. DCIX, n" 147.
220 REGNE DE CHARLES III D'ESPAGNE
rences avec d'Estaing, ne parlait de rien moins que d'en-
voyer aux Indes occidentales soixante navires (1) de ligne
et quarante mille hommes de débarquement. Il annonçait
qu'il avait cinquante vaisseaux prêts à Cadix et vingt
autres, au moins, à Guarico.
Aranda avait été invité, par Vergennes, à venir à Ver-
sailles, le 28 novembre (2). Dès le matin, à huit heures,
notre ministre des affaires étrangères fut tout surpris de
voir entrer Rayneval, qu'il croyait encore à Londres. Il
le conduisit aussitôt chez le roi, où ce diplomate rendit
compte de ce qu'il avait vu et entendu. En revenant tous
les deux, dans le cabinet de Vergennes, ils y trouvèrent
Aranda, qui les attendait. Rayneval reprit, devant lui, les
termes de la dépêche, qu'il avait expédiée, à son gouverne-
ment, le 23 novembre, et la commenta. Sans analyser
cette pièce, dans son entier, il suffît de signaler les points
principaux, sur lesquels il insista, particulièrement. Ce
fut, par exemple, de représenter à l'ambassadeur espagnol
le changement énorme, qui s'était fait, dans la disposition
des esprits, à Londres. « Les personnes les plus portées à
la paix, celles qui y poussaient le plus, celles qui se pro-
nonçaient pour l'indépendance, avaient totalement changé
d'opinion. Les derniers événements de la campagne, les
bruits, répandus sur le mauvais état des flottes française
(1) Mémorial presentado al Rey Carlos III y repetido a Carlos IV por
cl conde de Florida Blanca, renunciando al ministerio; obras originales del
conde de Florida Blanca, coleccion hecha por Feerek del Rio, Madrid, 1899,
p. 318.
Il y eut entre d'Estaing et Florida Blanca des explications assez vives
parce que le premier entendait se réserver le commandement suprême, tandis
que l'on voulait, à Madrid, le donner au neveu du ministre des Indes. Galvez.
(Aff. étr., Espagne, t. DCIX, f» 149.)
(2) AIT. étr., Espagne, t. DCIX, Versailles. 29 novembre 1782. J'ai con-
trôlé cette lettre par celle de la même date adressée par d'Aranda à Don
Bernardo Campo. (Archivo historico, Madrid, Estado leg. 2862.) Elle est
surtout curieuse en ce que Vergennes le pousse assez vivement, sur les
moyens dont l'Espagne dispose, pour soutenir la guerre, arguments auxquels
d'Aranda répond faiblement, en alléguant qu'il n'a rien vu par lui-même
et qu'il ne fait que répéter ce qu'on lui a transmis.
CONCLUSION DE LA PAIX 221
et espagnole, tout les animait et les portait à la guerre.
« Il faut, continua-t-il, que les bases de la paix soient
fixées, avant la première séance du Parlement. Si le roi
d'Angleterre n'est pas en état de l'annoncer, dans sa ha-
rangue, cette solution restera on ne peut plus incertaine,
parce qu'il n'y a pas un article, qui ne donne lieu à une
motion et à des débats. Alors le roi d'Angleterre ne pourra
plus avoir d'opinion, celle du Parlement lui fera la loi, et
vous concevez qu'elle nous sera contraire, dans tous les
points. Le ministère sera probablement renversé, le parti
de la guerre deviendra prédominant, et on peut prévoir
que le cabinet futur se gardera bien d'adopter le système
de Shelburne et de ses collègues. Nous voilà rejetés dans
le chaos, à l'instant même, où nous sommes prêts à en
sortir, avec honneur...
« Je ne saurais trop vous répéter, ajouta Rayneval,
combien les Anglais montrèrent de répugnance à céder
Gibraltar. M** Shelburne m'a dit, à plusieurs reprises, que,
si l'Espagne se désistait de pareille demande, il mettrait
aux pieds du roi Catholique les deux Floi'ides on lui
offrirait Minorque. »
« Si jamais une âme a été en peine, c'est assurément
celle du comte d'Aranda, écrivait Vergennes à Montmo-
rin. Je ne réussirais pas à vous peindre la torture morale
de ce personnage, pendant toute cette conférence, qui dura,
presque sans interruption, de dix heures du matin à cinq
heures du soir (1). » A peine si on suspendit la séance,
pendanl trois quarts d'heure, pour manger rapidement
un morceau.
Néanmoins, les instructions de sa cour étaient si posi-
tives que d'Aranda n'osait pas prendre sur lui de re-
noncer à Gibraltar. Comme on était à la fin de novembre
cl que le Parlement se réunissait le 5 décembre, il n'avait
(1) AIT. ûti'., mémoires et (luciuneiils. R.s[)af^iie. t. CLXXXVIIl, (li'jà
fit('', année 1782.
22i RLGNE I)K CHARLKS IIl D'ESPAGNE
pas le loisir d'écrire à Madrid et d'en attendre de nom^eaux
ordres. Il chercha donc, avec le comte de Vergenncs, par
quelles concessions on obtiendrait de Georges IIl ce que
recherchait, avec tant d'obstination, le roi Catholique.
Louis X\'I consentit à faciliter cette solution, en cédant
quelques-unes de nos îles, comme la Dominique, la Gua-
deloupe, Sainte-Lucie et même la Martinique, sauf à dé-
terminer, plus tard, l'équivalent, à obtenir du roi, son oncle,
car il ne se croyait pas obligé de prendre tant de précau-
tions envers son parent!
Tant de bonne volonté, de la part de notre souverain,
ne méritait pas les insinuations malveillantes que l'on
trouve, dans les documents espagnols. On nous accusait,
en effet, de nous désintéresser de la restitution de Gibral-
tar, parce que l'objet essentiel de la guerre, c'est-à-dire
la reconnaissance de l'indépendance des Etats-Unis, avait
été signée le 30 novembre 1782 (1) par les commissaires
anglais et américains. Il serait plus juste de s'étonner de
l'inflexibilité, que montrait l'Espagne. Charles IIÏ, s'il
eût été vainqueur, n'aurait pas poursuivi, avec plus
d'âpreté, la restitution de Gibraltar!
Ce qu'il est cependant loyal de reconnaître, c'est l'éton-
nement de l'opinion publique, en France, devant l'abnéga-
tion de Louis XVI. Bien qu'on ne connût pas tout le
détail de la négociation, on trouvait que l'abandon de la
Guadeloupe ne valait pas la partie espagnole de Saint-
Domingue, où l'on enfouissait des trésors, sans en retirer
aucun avantage. Vergennes, qui sentait les esprits s'échauf-
fer, qui voyait les difTicultés se compliquer, de plus en
(1) Aff. étr., Angleterre, t. DXXXIX, f» 67, articles convenus entre Ri-
chard Oswald, commissaire de Sa Majesté Britannique, et les commissaires
des Etats-Unis : John Adams, B. Franklin, John Jay et H. Laurens. —
Legrelle, dans son ouvrage la Diplomatie française et la succession (VEs-
pagnr, t. VI, p. 347, se montre particulièrement sévère contre Franklin :
« Sans la déloyale précipitation de Franklin, dit-il, la paix de Versailles,
en 1783, eût probablement rendu, à l'Espagne, Gibraltar... »
CONCLUSION DE LA PAIX 223
plus, se désespérait. Aussi, le 9 décembre, le début d'une
conférence, qu'il eut, avec l'ambassadeur espagnol, fut-
il rempli de ses doléances. Le comte d'Aranda l'avait
écouté longtemps en silence; à la fin, il lui mit sous les
yeux une lettre de Florida Blanca, datée du 23 novembre
et qui contenait le paragraphe suivant : « Il paraît que
toute la difficulté de la paix est Gibraltar. Je ne cacherai
pas à Votre Excellence que le roi veut soutenir cet enga-
gement de toutes ses forces, le plus longtemps qu'il se
pourra; mais, malgré cela, S. M. désirerait savoir quel
avantage considérable l'Espagne pourrait tirer du traité,
si, par quelque motif, elle faisait le sacrifice de se désister
d'un tel engagement? »
Vergennes lut et relut ce passage et demanda s'il pour-
rait en faire usage. « Ma cour, répondit d'Aranda, en vous
communiquant cette pièce, la remet, sans doute, à votre
disposition. » Sans perdre un instant, le ministre écrivit
à Rayneval, offrant l'abandon de Gibraltar, si l'Espagne
conservait Minorque et les deux Florides. Le 15, on reçut
la réponse affirmative de Rayneval. Restait à savoir si
d'Aranda ratifierait cette proposition (1).
Vergennes demeurait anxieux. Le langage de l'ambas-
sadeur de Charles III lui paraissait quelque peu énigma-
tique,etil n'avait pas osé le presser, pour ne pas s'exposer
aux reproches que ce personnage lui avait adressés, dans
une autre occasion, prétendant qu'on l'avait violenté,
pour lui extorquer son secret. Notre ministre espérait,
(outefois, le convaincre, et obtenir une démarche collec-
tive, où, tous deux, tenteraient de fléchir le roi d'Espagne.
Qu'on juge de sa surprise et de sa joie lorsque d'Aranda,
après une lecture attentive du rapport de Rayneval et
de la note du ministre Grantham, qui y était jointe, dé-
clara adhérer à ces conditions!
(1) Aff. élr., Espagne, t. DCIX, Versailles, 17 décembre 1782.
224 KEGNE DK CHARLES 111 D'ESPAGNE
Dans son ivresse, Vergennes s'écriait : « Je m'humilie
devant l'Etre souverain, et je Lui rends les grâces les
plus vives et les plus ferventes; c'est Sa Sagesse infinie
qui a disposé le cœur et l'esprit du roi Catholique à se
désister de la cession de Gibraltar. » Le bruit courut bien-
tôt que, par une hardiesse inconcevable, d'Aranda aurait
outrepassé ses instructions (1). Vergennes, tout étourdi
d'une telle conduite, félicita chaudement l'ambassadeur.
Il avoua, secrètement, qu'il ne tolérerait guère, dans son
département, l'introduction de semblables licences, mais
il écrivait à Montmorin : « Le parti que d'Aranda a pris
peut être blâmé; il n'en est pas moins vrai que c'est à
sa courageuse résolution que nous devons la paix (2). »
Cette légende diplomatique pourra paraître bien invrai-
semblable, bien contraire aux idées belliqueuses, toujours
professées, par l'ancien président du conseil de Castille.
Comment aurait-il eu tant d'audace lorsqu'il avait à re-
douter la colère de Charles III, peu indulgent à son égard
et qui l'avait relégué à Paris, comme en disgrâce? Il y eut
sans doute toute une comédie, destinée à sauvegarder
l'amour-propre du roi d'Espagne, à lui épargner la honte
de se déjuger. Les emportements de Florida Blancaj
devant Montmorin, les récriminations de Charles III
contre d'Aranda, dans sa lettre du 2 janvier 1783 à
Louis XVI (3), peuvent être considérés comme des senti-
ments simulés, comme des feintes, destinées à c'onner
le change, à l'opinion publique. Ce qui tendrait à forti-
fier cette hypothèse, ce sont certains passages relevés dans
la correspondance de Montmorin. Le 7 décembre, notre
(1) AIT. étr., Espagne, t. DCIX. f« 204.
(2) Aff. étr., Espagne, t. DCX. Versailles, 18 janvier 1783.
(3) Aff. étr., Espagne, t. DCX, 2 janvier 1783. A noter spécialement les
passages suivants : >< Quoique mon ambassadeur, connaissant les tendres
sentiments de mon cœur pour vous, se soit prêté, au delà de mes ordres-
à suivre la négociation de la paix, sans insister sur la cession de Gibraltar...
je n'insisterai pas à portpr V. M. 'à des extrémités fâcheuses pour elle et
pour ses sujets. »
CONCLUS [ON DK LA PAIX 235
représentant (1) entrevoit un arrangement possible. Le
roi Catholique a paru fort ému d'une lettre de Ver-
gennes, datée du 26 novembre, que Florida Blanca a
placée sous les yeux de Sa Majesté. Le 28 décembre, on
lit, dans une autre dépêche, les phrases suivantes (2) :
« Je ne doutais pas que cet ambassadeur n'eût effective-
ment reçu des instructions beaucoup plus étendues que
je ne l'avais cru... M. de Florida Blanca jure, sur tout ce
qu'il y a de plus sacré, que M. d'Aranda n'avait été auto-
risé à rien de ce qu'il avait fait, qu'il avait tout pris sur
lui, et que, relativement à Gibraltar, il n'avait jamais
rien reçu de plus que ce qui était consigné, dans la dé-
pêche du 23 novembre, qu'il vous avait communiquée...
Il finit par m'avouer que les choses étaient trop avancées
pour reculer et que le roi, son maître, ne voudrait pas
mettre le roi, son neveu, dans l'embarras, qui résulterait
d'un désaveu de tout ce qui s'est passé. »
Resté seul avec le roi, Montmorin entendit Charles III
lui dire « qu'il avouait son ambassadeur, que ce qui
n'était pas fait, pendant cette guerre se ferait lorsque
reprendraient les hostilités, qu'on ne pouvait considérer
comme éloignées... »
Il restait, en effet, quelques questions à élucider, qui
réclamèrent, encore, de longs débats; car les négociations
se compliquèrent, par suite de la chute du ministère
Shelburne, au mois d'avril 1783, remplacé par le cabinet
Fox.
Les contestations soulevées, par Don Ignacio de He-
redia (3), eurent pour objet les établissements des Anglais
(1) A(T. étr.. Espagne, t. DCIX, f" 150.
(2) AfT. étr., Espagne, t. DCIX, f° 204, Madrid, 28 décembre 1782.
(3) Mémorial de Florida Blanca, déjà cité, p. 318; et lettre d'Aranda k
Florida Blanca, 8 avril 178.1. (Archiva historico, Madrid, Estado leg. 28'il.)
Fox désapprouve le traité mais l'exécutera, n'étant pas responsable des
actes de ses prédécesseurs. (Mission de Bernardo Campo, leg. 28G2. Corres-
piindance avec d'Aranda, 20 juillet et 'J aoijt 1783.)
JJ lo
22B HÏ:GNE de CHARLES III D'ESPAGNE
pour l'exploitation du bois de teinture. Une rédaction
défectueuse, dans les préliminaires, fut l'origine de toute
la querelle. Il y était dit que les sujets britanniques de-
vaient évacuer tous les comptoirs du continent espagnol.
C'en fut assez pour que Fox prétendît que le pays des
Mosquitos n'était pas compris, dans cette clause, et qu'il
serait permis, à ses compatriotes, d'occuper la petite île
de Cosina ainsi qu'un autre groupe d'ilôts, où ils auraient
le droit de réparer leurs navires et de pêcher. Les Anglais
voulaient y établir leurs anciens partisans, expulsés des
Etats-Unis. Ils y auraient fomenté des rébellions, parmi
les Indiens et commencé une série d'empiétements du
côté du rio San-Juan, du lac de Nicaragua et de la
mer du Sud. 11 fallut, pour éviter de semblables inconvé-
nients, envoyer Don Bernardo Campo, à Londres, afin
de rectifier, par une convention spéciale, signée le 14 juil-
let 1786, les articles malencontreux du traité de septembre
1783 (1).
Tout en affectant un profond dépit, l'Espagne était-
elle si fâchée de terminer, par le gain des deux Florides
et de Minorque, par l'expulsion des Anglais de tous leurs
établissements clandestins, une lutte dispendieuse, où elle
n'éprouva guère que des échecs, à l'exception des vic-
toires secondaires de Galvez, dansle golfe du Mexique et
de celle de Grillon, au siège du fort Saint -IMiilippe? Elle
échoua, en efîet, et dans ses opérations militaires et dans
ses négociations diplomatiques, qui précédèrent ou sus-
pendirent les hostilités. Abandonnée à elle-même, que
pouvait-elle contre l'Angleterre, si la France, lassée de
toutes ces lenteurs, se contentait d'obtenir l'indépendance
américaine et ne songeait plus à acheter, par de disjiendieux
sacrifices, la bonne volonté de Georges III, en faveur di;
l'Espagne? Grâce à l'audace, vraie ou simulée, ded'Araiida,
(1) Dan'^la, t. V, p. 399. (Afl'. .■tr., Espagne, t. DC.KX.^f'^ 152.)
COXCLUSION DE LA PAIX 227
elle évita cette extrémité, et, malgré le service que la
France lui rendit, l'orgueil de notre alliée resta sauf.
Il sut parer des couleurs de la générosité une conduite
mesquine, égoïste et hargneuse. Fourvoyé, malgré lui,
dans cette guerre de magnificence, qui aboutit à la recon-
naissance des Etats-Unis, par le cabinet de Saint-James,
c'est par condescendance pour son neveu Louis XVI que
Charles III commence les hostilités, en 1779; c'est, égale-
ment, par condescendance pour lui, par pitié, pour la
France épuisée, qu'il daigne les terminer.
CHAPITRE VIII
SOULÈVEMENTS DANS l' AMÉRIQUE ESPAGNOLE
\. Régime des colonies espagnoles, rassujeltissement, cruauté des Espa-
gnols contre les Indiens, la mito, protfistalions du pape Paul III et des
souverains espagnols; commerce criminel des corrégidores. — II. Excès
de centralisation administrative, attributions du conseil des Ind<^s, pes-
simisme de Campomanes, soulèvements antérieurs à 1780. — III. Tupac
Amaru, la révolte du 4 novembre 1780, assassinat du corrégidor Arriaga.
la victoire de Sangarara. scènes de carnage, siège do Cuzco, énergique con-
duite de l'évêque, sommations de Tupac Amaru. sa lettre au chapitns
pasquinade, défaite de l'armée rebelle, désespérance de Tupac Amaru,
grossièreté de ses lieutenants; captivité de Tupac Amaru, son supplice,
continuation de la révolte, Julian Apaza, Mariano, Diéi?o Cristobal
Tupac Amaru, siège de la Paz, soumission de Diego Cristobal, interven-
tion de l'évêque de Cuzco, récidive, Diego Cristobal fait prisonnier, son
supplice. — IV. Réformes de Charles III aux Indes, la centralisation
[ administrative subsiste, plan du comte d'Aranda.
Dans le cours de l'année 1780, les victoires, rempor-
tées par les Anglais, n'étaient pas les seuls soucis qui
assombrissaient Charles III. De mauvaises nouvelles ve-
naient de l'Amérique du Sud. Les Indiens, irrités de
tous les abus, qui pesaient sur eux, depuis longtemps,
poussés à bout, s'étaient révoltés, espérant conquérir, de
vive force, une condition meilleure.
Les Espagnols pratiquaient, à l'égard de leur empire
d'outre-mer, la politique que les économistes appellent
SOULÈVEMENTS DAMS L'AMÉRIQUE ESPAGNOLE 2i9
r assujettissement (1). D'après cette conception égoïste et
étroite, l'Etat ne vise qu'un but : l'enrichissement de
la métropole. Il sacrifie, à l'intérêt européen, celui des
pays exotiques; les aspirations, les besoins do ses colo-
nies sont négligés; le gouvernement ne se préoccupe
pas des avantages lointains; il se guide d'après des vues
bornées, inspirées par une avarice impatiente. Il exploite
à outrance, et souvent épuise!
Reprocher aux Espagnols une telle conduite serait
injuste, car les Français, les Anglais et les Hollandais
n'agissaient pas autrement. José de Heredia, qui com-
pare les conquistadores à des oiseaux de proie, aurait
pu flétrir de cette épithète nos flibustiers de Saint-Do-
mingue aussi bien que les marins du temps d'Elisabeth,
Raleigh ou Drake. Adam Smith reprochait aux mar-
chands de la Compagnie hollandaise des Indes orientales
une politique de ])outiquiers, soucieux de remplir leurs
coffres, conduits seulement par la perspective du divi-
dende annuel, qui serait distribué aux actionnaires!
Cependant les Espagnols méritent, entre tous, l'accu-
sation d'avoir accablé de traitements inhumains la race
indigène de leurs colonies. Ils rendirent la condition des
Indiens pire encore, s'il est possible, que celle des esclaves,
apportés, en Amérique, des côtes africaines.
Certains usages, qui existaient au Mexique et au
Pérou (2) lors de la conquête, tels que la milpa et la
mita, devinrent, sous la domination espagnole, des ins-
(1) Arthur GiRVUL'r, Frincipc; de colonisalion et de lé'j,islalion coloniale,
p. 'i9. — Voir f'galement C). SceIjLE, la Traite négrière aux Indes de Castill'-.
l. II, p. XII. Cette partie de ce remarquable ouvrage contient l'analyse d'un
intéressant mémoire du fiscal Campomanes sur le commerce di'S Indes
(.'Vrchivo historico, Madrid, El'^tado leg. 3200.)
(2) Blanco Hkrrero, Pnlitica de Espaha en IJUratnar, segunda cdicion,
p. 51 et seq., et Desdevises du Dézert, l'Espagne de Vancien régime. In
Sociétî', p. 266. Voir également, p. 29, cette restriction qu'il convient de si-
gnaler à propos des Indiens: «Certaines peuplades, comme les Técualmes,
les Najuritas du Mexique, les Mosquitos du Honduras, les Tobas du Grand-
Cliaco, les Araucans du Chili, ('ciiapii'-rcUL toujouis au joug espagnol.»
230 RÈGNE DE CHARLES 111 D'ESPAGNE
titutions tyranniques. La milpa était, le champ de guerre,
cultivé en commun, par les paysans mexicains, et la mita
était la distribution (repartimiento), entre les nobles indi-
gènes, des gens du peuple, afin de les appliquer, soit à
des soins domestiques, soit à la culture des terres.
Les Espagnols, se substituant à l'ancienne noblesse
indigène, exigèrent, des Indiens, les travaux qui leur
étaient imposés, d'après le système de la mita. L'avidité,
la rigueur, la cruauté des nouveaux maîtres devinrent telles
qu'elles attirèrent l'attention du pape Paul III. Ce pontife
rappela, aux sujets du roi Catholique, que les Indiens
étaient, comme eux, fds d'Adam; qu'ils étaient, comme
eux, membres de la grande famille humaine! Sa voix fut
aussi peu écoutée que celle des souverains espagnols.
Ceux-ci, à différentes époques, se montrèrent inquiets des
excès, commis dans les colonies, et essayèrent de les ré-
parer. En 1504, Isabelle la Catholique, dans son codicille,
parut éprouver des remords, en songeant à l'abandon spi-
rituel de ces malheureux; aussi ordonna-t-elle de leur
enseigner la religion et de veiller sur leur salut. Charles-
Quint, le 20 novembre 1542, déclara que les Indiens ne
devaient pas être considérés comme des esclaves, mais
comme des vassaux de la couronne. Il défendit de les
obliger à travailler, contre leur volonté, et prescrivit que
leurs efforts fussent équitablement rémunérés. Philippe III,
en 1609, essaya d'adoucir le régime de la mita, en atten-
dant qu'on supprimât définitivement cette institution (1).
Malgré ces tentatives, la condition des Indiens ne fut
(1) Préambule de l'édit de Philippe III : " Dans le but de l'utilité com-
mune, nous permettons que l'on fasse des répartitions d'Indiens pour tra-
vailler aux champs, élever les troupeaux, exploiter les mines d'or, d'argent,
de vif argent et d'émeraude; et, étant donnée la répugnance que montrent
les Indiens pour le travail, ne pouvant empêcher qu'on ne les y contraigne,
que ce soit au moins, avec une telle modération, que l'on n'introduise pas
ces répartitions d'Indiens, là où cet usage n'a pas été établi: et si, par suite
du temps, du changement des coutumes, la nature des Indiens était amé-
liorée... on supprimera ces répartitions, etc. >'
SOULÉVEiMENTS DA.\S L'AMERIQUE ESPAGNOLE 231
pas améliorée. La loi les déclarait libres, le roi voulait
qu'ils fussent égaux à ses propres sujets; mais, depuis
l'enfance jusqu'à la mort, ces infortunés souffraient la
plus dure des servitudes. Ils étaient traités avec moins
de ménagements que des esclaves, parce que ces derniers
représentaient, aux yeux de leurs possesseurs, un capi-
tal (l),et que l'avarice, sinon un mobile plus élevé, tem-
pérait la cruauté. Mais quel besoiii avait-on de ménager
ces parias? On gaspillait leur vie, raus se soucier de voir,
un jour, leur race disparaître! Pour les Indiens, point de
famille, point de propriété. L'enfant, soustrait à ses pa-
rents, privé de leurs soins et de leurs caresses, était en-
voyé, suivant le caprice, dans les provinces les plus
éloignées de son pays d'origine. S'il grandissait, dans le
lieu où il était né, astreint aux travaux domestiques, il
trouvait, à peine, chez ses maîtres, l'attachement que l'on
témoigne à un animal familier, un chien ou un perroquet.
Les rois d'Espagne exigeaient de l'Indien une capita-
tion ou trihiito; les fonctionnaires et, en particulier, les
corrégidores, les exploitaient, en leur vendant, de force,
et à des prix excessifs, des marchandises de rebut ou
les objets les plus baroques, les plus impropres à leur
condition, tels que des étoffes de velours ou des bas de
soie. Enfin, l'usage de la mita subsistait toujours. Ceux
qui partaient, pour la terrible mita de Potosi, disaient
adieu à leurs proches et à leurs amis, comme s'ils allaient
(1 ) Danvila, t. V, p. 403 fit scq. Voir aussi, même auteur, p. 'il8. la cita-
lion d'une lettre du visiteur Areche à Don Fernando Mangino, 17 décembri;
1777, sur ces abus -. « Toutes les provinces crient pour qu'on les délivre des
corrégidores... Tout le monde connaît le mol, mais on se regarde les uns les
autres et personne n'a assez d'énergie pour y remédier... Les corrégidores
ne pensent à autre chose qu'à leur intérêt...
« Les mitas renferment 30,000 habitants et l'on fait venir à ces mines
de Potosi et de Iluancavelica de 1.300 lieues à la ronde. Il n'y a pas de cœur
assez robuste qui ne soit attendri de la façon dont les Indiens prennent
congé des leurs, ([uand ils sont appelés à ces terribles mines, car, s'ils parlent
cent, à peine reviennent-ils vingt... Ici. tout est intérêt particulier: on no
songe pas à l'intérêt public. »
232 RÈGNE DE CHARLES 111 D'ESPAGNE
niourir. Ils craignaient, avec raison, de ne jamais reve-
nir; de périr, durant le voyage, dans les précipices; de
respirer des vapeurs délétères; de ne pas résister à la
fatigue des travaux; de tomber entre les mains de gens,
qui ne leur rendraient jamais la liberté. L'Indien, qui
cultivait le coca ou la canne à sucre, accablé par la cha-
leur du climat, quand il n'était pas victime de mauvais
traitements, succombait, miné par les fièvres. Le berger
respirait, sur les hauteurs, où il conduisait ses troupeaux,
un air plus sain; mais sa vie solitaire et les inclémences'
de la température, qu'il devait supporter, n'étaient pres-
que jamais compensées par un salaire convenable. Ses
maîtres trouvaient moyen de lui en retenir la plus
grande partie, sous prétexte de s'indemniser du prix des
bêtes mortes, accidentellement, ou égarées.
Ces injustices séculaires subsistaient encore, sous le
règne d'un prince aussi humain, aussi compatissant que
Charles 111. 11 ne pouvait apporter à ces maux les re-
mèdes que lui eût dictés la bonté de son cœur, car trop
de gens entravaient sa volonté, intéressés qu'ils étaient à
lui dissimuler la vérité, à effrayer, parleurs objections, son
intelligence timide et circonspecte. Une complicité tacite
liait, entre eux, les fonctionnnaires, envoyés aux Indes;
aussi leur esprit de routine défendait-il âprement, contre
les réformes, les défauts de cette administration, qui régis-
sait, au delà des mers, l'empire du roi Catholique.
II
■ La dynastie autrichienne (1) avait voulu gouverner
les Indes de la même façon qu'elle gouvernait la Pénin-
(1) Desdevises Dr Dézert, rf-'spimnc de V ancien rr-jime. les fnsliti-'
/tons, p. 'j5.
SOULEVEMEiXTS DANS L'AMERIQUE ESPAGNOLE 233
suie. Cette conception plaisait à son génie autoritaire,
bien que ce fût presque une folie que de prétendre régler,
dans tous ses détails, à trois ou quatre mille lieues de
distance, l'administration d'une moitié du monde. « Les
royaumes de Castille et des Indes, disait Philippe II,
appartiennent à la même couronne; les lois et le régime
du gouvernement doivent être aussi semblables, aussi
identiques que possible, autant que le permettront la
diversité des races et la différence des lieux (1)! »
Tout le système colonial espagnol dépendait du royal
et suprême conseil des Indes, qui était, pour le nouveau
monde, ce que le conseil de Castille était pour la Pénin-
sule : comité de législation, tribunal administratif et judi-
ciaire. Charles-Quint l'avait, en 1524, définitivement orga-
nisé. Divisé en deux chambres de gouvernement et une
chambre de justice, il se recrutait, ordinairement, parmi
les hauts fonctionnaires, ayant résidé en Amérique. Il
était le corps législatif des colonies; élaborait, sous le
contrôle du roi, les lois, pragmatiques, ordonnances, dé-
crets généraux ou particuliers, applicables aux Etats
d'outre-mer. Il proposait, à la nomination royale, les
vice-rois, les intendants, les gouverneurs, les présidents
et auditeurs des tribunaux; il confirmait, dans leurs titres,
les employés les plus modestes, les greffiers, les notaires,
les corrégidores d(^s plus petites villes. La collation des
bénéfices ecclésiastiques n'échappait pas à son contrôle.
Les prélats des Indes, ou les supérieurs d'ordres monas-
tiques, ne pouvaient distribuer des bénéfices qu'avec
son approbation.
De ces attributions multiples résultait une paperas-
serie formidable; correspondance non seulement avec les
(1) Jiccopitaciun de Icijcs de Iiidias, IL II, 13. Toutes IfS lois relatives
aux Indes formaient uni- vaste compilation, publiée en lPi80 par ordre de
Clharles II. Ce eode était, pour le Conseil des Indes, ce que la Nurva Brcopi-
larion (''tait ji'iui' \o coini'il dr CjHtillc.
234 REGNE DE CHARLES III D'ESPAGNE
fonctionnaires }3rincipaux, mais avec les particuliers in-
fluents, de manière à établir tout un contrôle occulte,
toute une série d'espionnages mutuels et de dénonciations
réciproques. De temps en temps apparaissaient des çisi-
tadores ou inspecteurs généraux, chargés de rendre
compte, au gouvernement central, de l'état des colo-
nies, ainsi que de l'esprit des populations.
On se perd dans l'énumération des différentes matières
sur lesquelles s'étendait la compétence administrative du
conseil des Indes : statistique générale, organisation des
voyages de découvertes, envoi de curiosités pour le
cabinet d'histoire naturelle, culture du quinquina, pro-
pagation de la vaccine, traités de paix, déclarations de
guerre, révoltes aux Indes, prêts et dons faits à la nation,
décision des conflits, entre les tribunaux des Indes, établis-
sement de notariats, ventes de terrains vagues, confis-
cations, successions en déshérence, etc.
En sa qualité de tribunal suprême, le conseil des
Indes recevait les appels de toutes les causes crimi-
nelles et des causes civiles, jugées en Amérique, d'un in-
térêt supérieur à 10,000 piastres. Ces procès s'éternisaient,
les enquêtes se multipliaient, les rapports s'accumulaient,
dans les archives; et bien souvent, malgré d'aussi labo-
rieuses informations, les sentences rendues ne répondaient
pas à l'équité.
Les défauts d'une machine aussi comphquée, aussi
chère, aussi peu maniable n'échappaient pas aux yeux
clairvoyants de Campomanes. « Nous avons perdu les
Flandres, écrivait-il, nous avons perdu l'Italie; pourquoi
ne pourrions-nous pas perdre aussi le Mexique et le
Pérou? Et, dans ce cas, quel rôle jouerions-nous dans le
monde (1)? »
Il eût fallu remédier à cette centralisation excessive,
(1) Carias poliiico-cronomicas, catta IV.
SOULEVEMENTS DANS L'AMERIQUE ESPAGNOLE 235
réprimer les exactions des fonctionnaires, en leur don-
nant des traitements suffisamment rémunérateurs, mettre
la justice à la portée des particuliers et supprimer ces
éternels procès, dispendieux et souvent iniques, rendus
à Madrid, par le conseil des Indes. Mais il n'était pas facile
de faire disparaître, d'un coup, ces habitudes déplorables
de vénalité; d'effacer, d'un trait de plume, les haines et
les souffrances, accumulées depuis des siècles. Les esprits
grossiers des Indiens aspiraient à des vengeances, qu'un
remaniement économique n'assouvirait pas. Il leur fal-
lait du sang, pour solder un long arriéré de rancunes,
pour calmer leur effervescence, en l'épuisant. On avait
réussi, jusqu'alors, à comprimer les tentatives de ré-
volte. Il s'en était produit, sous les règnes précédents,
en 1601, en 1609, en 1624, en 1694. Le 24 juin 1765, le
peuple de Quito massacra le corrégidor et tous les Espa-
gnols qu'il put saisir. En 1776, les Indiens de l'Orénoque
égorgèrent, en une nuit, tous les soldats espagnols, qui
gardaient, sur une longueur de cinquante lieues, les com-
munications, entre la haute et la basse vallée du fleuve. Un
exemple, entre tous, prouvera combien les esprits étaient
surexcités et comme il était facile de les enflammer! A
Arequipa (1), des enfants jouaient aux contrebandiers,
l'un d'eux représentant le douanier espagnol. Ses cama-
rades oubhèrent, tout à coup, que ce n'était qu'une fiction,
et ils le tuèrent, comme s'il eût été un fonctionnaire véri-
table. La liste est longue des receveurs et des corrégi-
dores, assassinés, avant l'année 1780. La tête de l'un d'eux
fut même fichée à l'entrée d'un village de la Plata,
comme pour braver, par ce sanglant trophée, le gouver-
nement qu'il représentait.
(1) Danvila, t. V, p. il 7.
RÉGNE DE CHARLES III D'ESPAGNE
III
Au mois de novembre 1780, commença le formidable
soulèvement dont le chef fut José-Gabriel Gondorcanqui,
surnommé Tupac Amaru; ce qui signifie, dans la langue
des Indiens : couleuvre resplendissante (1). Il prétendait
appartenir à la race des Incas, cette lignée royale du
Pérou, qui croyait tirer son origine du soleil. Il emprun-
tait, à ce titre, un prestige immense, un caractère presque
sacré, parmi ses compatriotes. Cacique de Tungasuca, vil-
lage de la province de Tinta, dans le Pérou, ce person-
nage, dans la vigueur de l'âge, hautain de caractère et
irascible, avait reçu une éducation supérieure à celle des
gens de sa race. Sa profession de muletier lui permettait,
en outre, de se rendre, sans porter ombrage au gouver-
nement, dans les endroits les plus divers, d'y travailler
les esprits et d'y faire germer la semence de la révolte.
Le 4 novembre, il alla, en compagnie du corré-
gidor de Tinta, Don Antonio Arriaga, chez un curé du
voisinage, afin d'y célébrer, par un banquet, la fête de
Charles III. Ils revenaient ensemble, le corrégidor mar-
chait devant, lorsque Tupac Amaru lança un lazzo autoiu'
du cou d'Arriaga, le jeta en bas de la mule qu'il montaii,
le lia et l'emporta dans sa maison. Là, il l'obligea à écrire
des lettres, pour convoquer, à Tungasuca, les principaux
de la province, les Indiens et les Espagnols, comme s'il
agissait, conformément aux ordres de ses chefs hiérar-
(1) Danvila, t. V, p. 425- Ferrer del Rio, t. III, p. 432. Il n'était pas
illettré, puisqu'il avait fréquenté les universités de Cuzco et de Lima. Il
obtint de porter le titre de marquis d'Oropesa. Son oncle, Don Blas Tupac
Amaru, s'était rendu à Madrid, afin d'y solliciter, en faveur des Indiens. Il
y inoiiriil id ou prétendit qu'il avait iHc eriiptùsonné.
SOULÈVEMENTS DANS L'AMÉRIQUE ESPAGNOLE 237
chiques. Le 10, Arriaga fut pendu, par un nègre, devant
une foule énorme. L'exécuteur était inhabile, les cordes se
rompirent; le patient tomba par terre, à demi étranglé,
et, pour abréger son agonie, on dut l'achever avec un lazzo.
Tupac Amaru adressa la parole aux assistants. Il leur
déclara qu'il était chargé du châtiment des corrégidores,
qu'il allait extirper les mitas et tous les abus. Il ajouta
qu'il ne prétendait pas offenser le roi, qu'il se proposait
de favoriser la religion et de protéger l'Eglise. Ce langage
plut à la multitude; il acheva de la gagner, en la laissant
piller les biens d 'Arriaga et en lui promettant d'autres
curées (1).
La nouvelle du meurtre d'Arriaga fut connue à Cuzco
le 12 novembre. Elle fut apportée par Don Fernando de
Cabrera, corrégidor de Quispicanchi, qui fut menacé d'un
sort semblable à celui de son infortuné collègue. L'évêque
de Cuzco lança, contre les rebelles, les censures ecclésias-
tiques et réunit un millier d'hommes, qu'il confia à Ca-
Jirera, pour marcher contre Tupac Amaru. La rencontre
eut lieu à Sangarara. Le détachement espagnol, glacé par
une tourmente de neige, se réfugia dans l'église, afin d'y
passer la nuit. Le chef des insurgés fut averti; il cerna
l'édifice et y mit le feu, après avoir ordonné au curé d'en
retirer le Saint-Sacrement. Ceux qui voulaient sortir
furent assommés; il ne fit grâce qu'à une vingtaine de
créoles, qui consentirent à le servir.
Ce succès, colporté et grossi de bouche en bouche,
ébranla ceux qui hésitaient encore. L'insurrection se pro-
pagea jusqu'au Tucuinan. Les scènes de meurtre se mul-
tiplièrent. A Saint-Pierre de Bellavista, les rebelles
égorgèrent des prêtres, des laïques, des femmes, des en-
fants, qui avaient cherché asile dans l'église. Le nombre
des victimes fut de près d'un millier. A Caracoto, le sang
(1) LORENTE, Ili.^tfiria del Perti bajo los Borbows, p. 178, cité par Dan-
VILA, t. V, p. 435.
238 RÈGNE DE CHARLES III D'ESPAGNE
coula avec une telle abondance qu'il couvrait, à ce que
l'on raconte, les pieds des assassins, jusqu'aux chevilles.
A Tapacari, ils A^oulurenl enterrer vives des femmes
espagnoles.
Ce ne l'ut pas d'abord vers Guzco que se dirigea
Tupac Amaru. Il alla vers Callao, rassemblant un
grand nombre de partisans, dont le chiffre dépassait
quarante mille, quelques-uns même dirent quatre-vingt
mille; mais la peur excita, sans doute, les imaginations.
Les courages étaient, à Cuzco, complètement abattus.
Heureusement que, pour le salut des habitants, l'évêque
qui y résidait était un homme d'énergie. Don Juan-
Manuel Moscoso y Peralta fit prendre les armes aux
ecclésiastiques séculiers et réguliers. « Voici que les moines
et les prêtres se conduisent mieux que les mulâtres, avec
leurs fusils, écrivait-on de Cuzco à la Paz, le 10 jan-
vier 1781; ils sont enrôlés avec les vieillards et, en un
mois et demi, ils ont appris à manœuvrer comme la mi-
lice, tandis que le palais épiscopal et le collège sont de-
venus les casernes des Indiens d'Oropesa (1). » — Dans une
autre lettre, signée de Don Juan Manuel Moscoso, adressée
à- son collègue de la Paz, le docteur Don Gregorio Fran-
cisco del Campo, l'évêque rappelait la conduite de son
clergé : « Les prêtres veillaient, en sentinelles, sur les
tours; ils organisaient des rondes, dans les rues, gardaient
les postes les plus périlleux et ne négligeaient aucun
détail des fonctions soldatesques. Les religieux se char-
geaient de la garde des temples, de leurs monastères et de
ceux des religieuses, dans les vestibules desquels ils de-
meuraient, les armes à la main. Ma sollicitude s'étendait
. à tout, sans souci de la fatigue... (2). »
Le 3 janvier 1781, vers le soir, trois émissaires se pré-
sentèrent, devant Cuzco, et demandèrent à être reçus, par
(1) Ferrer del Rio, t. III, p. 4 19.
(2) Cette lettre porte la date du 20 juillet 1782.
SOULÈVEME-XTS DANS L'AMÉRIQUE ESPAGNOLE 239
l'évêque et le chapitre. Ils apportaient un message de
Tupac Amaru.
u Depuis que j'ai commencé, écrivait-il, à libérer de
l'esclavage les naturels de ce royaume, qui s'y trouvaient
réduits, par les corrégidores et d'autres personnes, étran-
gères à tout acte de charité, protégeant ces résolutions
contre la loi de Dieu, j'ai eu dessein, autant qu'il était
en mon pouvoir, de prévenir les meurtres et les hostilités.
Mais comme, dans une partie de cette ville, on commet
tant d'erreurs; comme on pend, en mon nom et sans con-
fession, les uns, qu'on arrête les autres, ces nouvelles
m'ont causé une telle douleur que je me vois dans la néces-
sité de demander, à cet illustre chapitre, la répression de
pareils excès, en m'accordant l'entrée de cette ville. Car, si
on n'y consent à l'instant, je ne pourrai retarder mon
entrée que je ferai à feu et à sang, sans réserve d'aucune
personne! Dans ce but, le R. P. Fr. Domingo Castro,
le D'' D. Ildefonso Vegerano et le capitaine D. Bernardo
de la Madrid, se rendent auprès de vous, comme mes
envoyés, afin que l'on me rende un compte exact de ce
que cet illustre chapitre a résolu, en une affaire de cette
importance. Il doit exiger que tous rendent leurs armes,
quelles que soient les personnes qui les portent, faute de
quoi elles seront passibles de la rigueur d'une juste guerre.
Que l'on ne retienne, sous aucun prétexte, mes émissaires,
parce qu'ils représentent ma propre personne; qu'on ne
prétende pas que j'aie le dessein de causer le plus léger
dommage à ceux qui se rendront, à quelque classe qu'ils
appartiennent, ainsi que je l'ai toujours fait jusqu'à
présent. Mais ceux qui, dans leur obstination, veulent
poursuivre d'injustes procédt^s, expérimenteront toutes
les rigueurs que réclame la justice divine, puisque, jus-
qu'à présent, on l'a vue, par beaucoup, foulée aux pieds!
« Ma personne est la seule qui subsiste du sang des
rois de ce royaume! Mon origine m'a poussé à tenter,
I
240 RÈGNE DE CHARLES III D'ESPAGNE
par tous les moyens possibles, de faire cesser les abus^
introduits par ces mêmes corrégidores et qu'ont inventés
ces gens ineptes, qui occupent toutes les charges et les
ministères, coupables de tout ce qui s'est accompli, contre
ces Indiens et d'autres personnes encore, agissant contre
les dispositions des rois d'Espagne, eux-mêmes, dont les
lois (je le sais par expérience) se trouvent abolies et
dédaignées. Aussi, depuis la conquête jusque mainte-
nant, n'a-t-il pas été permis à ces sujets d'améliorer leur
sort; ces fonctionnaires ne se sont appliqués qu'à escro-
quer cette misérable race, sans lui permettre de respirer.
Cela est si notoire qu'il n'y a pas besoin de preuve plus
concluante que les larmes versées, depuis trois siècles,
par ces infortunés. Leur état ne leur a jamais permis de
connaître le vrai Dieu, mais seulement de payer, aux cor-
régidores et aux curés, le prix de leurs sueurs et de leurs
travaux. J'ai fait, de ma propre personne, une enquête,
dans la majeure partie du royaume, sur le gouvernement
spirituel et civil de tous les sujets. J'ai reconnu que tous
ceux qui composent cette nation ne connaissent pas la loi
évangélique, parce qu'il n'y a pas d'ouvriers pour la leur
porter, par suite des mauvais exemples donnés.
« Ce que j'ai fait, envers le corrégidor de Tinta, je le
justifie, car je me suis assuré qu'il agissait contre l'Eglise,
et cet acte de justice a été indispensable, pour contenir les
autres corrégidores. Mon désir est que ce genre de chefs
soit entièrement supprimé, que leurs repartimientos
cessent; qu'il y ait dans chaque province un alcade ma-
jeur, de nation indienne ou d'autres personnes de bonne
conscience, sans autre connaissance que l'administration
de la justice politique et chrétienne des Indes; qu'il leur
soit accordé un salaire modéré et d'autres profits, qui se-
ront constitués, en leur temps... que, dans cette ville,
soit érigée une audience royale, où résidera un vice-roi,
comme président, afin que les naturels obtiennent plus
SOULÈVEMENTS DANS L AMÉRIQUE ESPAGNOLE 241
facilement satisfaction. A l'heure présente, je n'ai pas
d'autre mobile. Je reconnais au roi d'Espagne le pouvoir
suprême, sans détourner personne de l'obéissance, qui
lui est due, sans mettre obstacle au commerce commun,
nerf principal pour la conservation de tout le royaume (1).»
Il ne fut pas répondu à cette lettre et les envoyés
furent gardés en otage. Le 5 janvier, une affiche fut ap-
posée, par un partisan de Tupac-Amaru, sur les maisons
des chanoines, elle était ainsi libellée : « O Roi Charles III,
par la grâce de Dieu, en quel péril se trouve ton royaume
du Pérou, à cause des tyrannies de tant de fonction-
naires, visiteurs, corrégidores et autres inventeurs de
tyrannies! Dégaine ton épée contre ceux qui sont cause
de cette perdition, sachant surtout que le peuple de
tes créoles n'est pas content, parce qu'on a voulu mettre
le sel en régie, accabler d'impôts et de taxes ces loyaux
sujets. Quand bien même périrait Tupac-Amaru, un
autre viendrait lutter contre ces inventions tyranniques,
et tuer le cruel visiteur et ses acolytes, ces persécuteurs
du royaume (2). »
Le 9, une autre lettre de Tupac-Amaru parvint égale-
ment au chapitre et à la municipalité. Il se plaignait de
ce que l'on gardât le silence et menaça d'entrer de force
dans la ville, de la réduire en cendres, d'y tuer tous les
Espagnols, de n'y laisser subsister et de n'y établir, dé-
sormais, que des Indiens.
Malgré leur nombre, les troupes rebelles étaient
moins redoutables qu'elles ne paraissaient, puisque
700 hommes, commandés par le lieutenant-colonel Laise-
guillas et le cacique Don Nicolas de Rozas, tinrent en
échec cette horde, pendant trois jours et trois nuits.
Lorsque quelques renforts se furent glissés dans Guzco, ils
(1) Arcliivo, Madrid, Eslado lep. 4200, cit.i par Danvila, t. V, p. 4'.1.
Par le mot rcpnnimicnto, il entend les ventes des corrôgidores.
(2) Archivo, Madrid. Eslado log. 4200.
II. 16
242 RÈGNE DE CHARLKS III D'ESPAGNE
s'enhardirent jusqu'à attaquer les ennemis et les battirent .
Cette foule, plus disposée à piller qu'à combattre, s'agita,
se souleva, contre son chef. Celui-ci, sentant qu'il n'en
était plus maître, leva son camp, avec précipitation.
Les vainqueurs y pénétrèrent, tout ébahis de leur succès,
et trouvèrent, parmi les dépouilles, abandonnées par
Tupac-Amaru, le pavillon de soie et le lit doré qu'il
s'était appropriés, dans le pillage de la maison d'Arriaga.
Le chef indien se retira à sa résidence ordinaire de
Tungasuca. Pour réparer, autant que possible, le mau-
vais effet de sa défaite, il envoya, de tous côtés, des cou-
reurs, qui tuèrent et terrorisèrent le pays. Le gros de ses
forces se réunit à Tinta, tandis qu'à Cuzco se préparait une
expédition, pour exterminer les rebelles. Grâce à l'activité
de Don José-Alvaro Cavero, du visiteur Don José-An-
tonio de Areche et de l'inspecteur général Don José del
Valle, 17,000 hommes furent équipés. Ils se rendi-
rent, par différents chemins, jusqu'à Tinta, où Tupac-
Amaru s'était fortifié et avait même établi une fonderie
de canons.
Le descendant des Incas paraissait douter de sa mis-
sion, comme semblerait le prouver le billet qu'il envoya,
le 5 mars 1781, au visiteur Areche (1). 11 y plaidait les
circonstances atténuantes de tous les meurtres, commis en
son nom, ou par lui-même, il invoquait, suivant son
usage, les cruautés des corrégidores et rappelait son
loyalisme constant, envers Charles III. Ces arguments
touchèrent peu Areche, s'il faut en croire sa réponse (2).
(1) Coleccion de documentos de Don Bcnito de la Mata Linares, l. LVII.
(Real academia de la historia, F 57.)
(2) Areche écrit à Tupac Amaru, mettant en doute sa sincérité, criti-
quant sa criminelle conduit?, indiquant les différents actes que lui Areche
avait personnellement accomplis, pour défendre le roi et la religion; il avait
été charf^é, par Charles III, de venir améliorer le sort des Indiens. Il annon-
çait qu'il marchait contre Tupac-Amaru avec une nombreuse armée et qu'
ce que le rebelle avait de mieux à faire était de renoncer à sa criminelli'
entreprise et de conseiller à ses partisans la soumission à leur mi légilimc.
SOULÈVEMENTS DANS L'AMÉRIQUE ESPAGNOLE 243
Cette démarche dénotait, chez Tupac-Amaru,une secrète
inquiétude, quelque remords, peut-être même un vague
espoir de pardon. Le temps n'était plus où il se croyait
destiné à affranchir les Indiens; où, sur un cheval blanc,
il paradait, acclamé des siens, vêtu de velours bleu, cou-
vert d'un manteau d'écarlate, le front ceint d'un bandeau
d'or, le cou orné d'une riche chaîne, terminée par un soleil,
emblème de son origine sacrée (1). Il sentait que son
triomphe passager touchait à son terme. Ses lieutenants
n'étaient que des brutes, ne rêvant que pillages et meur-
tres, lui reprochant aigrement d'épargner les Européens.
Un jour, l'un d'eux, nommé Cicenaro, lui dit : « Si nous
n'étoufîons pas tous ceux qui ne sont pas de notre race,
nous resterons dans la dépendance de ceux, qui auront,
dans leur corps, la moindre parcelle de sang espagnol.
— « Ce n'est pas le moment d'agir ainsi, répliqua Tupac-
Amaru. Occupons-nous, pour l'instant, de nous emparer
de ces vastes régions; après, nous pourrons songer à nous
débarrasser de tous les obstacles qui se présenteront (2). »
Que pouvait-il avec de tels gens? Prolonger quelque peu
encore une guerre d'extermination. Un soir, après avoir
vu succomber les siens, dans un combat, il n'échappa aux
Espagnols que grâce à la vitesse de son cheval, traversa
une rivière à la nage et écrivit à sa femme, tout découragé :
« Voici que marchent contre nous beaucoup de vaillants
soldats; il ne nous reste plus qu'à mourir (3). »
Le 6 avril, il fut fait prisor^nier avec sa femme, Micaela
(1) Ferrer del Rio, l. III, p. 440. Cette magnificencp était barbare et
l'accoutrement étrange, car il se coiffait, au-dessus de son diadème, d'un
chapeau à trois cornes, et son vêtement de velours était recouvert de la
chemisette, appelée unco, que portaient les Indiens.
(2) Cette scène se passait entre Tupac Amaru et son lieutenant, parce
que le chef rebelle, bien qu'il proscrivît oiïicielloment tous les Européens,
accueillait favorablement tous ceux qui se présentaient de leur plein gré
et même ceux qu'il soumettait par la force, s'il pouvait tirer profit de leurs
talents et surtout s'ils n'étaient pas étrangers aux connaissances militaires.
(3) Danvila y Collado, t. V, p. 446.
244 RÈGNE DE CHARLES I[I D'ESl'AGNE
Bastidas; ses deux fils, Hippolyte et Fernand; un de ses
beau-frères; différents capitaines et colonels de ses troupes.
Ces captifs furent remis à l'inspecteur Valle, dans le bourg
de Tinta.
Ils furent tous amenés, non sans difficulté, car leurs
partisans essayèrent de les délivrer, à la ville de Cuzco,
où, le 18 mai, José-Gabriel Tupac-Amaru fut exécuté.
La peur, qu'il avait inspirée à ses adversaires, se traduisit
par les raffinements atroces de son supplice. On lui arracha
la langue, on l'attacha, parles membres, à quatre chevaux.
Par suite de la maladresse des bourreaux, du peu de vigueur
des chevaux, ou de toute autre cause, le malheureux agoni-
sait, sans pouvoir mourir; on finit par en avoir pitié et lui
couper la tête, pour mettre fin à ses souffrances. On tua,
également, sa femme, son beau-frère, son fils Hippolyte,
âgé de vingt ans. Son fils Fernand fut contraint d'assis-
ter à tous ces horribles préparatifs et dut passer, avant
d'expirer, sous la potence où furent attachés ses parents (1).
La capture de Tupac-Amaru porta à sa cause un coup
mortel. Ses partisans, qui le considéraient comme un être
presque sacré, furent tout étonnés de voir périr, comme
un criminel vulgaire, un descendant du Soleil. Néanmoins,
la pacification du Pérou ne suivit pas immédiatement sa
mort. Les siens, son fils INIariano et son frère Diégo-
Cristobal Tupac-Amaru, brûlaient de le venger. D'autres,
de môme que Julian Apaza, aimaient cette vie d'aven-
tures, où ils trouvaient à satisfaire tous leurs appétits.
Mais cette lutte qui, même du vivant de Tupac-Amaru,
avait dégénéré en jacquerie, prit de plus en plus le carac-
tère d'une guerre d'extermination. Les excès commis ren-
dirent les révoltés odieux et leur aliénèrent tous ceux qui,
au début, avaient ressenti quelque sympathie pour la
légitimité de leur cause, pour l'afTranchissement de leur
(1) Ferrer del Rio, t. III. p. 450.
SOULÈVEMENTS DANS L'AMÉRIQUE ESPAGNOLE 245
race opprimée. Le soulèvement fut bientôt circonscrit
aux évêchés de Cuzco et de la Paz, où il allait être finale-
ment vaincu, par les efforts combinés des vice-rois du
Pérou et de Buenos-Aires.
La ville de la Paz était bloquée par des Indiens, com-
mandés par Julian Apaza. De stature moyenne, laid de
figure, un peu contrefait, ses yeux, quoique petits et en-
foncés dans l'orbite, brillaient d'audace et d'énergie. Il
affectait une grande dévotion, multipliait, devant les
tabernacles, les génuflexions et les signes de croix, ce qui
ne l'empêchait pas de s'adonner à l'ivrognerie et à la dé-
bauche. Il exigeait du clergé des honneurs royaux, se
faisait recevoir, à la porte des églises, avec l'eau bénite et
le dais. Ses partisans croyaient qu'il recevait des révéla-
tions d'une image miraculeuse de la Vierge, précieusement
enfermée, par lui, dans une cassette. Quand on amenait à
Julian Apaza des prisonniers, il s'enfermait pour con-
sulter Notre-Dame, et, selon les prétendus conseils de
l'image merveilleuse, les captifs étaient graciés ou envoyés
à la mort.
La prise de la Paz, par les insurgés, paraissait inévitable,
car Don Sébastian Segurola (1), qui défendait la ville, ne
disposait que de cent fusils de munition et de quelques
fusils dé chasse. Il fît des prodiges et réussit à tenir jus-
qu'au l'^i' juillet 1781. A cette date, entra un premier
convoi de secours, commandé par Don Ignacio Flores. Le
sort des habitants sembla, dès lors, moins désespéré, car
ils réussirent, dans une sortie, à s'emparer d'une femme,
épouse légitime ou maîtresse de Julian Apaza, qui pre-
nait le titre de vice-reine. Les Indiens, de leur côté, sai-
(1) Dinrio de los sucesos de la Paz, depuis le 13 mars jusqu'à la fin de
décembre 1781, par Don Sébastian de Seoukola. Mss. Sobre America,
t. VIII, p. 74-151, Madrid. Real Acadcmia de la hisioria. (Danvila, t. V,
p. 452.) Ce journal du siège de la Paz a été publié récemment dans la Collec-
tion de Documents inédits pour l'Histoire d'Espagne, t. LXXVI, Ma-
drid, 1881.
246 RÈGNE DE CHARLES III DESPAGNE
dirent un aumônier du régiment de la ville, et, le gardant
comme otage, ils entamèrent un accommodement. Le
temps se passa en pourparlers, interrompus par des com-
bats, jusqu'au 17 octobre; les assiégés apprirent alors
qu'une nouvelle colonne de 7,000 hommes, sous les ordres
du colonel Don Josef Reseguin, venait à leur secours. En
même temps, le vice-roi de Lima promit une amnistie à
tous ceux qui se soumettraient et reconnaîtraient Tau-
torité du roi d'Espagne. Julian Apaza. surnommé Tupac-
Catari, fut capturé, condamné à mort, écartelé, attaché
à la potence, pendant plusieurs jours. Des quartiers de
son corps furent exposés, dans les diiîérents endroits, té-
moins de ses crimes, et finalement brûlés.
Une négociation fut ouverte avec Diégo-Gristobaî,
frère de Tupac-Amaru, par Tentremise de Don Ramon
Arias, chef d'une colonne d'Arequipa. Diego protestait
de sa bonne volonté, mais montrait la plus grande dé-
fiance, comme s'il craignait que l'on ne manquât à toutes
les promesses qu'on lui faisait. Il se décida enfin à se
rendre au village de Sicuani, avec les siens, prêta ser-
ment, entre les mains de Tévêque de Cuzeo (1), le 27 jan-
vier 1782, et vint résider dans cette ville.
Mais ce chef se compromit, quelque temps après, avec
(1) Voici une lettre écrite par l'évièque de Cuzco, au marnent de la sou-
mission de Diego Cristobal : « Je retournai à ma capitale, a^-ec la pensée de
laisser à Sicaani un véritable gage de la paix universelle tant désirée, en la
personne de Diego Tupac Araaru, repentant de ses anciens crimes, avec
la majeure partie de sa famille. Il me retenait avec des larmes et dlmportunes
supplications, soit t]u'il me considérât comme le seul appui de son récent
pardon, soit qu'il se défiât de la foi dos chefs, au pouvoir desquels il restait...
Je ne pus condescendre à ses priôres parce que j'étais appelé à la ville, par
la mort soudaine de mon vicaire général... »{2(> juillet 17&2). — Ce digne jfffé-
lat eut à repousser les calomnies que l'on insinua contre lui. On l'accusa
d'être de connivence avec le rebelle Tupac Amaru. Sa justification donna
naissance à un livre publié par Don Louis-Manuel Venkro de Vauîfa et
intitulé : Inocencii fustificada contra los arhficios de la calumnia. Ertracto
del papel que escribio en deferisa de su honor y dcstinguidos servicios, kechos
con motiiv de la re\.'olucion suscitada en el reino del Perù par el cacique
Josej-Gabriel Tupac Àmaru, en el ani> de 119'^. el TUmn S* !>. Jitftn-.Wannet
.yfoscoso y Peraita. ficndo obispo de Cuzcu.
SOULÈVEMENTS DANS LAMÉRIQUE ESPAGNOLE 247
ses neveux Mariano et Andrcs Noguera. Il participa, avec
eux, à une tentative criminelle, qui échoua, aux environs
de Lima. Tous trois, capturés, eurent leur procès instruit,
par le visiteur Don Gabriel Aviles et l'auditeur La Mata
Linares. Ils furent condamnés au dernier supplice, ainsi
que soixante individus, leurs parents ou leurs alliés.
Avant d'être pendu, Diégo-Cristobal eut les seins tenaillés,
avec des pinces rougies au feu (1).
Ainsi se termina, par des supplices, cette tentative
d'émancipation de la race indienne. Il est curieux de
songer que, tandis que s'accomplissaient de pareils évé-
nements, Charles III travaillait, avec répugnance toute-
fois, à l'émancipation des colonies anglaises. Lorsque l'on
considère Tensemble des mesures qu'il édicta, contre les
abus de cette administration coloniale, causes princi-
pales de cette révolution, on remarquera que Charles III
se conduisit avec timidité et qu'il ordonna des palliatifs
plus que des réformes. Il envisagea la question, moins dans
son ensemble que dans les détails secondaires. Il apporta
quelques modifications, dans la hiérarchie : suppression
des alcades majeurs, remplacés par des intendants de
province et des subdélégués; il interdit le commerce ridi-
cule et coupable des corrégidores; dès l'année 1765, il
avait rendu un décret abolissant le privilège de Cadix,
relatif au commerce d'outre-mer, et complété (jette me-
sure, en 1778. InteUigentes et sages prescriptions, qui melr-
taient fin à ces tracasseries pohcières de la chambre de
commerce {casa de contratacion), moins utiles aux arma-
teurs que favorables aux coutrcîbandiers; mais, cependant,
moyens insullisants pour couper le mal dans sa racine,
pour corriger le vice essentiel de l'administration colo-
niale : l'excès de la ccntralii-atiou! Le décret d'; 1778
aboutit, au contraire, à une conséquence tout opposée;
(1) Fekkkk uki. Rio, I. III, p. 'i.'i'j.
248 REGNE DE CHARLES III DESPAGNE
car, lorsque les ports de Barcelone,, de Valence, d'Alicante,
de Malaga, de la Corogne et de Santander eurent, comme
Séville et Cadix, le droit d'envoyer, au nouveau monde,
des vaisseaux marchands, le conseil des Indes, déjà sur-
chargé d'attributions, hérita d'une partie de celles, dé-
volues, autrefois, à la casa de contratacion.
D'Aranda avait proposé au roi une réforme radicale,
qui le déchargeait du gouvernement des colonies, tout en
conservant, sur elles, sa suzeraineté. D'après ce projet,
Charles III ne gardait, sous son autorité directe, que Cuba,
Puerto- Rico et une position dans l'Amérique du Sud. Le
reste des Indes formerait trois grands royaumes : Nou-
velle-Espagne, Côte-Ferme et Pérou, attribués à des in-
fants. Ils i'ocuniiaîli'aicut l;i supi'émalio du roi d'Espagne,
qui prendrait le titre d'empereur. Rattachés à la Péninsule,
par leur naissance, leurs alliances et des traités de com-
merce, ces princes lui payeraient, en outrCj un tribut :
le roi de la Nouvelle-Espagne donnerait des barres d'ar-
gent; celui du Pérou, des lingots d'or; le souverain de la
Côte-Ferme, du tabac et des épices. Comme l'Espagne ne se
trouvait pas en mesure de pourvoir l'Amérique de tous
les objets manufacturés, qui lui seraient nécessaires, cette
importation serait accordée à la France, à l'exclusion de
l'Angleterre (1).
Ceux qui connaissent le caractère timoré de Charles III
concevront aisément son efïarement, lorsqu'il lut un pareil
(1) Danvila y Collado, I. \'. p. 'i/O. L'auteur a consulté la Alcmoria
fpcreta presentada a Carlos JIl par el coude de Aranda despues de firmado el
îratado de Paris de 1783, biblioteca del S'' D. Antonio Canovas de Castillo.
Cette citation réfute le passage de Ferker dei. Rio, t. III, p. 403, oii cet
historien écrivait : « Il nous paraît tout à fait invraisemblable qu'Aranda
ait fait une semblable proposition. « Ferrer del Rio cite une lettre d'Aranda
à Florida Blanca, de l'année 178G, dans laquelle le comte reproduit à peu
prés les mêmes idées que dans son mémoire. Les deux historiens espagnols
sont donc d'accord quant aux pensées de l'ancien président du conseil de
Castillo, mais Ferrer soutient qu'il ne fit pas de démarche officielle auprès
de Charles III et que, dans sa lettre à Florida Blanca, il qualifiait lui-même
son plan de rCve politique. (Ferriîr del Rto, t. III, p. 407.)
SOULÈVEMENTS DANS L AiM K R IQ Lf E ESPAGNOLE 249
mémoire. Non seulement cet écrit blessait son goût natu-
rel pour la tradition, pour les institutions établies, mais,
en outre, il émanait d'un homme qui lui était antipa-
thique et dont il se défiait, qu'il qualifiait d'esprit versa-
tile et imprudent! Ces raisons suffisaient pour que le roi
rejetât de pareils conseils, considérés, par lui, comme
autant de cliimèrcs.
CHAPITRE IX
DERNIÈRES NÉGOCIATIONS ET MARIAGES PORTUGAIS
I. Traités avec le Maroc, avec la Porte, la régence de Tripoli; expéditions
contre Alger et négociations avec le dey, trêve avec Tunis, considérations
de Florida Blanca, sur la paix avec les musulmans. — II. Naissance des
jumeaux, fêtes célébrées à cette occasion. — III. Mariages portugais^,
cérémonies, démarche ofîicielle de M. de Lourizal, arrivée de Dona Ma-
riana à Aranjuez, récompenses royales, mort de l'infant Don Louis,
éventualités successorales. — IV. Querelles avec Napies, Marie Caroline,
nullité de Ferdinand, Acton, langage violent de Florida Blanca, lettre de
ce ministre à d'Aranda; instructions do Charles III à M. de Llano, ambas-
sadeur à Vienne; conduite de l'ambassadeur Las Casas, mission de Pi-
gnatelli à Madrid, anecdote relative à l'infant Gabriel, deuils; mort de
Dofia Mariana, de son époux; l'infante Charlotte destinée à régner, en
Portugal, arbitrage de Charles III, entre l'Angleterre et la France, au sujet
de la Hollande.
Lorsque, au mois cl'octohre 1788 Florida Blanca, leinit
au roi son fameux Mémorial, résumé des actes accomplis,
SOUS sa direction, sorte de testament politique, destiné
à ses successeurs, un des résultats dont ce ministre se
montra particulièrement fier est d'avoir conclu la paix
avec les puissances barharesques, d'avoir signé un traité
d'alliance avec la Porte. « Désormais, écrit-il, non sans
orgueil, le drapeau espagnol se voit fréquemment dans
tout le Levant où, jusqu'alors, il était inconnu (1). »
Florida Blanca, dans la poursuite de ce dessein, fit
preuve d'une persévérance et d'une ténacité que ne dé-
(1) Bihliotecu de Autorrs rsprii'Ktlf:^, nlirns uri ^innlr^ de Florida Bbiura,
t. LIX, p. 319.
DERNIERES NÉGOCIATIONS 251
couragèrent ni les obstacles, ni les échecs. On a vu, pré-
cédemment, les combats livrés au Maroc, autour de Me-
lille et du Peiïon de Vêlez; l'humiliante retraite d'O'Reilly,
après la tentative infructueuse, contre Alger.
Au temps de la guerre contre l'Angleterre, les combats,
sur la côte d'Afrique, furent nécessairement suspendus,
car l'Espagne n'avait pas trop de toutes ses forces, et
l'instant n'était pas de les éparpiller, par des actions se-
condaires. On ajourna donc, provisoirement, la revanche
d'Alger, et on se contenta de terminer les négociations,
commencées avec le Maroc. L'empereur de ce pays,
assagi, par ses défaites antérieures, délégua, en Espagne,
un ambassadeur, Sidi Mohamed-ben-Otoman, qui signa,
le 30 mai 1780, un traité d'alliance avec Charles III,
ratifié le 25 décembre, par le souverain musulman. Les
navires anglais, amarrés, dans les ports de Tanger et
de Tétouan (1), reçurent l'ordre d'en sortir. Malgré cette
bruyante démonstration officielle, toute relation com-
merciale ne fut pas désormais rompue, entre le Maroc
et la Grande-Bretagne. Pendant la guerre, les musul-
mans de Tanger et d'autres ports furent les pourvoyeurs
habituels de Gibraltar. Cependant, le gouvernement espa-
gnol ferma les yeux sur ces infractions subreptices et sa
tolérance en fut récompensée. L'empereur du Maroc ré-
véla des intrigues anglaises, machinées pour s'emparer
de Tanger. La guerre terminée, le lieutenant-colonel
Don Francisco Sahnas y Mofiino partit, en qualité d'en-
voyé extraordinaire, le 27 avril 1785. Il leva une carte
du pays, depuis Tétouan jusqu'au cap Spartel, et obtint,
pour les missionnaires espagnols, la permission de bâtir
une maison à Tanger. Il rapporta en Espagne, pour
Charles III, des présents, de la part de l'empereur. Les
badauds de Madrid se pressèrent autour de cages, con-
(1) I.M ville ili' Ti'Iouanesl siliUM' à G kilonuMrrs diiiis riiili'i'iciir dos lerres,
ut'annioiiis ello a un poi'l sur la Méiiitcrranùi' a 'iS kiluinèlrcsS.-E. de Tanger.
232 RÈGNE DE CHARLES III D'ESPAGNE
tenant un lion, un tigre, une hyène, des autruches, des
chèvres et des moutons (1).
Le dey d'Alger se montra moins accommodant que
l'empereur du Maroc. Il repoussa toutes les ouvertures,
sous prétexte qu'il ne pouvait rien conclure, avec l'Es-
pagne, sans l'approbation du Grand Seigneur. Dans son
Mémorial, Florida Blanca ne mentionne que d'une façon
générale les jalousies européennes, qui entravèrent les
progrès des négociations espagnoles, avec la Porte. Par
une lettre au comte d'Aranda (2), il est plus explicite
et désigne particulièrement notre nation, comme l'insti-
gatrice de toutes les intrigues, a Sachez, écrit-il, que,
d'après mes conjectures bien fondées, cette cour (la
France) nous a trompés, avec le Turc el les Algériens,
lorsqu'elle nous offrit de nous réconcilier avec eux. Au-
jourd'hui qu'ils ont su que nous pouvions découvrir leurs
trames, Montmorin est venu, avec de petites questions
doucereuses, de la part de Vergennes, pour savoir ce
que fait notre émissaire à Gonstantinople, bien qu'ils le
sachent mieux que nous; mais le remords les travaille.
Je n'ai pu me retenir de laisser échapper une belle sortie,
contre le sieur de Montmorin, et V. E. peut, si on lui
parle de tout ceci, ou feindre de ne rien savoir, ou s'expli-
quer en termes ambigus, tels que nos intentions ne se
découvrent pas et donnent à ces gens des appréhensions
de notre dégoût. Le prétexte de notre émissaire, c'est
de régler différentes choses, relatives aux Lieux Saints et
de tâter le terrain. »
Cet envoyé, Don Juan de Bouligny, s'aperçut bien vite
que ce terrain était plein de fondrières et de pièges.
Néanmoins il réussit et il y fut aidé par l'ambition de
Catherine ILAchmet IV espéra trouver, en Charles III,
un appui contre la Russie, qui voulait s'annexer la Crimée.
(1) Daxvila, t. V, p. 475 et seq.
(2) 27 octobre 1779. (Ferrer del Rio, t. IV, p. 6.)
DERNIÈRES NÉGOCIATIONS 253
Depuis 1774 (1), l'anarchie y était l'état normal,
parce que le traité de Kaïnardji, en déclarant cette pres-
qu'île indépendante, avait dépouillé le sultan de sa sou-
veraineté temporelle. Ce prince revendiquait, comme suc-
cesseur des khalifes, la suprématie religieuse. Livrés à
eux-mêmes, les mourzas s'étaient partagés en deux frac-
tions, le parti russe et le parti turc. Tour à tour, on fai-
sait et on défaisait le khan de Grimée. Le 14 septembre
1782, un traité de paix, de commerce et d'amitié fut
signé, entre Don Juan de Bouligny et le grand vizir,
au nom du sultan. Les formes observées furent les mêmes
qu'avec la France, la Sicile, l'Angleterre, la Hollande et
la Suède : des consuls espagnols furent établis, dans tous
les ports de l'empire ottoman et les sujets de Charles III
furent autorisés à visiter les lieux saints. Le chapitre xvii
de cette convention portait que la Porte notifierait, aux
régences barbaresques, la paix, qu'elle venait de conclure,
avec Madrid.
Le résultat immédiat de ce traité fut de faire aboutir
celui de la régence de Tripoli avec le roi d'Espagne (2).
L'instigateur en fut le maréchal de camp, comte de
Cifuentes, capitaine général des Baléares depuis la con-
quête de Minorque. Dans cette île vivait un négociant,
Don José de Soler, qui avait trois fils. L'un d'eux, Pedro,
résidait alors à Tripoli, pour y recouvrer une créance;
Juan, son frère, était un homme fort habile, qui connais-
sait l'arabe et plusieurs autres langues étrangères; enfin,
Jaime avait épousé une fille du consul hollandais à Tunis.
Cifuentes fut amené à s'entremettre, dans la négociation
de Tripoli, par une lettre que lui adressa Don Pedro, dans
laquelle ce dernier montrait les bonnes dispositions du
bey et offrait ses services. Florida Blanca, consulté, auto-
risa la poursuite de cette affaire et communiqua à Ci-
(1) A. Rambaud, Histoire de In liussir. p. /i91.
(2) Ferrer del Rio, t. IV, p. '.».
254 RÈGNE DE CHARLES III D'ESPAGNE
fuentes le firman d'Achmet IVàla régence de Tripoli (i).
Quant au dey d'Alger, il restait toujours aussi diffîcul-
tueux (2). Une expédition de six vaisseaux do ligne, de
trois frégates, deux galiotes, trois brigantins, neuf ché-
becs, trois balandres, vingt barques canonnières, vingt
bombardes, six felouques et huit brûlots partit, au mois
de juillet 1783, sous les ordres de Don Antonio Barcelo.
Il semblait que de pareilles forces dussent vaincre les
Algériens ou, tout au moins, leur causer de sérieux dom-
mages. Le l'^r août commença le bombardement. On tira,
sur la ville, trois cent quatre-vingts bombes, sans grand
résultat. « J'ai entendu dire, rapporte Fernan Nuiiez,
à une personne véridique,qui s'est trouvée dans la place,
que beaucoup de ces projectiles étaient remplis de terre.
Si cela était vrai, au lieu d'être un grief contre Barcelo,
ce serait un soupçon fondé de la mauvaise intention de
ceux qui servaient sous ses ordres, de leur jalousie à
l'égard de leur chef, à cause de son humble origine. Il
est vrai que ce valeureux marin n'avait pas, comme lieu-
tenant général, les mêmes qualités que comme capitaine
d'un corsaire. Ce feu d'artifice dura huit jours, spectacle
beaucoup trop coûteux, pour le divertissement des Maures
et l'utilité de celui qui le paya. »
On reprit cette opération, en l'année 1784. Une divi-
sion de la marine portugaise, commandée par le briga-
(1) Ce traité porte la date du 10 septembre 178 'i. Don Pedro Soler fut
nommé consul à Tripoli, et son frère Don Juan commissaire des guerres.
Leur père eut une pension viagère de trente douros par mois. Le préambule
du décret royal, cjui accordait ces récompenses, commençait ainsi : « Le juge-
ment, la prudence, la discrétion et la promptitude avec laquelle vous avez
entrepris et achevé, à la satisfaction du Roi et du bey de Tunis, la négocia-
tion de la paix, ont fortifié l'opinion que S. M. avait de vous comme sujets
habiles, prudents et utiles à l'Etat. Aussi, comme vous demandiez, dans le
cas où le Roi montrerait pour vous quelque sollicitude, qu'elle se tournât
en faveur de votre père, S. M. s'est demandé si de tels fils, qui honorent
ainsi leur père, sont plus dignes de récompense qu'un père, qui a réussi à
inspirer à ses fils de tels sentiments... »
(2) Fernan Nttnez. Compendio, t. IL p. 11. et Aff. étr., Espagne, t. DCXI,
f 76.
DERNIERES NEGOCIATIONS 255
dier Ramirez, s'unit à notre escadre. Les Maltais colla-
borèrent à l'expédition, ainsi qu'ils l'avaient fait en 1783.
L'effet fut le même, avec plus de témoins et de risques,
car les Algériens présentèrent une ligne importante de
barques canonnières et de bombardes. Peu s'en fallut
qu'ils ne coupassent l'escadre. On battit en retraite,
comme l'année précédente, « avec augmentation de dé-
penses, de honte, et sans profit. »
On préparait une quatrième expédition en 1785 (1),
lorsque le comte de Gifuentes remit, au ministre Florida
Blanca, une lettre d'un certain Bartolome Escudero.
Elle portait que le dey était décidé à conclure un accom-
modement. Aussitôt le roi ordonna au chef d'escadre
Mazarredo de partir, avec deux vaisseaux et deux fré-
gates, et de hisser le drapeau blanc, en vue d'Alger.
Mazarredo quitta Carthagène et parvint à sa destination
le 14 juin. Les préhminaires furent signés le 16 juillet
1785. Certaines difficultés retardèrent encore le traité
définitif. Mais le frère Alvaro Lopez, administrateur, à
Alger, de l'hôpital des Espagnols, parvint à les vaincre.
Il y eut, dans cette négociation, l'intervention d'un per-
sonnage assez énigmatique, Français mâtiné d'Autrichien,
qui se faisait appeler le comte d'Expilli et qui réussit à
obtenir le poste de consul à Alger. Fernan Nuriez en parle
comme d'un intrigant, sans s'expliquer davantage.
Le bey de Tunis (2) avait donné sa parole que la paix,
conclue avec Alger, entraînerait celle de sa régence. Don
Jaime Soler, gendre de M. Nisseu. consul de Hollande à
Tunis, se flattait de conduire ces pourparlers. Mais,
quand il débarqua, il se trouva devancé, par un capitaine
do vaiseau marchand. Don Alejandro Baselini. Le traité
obtenu n'était qu'une trêve que Soler espérait trans-
former plus avantageusement. Les prétentions du bey
(1) .\ff. élr. Espagne, t. DCXVI, f" 12. el t. DCXX, f» 17.
(2) DAN\aLA, t. V, p. 484, et Ferrer del Rio, t. IV, p. 14.
256 REGNE DE CHARLES HI D'ESPAGNE
de Tunis étaient excessives. Interprétant faussement le
traité avec les Algériens, il voulait s'y reporter, en frap-
pant les marchandises, importées par les Espagnols, de
droits fort élevés et en dressant une liste de présents que
lui ferait annuellement le roi d'Espagne. Don Jaime
repoussa de telles conditions, qu'il jugeait contraires à
l'honneur de son maître. Alors le bey demanda qu'on lui
versât au moins 2 millions de douros, parce qu'il soutenait
que la cochenille et la laine, introduites dans ses Etats,
par les juifs, venant de Livourne, payaient un droit d'en-
viron 9 ou 10 pour 100; que cette taxe, par suite du traité
avec les Espagnols, tomberait à moins de 3 pour 100, quand
les sujets de Charles III apporteraient, directement, ces
produits. Il estimait la perte annuelle, qu'il subirait ainsi,
à 40,000 piastres. Don Jaime Soler échoua dans ses pour-
parlers, parce qu'il eut, contre lui, les commerçants étran-
gers, inquiets de la concurrence espagnole. Force fut donc
de s'en tenir à la trêve conclue par Baselini.
Les avantages, obtenus de la Porte et des régences bar-
baresques sont ainsi résumées par Florida Blanca :
« Votre Majesté tient libres d'ennemis et de pirates les
mers, depuis l'Océan jusqu'à l'extrémité des domaines
du sultan, dans la Méditerranée... En ce temps, sont ter-
minés l'esclavage de tant de milliers de malheureux et
l'abandon de leurs familles infortunées, d'où il résul-
tait d'indicibles préjudices à la Religion et à l'Etat. Main-
tenant a cessé l'extraction continuelle de sommes énormes
d'argent qui, en nous appauvrissant, enrichissaient nos
ennemis et facilitaient leurs armements, pour nous nuire.
Enfin, on peuple et on cultive, avec une incroyable promp-
titude, trois cents lieues de terrains, les plus fertiles du
monde, sur les côtes de la Méditerranée, que la terreur
des pirates avait laissés abandonnés et stériles... (1). »
(!) Mnmnrinl dr Florida Blanca, t. LIX, <léjà nité, p. 320.
DERNIERES NEGOCIATIONS S57
II
La succession masculine du prince des Asturies n'était
assurée que par l'infant Carlos-Eusebio, qui mourut le
11 juin 1783. La princesse Marie-Louise était grosse, la
cour se trouvait à Saint-Ildefonse, lorsque, dans la mati-
née du 5 septembre, on avertit le roi que l'accouchement
était prochain. Il se rendit, aussitôt, à l'appartement de
sa belle-fille, traversant la foule des courtisans, qui se
pressaient sur son passage. A huit heures, Charles III
annonça, à ceux qui l'entouraient, l'heureuse naissance
d'un garçon, et bientôt il se présenta, tenant, entre ses
bras, son petit-fils, qu'il montra aux officiers du palais,
aux prélats, aux grands, aux conseillers d'Etat et aux
ambassadeurs. On baptisa, sur-le-champ, le nouveau-né
qu'on appela Charles-François-de-Paule. La cérémonie
s'achevait à peine que le roi apprit la venue d'un second
garçon. Charles III accomplit, à son égard, les mêmes
formalités que pour son frère, et cet infant reçut le nom
de PhiHppe (1).
Pour célébrer, comme il le méritait, cet heureux évé-
nement, advenu en même temps que la ratification de la
paix avec l'Angleterre, un décret royal, du 22 octobre,
ordonna de chanter le Te Deum et d'illuminer, pendant
trois nuits consécutives, dans tout le royaume. Poètes
populaires, poètes de cour rivalisèrent, entre eux, d'adu-
lations; mais Madrid, qui voulait effacer, dans l'esprit
du monarque, tout souvenir des émeutes passées, sur-
(1) i-milio CoTARBLO y Mori, Iriarte y su epoca, p. 28t.
H. 17
258 REGNE DE CHARLES III D'ESPAGNE
passa les autres villes par ses manifestations de joie et
d'amour.
Elle employa à ses préparatifs les derniers mois de
l'année 1783 et la moitié de l'année suivante. Touché de
tant de zèle, pour lui complaire, Charles III dérogea à ses
habitudes et consentit à présider ces fêtes. Le 30 juin
1784, la cour arriva à Madrid, et, le 3 juillet, le corrégidor
Armona publia le programme des réjouissances. Elles
durèrent trois jours et commencèrent le 13 du même
mois.
On décora la Plaza Mayor et elle fut splendidement
illuminée. Les édifices publics placèrent, sur leurs façades,
des portraits du roi et des princes ; ils les ornèrent de devises
et d'inscriptions. Les particuliers décorèrent leurs maisons
de tentures, de statues, de trophées. Tout ce que l'his-
toire sacrée ou profane offrait d'allusions fut reproduit
par des artistes improvisés. On ne vit jamais tant de
tableaux, représentant Castor et Pollux, Romulus et Re-
mus, Jacob et Esai'i. Ceux qui se firent les plus remarquer,
par le luxe qu'ils déployèrent, furent le duc de Hijar, le
marquis de Cogolludo, les ducs d'Albe, de Medina-Celi
et de Villahermosa.
A quatre heures de l'après-midi, sortit la mascarade,
organisée par la municipalité de Madrid. Elle se compo-
sait de cinq chars de triomphe, traînés, chacun, par six
chevaux, richement harnachés. Des timbales et des clai-
rons les précédaient, ainsi que des comparses, revêtus de
différents déguisements, qui dansèrent devant le palais
du roi. Les jours suivants, le cortège parcourut la ville
et dansa sur la Plaza Mayor. Le roi et sa famille vinrent
assister à ce spectacle.
Vingt mille étrangers affluèrent dans la capitale. La
vigilance du corrégidor Armona (1) ne fut pas en défaut, et,
(1) Ce fut un des corrégidores les plus aimés de Madrid. Il remplissait sa
eharge depuis douze ans, quand il fut frappé d'une maladie grave qui mit
DERi\ll':RES NEGOCIATIONS 259
malgré la foule, qui encombrait les rues, il n'y eut aucun
désordre, aucun accident grave à déplorer. Les courses
de taureaux se célébrèrent, avec leur pompe accoutumée.
Il y eut aussi des divertissements moins grossiers, plus
pédants peut-être. Les assistants, qui se pressaient à
l'académie de San-Fernando, écoutèrent le poème de
Don Vicente de la Huerta (1), intitulé V Oracle de Man-
zanares; il célébrait la paix récente et prédisait la pro-
chaine expédition de Earcelo contre Alger. Don Ignacio
Lopez de Ayala (2) lut une élégie sur l'embellissement
de la nature, par les nobles arts, la peinture et la sculp-
ture.
La municipalité proposa, au concours, deux prix
de 50 doublons, destinés à récompenser les deux
meilleures comédies ou tragédies, composées pour la
circonstance. La somme était médiocre, mais l'auteur
avait, comme compensation, tout le luxe de mise en scène,
qui serait dépensé, pour faire valoir son œuvre. Don Ra-
mon de la Cruz, le plus célèbre écrivain de saynètes à
cette époque, devait en composer la loa ou l'avant-pro-
pos; les décors seraient brossés par un peintre renommé
alors. Don Antonio Garnicero. Don Gaspar de Jovellanos
présida le jury littéraire, qui décerna le prix à deux comé-
dies que l'on examinera ailleurs, los Menestrales (3) de
Don Candido Maria Trigueros, et /a^ Bodas (\q^ noces)
de Camacho de Don Juan Melendez Valdès.
ses jours en danger. Les communautés religieuses célébrèrent spontané-
ment des messes, pour son rétablissement, et, jusqu'à sa convalescence, des
grands d'Espagne, des nobles, des prêtres, des officiers, des gens du peuple
se pressaient à sa porte, pour savoir des nouvelles. (Voir Armona noticias
prii'adas de casa, 3^ partie, citées par Ferrer del Rio, t. IV, p. 89.)
(1) Un des défenseurs les plus ardents de la tradition dramatique espa-
gnole, j
(2) Auteur d'une tragédie, la Nurnancia dcsiruida.
(3) Les ouvriers.
260 RÈGNE DE CHARLES III D'ESPAGNE
III
Ces fêtes furent bientôt suivies de jours de deuil.
A la fm de novembre 1784, les infants étaient morts (1).
Le roi, pour assui^er, avec plus de sécurité, sa succession,
voulut établir son troisième fils, l'infant Gabriel, et ré-
solut de le marier avec Doria Mariana- Victoria, fille de
la reine de Portugal. Il projeta encore une autre union
entre Dona Carlota, fille ainée du prince desAsturies,
et Don Juan, second fils de la reine de Portugal.
Don Gabriel était prieur de l'ordre de Saint-Jean de
Jérusalem ou de Malte. Non seulement le pape l'autorisa
à se marier, mais il lui permit de transmettre héréditai-
rement sa dignité à ses descendants. Ce prince fut assuré
ainsi, lui et les siens, d'un revenu de 4 millions de
réaux (2).
Ces unions resserraient les liens, qui existaient déjà,
entre Lisbonne et Madrid; elles consolidaient, entre les
deux couronnes, des rapports d'étroite amitié, en é\'itant,
toutefois, les embarras d'une alliance plus onéreuse qu'utile
au roi Catholique. Enfin, l'annexion future du Portugal
serait peut-être préparée ainsi (3).
Florida Blanca, l'heureux et habile instigateur de ces
négociations, se proposait, en outre, d'affranchir, par ce
moyen, la monarchie espagnole de la tutelle de notre pays.
Cette intention secrète fut discernée, par des esprits poli-
(|) Le 14 octobre de cette année naquit celui qui régna sous le nom de
Ferdinand VIL
(2) Fernan Nunez. Compendw, t. II, p. 11, et Alî. étr., Espagne, t. DCXL
•f" 280.
(3) Jnstrucciou resercada para la Jtirita creada en 8 de julio de 1787,
,parag. CCCLXXV-CCCLXXVIIL biblioteca de autorrs espanoles, t. LIX.
DERNIÈRES NÉGOCIATIONS 261
tiques, comme Fernan Nufiez, alors ambassadeur à Lis-
bonne. Lui, ordinairement assez sceptique, assez indif-
férent, se laissa gagner par l'enthousiasme, qui animait
les Ibéristes ou anti français (1).
Le duc d'Almodovar fut nommé grand majordome
de la future belle-fdle de Charles III, le marquis de
Llano fut chargé de conduire, à la frontière, la princesse
Charlotte. Le jour de Pâques de l'année 1785 fut fixé,
pour l'entrée solennelle du roi, dans l'église de Notre-
Dame d'Atocha. Cette cérémonie se pratiquait, chaque
fois qu'une infante quittait l'Espagne. La cour, après
une villégiature de quelques jours à Aranjuez, devait,
ensuite, revenir à Madrid, pour la demande solennelle,
que ferait le marquis de Lourizal, au nom de sa sou-
veraine la reine Très Fidèle (2).
Le 27 mars, celui-ci partit, à cheval, de son hôtel,
accompagné de l'introducteur des ambassadeurs et d'un
majordome de semaine, aussi à cheval, précédé par une
livrée nombreuse, suivi de neuf voitures de gala. La pre-
mière était celle que le roi d'Espagne lui avait envoyée;
ensuite venaient quatre carrosses, commandés à Paris
par le marquis; puis celui du nonce, de l'ambassadeur de
Naples, du majordome de semaine, et de l'introducteur
des ambassadeurs. Le marquis de Lourizal fut reçu, au
haut de l'escaher, par le capitaine des gardes de quartier,
à la tête de la maison du roi, et conduit à l'appartement
de Sa Majesté à qui il fit la demande. Il se rendit, ensuite,
chez le prince des Asturies et se retira, avec le même ap-
pareil, à cette différence près qu'au retour, il entra dans
la voiture du roi d'Espagne. Le soir, il revint au palais.
Le monarque le reçut, sous le dais, dans le salon des am-
(1) Morel-Fatio, EtuAfs sur VEspa<^ne, 2'^ si;rie. p. 2G0.
(2) Aff. t'tr., Espagne, t. DCXVI, l'i février 1785. L.i correspondance est
<le Bourgoing. Montmorin. étant parti le 3 septembre 1783, ae fut remplacé
par le duc de la Vauguyon que le 10 mai 1785.
262 RÈGNE DE CHARLES III D'ESPAGNE
i)assadeurs, ayant à sa droite toute sa famille assise et,
à sa gauche, trente grands d'Espagne, l'archevêque de
Tolède, le grand inquisiteur, le patriarche des Indes, le
gouverneur du conseil de Castille et le confesseur, lesquels
étaient tous debout et avaient été appelés, comme témoins.
Le ministre des Indes, M. de Galvez, en qualité de
notaire du royaume, lut, à haute voix, un acte qui conte-
nait, à la fois, le contrat de mariage de l'infante Char-
lotte et celui de Don Gabriel.
La lecture terminée, les contrats furent signés, sur-le-
champ, par le roi d'Espagne et sa famille, y compris
l'infant Don Louis, venu tout exprès de son château de
las Arenas. On observa que cette cérémonie réveillait,
chez ce prince (1), des regrets dont il ne pouvait entière-
ment étouffer l'expression. Lorsque l'ambassadeur eut
signé à son tour, le souverain et toute sa famille passèrent
dans un autre appartement, où un autel était dressé. Le
patriarche des Indes y donna la bénédiction nuptiale à
l'infante Charlotte et à Don Juan, représenté par
Charles III. Immédiatement après, M. de Lourizal re-
tourna chez lui, où il donna une fête. Cinq à six cents per-
sonnes prirent part à un refresco, à une sérénade, à un
souper splendide et à un bal paré (2).
Vers la fin de mai, la princesse de Portugal arriva à
Aranjuez. Le roi avait envoyé son sommelier de corps, le
marquis de Valdecorzana, et le prince des Asturies le
duc de Frias, pour la complimenter. L'infant Gabriel alla
au-devant de sa fiancée sur la route de Tolède et la pré-
(1) On ne lui avait', en effet, permis qu'un mariage morganatiquej, et ses
enfants étaient exclus du trône.
(2) Aff. étr., Espagne, t. DCXVI, f° 155. Dans la lettre de Bourgoing, on
relève cette observation qui trahit les secrètes inquiétudes de la France :
« A la lecture du contrat, on a remarqué que cet acte ne renfermait pas un
mot qui eût rapport à la succession aux trônes d'Espagne et de Portugal,
et que l'infante Charlotte et l'infant D. Gabriel y étaient nommés dans
l'ordre où jls étaient assis, c'est-à-dire la jeune infante avant son oncle, ordre
que la pragmatique de Philippe V semblait avoir interverti. »
DERNIERES NEGOCIATIONS 263
céda de quelques instants. Tous les officiers de la cour, en
uniforme de gala, se tenaient au haut du grand escalier,
autour du roi. L'infante se jeta à ses genoux. Sa Majesté
la releva, l'embrassa et la conduisit, aussitôt, devant le
patriarche des Indes, qui ratifia la cérémonie du mariage,
accomplie à Lisbonne. Puis, Charles III alla à sa chapelle,
où il entendit le Te Deiim. Un banquet eut lieu, ensuite.
On remarqua que la princesse était grande, avait un beau
teint et de belles dents, mais qu'elle commençait à prendre
beaucoup d'embonpoint (1).
Fernan Nunez, ambassadeur à Lisbonne, dont le pa-
trimoine était déjà passablement ébréché, le compromit
encore par ses largesses. A la fête, qu'il donna, au palais
du Rocio, éclairé par plus de trois mille bougies ou torches
de cire, on servit une superbe collation et un souper de trois
cent trente et un couverts, où parurent les mets et les objets
les plus rares. Les invités admirèrent, particulièrement, des
surtouts de table, que leur hôte avait fait venir de Paris.
Charles III avait refusé les arcs de triomphe et les dé-
corations qu'il est d'usage d'exécuter, en de semblables
circonstances. Il dit au corrégidor Armona, qui lui pré-
sentait un projet dressé, par l'architecte Don Ventura
Rodriguez, directeur de l'Académie de San-Fernando,
qu'il ne voulait pas gaspiller l'argent de ses sujets; que
leur amour, leur fidélité et leur joie lui suffisaient (2).
Mais la satisfaction du roi apparut dans ses récom-
penses. Le marquis de Lourizal reçut la Toison d'or; le
(1) Aff. élr., Espagne, t. DGXVII, 23 mai 1783. Le duc de Valdecorzana.
à la mort du duc de Losada, devint sommelier de corps du roi; il était le
neveu du défunt et avait rempli autrefois, auprès du prince des Asturics.la
charge de grand écuyer. (Aff. étr., Espagne, t. DCXI,f°202.) Le duc de Losada
mourut le 20 octobre 1783- (Voir Danvil.4, t. Y, p. 48G.)
(2) Morel-Fatio, ouvr. cité, p. 261; Ferrer del Rjo, t. IV, p. 21. Néan-
moins, malgré ce langage qui semblait indiquer que le roi ne voulait pas
de dépenses inutiles, on fut étonné de l'appareil dispendieux que déploya
la cour de Madrid, » bien que le ministre des finances s'occupât alors de re-
tranchements et d'économies.» (Aff. étr., Espagne, t. DCXVI, 28 avril 1785.)
264 REGNE DE CHARLES III D'ESPAGNE
ministre des Indes, Don José Galvez, fut nommé marquis
de la Sonera, province de la Nouvelle-Espagne, qu'il avait
jointe à cette vice-royauté, lorsqu'il y était visiteur gé-
néral, Fernan Nunez devint conseiller d'Etat, avec fa-
culté de jouir, immédiatement, de la pension, attachée à
sa nouvelle charge. Seul, Florida Blanca ne voulut rien
accepter. Comme il fut instruit de démarches, faites par
le marquis de Lourizal, pour lui obtenir la Toison d'or,
il déclara, avec une certaine sécheresse, qu'il lui suffisait
de savoir que le roi son maître était satisfait de ses ser-
vices, sans qu'il fût besoin d'intrigues ou de manœuvres
pour le progrès de sa fortune particulière (1).
L'infant Don Louis mourut, peu de temps après le
mariage de son neveu, Don Gabriel, au mois d'août 1785.
Charles III, qui l'aimait beaucoup, se montra très affecté.
Il avait eu peine à se séparer de ce prince, à cause de
son mariage morganatique, et, bien souvent, il lui arri-
vait, par inadvertance,, d'appeler « mon frère «le prince
des Asturies. Un jour que celui-ci lui faisait remarquer sa
méprise : « Ne t'étonne pas de cela, mon enfant, lui ré-
pondit le roi; nous avons chassé si longtemps ensemble. »
Le souverain exigeait qu'on témoignât à Don Louis les
plus grands égards;les moindres manquements, à son sujet,
le blessaient très vivement; susceptible, à l'excès, pour tout
ce qui concernait l'honneur de son frère cadet. L'héritier
présomptif l'apprit un jour, à ses dépens. Il causait avec
son père et lui annonçait qu'il avait reçu une lettre de son
oncle : « Je ne lui ai pas encore répondu, ajouta-t-il, avec
une nuance de dédain. — Vous ne vous conduisez pas alors
comme moi, reprit le roi. Je lui réponds, chaque fois et
sur-le-champ, parce que c'est mon frère. » Ces paroles furent
proférées si énergiquement et, avec un tel regard, que le
prince des Asturies baissa la tête et comprit la leçon (2).
(1) Florida Blanca, Mémorial, ouv. cité, p. 320.
(2) Fbrker DEL Rio, t. IV, p. 23.
DERNIÈRES NEGOCIATIONS 263
Les puissances européennes ne virent pas, sans inquié-
tude, se conclure les mariages portugais. L'Etat, qui en
conçut le plus d'ombrage fut la France. En vain, Charles III
s'efforça de tranquilliser notre cour, de la gagner, par ses
procédés. Ainsi, il voulut faciliter nos relations commer-
ciales avec Lisbonne, débouché qui nous était demeuré
fermé, jusqu'alors, au profit des Anglais; il s'entremit, dans
une querelle, entre la France et le Portugal, au sujet d'un
fort, situé sur la côte d'Afrique, au nord du Zaire, appelé
Gobinde (1), que des colons portugais avaient démoli.
Le ministère de Louis XVI resta en défiance, dans l'at-
tente de graves événements, que ne manqueraient pas
de provoquer les successions futures. M. de la Vauguyon (2),
notre ambassadeur, parlait souvent de l'avènement pro-
bable de la princesse Charlotte au trône lusitanien; fré-
quemment il lançait des allusions relatives à la dispropor-
tion d'âge, entre le prince du Brésil et sa tante, son épouse;
à la stérilité d'une pareille union! D'autres conjectures
s'offraient également aux hypothèses des diplomates. La
santé de Charles III déclinait visiblement. Le roi était
affligé d'un tremblement continuel ; après une attaque,
dont les médecins ne déterminèrent pas exactement le
caractère, il resta, assez longtemps, sans connaissance.
Néanmoins, rien ne fut changé ni à son régime, ni à sa
vie; même activité, même insouciance des intempéries
que par le passé. Le dernier-né du prince des Asturies,
Ferdinand, semblait aussi chétif que ses frères aînés,
prématurément enlevés. Vraisemblablement, la princesse
des Asturies ne mettrait plus au monde d'autre enfant.
Son époux, dans ses courses à cheval, multipliait les im-
prudences, malgré les accidents graves dont il avait, plus
(1) Au sujet (le cette affaire, se reporter, Aff. étr., Espagne, t. DCXIV,
f°» 9, 100, 123, 137; t. DCXV, t" 73; t. DCXVI, f» 14. A cette pièce est joint
un croquis du territoire contesté.
(2) AIT. étr. Espagne, t. DCXXI, 15 octoljre 1786.
266 REGNE DE CHARLES III D'ESPAGNE
d'une fois, été victime. Aussi, peut-être, adviendrait-il
que la succession de Charles III serait disputée entre sa
petite-fille Charlotte et des collatéraux de cette princesse.
Observerait-on la pragmatique de Philippe V, plutôt que
la loi castillane; la descendance agnatique ou cognatique?
Dans le premier cas, le roi de Naples serait le successeur
légitime; dans le second, la princesse Charlotte. On intri-
gua,un instant, à Madrid, pour la faire venir de Lisbonne;
mais Charles III s'y opposa. Cet ordre fut commenté et on
prêta au roi d'autres desseins, en faveur de Don Gabriel.
La princesse des Asturies voyait, avec jalousie, les
attentions dont sa belle-sœur était l'objet, de la part du
souverain. Jamais il ne lui avait montré de semblables
égards. Souvent, elle s'était plainte de ces invariables
et fatigants voyages à l'Escurial, à Saint-Ildefonse, à
Aranjuez (1), mais Charles III était inflexible; il fallait,
coûte que coûte, se mettre en route, en dépit des malaises
ou des grossesses. Pour Doîïa Mariana, le roi ajournait ou
retardait les départs; ce qui était inouï, invraisemblable!
Aussi Marie-Louise s'en vengeait par quelque raillerie,
que se répétaient les courtisans et qui revenait aux oreilles
du monarque ou de Don Gabriel. Il est vrai que Finsi-
gnifiance ou l'apathie de l'infante ne rendaient que trop
faciles de pareilles plaisanteries. L'ambassadeur portu-
gais, le marquis de Lourizal, s'enfermait, presque tous les
jours, de longues heures avec Don Gabriel. On se deman-
dait le but de ces conférences. Les lumières personnelles
de ce diplomate n'inspiraient pas de grandes inquiétudes.
Il passait pour très vain, peu spirituel, dépourvu de con-
(1) AIT. étr., Espagne, t, DCXXIII, 6 août 1787. lia princesse des
Asturies veut se dispenser du voyage à Saint-Ildefonse. Le roi le lui
ordonne formellement, « comme roi et comme père, » déclarant qu'il est
trop vieux pour se passer de son fils, un seul instant. La princesse obéit,
mais se montre d'une humeur épouvantable. Elle attribue à Florida Blanca
les rigueurs qu'elle éprouve de Sa Majesté Catholique et concentre, au
fond de son âme, une haine implacable, contre ce ministre, colère d'autant
plus redoutable qu'elle a sur son mari un très grand ascendant.
DERNIERES NEGOCIATIONS 267
naissances, mais on redoutait ses intrigues, surtout s'il se
laissait conduire par sa femme, beaucoup plus intelligente
que lui et regardée comme un caractère dangereux. Don
Gabriel détestait le roi de Naples. La prédilection que
témoignait Charles III à cet infant laissait supposer que
le roi modifierait, en sa faveur, la pragmatique de Phi-
lippe V (1). Mais cet acte arbitraire, d'après les calculs de
M. de la Vauguyon, présenterait des difficultés presque
inextricables d'où naîtraient des conflits. Le parti de la
princesse Charlotte prévaudrait probablement, car il serait
soutenu par le nonce, qui entraînerait, avec lui, le clergé,
et par la Grande-Bretagne. Notre représentant notait les
relations de plus en plus étroites entre M. de Lourizal et
son collègue, l'ambassadeur d'Angleterre.
IV
On ne s'agitait pas moins à Naples qu'à Madrid. Le
roi Ferdinand avait paru très mécontent des mariages
portugais, qui compromettaient, à l'entendre, ses droits
au trône d'Espagne. Charles III, pour le détromper
ordonna de lui communiquer les contrats, condescendance
d'autant plus méritoire, qu'il était irrité contre son fils.
Un homme plus prévoyant que le souverain des Deux-
Siciles se fût efforcé de ne pas blesser le monarque espa-
(!) La pragmatique de Philippe V. rendue en 1713, avec 1? concours des
Corlès, avait pour-but de substituer à la vieille loi successorale de l'Espagne
une loi demi-salique, c'est-à-dire d'appeler au trône tous les héritiers mâles,
même en ligne collatérale, avant les femmes, même si elles appartenaient
à la descendance directe.(Voir, sur les dispositions favorables du prince des
Asturies, à l'égard de s^î fille Charlotte, AfT. étr., Espagne, t. DCXXI,
4 décembre 1786.) Dans la lettre du G août 1787, t. DCXXIII, notre ambas-
sadeur paraît craindre que Charles III ne fasse un testament, pour frustrer
le roi de Naples do ses droits à la couronne d'Espagne.
2G8 REGNE DE CHARLES III D'ESPAGNE
gnol, de ne pas le porter à favoriser, à son détriment,
rinfant Don Gabriel. Mais Ferdinand était trop nul pour
observer une semblable conduite, soumis aveuglément
aux caprices de sa femme! Tout le mal venait de Marie-
Caroline (1). Celle-ci, incapable de se contenir, s'irritait
de tout ce qui contrariait et son indépendance et son am-
bition. Elle trouvait, par exemple, trop lourde la tutelle
que son beau-père exerçait sur son mari et voulait l'en
affranchir. Ses velléités d'indépendance se manifestaient
par un attachement puéril à un favori, le ministre Acton (2),
détesté par Charles III et dont il demandait l'éloignement.
Elle aspirait à régner, un jour, en Espagne. Au lieu d'agir
avec méthode et circonspection, en bonne politique, elle se
butait contre les obstacles et criait tout haut, sans ména-
gements, avec colère, avec rage, ses désirs, ses ennuis et
ses mécomptes. Elle s'irritait contre la fécondité de la prin-
cesse des Asturies, contre le mariage de l'infante Charlotte,
contre les intrigues vraies ou soupçonnées de Don Gabriel.
La querelle s'échauffait par le heurt de deux caractères
également obstinés, par les intrigues de leurs serviteurs,
ministres ou ambassadeurs. « Ouvre les yeux, mon fils,
écrivait Charles III à Ferdinand (3), et reconnais ceux qui
(1) Aff. étr., Espagne, t. DCXIII, 29 juin 1784.
(2) Il avait pris part à une des expéditions de Barcelo contre les Algé-
riens. 11 commit l'imprudence do décorer un salon de son navire de tableaux,
représentant les désastres espagnols, survenus pendant la dernière guerre,
tels que la déroute de Langara, l'explosion du San-Domingo, le ravitaille-
ment de Gibraltar par Rodney, l'escadre de l'amiral Howe, franchissant le
détroit, malgré la flotte de Charles III. L'appartement ainsi orné était ré-
servé à Leurs Majestés Siciliennes, qui devaient aller à Livourne. Voici, à
côté du grief, la justification de Ferdinand IV : « Les estampes sur le navire
n'appartenaient pas à M. Acton, mais au S'' Vivenzio, médecin de la cour.
M. Acton ne les avait jamais vues, et, lorsque le S'' Bologna, commandant de
l'escadre et ancien serviteur de S. M. C, les proposa au ministre pour orner
l'appartement du roi, M. Acton, sur le simple nom du propriétaire, les refusa
en disant: «Les estampes de Vivenzio doivent être anglaises et ne conviennent
u point au lieu où on veut les placer. » Bologna aurait oubhé cette recomman-
dation. Il faut avouer que cette négligence était bien fâcheuse! (Aff. étr.,
Espagne, t. DGXVII, f» 115; t. DCXX, f 110.)
(3) Danvila y Collado, t. V, p. 498, 20 juillet 1784.
DERNIERES NEGOCIATIONS 2tjy
t'aveuglent, dont le dessein était deme donner ce soufflet...
à moi, afin que je te tournasse le dos. Et eux, depuis
qu'ils t'ont rendu un roi de carton, achèvent de te faire
perdre l'honneur, le bien-être de tes enfants et ton âme.
Ne crois pas que j'exagère, car, si tu t'informes et si tu
n'as pas la faiblesse de montrer cette lettre à ceux qui te
perdent, tu verras ce que chantent jusqu'aux enfants,
non seulement à Naples, mais dans les principales cours
de l'Europe, d'où on m'écrit des choses que je ne dois pas
dire. Tous sont étonnés de ce qui se passe, sans en excep-
ter tes parents et ceux de ta femme; aussi, cesse les
paroles artificieuses, cesse de me peindre les choses à ta
manière et à la manière de ceux qui te les dictent... Tu
sais bien ce que je t'ai dit, lorsque tu as nommé Acton,
quoique avec une prudence que je ne dois pas garder
aujourd'hui, car je suppose que lui-même ne la garde
pas. Il parle et agit, avec une telle désinvolture, en tout
ce qui me concerne, qu'il n'y a paâ un étranger de
ceux qui vont et viennent ou résident à Naples, qui ne
sache et rapporte, dans son pays, ce que tu devrais, à
ton tour, savoir et corriger... Si tu désires me conten-
ter... tu dois abandonner Acton, aussitôt, et le faire sortir
de ton royaume; et, si tu ne le fais pas, je ne croirai pas
que tu es un bon fils, et je demanderai à Dieu qu'il
m'éclaire... »
A cette lettre sévère, violente même, Ferdinand ne
répondit que par des plaintes et des lamentations, comme
celles d'un enfant pris en faute. Mais il ne promit pas la
satisfaction exigée. Il supplia, au contraire, son père de
ne plus lui parler de cette affaire.
Charles III songea un instant à réclamer l'intervention
de Joseph II; mais il hésitait, car il se défiait de l'empereur
et craignait d'avoir à payer trop cher de pareils services.
Florida Blanca préconisait les moyens violents. Notre
représentant rapporte, à ce sujet, des confidences eu-
270 REGNK DE CHARLES III D'ESPAGNE
rieuses qu'il reçut du ministre (1). « Le langage combiné,
dit-il à Bourgoing, de S. M., du roi son neveu et de l'em-
pereur Joseph II, s'il était très énergique et de nature
à laisser craindre au souverain de Naples un éclat, de la
part de ces trois monarques, pourrait faire impression
sur S. M. S. Mais comment engager l'empereur à se con-
certer, avec nous, sur cet objet? Cela sera difficile et ce ne
sera pas sans inconvénients. L'empereur se fera presser
et voudra mettre un prix aux efforts que nous obtien-
drions de lui. Si j'étais le maître et que nous fussions dans
un autre siècle, je sais bien comment je m'y prendrais! »
Le comte de Florida Blanca cessa de parler; Bourgoing
joua l'indifférence et se tut également. Le ministre reprit,
au bout d'un instant : « M. Acton est odieux au peuple
et à presque tous les grands de Naples. Nous avons, dans
cette capitale, plusieurs régiments, dont nous pourrions
disposer, au premier signal. Il n'y aurait rien de plus facile
que de faire saisir ce ministre, le soir, quand il rentrerait
chez lui, de lui fermer la bouche, pour l'empêcher décrier,
et de le porter dans une felouque, qui serait toute prête
et qui, sur-le-champ, le transporterait au port d'Espagne,
le plus voisin. Nous Ty recevrions et l'enfermerions. Nous
serions ainsi, à jamais, débarrassés de lui. Mais le moyen
de faire goûter un pareil expédient à un prince aussi loyal,
aussi scrupuleux que le roi d'Espagne; à un monarque
si ennemi de tout ce qui peut porter atteinte à la souverai-
neté? Vainement croit-il avoir des droits sur son fils, sur
un fils qui lui doit sa couronne! Ce fils n'en est pas moins,
à ses yeux, un souverain, comme tous les autres! Aussi
n'oserai-je jamais lui proposer cette démarche violente,
quoique je la croie d'une exécution facile et la seule propre
à nous tirer bientôt d'embarras! »
Pourquoi de pareilles menaces, quand celui qui les pro-
(1) AfI. étr., Espagne, t. DCXIV, 28 septembre 1784.
DERNIÈRES NEGOCIATIONS 271
ferait savait d'avance qu'elles seraient vaines? Pourquoi
choisir, comme interlocuteur, le représentant de la France?
Il est difficile de comprendre le but que se proposait d'at-
teindre Florida Blanca, à moins de n'y voir qu'une
simple boutade, assez conforme à son caractère violent,
ou une tentative indirecte, pour réchauffer le zèle de la
France, trop neutre, dans la querelle, médiocrement dé-
vouée à son gré. Il convient de rapprocher ces lignes
d'autres toutes différentes, que traçait ce ministre, deux ans
plus tard, et qu'il adressait au comte d'Aranda (1) :
« V, E. me conseille de jeter de l'eau sur les choses de
Naples, comme si j'y jetais du feu! N'est-ce pas jeter de
l'eau que d'étouffer les motifs d'une rupture ofTicielle; de
continuer à correspondre avec la reine de Naples et le
ministre Caraccioli, comme si rien- ne s'était passé, entre
nous; de servir cette cour, dans tout ce qui lui importe,
relativement à sa paix avec le Maroc, Tripoli et Alger;
de ne rien lui demander, qui puisse la mortifier... de ne
porter, à la connaissance du Maître, aucun détail, émané
des cours étrangères, auxquelles leurs ministres écrivent
les désordres, les persécutions qui existent à Naples; de
supporter qu'on traite mal, dans cette cour, tout ce qui
sent l'Espagne et les Espagnols, puisqu'on leur refuse
jusqu'au salut? Notre consul n'y trouve personne qui
consente à lui parler ni à l'écouter, même en matière de
justice. Un magistrat l'a formellement éconduit, en invo-
quant, à ce sujet, l'ordre absolu de Caraccioli. Le roi cesse
de faire du bien à ceux qui sont persécutés, pour sa cause,
afin qu'on n'interprète pas ses faveurs comme si elles
étaient dictées, par esprit de vengeance. Nous tolérons que
l'on nous désaccrédite, que l'on dise que nous voulons
commander à Naples, tandis qu'il y a des années que nous
ne nous mêlons de rien. Si tout cela n'est pas jeter de l'eau
(1) Fbkrer DEL Rio, l. IV, p. 25, 19 juin 1786.
272 REGNE DE CHARLES III D'ESPAGNE
sur le feu, que V. E. nous explique ce qu'elle nous con-
seille, pour en jeter davantage. »
Un des griefs de la reine Caroline, qui affectait le plus
Charles III, était l'accusation de vouloir gouverner
Naples et d'y donner des ordres, contre l'honneur et la
majesté de sa belle-fille. « N'est-il pas naturel, répliquait
le vieux roi, qu'un père donne des conseils à son fils? Mais
depuis longtemps, en voyant comme on les recevait, je
me suis renfermé dans le silence. »
Il reconnaissait, cependant, qu'il n'avait pas caché
son déplaisir lorsque Acton devint, à Naples, ministre
de la guerre et de la marine, au lieu de l'Espagnol Don
Antonio Otero. Cette nomination offrait un caractère
particulièrement outrageant! Le roi Catholique venait de
rompre officiellement avec l'Angleterre, en 1779. Ferdi-
nand IV choisissait un Anglais d'origine et d'inclination,
un homme qui n'était pas son sujet. Rien ne justifiait
pareille faveur. Elle n'avait pas même, pour excuse, le
bien de la monarchie, puisque le personnage ne s'était
imposé nulle part, dans aucun poste, par ses talents ad-
ministratifs (1).
En tout ceci, écrivait Charles 1 1 1 au marquis de Llano (2),
qui partait pour Vienne, comme ambassadeur, « ma plainte
(1) Réponse de Sa Majesté Sicilienne aux griefs énoncés parle roi Catho-
lique (Aff. étr., Espagne, t. DCXX, f° 110) : « M. Otero était de tous les êtres
le plus incapable, et M. de Tanucci, qui l'avait élevé, a déclaré cent fois qu'il
en était honteux. M. Acton n'est point Anglais : il est né en Franche-Comté;
sa mère était Française. Son père, établi à Besançon, n'a jamais revu l'An-
gleterre depuis qu'il l'a quittée, on croit, pour cause de religion. Ses deux
frères sont au service de la France. Ce ministre est en place depuis le 1^'' jan-
vier 1779, etalors l'Espagne n'était point en guerre avec la Grande-Bretagne.
On peut se rappeler, en Espagne, qu'avant la déclaration, M. Acton a fourni,
à la cour de Madrid, toutes les munitions de guerre, qui se trouvaient dans
les magasins du roi. Il est vrai qu'on n'a plus continué à en donner, par la
raison qu'il ne restait plus un boulet, dans les arsenaux. »
(2) Cette lettre est reproduite dans Ferrer del Rio, t. IV, p. 26. Il
n'indique ni la date, ni l'occasion de cette dépêche. Elle fait partie d'une
instruction particulière remise au marquis de Llano le 19 juin 1786, pour lui
servir de règle, dans son ambassade auprès de Joseph II. (Aff. étr., Espagne,
t. DCXX, fo 60.)
DERNIERES NEGOCIATIONS 273
se réduisit à insinuer doucement au roi mon fils mon sen-
timent paternel, sans lui conseiller, lui demander ou lui
proposer qu'il renvoyât Acton, et je suspendis mes allu-
sions, auxquelles il refusa de répondre. Il s'écoula beau-
coup de temps, jusqu'au moment où des motifs secrets et
fort graves, concernant l'Etat, me forcèrent à conseiller,
à mon fils, qu'il se séparât de ce ministre. Dans ce dessein,
je lui écrivis, par l'intermédiaire du vicomte de la Her-
reria, alors mon représentant à la cour de Naples. Her-
reria ne put remettre ma lettre, par suite d'un accident,
et comme, depuis, survinrent les mariages de mon fils et
de ma petite-fille, avec les infants de Portugal, le roi mon
fils accomplit ces démonstrations, qui sont de notoriété
publique, voulant rappeler son ambassadeur (1), en
nommer un autre, sans prendre, auparavant, mon avis
comme il est d'usage entre les deux cours. Il donna des
ordres, pour convoquer les Etats des Deux-Siciles et pour
révoquer les mesures établies par moi, avant mon abdi-
cation, en sa faveur.
« Je supportai, j'étouffai, avec prudence et secret, ces
coups et bien d'autres encore; mais, voyant qu'ils menaient,
à une rupture scandaleuse et qu'il n'y avait pas d'autre
ministre qu'Acton qui eût du crédit auprès du roi mon
fils, je lui conseillai, de nouveau, de l'éloigner, montrant
que, sans cela, il ne nous serait pas possible de rester
d'accord.
« Cela a été le commencement de toute cette cabale qui
m'accuse de vouloir commander à Naples, comme si les
raisons secrètes d'Etat qui m'inspirèrent fussent un des-
sein de cette nature, un exercice d'une autorité immodérée
d'un père sur un fils!
« Mais, quoi qu'il en soit, il était encore supportable
et je supportai effectivement que mon fils ne demandât
(1) M. de Raffadale.
II. ' 18
274 RKGNK DE CHARLES III D'ESPAGNE
ni ne suivît mes conseils. Cependant, je ne pus lolérer qu'il
fît bravade, en public, de ne pas les prendre, qu'il com-
blât Acton de distinctions, au lieu de le renvoyer, qu'il
eût soin de ne plus célébrer ma fête, qu'il persécutât mon
ministre et les personnes qui m'étaient attachées.
« Ces procédés ont été si publics, ils ont excité tant
de cris, tant de colères dans les esprits des habitants ou
des étrangers à Naples, que j'ai été contraint de faire
quelque chose, qui manifestât ma désapprobation, pour ne
pas me rendrecomplicedesindifîérents, et jemesuisborné
à ne plus écrire à mon fils; ce qui ne m'empêche pas de
l'aider, dans toutes les affaires, qui l'intéressent, lui, ses
enfants et ses sujets.
H « Ils ont voulu excuser ces persécutions, par les incar-
tades et les imprudences des persécutés, comme si cela
n'était pas naturel, et comme si la grandeur d'âme de
ceux qui sont nés pour être souverains ne devait s'élever
au-dessus des murmures et des misères de cette espèce.
Chaque persécution en produira d'autres; chaque fois les
colères seront plus vives, plus nombreuses, et plus grands
les mobiles de vengeance... Reste ce qui touche à l'hon-
neur de la reine ma belle-fille, que j'ai considéré comme
la prunelle de mes yeux, comme mon propre honneur et
celui de mon fils! L'imagination de cette dame, exaltée
par les mauvais conseils, a pu lui peindre des faits qui ne
sont pas, l'irriter contre moi et mes ministres, présents
à sa cour; elle a alimenté un autre feu qui peut s'être
allumé par la colère de ceux-ci. •>
' On trouve dans cette dernière phrase une allusion à
certaines accusations, portées par la reine de Naples,
contre l'ambassadeur de Charles III, M. de Las Casas (1).
Caroline prétendait que ce dernier avait forcé le bureau
d'Acton, pour y voler des pièces compromettantes.
(1) Afî. étr., Espagne, t. DCXVIII, 7 novembre 1785.
DERNIERES NEGOCIATIONS 275
Lorsque cette nouvelle se répandit, le ministre de Vienne
courut chez le favori, pourl'obliger à brûler touslespapiers,
relatifs à sa cour et à celle de Russie. Le baron de Talley-
rand (1), ambassadeur de France, s'agitait sans grand
succès. Il engageait la reine à se calmer, il essayait de
confesserLas Casas et d'obtenir de lui des éclaircissements.
L'envoyé de Chai'les III ne voulait parler que devant
Ferdinand. Celui-ci se dérobais, parce que la reine le
voulait ainsi. Enfin, les affaires d'Alger servirent de pré-
texte à Las Casas, pour obtenir une audience. Déjà il
était enfermé avec le roi, lorsque survint Caroline. Elle
força la porte, s'emporta, s'oublia jusqu'à invectiver l'am-
bassadeur et s'abandonna à une attaque de nerfs. Le mi-
nistre du roi Catholique sortit. Guérie sur-le-champ et
recouvrant son sang-froid, la reine se releva et, entrepre-
nant son malheureux mari, lui persuada qu'elle savait
tout; que l'ambassadeur le dupait; qu'il jouait un double
jeu; que ces prétendus secrets, révélés, soi-disant, au roi
seul, avaient été communiqués par Las Casas à elle, la
reine; que ce prétendu serviteur dévoué de Charles III
tenait, à l'égard de son maître, un langage tout à fait con-
traire aux sentiments qu'il professait. Vaincu par cette
véhémence, Ferdinand, comme d'habitude, céda, obéit
à tout ce que voulut sa femme. Il prit la plume et écrivit,
sous sa dictée, une lettre de reproches, où il accusait Las
Casas de le tromper, lui refusait désormais tout entretien
et le sommait de justifier ses propos sur Acton, en
remettant les preuves écrites qu'il possédait contre le
favori (2).
(1) Aff. étr., t. DCXVIIL f" 127. Las Casas reproche à Talloyrand d'ovoir
présenté au baise-main de Sa Majesté Sicilienne les frères d'Acton, qui sont
au service de la France.
(2) Aff. étr., Espagne, t. DCXVIII, copie du billet de la propre main de
Sa Majesté Sicilienne remis, à M. de Las Casas, par un garçon de la chambre
du roi, à cinq heures du matin, le 4 octobre 1785 : « Je n'aurais pas tardé à
satisfaire vos désirs de vous parler en secret, et à l'insu de la reine, si vous
176 RÈGNE DE CHARLES III D'ESPAGNE
En outre, Ferdinand, ou plutôt la reine, envoya l'ordre,
à Capoue, de ne laisser passer personne. Cette mesure fut
prise afin de permettre à un envoyé extraordinaire,
M. de Pignatelli, de devancer à Madrid le courrier de Las
Casas (1).
Il n'y a pas lieu d'entrer dans les détails de cette mis-
sion qui n'aboutit à aucun résultat. Ferdinand se plai-
gnait à Vergennes de Las Casas, ainsi que des ministres
d'Espagne (2). « Il semble, mandait-il, que leur projet soit
d'éloigner dejTioi mon auguste Père; au moins de dimi-
nuer, à mon égard, son affection paternelle... Une cabale
infernale m'a réduit à la cruelle alternative de déplaire
à mon Père ou de faire une démarche contre mon honneur
et ma conscience. » De son côté. Las Casas (3), dans une
correspondance privée, se répandait en propos violents
contre la France et contre la reine Caroline. Il la traitait
de vipère, ajoutant qu'il ne craignait pas le venin de ces
reptiles, quand il les voyait venir.
L'infant Gabriel était-il, de son côté, exempt de tout
ne m'en aviez empêché, vous-même, en jouant, à la fois, deux rôles opposés
car, après m'avoir dit, le matin, que vous souhaitiez me parler en secret et
de manière que la reine n'en fût point instruite... vous entamez le même
propos, avec la reine, en tâchant de la persuader à faciliter le renvoi de la
personne susdite et en disant : « Le roi Catholique a soixante-dix ans; il ne
« peut vivre que quelques années. On peut lui donner cette satisfaction
a pour à présent et rappeler la personne, avec tous les honneurs, dès qu'il
t ne sera plus. » Par là, on voit clairement que votre langage n'est pas celui
qui conviendrait à un bon serviteur de notre maison. Si l'homme est mau-
vais, il faut le chasser, pour toujours; mais lorsque vous dites que, cette
satisfaction étant donnée, pour à présent, on pourra un jour lui rendre sa
place, avec tous les honneurs, on voit clairement que, dans le fond, vous
trouvez que c'est un digne homme et qui est utile à mon service; et, au lieu
d'apaiser cette intrigue, vous ne parlez que d'après ceux qui, n'ayant ni
loi, ni honneur, ni conscience, pourvu qu'ils fassent leur affaire, tâchent
de ruiner un honnête homme et inquiètent mon père et moi... "
(1) Aff. étr., Espagne, t. DCXVIII, Escurial, 3 novembre 1785. Arrivée
à l'improviste de M. de Pignatelli; 14 novembre, audience à Pignatelli.
Le roi refuse d'écouter aucune justification, avant que Sa Majesté Sicilienne
ne lui ait donné des preuves de soumission filiale.
(2) Aff. étr., Espagne, t. DCXIX, le roi de Naples au comte de Ver-
gennes, Caserte, 24 mars 1786.
(3) Aff. étr., Espagne, t. DCXIX. 3 mai 1786.
DERNIÈRES NÉGOCIATIONS 277
reproche, et ne pouvait-on pas l'accuser aussi d'entretenir
Firritation de son père, contre son frère Ferdinand?
L'anecdote suivante justifierait cette supposition. Un
jour que le prince des Asturies, accompagné de Don
Gabriel, traversait l'antichambre du palais, il rencontra
M. de la Vauguyon, le prince de Rafîadale, et M. del
Basto (1), ambassadeur de Naples à Lisbonne. Ces per-
sonnages présentèrent leurs devoirs à l'héritier présomp-
tif, qui les entretint du roi des Deux-Siciles. 11 parla de
lui avec tant d'amitié, il souhaita, si cordialement, de le
voir réconcilié avec son père, que le marquis del Basto,
tout ému, s'inclina, pour lui saisir la main et la baiser.
M. de la Vauguyon remarqua que ce geste fit changer de
couleur l'infant Don Gabriel (2).
Ces détails suffisent pour montrer de quels soucis était
tourmenté le vieux roi. Des chagrins domestiques,
s'ajoutant à ces ennuis, achevèrent de le dégoûter de la
vie. Sa belle-fille préférée, Dona Mariana- Victoria, ac-
coucha d'une fille, qui mourut presque aussitôt sa nais-
sance. La mère ne lui survécut guère qu'une année;
quinze jours après sa femme, l'infant Don Gabriel, atteint
de la petite vérole, succombait à son tour (3). La mort
déjouait toutes ces combinaisons successorales, causes
de tant de cabales, de querelles et d'amertumes. Il n'était
plus question de la princesse Charlotte, pour le trône
d'Espagne : le prince du Brésil, en expirant, laissait
l'époux de cette infante, Don Juan, héritier présomptif
en Portugal (4).
Avant que tant de douleurs accumulées eussent achevé
(1) AfT. étr., Espagne, t. DCXIX, f» 40.
(2) AfT. étr., Espagne, t. DCXXI, 5 novembre 1786, La Vauguyon à
Vergennes.
(3) Aff. élr., Espagne, t. DCXXIII, 5 novembre 1787.— L'infante, le
28 octobre 1788, mit au monde un enfant mâle, Charles- Joseph, qui ne
vécut pas. Elle mourut le 3 novembre. (Aff. étr., t. DCXXV, f"' 200 et 21 3.)
(4)jAff. étr., Espagne, t. DCXXV, 15 septembre 1788.
278 REGNE DE CHARLES III D'ESPAGiNE
de l'accabler, Charles III remplit, à la fin de sa vie, un
rôle qu'il avait toujours poursuivi et qui lui échappait
toujours : celui d'arbitre et de médiateur, entre les Fran-
çais et les Anglais.
Frédéric II était mort au mois d'août 1786. Son suc-
cesseur, Frédéric-Guillaume II, pour contrebalancer l'in-
fluence de la cour de Versailles, en Allemagne, s'attacha
à l'alliance anglaise. La Hollande devint le terrain où se
heurtèrent les intérêts opposés de la Grande-Bretagne
et de la France. Deux partis se partageaient le pays :
celui du stathouder et celui des patriotes; l'un soutenu
par la Prusse et par suite l'Angleterre; l'autre, par notre
nation. Des ordres furent donnés à Brest afin d'y armer
des navires, des cantonnements furent pris à Givet, par
les troupes de Louis XVI. Charles III, pressenti, promit
de soutenir le roi, son neveu, s'il était attaqué. En même
temps, il entama des négociations avec le cabinet de
Saint-James. Son intervention énergique et habile eut
pour résultat d'aboutir à un traité que Londres et Ver-
sailles signèrent le 17 octobre 1787. Les deux peuples
remettaient sur le pied de paix leurs forces de terre et de
mer; ils se promettaient, en outre, de ne pas les employer
dans les affaires de la Hollande (1).
(1) Aff. étr., Espagne, t. DCXXI, f"» 87,121; t. DGXXIII, f"* 16, 85.
Nomination de M. Eden comme ambassadeur anglais à Madrid, 23 août 1787,
et de B. Campo à Londres, f» 138. Danvila, t. V, p. 500, et Ferrer del Rio,
t. IV, p. 45.
CHAPITRE X
RÉFORMES INTÉRIEURES
Règlement de l'assistance publique, la Junte générale de charité. — ■
II. Sociétés économiques des amis du pays. — III. Appui moral du pape,
autorisation de disposer des bénéfices vacants, bienfaisance du clergé
espagnol, suppression des inhumations dans les églises. — IV. Le rapport
de Jovellanos sur un projet de loi agraire, les principales entraves, qui
gênaient les progrès de l'agriculture, leur division, timidité de Jovellanos
comme réformateur, principaux travaux en faveur de l'agriculture, ca-
naux, routes. — V. La banque Saint-Charles, la -Compagnie des Philip-
pines, la Junte suprême d'Etat. — VI. Cabale contre Florida Elança,
retour du comte d'Aranda, satires, le Mémorial.
Lorsque Charles III se rendait à la chasse, il avait
coutume de distribuer de larges aumônes aux nécessi-
teux, qui se présentaient devant lui. Aussi, était-il en-
touré d'une foule d'hommes, de femmes et d'enfants.
Pour être malheureux, ces gens n'étaient guère intéres-
sants. Ils ne cherchaient pas à sortir de leur misère,
où ils croupissaient, abandonnés à la fainéantise et au
vice. Les secours du roi étaient une rente, sur laquelle
ils comptaient, pour s'abstenir de travailler. Ils trom-
paient l'ennui de l'attente, en suivant, des yeux, les chiens
et les piquours, ou en so livrant à des plaisirs beaucoup
moins innocents (1).
(1) Meiitorialjlc Florida Blanca, p. 321.
280 RÈGNE DE CHARLES III D'ESPAGNE
Florida Blanca, frappé de tous ces faits, entreprit
d'éclairer son maître, dans un séjour que fit le prince à
l'Escurial, en 1777. Charles III se rendit aux raisons de
son ministre et, avec sa conscience ordinaire, étudia les
moyens les plus convenables, pour mettre à exécution
les réformes, qui étaient proposées. Ces enquêtes abou-
tirent à la fondation de la Junte royale et générale de
charité. Elle se composa d'un président, d'un député
des quartiers de Madrid, d'un membre de la Société
économique, d'un membre du collège de la noblesse et
d'un aide de camp du roi.
Le but que visait Florida Blanca n'était pas de sup-
primer la bienfaisance, mais de l'appliquer, avec plus de
discernement, que par le passé. Il voulait purger le
royaume de tous ces loqueteux, installés sous le porche
des églises ou assiégeant les portes des couvents, à l'heure
des distributions de soupe. Il essayait de réagir contre
un parti dévot, arriéré, qui se laissait, avec une faiblesse
débonnaire, exploiter par toute cette canaille, sous pré-
texte que le spectacle de la pauvreté est utile au salut
du chrétien.
La Junte royale (1) centralisa les aumônes. Lorsque
l'on s'aperçut que les dons des particuliers ne suffisaient
pas, pour équilibrer les budgets charitables, le roi les
subventionna, par l'allocation de certains impôts. La
Junte générale reçut, de ce chef, près de 80,000 francs
par an; l'hospice général, environ 40,000; sans compter
des subventions, moins importantes, attribuées à d'autres
établissements qu'énumère Florida Blanca.
Un décret fut promulgué, en 1778, pour débarrasser
la capitale des vagabonds. On leur accordait un délai
de quinze jours, pour se retirer, soit dans leur village,
soit à la ville épiscopale de leur diocèse. Comme cette
(1) Ferrer del Rio, t. IV, p. 59 et seq. Desdevises du Dézekt, ouv,
cit'j, t. 11, p. 207.
REFORMES INTERIEURES 281
injonction demeurait sans effet, le corrégidor et les
alcades divisèrent la foule des nécessiteux, en trois caté-
gories. Les vieillards et les infirmes furent hospitalisés;
les adultes, hommes, furent incorporés, dans les armées
de terre et de mer; les enfants furent placés, dans des
maisons de miséricorde, où on leur apprit un métier.
On profita largement, pour organiser les établisse-
ments charitables, d'un excellent écrit (1) composé par
le directeur de l'hospice de San-Fernando, Don Tomas
Anzano. Cet ouvrage contenait des conseils pratiques
sur les enquêtes, auxquelles il fallait soumettre les pauvres,
sur la disposition des bâtiments hospitaliers, sur l'acqui-
sition et l'emploi des fonds, sur le séjour des nécessiteux,
leur alimentation, leurs vêtements, etc.
La Junte de charité eut, en outre, pour mission d'ap-
pliquer, d'une façon plus rationnelle, que, jadis, les œuvres
pies, dont l'objet primitif était devenu caduc, ou qui se
trouvait contraire aux notions de l'économie politique.
Elle eut, sous sa dépendance, d'autres assemblées secon-
daires, dans les quartiers de Madrid. Celles-ci se compo-
sèrent d'un alcade, d'un ecclésiastique, nommé par chaque
paroisse, et de trois habitants élus. Personne n'eut le
droit de s'exempter de cette charge. Les fonctions en
étaient assez pénibles. Il fallait, chaque jour, quêter à
la porte des églises, et, une fois, tous les trois mois, dans
les maisons particulières. (
Florida Blanca défendit vigoureusement le système
de bienfaisance, qu'il patronnait, contre les critiques que
ne manquent jamais de soulever les innovations. On
invoquait souvent, contre lui, l'autorité d'un des Pères
du concile de Trente, fray Domingo de Soto. Les argu-
ments que fit valoir le ministre sont reproduits dans son
Mémorial : « Si les ordres religieux pauvres et men-
(1) Eleincittos preliminares para poder jormar un sistema de hospicio
gênerai.
282 RKGNE DE CHARLES III D'ESPAGNE
diants peuvent et doivent nommer des questeurs et des
aumôniers, dont la mission spéciale est de demander la
charité, afin de garder, par ce moyen, leurs moines,
dans le recueillement et le travail, pourquoi ne pourrait-il
et ne devrait-il pas en être ainsi des sociétés civiles, du
roi et du peuple? Pourquoi n'y aurait-il pas, dans les
hospices, les juntes et les comités de charité, des quê-
teurs, spécialement désignés, qui, eux aussi, demande-
raient l'aumône et maintiendraient, dans le recueille-
ment et le travail, les mendiants et les pauvres?... Celui
qui donne l'aumône de cette manière n'est pas exposé
à ce que sa libéralité soit déterminée, par une pure com-
passion personnelle et physique, que lui inspire la per-
sonne ou la situation de l'individu qu'il soulage, mais,
précisément, il donne au nom de Jésus-Christ et il élève
cette vertu morale au degré du véritable christianisme
L'aumône donnée aux comités et aux hospices produit
trois sortes de biens, qui sont : subvenir aux nécessités
corporelles des pauvres, leur faciliter les secours spiri-
tuels, en leur évitant le péché et les occasions du mal,
par une vie recueillie, par une éducation chrétienne;
leur préparer, enfin, d'autres secours, par les travaux,
qui habituent les pauvres au labeur et à l'application.
Rien de tous ces avantages ne se remarque, dans les
aumônes, données aux mendiants et aux vagabonds, et,
en exceptant toutefois ce qui est réparti entre des per-
sonnes connues, véritablement besoigneuses, qui ne ris-
quent, à cause de leur misère, d'en faire aucun mauvais
usage, je répète qu'en général, il faut se montrer très
scrupuleux, pour de pareilles libéralités; il faut que l'on
soit averti de leurs inconvénients, qui consistent, parti-
culièrement, à diminuer l'autorité publique. Les supé-
rieurs temporels et spirituels doivent apporter le plus
grand scrupule à laisser se fonder et se propager l'habi-
tude de mendier. C'est une pépinière féconde de vices
RÉFORMES INTERIEURES -283
et de vicieux; il faut éviter de l'entretenir, il faut main-
tenir le bon ordre, et ces personnes doivent être les pre-
mières à faire observer et à accomplir les prescriptions
du souverain (1). »
II
Les sociétés économiques des Amis du pays collabo-
rèrent, avec ardeur, aux projets de Florida Blanca. Ces
associations, relativement peu nombreuses, puisque, en
1788, elles ne dépassaient guère le chiffre de quarante-
quatre, tiraient leur origine d'une académie privée, fon-
dée dans le pays basque, à Azcoïtia, par le comte de
Penaflorida, vers le milieu du dix-huitième siècle. L'aris-
tocratie de ce pays, les nobles de l'Alva, du Guipuzcoa
et de la Biscaye envoyaient leurs enfants en France
plutôt qu'à Madrid, à cause des difTicultés des communi-
cations. Ces jeunes gens fréquentaient les collèges de
Bayonne et de Toulouse (2). Ce furent eux, sans doute,
qui provoquèrent la ^ogue du collège bénédictin de
Sorèze (3), concurrence redoutable pour le collège des
nobles, puisqu'il devint de bon ton, à la fin du règne de
Charles III, de fréquenter cette maison. Un des résultats
les plus manifestes de cette éducation française fut d'ins-
pirer, à ceux qui en profitèrent, le goût des études scien-
tifiques. Ainsi, le comte de Peiiaflorida s'adonna à la
(1) Mémorial, p. 323.
(2) Menendez y Pelayo, Los hétérodoxes espanoles, t. III, p. 219 et seq.
(3) Satire de Jovellanos contre la mauvaise éducation de la noblesse, pu-
bliée et annotée par Moeel-Fatio, appendice, p. 47. Une liste des élèves
espagnols qui fréquentèrent ( •• collège depuis 1761-1790 y est insérée. Cet
établissement, restauré, vers le milieu du dix-huitième siècle, jJarDom Victor
de Fougeras, devint école royale militaire.
284 REGNE DE CHARLES III D'ESPAGNE
physique expérimentale et eut, à ce propos, d'assez
violentes polémiques avec le P. Isla. L'association fondée
à Azcoïtia, après l'expulsion des Jésuites, s'installa dans
leur collège de Vergara. Les membres de c^s assemblées
s'occupaient essentiellement du progrès des arts, de l'avan-
cement agricole et industriel. Ils proposaient, dans des
concours, l'examen de questions relatives à ces objets
et décernaient des récompenses à ceux qui les avaient le
mieux traitées. Ils secouaient la paresse de leurs con-
citoyens, réchauffaient leur zèle, portaient des encoura-
gements dans les ateliers, des secours et des conseils
dans les campagnes. Ces établissements qui, à l'origine,
n'avaient d'autres fonds que les contributions volon-
taires, reçurent de Charles III quelques secours. Il ré-
gnait, entre les divers membres de ces académies, la plus
grande égalité. Parmi eux, nulle préséance, qu'il s'agit
de l'archevêque de Tolède, du duc de Medina-Celi ou
d'un humble artisan. Tous étaient collègues et s'asseyaient,
sur des sièges semblables, suivant l'ordre d'entrée de
chacun d'eux (1), dans la salle des séances.
L'âme de la Société économique de Madrid était Cam-
pomanes, par sa compétence et son zèle. En 1774, le
conseil de Castille avait publié son livre, intitulé : Dis-
cours sur les moyens de réveiller Vindustrie populaire,
où il recommandait de répandre, dans les campagnes,
l'usage de filer et de tisser le lin, le chanvre, le coton;
où il opposait les avantages de la petite industrie à tous
les inconvénients du régime corporatif. En 1775, il donna
au public son Discours sur Véducation populaire des arti-
sans et le fit suivre d'un appendice en quatre volumes
où il résumait la législation industrielle, dressait, pour
chaque métier, la liste des meilleurs ouvrages, parus en
Espagne et à l'étranger, et réimprimait les curieux mé-
(1) Ferrer del Rio, t. III, p. 234; Boitrgoing, Tableau de V Espagne,
t. Ie^ p. 325; Desdevises du Dézert, t. III, p. 70-72.
RÉFORMES INTÉRIEURES 285
moires économiques d'Osorio y Redin et de Martinez de
la Mata sur l'industrie et le commerce de l'Espagne au
temps de Charles II. D'autres ouvrages parurent, aussi
utiles que ceux de Campomanes. En 1776, Don Francisco
Bruna, doyen de l'audience de Séville, chercha dans ses
Réflexions sur les arts mécaniques à réhabiliter le travail
manuel; en 1778, Don Antonio de Capmany fit paraître,
sous le pseudonyme de Ramon-Miguel Palacio, son Dis-
cours économico-politique en défense du travail méca-
nique des ouvriers. Don Antonio-Javier Ferez y Lopez,
avocat de Cadix, écrivit en 1780 un discours sur Vhon-
neur et le déshonneur légal, où se manifestait le véritable
mérite de la noblesse du sang et où il était prouvé que tous
les métiers nécessaires et utiles à VEtat sont honorables.
La Société de Madrid favorisa la naissance et les pro-
grès de nombreuses écoles techniques : école de la rue
Saint-Bernard, pour toutes sortes de machines et pièces
d'horlogerie; école d'horlogerie de la rue delBarquillo; école
de tournage de la rue San-Marcos; école de la rue de Jésus-
et-Marie pour la fabrication des machines à vapeur. Une
collection de modèles mécaniques fut réunie au cabinet
royal du Buen-Betiro; on en pubha des catalogues des-
criptifs, vendus par livraisons.
Menendez y Felayo estime (1) que « les bienfaits ré-
pandus par ces associations furent mêlés à beaucoup
d'alhage ». Il les accuse d'avoir servi à la propagande
des idées encyclopédiques, du déisme et même du maté-
rialisme. Il est certain que, lorsque le comte de Cabarrus
devint, après Campomanes, l'arbitre principal de la
Société de Madrid, les conseils qu'il donna, quand il s'avi-
sait d'abandonner l'économie politique, pour s'aventurer
sur le terrain de la philosophie ou de la théologie, qu'il
connaissait beaucoup moins bien, eussent fait bondir
Charles III, blessé dans son orthodoxie, si un pareil
(1) Hetcrodoxos, t. III, p. 219 et seq.
286 RÈGNE DE CHARLES III D'ESPAGNE
langage avait été tenu, de son vivant. Cabarrus parlait
en disciple de Rousseau, en émule de Robespierre; cer-
taines de ses phrases n'auraient pas été déplacées, dans
la bouche du pontife de l'Etre suprême; il en avait le
style prétentieux et ampoulé. S'agissait-il, par exemple,
d'exprimer cette A^érité, assez banale, du reste, que la
majorité des enfants était destinée à la vie laïque, Ca-
barrus s'écriait « qu'il ne fallait pas flétrir, dans le cloître,
ces douces fleurs enchanteresses de l'espèce humaine ».
Après les déclamations ordinaires, sur la décadence de
l'Espagne, ce qu'il offrait pour « effacer vingt siècles
d'erreur », pour relever le pays « en vingt ans, de son abais-
sement », se bornait à un simple catéchisme politique et
à Vétude de la Constitution de VEtat. Il rayaif, d'un trait,
l'enseignement de toute doctrine religieuse et le rempla-
çait par une Bible nouvelle, celle du droit administratif,
textes qui, en général, ne provoquent ni ces effusions
ni ces larmes que « l'Humanité dans l'Etat de Nature
offrait à l'Etre suprême, adoré, dans des temples rus-
tiques, sur des autels de gazon ».
Fort heureusement pour l'Espagne, un tel galimatias
ne remplissait pas toujours les séances de la Société de
Madrid. Il y eut des travaux plus sérieux, dus à l'ini-
tiative de Florida Blanca. Comme ce ministre tenait
surtout à combattre la mendicité, les ouvrages qu'il
inspira eurent, en général, pour objet, l'exercice discret
de l'aumône et la réhabilitation du travail. On réimprima,
par son ordre, l'opuscule de fray Juan de. Médina, con-
temporain et adversaire de fray Domingo de Soto; on
traduisit, en castillan, l'écrit de Louis Vives (1), De sub-
it) Louis Vives naquit à Valence en 1492; il étudia et enseigna à Paris
et à Louvain; fut précepteur pendant quelque temps de la princesse Marie,
fille de Henri VIII d'Angleterre. Il résida la plus grande partie de sa vie à
Bruges et mourut en 1540. Son ouvrage : De subi^entione pauperum, sive
de humanis necessitatibus, est de 1526. (Voir sur ce personnage : El Colec-
tivismo agrario en Espatia, de Joaquin Costa, Madrid, 1898, p. 32.)
REFORMES INTERIEURES 287
ventione pauperiim; on ouvrit des concours, en 1781, sur
cette matière. Trente auteurs y participèrent; quatorze
d'entre eux eurent leur travail imprimé, aux frais de la
Société, mais celui qui l'emporta sur tous les autres fut
Don Juan Sempere y Guarinos.
Le gouvernement essaya de supprimer les gitanos (1),
mais cette race demeura rebelle à toute tentative que
l'on fit pour la civiliser. Elle conserva son langage, ses
mœurs, ses signes de reconnaissance et continua à
vivre en faisant des tours de force, en disant la bonne
aventure ou en volant.
Un des résultats les plus fructueux des sociétés écono-
miques fut de déraciner les préjugés, qui frappaient d'igno-
minie l'exercice de certaines professions. Don Pedro-
Antonio Sanchez, bénéficiaire de l'église de Saint-Jacques
de Gompostelle, dans une étude sur la Galice, attribuait
une partie de la misère, dont souffrait ce pays, à la dé-
chéance, qui s'attachait au métier de tanneur. Sa bro-
jcliure fut présentée à Charles III, qui la transmit au
conseil de Castille. Sur le rapport favorable de cette
assemblée, le roi dicta une cédule, déclarant officielle-
ment que les métiers de tanneur, forgeron, tailleur,
cordonnier n'avilissaient ni la personne, ni la famille
de celui qui les exerçait. Ce décret proclamait, en outre,
que les membres de ces industries pouvaient briguer les
honneurs municipaux et même devenir hidalgos. Le roi,
pour combattre cette idée, que l'oisiveté est plus noble
que le labeur, l'encourageait soit par des établissements
modèles, comme la fabrique de porcelaine du Buen-
Retiro, soit en travaillant lui-même de ses propres mains.
Le monarque se vantait d'avoir fait lui-même des chaus-
sures et les pièces principales de l'équipement d'un soldat.
A son exemple, le prince des Asturies et l'infant Gabriel
prirent, plus d'une fois, la bêche et labourèrent, en public.
(1) BOURGOINC, ouv. cité, t. II, p. 387.
288 RÈGNE DE CHARLES III D'ESPAGNE
III
L'appui moral du pape ne manqua pas à Charles III;
Pie VI, en 1780, autorisa le monarque à créer un mont-
de-piété (1), innovation qui ne fut réalisée que trois ans
plus tard. Par le même bref, le souverain pontife permit
au roi de disposer du tiers des canonicats et autres béné-
fices ecclésiastiques. Cette mesure était proportionnée à
l'accroissement extraordinaire des biens du clergé. Ce-
pendant, le roi ne procéda pas avec brusquerie à cette
expropriation. Il garda les ménagements que lui inspi-
raient son esprit d'équité et sa reconnaissance. En effet,
archevêques, évêques et autres dignitaires de l'Eghse
espagnole avaient répondu, avec élan, à l'appel patriotique
que Charles III leur avait adressé, au moment de sa-se—
conde guerre contre les Anglais. Ils lui avaient prêté,
sans intérêt, une somme de 30 millions de réaux.
Aussi, l'efîet de la décision pontificale fut-il ajourné, jus-
qu'après la paix de Versailles; les titulaires des biens n'en
furent pas frustrés, mais l'Etat en disposa, à mesure des
vacances.
Un grand nombre de prélats (2) se distinguèrent,
entre tous, par leur bienfaisance, et leurs noms méri-
tent de n'être pas oubliés. L'archevêque de Tolède,
Don Francisco-Antonio Lorenzana, transformait l'alcazar
en asile, destiné aux pauvres; il établissait, dans la même
ville, une maison d'aliénés et fondait un hospice à Ciudad
Real. L'archevêque de Valence, Don Francisco Fabian
y Fuero, soutenait, presque à lui seul, de ses revenus,
(1) Afï. étr., Espagne, t. DCXI, 1" décembre 1783, et Coxe, t. VI, p. 331.
(2) Fekrer DEL Rio, t. lY, p. 74 et seq.
REFORMES INTERIEURES 28»
l'hospice de sa ville épiscopale, et patronnait, à grands
frais, dans son diocèse, l'industrie de la soie. L'archevêque
de Grenade, Don Antonio- Jorge Galvan, laissait, par tes-
tament, des sommes suffisantes pour l'allaitement de
trois cents enfants, pour la fondation de récompenses,
destinées à encourager l'étude de la doctrine chrétienne,
pour la création d'hôpitaux aux bains de Graena, dans
les Alpuxarres. L'archevêque de Tarragone, fray Francisco
Armafia, réparait à ses frais l'aqueduc romain qui con-
duisait des eaux potables, dans cette cité. L'évêque de
Malaga, Don José de Molina, distribuait, en trois ans,
plus de 2 millions de réaux. L'évêque de Plasencia,
Don José-Gomez Lazo, réparait des chemins et faisait
construire des ponts. L'évêque de Sigiienza, Don Juan-
Diaz de la Guerra, encourageait l'agriculture; l'évêque de
Carthagène, Don Manuel Rubin de Celis, favorisait de
ses libéralités le collège de Saint-Fulgence, suppléait aux
mauvaises récoltes, quand le défaut de pluies avait des-
séché les semences, entretenait plus de mille pauvres
par mois, dotait l'hospice de 500,000 réaux et gra-
tifiait, d'une pareille somme, la Société des Amis du
pays. Fray Joaquin Eleta méritait les éloges de Florida
Blanca, pour sa bienfaisance, louanges d'autant plus pré-
cieuses, dans la bouche du ministre, que ni Mofiino, ni le
confesseur ne s'aimaient. Fray Alonso Cano, auteur d'un
excellent opuscule sur le troupeau royal, ou le bétail
transhumant, promu à l'évêché de Ségorbe, se montrait
un des plus ardents propagateurs de l'industrie et l'un
des prélats les plus soucieux du bien-être de ses diocésains.
Trois fois Don Pedro Quevedo Quintano, évêque d'Orense,
refusa le siège de Sévillc, parce qu'il voulait mener à bien
les travaux, qu'il avait entrepris, le séminaire, l'hospice,
une maison d'enfants trouvés et une autre destinée aux
jeunes filles, dans le collège de las Mercedes. Don Manuel
Ventura Figueroa, malgré son avarice et sa passion pour
n. 19
290 REGNE DE CHARLES III DESPAGNE
entasser, chez lui, des matières d'or et d'argent, se laissait
gagner, lui-même, par cette émulation de générosité. Il
se montrait, d'ordinaire, assez large, envers la Société de
Madrid et laissa, par testament, 6 millions de réaux,
pour fonder un collège ecclésiastique, en Galice. Presque
tous considéraient les revenus, dont ils jouissaient, comme
l'argent des pauvres, dont ils n'étaient que des déposi-
taires et des comptables, devant Dieu; ils les dépensaient,
largement, en œuvres de bienfaisance ou d'utilité publique.
Les ordres religieux imitaient, en général, l'exemple du
«lergé séculier, particulièrement les bénédictins, les ber-
nardins et les chartreux. Certains prêtres ne se conten-
taient pas d'encourager, par des dons, les travaux de l'agri-
culture, mais ils s'y livraient tout entiers, guidant, de
leurs conseils et de leur expérience, les paroissiens, qui
vivaient auprès d'eux.
De ce nombre fut Don Pedro Diaz de Valdès, qui écri-
vait, sous un pseudonyme, dans le Mémorial littéraire.
Compatriote et disciple de Campomanes, il avait em-
brassé, assez tard, la vie ecclésiastique. Ayant obtenu une
cure en Catalogne, il reconnut combien il serait utile,
pour les paysans, et les progrès du bien-être général que
•les curés usassent de leur ascendant, à l'égard de leurs
paroissiens, en répandant, parmi eux, des notions d'his-
toire naturelle. Cette pensée fut développée, par lui, avec
plus d'ampleur lorsque, devenu archidiacre de Cerdagne
à Urgel, il eut l'occasion de présenter, à la Société
basque, un mémoire, peut-être un peu négligé de style,
mais qui fut couronné, cependant, à cause de sa science
naturaliste et physique. 11 conseillait, dans cet écrit,
d'établir, pour le clergé, des cours de botanique, de miné-
ralogie et de chimie; il proposait même de fournir les
fonds nécessaires. Ce digne prêtre devint, plus tard,
évêque de Barcelone, comme successeur de Don José
Climent, justement célèbre par sa piété, sa science et
REFORMES INTÉRIEURES 291
ses bonnes œuvres. Ce dernier avait entrepris la compo-
sition d'une grammaire castillane et ouvert dix écoles
primaires, dans autant de couvents, bien que ces ordres
religieux ne fussent pas, par leur institut, voués à l'en-
seignement. Mais ils s'étaient rendus aux pressantes ins-
tances de leur évêque.
Pour terminer cette revue rapide des principales ré-
formes, accomplies par Charles III, au point de vue du
bon ordre et de la salubrité, il suffira de signaler les ordon-
nances, pour interdire ces processions de flagellants, à
moitié nus, coutume tournée en ridicule, par le P. Isla,
dans son roman de Fray Gerundio;\es précautions prises,
en faveur de la santé publique, telles que les distributions
de quinquina, faites dans tout le royaume, par l'ordre du
roi, pour combattre les fièvres tierces. Une épidémie qui
sévit en 1781 dans la ville de Pasajes, province du Gui-
puzcoa, attira l'attention sur l'usage d'enterrer les morts,
dans les églises (1). Quand l'entassement des corps ne
laissait plus de place, les fossoyeurs accomplissaient un
travail qu'ils appelaient monda, c'est-à-dire nettoyage,
et qui consistait à attacher les ossements des squelettes
aux voûtes de l'édifice; après quoi, on remplissait de
nouveau les sépultures. Ce déplacement fréquent des
dalles qui pavaient l'église, cette ouverture de fosses, où
se trouvaient des chairs en décomposition, rendaient
l'atmosphère irrespirable, et les fidèles, empoisonnés de
ces miasmes fétides, en devenaient souvent mortelle-
ment malades. Rien n'était plus simple que de remédier
à de pareils abus, en créant des cimetières; mais il fallait
lutter contre une routine et une dévotion mal entendue.
Aranda se moquait, avec raison, de ceux qui croyaient
assurer leur salut, en se faisant ensevelir sous le maître-
autel. Pour déraciner ces préjugés, l'Académie royale
(1) CoxE, i. VI, p. 405, et Mémorial (le Florida Blanca, Blblioteca de
autores cspanoles, t. LIX, p. 32'i et ser/.
292 RÈGNE DE CHARLES III D'ESPAGNE
de l'histoire publia quelques mémoires, travaux auxquels
participa Jovellanos. Il venait de quitter Séville pour se
rendre à Madrid, en qualité d'alcade de cour, et la docte
assemblée, ainsi que la Société économique de cette ville,
s'étaient empressées de lui ouvrir leurs portes.
IV
Un des écrits les plus remarquables, composés par ce
personnage, est son rapport sur une loi agraire. Depuis
longtemps, la décadence agricole préoccupait les écono-
mistes et le gouvernement (1). De 1752 à 1769, les bro-
chures s'accumulaient; les enquêtes se poursuivaient à
Salamanque, Ciudad-Rodrigo, Ledesma, Ségovie, Soria,
Burgos, Avila, Grenade, Cordoue, Jaen, Ciudad-Real,
Séville, sans autre résultat qu'une agglomération de
dossiers, entassés dans les archives. La Société écono-
mique de Madrid fut consultée, à son tour, par le conseil
de Castille. Elle nomma une commission ou junte et classa
les différents dossiers, qui lui furent remis, en un Mémorial
ajiistado, imprimé en 1784 et destiné à chacun des mem-
bres de la commission, afin d'éclairer son vote. Jovellanos
fut chargé du rapport au conseil de Castille. Telle est
l'origine du célèbre Informe (2). C'est une œuvre qui fait
époque dans l'histoire de l'économie publique en Espagne.
Celui qui la parcourt se rend compte des principaux
(1) Costa, Colectbismo agrario en Espana, p. 151.
(2) Voici le titre complet de cet ouvrage : Informe de la sociedad econo-
mica de Madrid al real y supremo consejo de Castilla en el expediente de ley
agraria, entendido por el autor en nombre de la Junta encargada de su for-
macion. — Obras de Jovellanos publicadas por Don Candido Nocedal,
t. II, p. 79. La société économique de Madrid n'en entendit la lecture
qu'en 1794. Mém-ldu prince de la Paix, t. II, p. 145.
REFORMES INTERIEURES 293
obstacles qui entravaient l'agriculture. Jovellanos les a
répartis en trois catégories : causes politiques, morales
et physiques (1).
Les pays, préservés de la conquête musulmane, tels
que la Catalogne, la Biscaye, les Asturies, la Galice, dif-
féraient, sous le rapport économique, des régions du Centre
et du Sud. Les Catalans, en échange d'un cens modéré,
obtenaient, tout en vivant sur le terrain d'autrui, des
conditions presque aussi favorables que celles de la
pleine propriété. Ils pouvaient planter, bâtir, hypothé-
quer, aliéner même. Dans les autres provinces du nord,
l'usage des baux à longs termes, le morcellement des cul-
tures, apportaient presque les avantages de la petite
propriété. Au contraire, le plateau castillan, pays con-
quis sur les INIaures, était la région où florissait la féoda-
lité, avec ses châteaux et les fermages arbitraires. Plus
on s'avançait vers le Sud, plus la contrée se dépeuplait, et,
quand on pénétrait en Andalousie, quelques rares pro-
priétaires détenaient, à eux seuls, d'immenses domaines (2).
C'était là que se remarquaient ces inconvénients, que si-
gnalait Jovellanos, tels que les jachères, l'interdiction de
clore les propriétés, la Mesta, les biens de mainmorte et
les majorats (3). Celui qui se rendait de Chiclana à Algé-
siras franchissait une distance d'environ quatorze lieues;
sur son chemin, il ne rencontrait guère que de rares et
misérables chaumières, abris provisoires des laboureurs;
pendant dix lieues consécutives, il ne quittait pas les
(1) Costa, Colectivisnw agrario en Espana, p. 151.
(2) AfT. étr., mémoires et documents, Espagne, t. CXLVI, rédigé par
BouRGOiNG, et, du même auteur, Tableau de l'Espagne, t. III, p. 167.
(3) Informe, etc., p. 83. Obstacles politiques ou dérivés de la législation :
Baldios (jachères), tierras coneejiles (communaux), abertura de las heredadcs,
etc. Il faut remarquer que, bien que situé au sud, le royaume de Valence
ne présentait pas les latifundia de l'Andalousie; la propriété y était très
morcelée, puisque les lots de dix arpents étaient considérés comme d'im-
portants domaines. La terre portait plusieurs récoltes par an, sans paraître
jamais s'appauvrir.
294 REGNE DE CHARLES III D'ESPAGNE
domaines du duc de Medina-Sidonia, qui ne consistaient
qu'en champs et en pâturages, où l'on voyait errer de
grands troupeaux de bêtes à cornes et de juments. Nul
verger, nul potager, aucune trace de culture intensive.
Les maîtres de ces exploitations, appelés à la cour, trou-
vaient, au-dessous d'eux, de descendre aux détails de
l'administration. Ils en abandonnaient le soin à des in-
tendants. Les fermiers, mal surveillés, et dont les baux
ne dépassaient pas neuf ans, négligeaient d'améliorer un
fonds, qui leur serait peut-être retiré. L'expulsion des
morisques avait chassé, de ce territoire, une population
active et intelligente. Les seigneurs, n'ayant plus de co-
lons et n'osant faire venir des noirs ou des Lidiens,
avaient constitué des armées de mercenaires, que leurs
intendants recrutaient, au moment des grands travaux,
et qu'ils renvoyaient, ensuite (1). L'agriculture était
sacrifiée à l'élevage. De là ces interdictions qui empê-
chaient la clôture des domaines, afin de laisser libre
passage à ces troupeaux de millions de moutons, appar-
tenant à une société privilégiée (la Mesta) de grands
propriétaires civils et ecclésiastiques] Deux fois par an,
ils traversaient une partie de l'Espagne : en octobre, ils
quittaient les montagnes de Gastille pour les plaines de
l'Estrémadure ou de l'Andalousie; en mai, ils remon-
taient vers le nord. Cette trombe dévorait tout sur sa
route. Aussi les agriculteurs se décourageaient et s'aban-
donnaient, accablés par les droits excessifs, dont jouissait
la Mesta, qui réclamait des privilèges pour le passage,
le fourrage, l'eau; services, en échange desquels elle payait
des indemnités dérisoires, sources de continuels procès,
entre les riverains et les maîtres des troupeaux, conflits
tranchés, le plus souvent, avec partialité, par un tribunal
spécial.
(1) Desdem:ses du Dézkrt, t. III, p. 16.
REFORMES INTERIEURES 295
L'apathie que remarquait Jovellanos, et qu'il signalait,
comme un vice capital des Espagnols, tenait également
à d'autres causes; par exemple, à la multiplication des
majorats. Ce mal n'existait pas seulement en Andalousie,
mais aussi dans les pays du nord, dans les provinces
basques, dans la Navarre et le Guipuzcoa. La constitution
du majorât rendait son détenteur un simple usufruitier,
puisqu'elle frappait les i)iens d'inaliénabilité in infinitum.
Si cette disposition législative conservait les fortunes,
dans les familles, et empêchait les prodigues de dissiper
leur patrimoine, elle entraînait, avec elle, des conséquences
bien préjudiciables à la prospérité générale, telles que la
suppression de l'esprit d'initiative et le dépérissement
des cultures. Les possesseurs n^étaient pas, en effet,
admis à réclamer l'argent, qu'ils avaient employé à l'amé-
lioration de ces domaines. Aussi, quand leurs successeurs
n'étaient pas des héritiers directs, les occupants laissaient
tout à l'abandon, les bâtiments, les plantations et les
terres. Les titulaires de petits majorats vivaient mesqui-
nement de leurs revenus, et sans crédit, sur des propriétés
qu'ils ne pouvaient ni hypothéquer, ni vendre; les déten-
teurs de majorats plus importants, s'ils contractaient
des dettes, ne couraient aucun risque, en manquant à
leurs engagements, puisque leurs biens étaient insaisis-
sables.
Jovellanos qualifiait d'obstacles moraux les préjugés
qui frappaient de déconsidération l'agriculture. Il énu-
mérait toutes les charges, qui s'accumulaient sur le la-
boureur, telles que la conscription, le logement des sol-
dats, les corvées, le passage des troupeaux; tandis que
tous, même les employés les plus modestes, tels que les
marchands de cartes à jouer, de tabac, de poudre ou de
sel, les gardes de nuit, trouvaient moyen d'attraper
quelque privilège dont le cultivateur, seul, demeurait
frustré. Les obstacles physiques principaux étaient : les
296 REGNE DE CHARLES III D'ESPAGNE
moyens de transport défectueux, l'absence de débouchés
et le manque d'eau, pour irriguer les champs.
Ferrer del Rio ne trouve pas d'éloge assez emphatique
pour louer V Informe de Jovellanos (1). Il le place au même
rang que l'œuvre de Macanaz, au point de vue concor-
dataire ou que celle de Feijôo, en critique littéraire.
Des auteurs plus récents, tout en parlant avec estime des
lumières de Jovellanos, ont cependant montré moins
d'enthousiasme. Costa (2) lui reproche la confusion qu'il
fait entre la propriété de la terre et celle du travail; le
but trop borné qu'il assigne aux lois agraires, destinées
uniquement, d'après VInforme, à accroître le plus pos-
sible la richesse publique. Il l'accuse de timidité : parce
que ce jurisconsulte s'est borné à conseiller d'écarter les
obstacles, qui entravent la libre expansion de l'intérêt
privé; parce qu'il n'a pas reconnu à la société, ni l'obli-
gation, ni le droit d'intervenir dans le conflit des intérêts
individuels; de contradiction avec lui-même, parce que
Jovellanos, tout en reconnaissant que le droit de trans-
mission de la propriété n'est contenu ni dans les lois, ni
dans les desseins de la nature, tout en regrettant le mal,
qui résulte de l'accumulation des héritages, aux mains
d'un petit nombre, n'ose pas suivre la conclusion logique,
imposée par de pareilles prémisses, écarte la conception
d'un remaniement territorial et exhorte les victimes de
ce vice social à la résignation. Ce n'est pas ici l'instant de
discuter de pareilles théories; mais il faut reconnaître que
Jovellanos, tout en étant un esprit très moderne, très
ouvert, restait en même temps un homme de tradition,
très défiant des utopies. Il mettait une entière confiance
dans l'instinct de l'intérêt individuel (3). « En voyant les
hommes s'égarer fréquemment et méconnaître leur véri-
(1) T. IV, p. 109.
(2) Costa, oiw. cité, p. 151.
(3) Informe, édit. citée, p. 82.
RÉFORMES INTERIEURES 297
table intérêt, lorsque, aveuglés par les passions, ils s'at-
tachent à une espèce de bien plus apparent que réel, il fut
facile de croire qu'il serait préférable de les diriger au lieu
de les laisser à leurs désirs individuels. Comment supposer
que desindividus, affranchis des illusions del'intérêt person-
nel, soucieux du bien public, ne dicteraient pas les meil-
leures lois? Dans ce but, ces réformateurs ne se bornèrent
point à protéger la propriété de la terre et du travail, mais
ils eurent l'outrecuidance d'exciter et de diriger, par des
lois et des règlements, tous ces agents de production.
Dans cette voie, ce n'était pas l'utilité particulière qu'ils
se proposaient pour objet, mais le bien commun. Dès lors,
les lois entrèrent en lutte avec l'intérêt personnel, et l'ac-
tion de cet intérêt fut d'autant moins vive, diligente et
ingénieuse, qu'elle fut moins libre dans le choix de ses fins
et dans l'exécution des mesures qui y conduisaient.
« Mais, en agissant ainsi, on ne manqua pas d'observer
que le plus grand nombre des hommes, quand il s'applique
à son intérêt, entend davantage la voix de sa raison que
celle de ses passions. En cette matière, l'objet de ses désirs
est toujours analogue à l'objet des lois; lorsqu'il agit contre
cet objet, il agit contre son intérêt véritable et solide, et
si, parfois, il s'en éloigne, ces mêmes passions, qui le
détournaient, le refrènent à leur tour, en lui présentant,
par les conséquences de sa mauvaise orientation, le châ-
timent de ses illusions, châtiment plus prompt, plus effi-
cace, plus infaillible que tous ceux imposés par les lois. »
Jovellanos réprouvait donc, en général, l'intervention
des esprits systématiques, « adonnés à des méditations
abstraites, voyant les choses comme elles doivent être
ou comme ils voudraient qu'elles fussent »; gens dangereux
d'après lui « qui négligent l'intérêt particulier, engourdis-
sent son action et l'éloignent de son but, au grand dom-
mage de la chose publique ».
Néanmoins, tout en louant la justesse de certains aper-
298 REGNE DE CHARLES III D'ESPAGNE
eus, pourra-t-on peut-être constater que Jovellanos a
trop penché, parfois, du côté de l'individualisme, et que sa
théorie fut mise en échec, comme il advint quelques années
plus tard, lorsqu'il parcourut les Asturies (1). Le spectacle
qui s'offrit à lui ne ressemblait, en rien, à celui de TAnda-
lousie : point d'immenses domaines, mais, au contraire,
une terre morcelée à l'excès, des tenures insufTisantes
pour nourrir le cultivateur, la misère, le découragement,
et, néanmoins, l'entêtement de ces paysans, qui s'obsti-
naient dans la même routine, butés devant l'obstacle,
sans songer à le tourner. Que devenait, dans cette con-
jecture, cet instinct merveilleux de l'intérêt individuel,
pour découvrir la route la plus favorable à ses desseins?
Devait-on accuser de ce mal les lois qui régissaient le
pays? Les Asturies étaient libres, aucun texte n'obligeait
les colons à partager ainsi les tenures; au contraire, le
pouvoir public, quand il était intervenu, avait essayé
de limiter une coutume aussi funeste. N'était-ce pas au
législateur d'apporter le remède que l'habitant, livré à
lui-même, ne savait pas trouver? et d'abandonner cette
théorie du laisser faire, proclamée par Jovellanos au
début de son Informe, lorsqu'il écrivait : « Les ministres
zélés, qui ont proposé leurs idées et leurs plans de réforme
dans le dossier de la loi agraire, ont reconnu l'utilité des
lois agricoles, mais ils ont pu se tromper dans l'application
de ce principe. Il ne faut pas de nouvelles lois pour amé-
liorer l'agriculture; les causes de son retard existent, la
plupart du temps, dans ces lois mêmes : au lieu de les mul-
tiplier, il faut les diminuer (2). »
Cette longue et méticuleuse enquête n'eut d'autre con-
séquence que de provoquer des améliorations partielles.
Charles III voulut agir, pour l'agriculture, comme pour
(1) Lettre de Jovellanos à Don Atjtonio Ponz, édition Nocedal, t. II,
p. 290, carta sexta.
(2) Informe, p. 81.
RÉFORMES INTERIEURES 29»
l'industrie : il fonda un établissement modèle, une ferme,
dans sa résidence d'Aranjuez, où les procédés nouveaux
furent employés; où l'on put admirer les plantations
d'oliviers et de vignes, la répartition scientifique des cul-
tures, d'après la nature des terrains, les produits qu'il re-
cueillait, tels que la soie, le miel et la cire; les pressoirs
pour le vin et l'huile, l'aménagement de ses caves, la
capacité prodigieuse des vasques, qui contenaient les li-
quides. Les dépenses qu'entraînait cette exploitation ne
correspondaient pas aux services rendus, car il n'y avait
guère que les paysans des environs qui pussent profiter de
ces méthodes; encore ne voyaient-ils, la plupart du temps,
qu'une distraction dans un tel spectacle, incapables qu'ils
étaient d'adopter les enseignements agricoles qu'il offrait,
en raison des avances considérables dont il leur eût fallu
disposer. Pour la diffusion des nouveaux procédés, dans le
reste du royaume, Charles III s'en remettait au zèle des
sociétés économiques.
Le roi n'avait pas attendu la publication de V Informe
pour ordonner, de 1768 à 1770, le partage entre les culti-
vateurs des biens communaux. On poussa les travaux
de canalisation du Manzanares et de Tierra de Campos;
le canal de Murcie, abandonné comme voie navigable,
servit aux irrigations des campagnes; on construisit
deux grands étangs à Lorca; le canal d'Aragon, commencé
par Charles-Quint, fut conduit jusqu'à Saragosse, sous
la direction habile et vigilante du chanoine Ramon Pi-
gnatelli, nommé protecteur de cette grande entreprise. Le
canal de Tortose fut destiné à fertiliser les terres en friche,
et à éviter , pour les bateliers, les périls de l'embouchure de
l'Ebre; à fournir, en outre, une issue facile pour les pro-
duits de l'Aragon. D'autres projets furent préparés pour
les pays d'Urgel etd'Ugijar. Aux voies de communication,
par eau, s'ajouta la construction de plusieurs routes, telles
que celles du Puerto de la Cadena, d'Astorga, de Malaga.
300 REGNE DE CHARLES III D'ESPAGNE
V
L'argent manquait, la plupart du temps (1), pour ache-
ver les travaux que l'on commençait; le numéraire ne
circulait guère et le crédit faisait défaut. Les Gremios
mayores étaient cause, en partie, de cette défiance de
l'épargne, puisqu'ils drainaient les capitaux et offraient
aux rentiers timides l'avantage d'une assez grande sécu-
rité, compensée, il est vrai, par la modicité des intérêts,
qu'ils servaient à leurs créanciers. Le roi les ménageait
et ne consentit à porter atteinte à leur situation privilé-
giée, qu'après un service, rendu à l'Etat, parle négociant
François Cabarrus (2). Pendant la seconde guerre contre
l'Angleterre, Charles III avait emprunté aux Gremios
mayores de Madrid 60 millions de réaux, que ceux-ci pro-
mirent de lui verser, chaque mois, par dixièmes. A la qua-
trième échéance, ils furent incapables de tenir leurs enga-
gements. Cabarrus intervint, alors, pour que différentes
maisons espagnoles et étrangères consentissent à prêter, au
roi, 10 millions de pesos, remboursables par des bons {vales
reaies) de 600 pesos chaque, produisant 4 pour 100 d'inté-
rêt et circulant, dans tout le royaume, comme argent comp-
tant. Les dépenses de la guerre multiplièrent les émissions
de ce papier, qui dépassèrent 20,093,000 pesos. Pour en
faciliter le placement, on divisa, par moitié, les anciennes
coupures de 600 pesos. Cependant, à mesure que
s'augmentaient les bons du Trésor, leur estimation dimi-
(1) Aff. ytr., Espagne, t. DCXVII, 0 juin 1785. Création de billets d'Etat
pour la somme de 4,200,000 piastres, destinés à payer les avances faites sur
le canal d'Aragon et à en achever les travaux.
(2) BOURGOING, ouv. cité, t. II, p. 49.
REFORMES INTERIEURES 301
niiait, à proportion, et ils perdaient, sur le change, plus
de 10 pour 100.
Cabarrus ne vit d'autre moyen de relever ces valeurs
qu'en fondant une banque nationale. Il fit valoir que cet
établissement concentrerait tous les fonds, gardés, dans
les coffres des particuliers, ou placés chez les Gremios. La
banque fut d'abord destinée à escompter, au taux de
4 pour 100, toutes les lettres de change, tirées sur Madrid.
Cette ressource était modique, car cette capitale ne pou-
vait passer pour une place de commerce importante. On
n'y soldait guère que le prix des laines, exportées à
l'étranger.
On proposa d'attribuer à la banque un profit supplé-
mentaire, celui du real giro, sorte de caisse particulière,
d'où la cour tirait les fonds, qu'elle adressait à l'étranger,
soit pour le payement de ses agents, soit pour des dépenses
d'une autre nature. Faibles bénéfices, ainsi concédés, cax
le real giro n'envoyait pas plus de 2 ou 3 millions
dé livres, par an, hors du royaume. Enfin, la banque obtint
le monopole des approvisionnements de la marine et des
troupes de terre, entreprises adjugées autrefois, soit à
des particuliers, soit aux Gremios. Le gouvernement fut
séduit par l'idée de distribuer, entre une grande quantité
de citoyens, des bénétices, répartis jusqu'alors en un très
petit nombre de privilégiés (1).
(1) Dbsdevises DtJ DÉZERT. t. II. p. 42G, et Aff. étr., Espagne, l. DCXII,
26 février 1784; t. DCXIII. 7 juin 1784: t. DCXIV, 30 août 1784; t. DCXVI,
31 janvier 1785 : « Tout concourt à prouver qu'il n'y a rien de plus précaire
que cet établissement si éblouissant par la rapidité de ses progrès. Il inspi-
rerait autant de méfiance qu'il paraît séduisant, si l'on savait qu'il est déjà
en avance avec le gouvernement de plus de 20 millions de nos livres et que
le comte de Florida Blanca est à la veille de lui demander un emprunt. » —
T. DCXVI, 7 mars 1785, division entre les directeurs delà banque; 21 mars
1785, impression fâcheuse qu'il en résulte dans le public; 11 avril 1785:
la démission de ce directeur, le sieur Drouillet, propriétaire d'une des mai-
sons les plus considérables de la monarchie et décoré du titre de comte de
Carrion de Calatrava, a eu pour cause la suspension de la vente des actions,
opération à laquelle il s'opposait, parce que Cabarrus n'était guidé dans cette
affaire que par son intér('t pers.innel. — T. DCXVII, 2 mai 1785, lettre de
302 RÈGNE DE CHARLES UI D'ESPAGNE
Le contradicteur de Cabarrus et son adversaire était
le ministre des finances Muzqniz, comte de Gausa (1). Sa
timidité souffrait de terribles angoisses, durant les em-
barras pécuniaires, provoqués par la guerre; il se défiait
des projets, présentés par un homme d\me témérité qui
l'effrayait et dont la réputation lui paraissait équi-
voque (2). (( Je ne m'étonne pas que l'on me déteste,
écrivait-il à Florida Blanca, car je me hais moi-même,
au point de désirer mourir. » Son souhait ne tarda guère
à se réahser, mais il vit la fondation de la banque et ses
premières opérations (3).
Le capital de cet établissement fut fixé à 300 millions
de réaux et divisé en 150,000 actions de 2,000 réaux
chacune. Toute personne était admise à souscrire : les
membres des ordres religieux et les étrangers. Mais,
comme on trouvait que les acquéreurs ne se présentaient
pas assez nombreux, le gouvernement usa de contrainte.
Les greniers publics durent s'inscrire pour 30 millions
de réaux, payables deux tiers en argent et un tiers en
grains. Les municipalités durent fournir 14 millions et
demi. On autorisa les propriétaires de majorats, les con-
fréries, les monts-de-piété et les hôpitaux à vendre leurs
biens fonds et à les remployerjCn actions de la banque. Des
circulaires très détaillées furent envoyées aux vice-rois
et gouverneurs des Indes, afin de racoler des actionnaires.
Drouillet à Florida Blanca, dont il circule des copies; 6 juillet 1785, effet
produit à Paris par le pamphlet de Mirabeau. Cabarrus veut obtenir du roi
Catholique un décret, prohibant cette brochure, en Espagne.
(1) Ferrer del Rio, t. IV, p. 125.
(2) Voici ce que pensait Fernan Nunez du personnage (Gompendio, t. I^'',
p. 374) : Cet homme jeune, actif et d'un caractère entreprenant, aspirait
à une grande fortune et même au ministère de l'Hacienda. Aussi voulait-il
acquérir du crédit, au moyen de grandes spéculations, qui seraient avanta-
geuses, au pays et qui prouveraient qu'il avait des qualités, pour le poste
élevé, auquel il aspirait.
(3) H mourut au mois de janvier 1785. (Aff. étr., Espagne, t. DCXVI,
f° 43.) U voulait transformer le système des impôts et leur substituer une
contribution unique, comme en Aragon.
Rl'iFORMES INTÉRIEURES 303
Le roi accordait la franchise du transport aux capitaux
américains, destinés à la banque.
Malgré toutes ces mesures, Cabarrus eut grand'peine
à faire aboutir son plan. Il avait contre lui non seulement
Muzquiz, mais les Gremios, les fournisseurs des armées
et de la marine, les monopoleurs et les esprits routiniers,
ennemis de toute innovation. A la fin de 1783, un dixième,
à peine, du capital était souscrit; à la fm de 1784, on n'en
avait pas encore réuni la moitié.
En 1785, les actions commencèrent à faire prime.
Pour favoriser la hausse, la banque en suspendit la vente;
elles montèrent bientôt à 3,200 réaux. Mais, quand elles
eurent atteint ce prix, beaucoup d'acquéreurs voulurent
réaliser, et le nombre des ventes amena une baisse, que le
gouvernement espagnol attribua à un pamphlet français,
composé par Clavière et paru sous le nom de Mirabeau (1).
Après la mort de Muzquiz, le nouveau ministre des
finances. Don Pedro-Lopez de Lerena (2), se montra égale-
(1) Lettre de Florida Blanca à Aranda, 18 juillet 1785 (Ferrer del Rio,
t. IV, p. 128): « Il nous a rendu un bon service, l'extravagant, ridicule, faus-
saire et vénal Mirabeau. En discréditant les actions de cet utile établisse-
ment, il oblige les Français qui les ont achetées cher à les vendre bon marché;
aussi nos compatriotes pourront-ils se les procurer à un prix avantageux.
Néanmoins, comme les municipalités, les communautés, les majorats et les
œuvres pies du royaume en possèdent plus de cent mille, qui ne peuvent
passer à l'étranger; comme du reste, c'est-à-dire environ cent cinquante
mille, vingt-cinq mille se sont négociées, en hausse, au moment de leur créa-
tion, entre nationaux, qui ne peuvent les vendre au même prix qu'au prix
d'achat, V. E. peut conclure de tout cela combien peu nous nous soucions
de ce qu'écrit, dit, ou fait la légèreté française. En effet, s'il ne s'était agi
que d'empêcher de courir impunément les faussetés et les mensonges du
livre de Mirabeau, nousles aurions laissé courir; mais, pour l'honneur et pour
qu'il n'advienne pas de mal, aux maisons françaises, qui ont commencé à
donner l'exemple, en prenant des actions, pour que d'autres recherchent
cette valeur, il a paru nécessaire de prohiber cette reuvre et de prendre
d'autres mesures prudentes, destinées à protéger les intérêts des tiers.
Cependant, dans peu de temps, on touchera du doigt les sophismes de ces
économâtres français et on verra que la banque est autre chose que le sys-
tème de Law. C'est pourquoi nous ne voulons pas que l'on écrive ou ré-
pande de tels libelles. »
(2) Aff. étr., Espagne, t. DCXVI, f"« 5.5,68; t. DCXVII, 20 juin 1785.
Un moine de Madrid écrit à Florida Blanca pour lui annoncer un ju'ojet
304 RÈGNE DE CHARLES III D'ESPAGNE
ment, comme son prédécesseur, un ennemi de Cabarrus,
et ses actes compromirent les progrès de la banque. Le
nouveau secrétaire d'Etat était un protégé de Florida
Blanca, qui s'était attaché à Lerena, lors des émeutes de
Madrid. A cette époque, Monino fut envoyé à Guenca,
pour faire des enquêtes; on lui présenta, comme copiste,
un jeune homme, dont le travail le satisfit et qu'il poussa.
Lerena devint, successivement, receveur de rentes à
Guenca, superintendant du canal de Murcie, commissaire
ordonnateur des guerres et assistant de Séville.
Les personnes les plus impartiales virent, à regret, cette
nomination. On considérait, en général, le protégé de
Florida Blanca comme un homme d'une probité sans re-
proche, mais d'une capacité très médiocre; il passait pour
un laborieux qui serait, aux mains de son patron, un
instrument commode et sûr, au moyen duquel celui-ci
s'épargnerait le souci des détails, tout en gardant l'au-
torité. Le prince et la princesse des Asturies se montrèrent
fort dépités de ce choix. Ils soutenaient la candidature de
Don Francisco de Montés, trésorier général. L'échec de
leur créature ajouta un nouveau grief à tous ceux qu'ils
nourrissaient contre Florida Blanca.
Lerena essaya de perdre Gabarrus,par différentes ma-
nœuvres, notamment dans l'affaire de la Gompagnie des
Philippines.
Ges îles renfermaient des produits fort utiles au com-
merce : des bois de construction et de teinture, du fer, de
l'acier, du coton, de l'indigo et du tabac, denrées facile-
ment transportables, par des rivières, qui remontaient
fort avant dans le pays. Le nombre des sujets, qui y re-
d'assassiner M. de Lerena; arrestation du moine. Voir également Fernan
NuNEZ, Compendio, t. II, p. 24 : « Lerena, ennemi personnel de Cabarrus,
prêta l'oreille à tous les bruits que l'on lui conta et crut aveuglément tout
ce que lui disaient les gremios, hostiles à ce dernier, qui leur enlevait l'avan-
tage d'être maîtres du commerce de l'Espagne et d'être l'unique corps, auquel
le ministère pouvait recourir.^dans les embarras_de lajcouronne. »3|_^
REFORMES INTERIEURES 305
connaissaient la souveraineté du roi Catholique, dépassait
un million, sans compter la population insoumise, vivant
dans les bois et dont le dénombrement était impossible.
Jusqu'alors, il n'existait pas de communication directe,
entre les Philippines et la métropole. Tous les ane, un
navire partait de Manille pour Acapulco, situé sur la
côte occidentale du Mexique. Il n'y avait que les Chinois
et les Arméniens à retirer quelque avantage de ce voyage.
Le fisc lui-même n'en profitait pas, les frais d'administra-
tion absorbant le produit des droits de douane. Les insu-
laires des Philippines n'avaient d'autre ressource que
le commerce de commission.
L'île de Luçon, la principale de ce groupe, avait été jadis
envahie par les Anglais, et l'on se souvient, sans doute,
des fastidieuses négociations, entre Madrid et Londres, à
propos de la rançon de Manille. Pour mieux protéger à
l'avenir cette ville contre un débarquement, Charles III
fit fortifier le port de Cavité. Son ministre des Indes,
Galvez, essaya de secouer l'apathie industrielle des insu-
laires. Ses efîorts furent, en partie, récompensés. Grâce à
son initiative, des fabriques de coton réussirent (1).
La compagnie Giiipiizcoane, fondée, en 1728, sur les
conseils de Patifio, commerçait entre les ports de Pasajes,
Caracas et Maracaïbo. Très prospère jusqu'à la guerre
d'Amérique, elle avait vu ses bénéfices diminuer, à ce
moment, et, pour compenser ses pertes, s'était livrée à la
contrebande, avec les Hollandais de Curaçao. Le 15 fé-
vrier 1781, le roi lui retira le titre de compagnie royale
et il fut question de la fondre avec une autre société,
constituée pour le service direct avec les Philippines.
Cabarrus était un des promoteurs de ce projet. Le plan
en fut discuté et approuvé, au mois de juillet 1784, dans
(1) BouROOiNG, t. II, p. 249 et seq., et Aff. étr., Espagne, t. DCXIII,
12 juillet 1784; t. DGXVI, 10 mars 1785, f° 146. Prospectus de la nouvelle
compagnie.
II. 20
306 RÈGNE DE CHARLES IIÎ DESPAGNE
une junte, présidée par Galvez. On fit participer la banque
aux opérations de la compagnie pour 21 millions de réaux;
le roi et les membres de sa famille souscrivirent des ac-
tions. On détermina l'itinéraire que suivraient les vais-
seaux. Ils doubleraient le cap Horn, s'arrêteraient sur
les côtes du Pérou, y prendraient les piastres nécessaires,
pour leurs achats, se rendraient aux Philippines, à travers
la mer du Sud, et rapporteraient leurs retours à Cadix,
en passant par le cap de Bonne-Espérance (1).
Les Gremios se montrèrent très hostiles à la nouvelle
compagnie, car ils avaient tenté quelques expéditions aux
Philippines et il semblait qu'on les frustrât de bénéfices,
qu'ils avaient été incapables de réahser. Aussi Lerena,
qui leur était tout dévoué, prescrivit une mesure, capable
de ruiner la société naissante (2). Une des principales
branches de son commerce était celui des mousselines, dont
on faisait, en Espagne, une énorme consommation.
Jusqu'alors, l'entrée de cette marchandise était rigoureu-^
sèment prohibée aux étrangers, dans la Péninsule. Dès que
le premier chargement, au nom de la compagnie, fut
débarqué à Cadix et que les directeurs voulurent le vendre,
au prix ordinaire, ils ne trouvèrent pas d'acquéreurs, parce
que les droits de douane prohibitifs avaient été baissés.
S'il faut en croire Bourgoing, cette première cargaison
pourrissait encore dans les magasins de Cadix, en 1792.
Les ennemis de Florida Blanca firent valoir, contre lui,
une réforme administrative, ordonnée par décret le
8 juillet 1787 (3). Une junte suprême d'Etat fut alors
créée, sorte de conseil de cabinet, appelé à trancher les
(1) Madrid, archivo historico, Eslado leg. 4075, Aranda à Florida Blanca,
Paris, 20 février 1787 : discussion sur les droits des Espagnols de se rendre
aux Philippines, par le cap de Bonne-Espérance; mémoire de Rayneval,
à ce sujet, discutant les termes du traité de Munsteretlabulle d'Alexandre VI,
qu'invoquent les Hollandais, pour s'opposer à cette navigation.
(2) Fernan Nunez, Compendio, t. II, p. 24, et Boukgoing, t. IL p- 259,
(3) DEsr)E\TSES DU DÉZERT, t. II, p. 56 et 57.
RI-:F0RMES INTERIEURES 307
conflits, entre les différents bureaux des ministères, et à se
prononcer sur la nomination des fonctionnaires. Depuis
longtemps, on s'était aperçu des inconvénients qu'appor-
tait, à la marche des affaires, l'isolement de chacun des
ministres, dans son département respectif. Grimaldi les
signala au roi et celui-ci lui octroya l'autorisation de
travailler, une fois par semaine, avec ses collègues Arriaga
et Esquilache. Cette coutume se continua, jusqu'en 1783,
puis fut abandonnée. Il ne s'agissait donc pas d'une
innovation, mais d'un retour à une pratique, reconnue
favorable. Charles III étudia, avec sa conscience habi-
tuelle, les quatre cent quarante-trois articles du nou-
veau règlement et les annota de sa main. On prétendit
que Florida Blanca voulait, par ce moyen, acquérir
une prépondérance marquée sur les autres ministres
et qu'il cherchait à restreindre l'autorité du monarque.
C'était toucher une corde fort sensible, chez un per-
sonnage, aussi jaloux, que Charles III, do son pouvoir;
mais le prince eut assez de bon sens pour comprendre qu'il
conservait le dernier mot, sur toutes les questions, et qu'il
gagnait, à la nouvelle institution, de les trancher avec
plus de lumières.
VI
Un de ceux qui s'acharnèrent, avec violence, contre
Florida Blanca fut le comte d'Aranda (1). L'âge ne l'avait
pas assagi. Il s'ennuyait à Paris, dans son ambassade, et
(1) Archive historico, Madrid, Estado leg. 2850. Aranda à Florida
Blanca, Paris, 8 décembre 1786; lettre commençant par ces mots : « Voici
ma confession ;_ce n'est ni celle de J.-J. Rousseau, ni celle de saint Augus-
tin, etc. ))
308 RÈGNE DE CHARLES III D'ESPAGNE
trouvait trop pénible, à ce qu'il écrivait, d'être obligé
de faire, par an, cent vingt à cent trente voyages de
Paris à Versailles, partant à huit heures et demie du
matin, pour parler, à dix heures, au ministre des affaires
étrangères. Sa première femme étant morte (1), il avait
épousé, malgré ses soixante-cinq ans, sa petite-nièce, Dona
Maria delPilarSilva y Palafox. Elle était malade, et, comme
les médecins l'avaient renvoyée en Espagne, il demanda
à la rejoindre. « Je ne veux que le repos, mandait-il à
Florida Blanca; que l'on me permette seulement de finir
mes jours sous l'habit de l'ordre de Mars, dans lequel j'ai
fait mes vœux et où je continuerai de servir tant que ma
carcasse tiendra bon. » Il fut rappelé en 1786 et son
successeur à Paris fut Fernan Nufiez (2), qui prit possession
de son poste la même année que Montmorin devint mi-
nistre des affaires étrangères. Mais le repos d'Aranda ne
laissa pas que d'être très agité. Un tel homme ne pouvait
s'accommoder du sort commun; il supportait, avec amer-
tume, de ne plus occuper le premier rang et de se voir, lui,
un militaire et un grand d'Espagne, obligé d'obéir à un
robin, à un noble de fraîche date, comme Florida Blanca.
Un décret royal l'exaspéra. Cette ordonnance prescri-
vait de donner le titre d'excellence aux grands d'Es-
pagne, aux conseillers d'Etat, à l'archevêque de Tolède,
aux chevaliers de la Toison d'or, aux grands-croix de
Charles III (3), aux capitaines généraux de terre et de
mer, à tous ceux qui seraient ou auraient été vice-rois
ou ambassadeurs, et enfin de rendre, à tous, les mêmes hon-
neurs militaires. Il n'y avait pas quatre jours que le décret
était publié qu'Aranda s'empressa de représenter au roi
(1) Dona Ana-Maria del Pilar Fernandez de Hijar, morte en 1783.
(2) Florida Blanca, le 29 janvier 1787, annonce à d'Aranda que son suc-
cesseur sera Fernan Nufiez. (Archivo historico, Madrid, Estado leg. 2850.)
(3) Institué en 1771 « sous l'invocation de la Très Sainte Vierge consi-
dérée dans le glorieux mystère de son Immaculée Conception ». Nov. Reco-
pilacion, VI, ni, 12 (19 septembre 1771).
REFORMES INTERIEURES 309
les inconvénients que produirait son exécution, dans
tout le royaume. Au bout de deux mois, comme son mé-
moire demeurait sans réponse, il écrivit au ministre de
la guerre, Don Geronimo Caballero.
Un libelle anonyme parut ensuite, intitulé : Conversa-
tion entre les comtes de Florida Blanca et Campomanes,
le 20 juin 1788. Il y était question du décret royal, relatif
aux honneurs militaires. Campomanes interrogeait Florida
Blanca sur les motifs de cette mesure et ce dernier lui
répondait en ces termes : « Laissons de côté mes motifs,
mais, tant que ma chaise sera chaude, il me faut faire un
pot-pourri de toutes espèces de gens, car, sans cela, ni vous,
ni moi, ni nos égaux, n'oserions lever la tête. » Dans la
suite de cette satire, on le représentait expliquant à son
interlocuteur les artifices dont il se servirait pour contre-
carrer les représentations du comte d'Aranda, désigné
sous les noms : d'ambassadeur, de démon militaire, ou
d'archiprêtre des moines guerriers : « Fallait-il révoquer
un ordre de S. M. pour le caquet de gens chatouilleux? Le
roi n'était-il pas le maître absolu de tout honneur, libre
de l'octroyer ou de l'enlever en bloc, ou en détail,
selon son libre arbitre? » L'auteur supposait que Florida
Blanca insistait auprès de Campomanes pour savoir ce
que « chantaient tous les braillards », et il le caressait en
promettant de le maintenir gouverneur du conseil de
Castille et de perpétuer les gens de sa robe, dans les secré-
taireries d'Etat. Le résultat des réponses de Campomanes
était de brouiller Florida Blanca, d'abord avec le roi,
parce que ce prince disait qu'aucun ministre n'avait
jamais réduit son autorité comme Florida Blanca, qui ne
l'écoutait guère ))lus qu'un moine du Saint-Bernard; puis,
avec le confesseur fray Joaquin Eleta, parce qu'il
aurait imaginé, pour diminuer l'ascendant de ce prêtre
dans les affaires de l'Eglise, de montrer à Charles III
une lettre de Pie VI, qui le traitait de moinillon ignorant;
310
RÉGNE DE CHARLES III D'ESPAGNE
ensuite, avec les conseils et les tribunaux dont il s'arro-
geait les attributions, parce que son encombrante va-
nité le portait à vivre persuadé qu'il savait tout et que
tous les autres n'étaient que des ânes; avec ses collègues
les ministres, parce que la junte suprême d'Etat les trans-
formait en un troupeau de moutons, qui marchaient, en
se bousculant, là où les poussait leur berger; enfin, avec
Campomanes lui-même, dans la bouche duquel on mettait
la conclusion suivante : « Je me félicite de ne vous avoir
dit que la plus grande partie des choses qui donnent, à
votre ministère, un caractère intolérable et fatal. Mainte-
nant, je conviens avec la voix générale, après la mauvaise
âme de Galvez et la vôtre, qui ne vaut pas mieux, après
vos fariboles et vos cafarderies, pour abuser le roi, après
une infinité de malheurs, par lesquels tous deux vous pa-
raissez avoir été fondus dans le même moule, que la nation
soupire pour qu'il n'y ait plus d'avocat dans le minis-
tère (1). ))
La satire eut un grand succès, dans la haute société
et parmi les militaires. On se la passait de mains en
mains, on la copiait. Une fable, insérée dans le Journal de
Madrid, et intitulée le Renard {el Raposo), partagea la
vogue de l'autre libelle. Il y était question d'un lion (2) qui
(1) Ferrer del Rio, l. IV, p. 228 el seq.
(2) El Raposo, attribué à Tomas Iriarte ou à Don Felipe Samanie^i^o
De un leon poderoso
Ministro principal era un raposo;
Por lo sagaz y astuto
Orgullo conio cl houibrc tieue el brutu;
Y asi, do su privauza evanecido
Trataba cou imperio desmedido
Hasta a los mismos tigrea y los osos.
Todos los animales,
Grandes, pequeiïos, mansos y fiu'iosos,
Erau para el iguales :
Con rigur los trataba y aspereza.
Y despreciaba fuerzas y graudeza.
En esto, del favor una mudanza,
Caer hizo al visir de la privanza,
Y apenas del SeTior perdio el apreeio,
Objctu lue del général desprecio.
D'un lion puissant
Ministre principal était uu renard
Avisé et malin
Orgueilleux comuie un homme;
Vaiu de ses privautés
Il traitait impérieusement, avec excès.
Les tigres et les ours.
Tous les animaux
Grands, petits, doux et furieux
Etaient pour lui égaux.
Avec rigueur et âpreté il les traitait
Et méprisait forces et grandesse.
Un changement de faveur
Fit tomber le vizir.
Et à peine perdue l'amitié du maître
Qu'il fut l'objet du dédain géuéral.
RÉFORMES INTÉRIEURES 311
avait pour ministre un renard. Ce dernier, enivré de sa
fortune, maltraitait tous les autres animaux. Un hasard
le ruinait. Les plus petits s'enhardissaient et s'atta-
quaient à lui, tandis que les grands l'égratignaient, de
temps en temps, pour rendre son martyre plus douloureux,
en ne l'achevant pas tout de suite. La morale contenait
cette conclusion que, chez les hommes, se voyait ce qui se
passait chez les animaux : l'abus de la force; mais cepen-
dant l'orgueil persistait toujours.
Il se renouvelait contre le ministre une cabale analogue
à celle dont fut victime Grimaldi. C'était bien le parti
aragonais, qui reprenait l'offensive, contre le parti golillc
ou des robins. Mais, cette fois, il manquait aux ennemis de
Florida Blanca l'appui du prince des Asturies. Pourtant,
la femme de l'héritier présomptif détestait le chef du
cabinet et on connaît l'ascendant qu'elle exerçait sur son
époux. Il y eut quelques châtiments, destinés à ramener,
dans le devoir, les mécontents. On prit un détoui' pour
exiler le marquis de Rubi, en le nommant ambassadeur
auprès du roi de Prusse. Gomme il refusait d'obéir,
sous de mauvais prétextes, il fut envoyé, en disgrâce,
à Pampelune. O'Reilly (1), qui avait contribué à la dilTii-
Auu el mas itifelice le acoinete, Même le plus malheureux l'atUiinie,
Y los Kraiulcs dcl rciuo, por juguetc Et les siraiuls, par aimiseuuuit,
^0 (lucricudu tomarsc mas trabajo Sans daigner prendre plus de travail
QiK^ tal cual araûa/.o de liv!crii, (Juo de régratigner légèvomcut
par agasa.jo.
Coiuinc eu le caressant,
'l'ai martiro le dieron y tau llero Lui tirent souffrir un tel inart.Me
Y se lo eoutinuaron de tal suertc, Et le prolongèrent de telle sorte
Que eargado de Hagas y de ai'reuta, Que, chargé de plaies et d'affrouts,
\iuo a sufrir la niucrto J.a mort vint enfin,
Fenosa tauto mas cuauto mas leuta. D'autant plus pénible que lente.
6 Por que para estos casos Pourquoi chercher des exemples
Buscamos eu los brutes ejeniplares, Chez les animaux
îSi de igualcs fracasos i^iles hommes nousoflrcntparcenlaims
Xos olreccn los hombres ceuteuares De tels excès de fore;?
t'uaudo el poder usarou cou exeeso? L'orgueil en cessera-t-ii pour c^la.'
(, Y la àoberbia cesara por eso"?
(1) Feeeee DEL Rio, t. IV, p. 216: cite un mot du corrégidur Arm^/jii :
(i II y a trois comtes qui ne peuvent tenir dans le même sac, » disait ce per-
sonnage. Ces trois comtes étaient : Florida Blanca, Aranda et 0'R"illy.
312 RÈGNE DE CHARLES III D'ESPAGNE
sion des satires, reçut l'ordre de partir en mission, pour
la Galice. Il quitta Madrid, en affectant le plus grand zèle
et la plus grande satisfaction. Son beau- frère, Don Louis
de Las Casas, gouverneur d'Oran, en congé à Madrid,
fut renvoyé en Afrique. Enfin, le comte d'Iranda, chez
lequel se réunissait une société, soupçonnée d'être hostile
à Florida Blanca, fut mandé par Campomanes. Le gou-
verneur du conseil de Castille lui adressa une mercuriale
et voulut bien se contenter de ses explications.
Ces châtiments, bien bénins, étaient de faibles satisfac-
tions, accordées au ministre, contre lequel courait une nou-
velle satire, moins spirituelle que les précédentes, intitulée :
Lettre d'un coquetier de Fuencarral à un avocat de Madrid,
sur le libre commerce des œufs. Ce pamphlet regrettait les
facilités, octroyées aux armateurs pour commercer avec
les Indes.
Une autre faiblesse du gouvernement fut de donner
satisfaction aux opposants, en rapportant le décret sur
les honneurs militaires, en partie cause de tous les écrits
dont Florida Blanca avait été assailli.
Celui-ci jugea opportun de rédiger un mémoire justi-
ficatif de toute sa conduite depuis l'année 1777, époque
de son entrée au ministère. Il terminait, en demandant, au
roi, la permission de se retirer; mais Charles III, dont la
santé devenait de plus en plus chancelante, ne consentit
pas à se séparer de lui (i).
(1) Florida Blanca resta au pouvoir sous Charles IV et ne tomba, en 1792,
que parce qu'il voulut ouvrir les yeux du roi sur les désordres de la reine.
Pendant l'invasion de Napoléon, il présida la junte insurrectionnelle d'Aran-
jucz et mourut à Séville le 28 décembre 1808. Le mémoire de Florida Blanca
est du 10 octobre 1788. Cet écrit fut présenté de nouveau au roi Charles IV,
le 6 novembre 1789. s -
CHAPITRE XI
MOUVEMENT INTELLECTUEL SOUS CHARLES III
I. L'enseignement : réformes scientifiques, les sciences exactes cultivées en
dehors des Universités, principaux savants, cabinet d'histoire naturelle,
médecine. — II. Philosophie : influence de Vernei, les jésuites Eximeno
et Arteaga, réaction contre le sensualisme et apologie catholique, Rodri-
guez Ceballos, Ferez y Lopez, Valcarcel. — III. Travaux historiques :
les fausses chroniques, le P. Enrique Florez, Manuel Risco, Capmany,
fray Romualdo Escalona, Campomanes, le jésuite Masdeu. — IV. Lit-
térature : prédominance de l'esprit critique, influence de Feijoo, Luzan,
Isla, la fonda de San-Sebastian, Moratin le père, principaux membres de
ce cercle littéraire, Cadahalso et los Eruditos a la violeta, Tomas Iriarte,
salons à la mode, le poème de la Musica, les fables, polémiques qu'elles
provoquent : El asno erudito de Forner. — V. Le théâtre : partisans de la
tradition, les gallo-classiques, Moratin le père, les autos sacramentales,
la cabale du comte d'Aranda, les saynètes de Ramon de la Cruz, la Hor-
mesinda, Jovellanos et le Delincuente honrado, pillage de l'ancien réper-
toire, la Raquel de Huerta, absence de critique chez ce personnage, el
Seiiorito mimado d' Iriarte, Iriarte précurseur de Moratin le fils. —
VI. Beaux-arts : prédominance de l'influence étrangère à partir de Coello,
en peinture; décadence de la sculpture et de l'architecture, influence de
Borromini, l'Académie des nobles arts de San-Fernando; Mengs. prédo-
minance incontestée de sa peinture et de son goût; réaction de Goya,
tentatives de la sculpture avec Don Felipe de Castro, la sculpture sur bois
et Sarzillo: architecture : Don Ventura Rodriguez et Don Juan de Villa-
nueva, le goût antique, influence de Vitruve, Don Josef Ortiz y Sanz, Don
Antonio Ponz. — VII. Musique : Nasarre,Valls et Feijoo, discours de ce
dcrni-er sur la musique des temples, invasion de l'opéra italien sous Phi-
lippe V et Ferdinand VI; Iriarte, un des propagateurs de la musique
allemande; œuvres des PP. Eximeno, Arteaga et Requeno.
Dans l'ensemble de son œuvre, les réformes opérées par
Charles III, au point de vue de l'enseignement, ne sem-
314 RÈGNE DE CHARLES III D'ESPAGNE
bleront pas la suite d'un plan coordonné. Après l'expul-
sion des jésuites et la suppression des colegios mayores,
on pouvait peut-être s'attendre à un remaniement gé-
néral des programmes et à une diffusion, plus pratique et
moins incomplète, de l'instruction. Mais, pour mener à
bonne fin un projet aussi vaste, il eût fallu être mieux
secondé que les ministres du roi Catholique ne le furent.
En jugeant cette époque, avec nos idées modernes, on
s'exposerait, de plus, à fausser les faits, par les analogies
qu'inspirerait la substitution, en France, des écoles laïques
aux écoles congréganistes. Charles III, lorsqu'il chassa les
jésuites, ne les poursuivit pas, en tant que religieux,
mais il vit, parmi eux, à tort ou à raison, des conspirateurs,
dont il délivra son royaume. Les programmes des maisons,
occupées jadis par les disciples de saint Ignace, ne diffé-
raient pas, essentiellement, de ceux des universités. La
décadence de l'enseignement ne leur était pas imputable,
luix partis, les abus subsistaient toujours, et c'était aux
anciens corps privilégiés, endormis dans leur routine,
qu'il fallait s'attaquer.
Une autre remarque, à laquelle on doit s'attacher, est
celle qui porte sur le petit nombre de personnes, appelées
à jouir des bienfaits de l'instruction. Le peuple ne cher-
chait pas à sortir de son ignorance. Seuls, les bourgeois et
les nobles s'appliquaient aux études secondaires ou su-
périeures. Quelques écoles éléinenl aires végétaient, an
hasard des fondations pieuses ou philanthropiques. Les
plus nombreuses étaient celles, tenues par les religieux
escolapios, ordre fondé dans la Catalogne, en 1683, par
Don José Calasanz, chapelain du cardinal Colonna. Ces
maîtres ne rendaient pas la science aimable et pratiquaient
tr(_)j) strictement la régir (jiic : la Irtra cou sdiigrc cnlra.
Ils dégoûtaient et abrutisbaient leurs élevés, par leurs mau-
vais traitements.
Cabarrus se révoltait, contre cette discipline dépri-
xMOUVEMENT INTELLECTUEL SOUS CHARLES III 313
mante : « Oh! mon ami, je ne sais si votre cœur participe
à la vigoureuse indignation du mien, quand je vois ces
troupeaux d'enfants, conduits, dans nos rues, par un esco-
lapio, armé de sa canne... « Le petit est bien humble »,
disent-ils, quand ils veulent en louer quelqu'un; ce qui
veut dire qu'il a déjà contracté l'abattement, l'aplatis-
sement, ou, si vous l'aimez mieux, la farouche hypocrisie
monacale (1). »
Don Diego de Torres, plus tard professeur à l'Uni-
versité de Salamanque, fréquentait, dans son enfance, une
école laïque; les procédés n'y étaient pas plus doux que
chez les escolapios. « Je payai sur mes fesses ma science
de la lecture, raconte-t-il; l'écriture me coûta bien des
coups de poing et bien des soufflets, et je restai dix ans
dans cet Alger, captif, pendant cinq ans, de Pedro Rico :
ainsi s'appelait le comité de cette galère. »
Ces maîtres d'école (2), lorsqu'ils ne faisaient pas partie
d'un ordre religieux, n'étaient que de pauvres gens, moins
bien rétribués que des journaliers. Pour ouvrir une école,
il fallait être vieux chrétien, de naissance légitime, de
bonnes vie et mœurs, et fournir une attestation du juge
ecclésiastique, constatant que le candidat avait été inter-
rogé sur la doctrine chrétienne. Deux examinateurs et
deux commissaires de V ayuntamiento (3) lui faisaient
passer, devant notaire, un examen. Il envoyait des mo-
dèles de son écriture et des compositions de calcid à l.i
Congrégation de Saint-Cassien, corporation des ntagisters
de Madrid. Sur le rapport favorable de cet institut, le
conseil de Castille conférait le droit d'enseigner.
Les matières les plus négligées, dans les Universités,
étaient celles qui se rai>portaient aux mathématiques,
(1) Cabaerus, Cabarrus aobrc loi obitaculus que la naturaleza, la vpinfjii
y las leyes oponen a la jelicidad publica. Vitoria, 1808, in-4°, p. 81.
(2) Desdevises du Dézeet, t. III, p. 168.
Conseil muuiripal.
316 REGNE DE CHARLES III D'ESPAGNE
aux sciences physiques et naturelles. On a peine à croire
les détails invraisemblables, fournis par le professeur de
Salamanque, Don Diego de Torres, sur cet établissement
que l'on qualifiait magnifiquement de « trône de la
sagesse et de boulevard de la chrétienté ».
D'après Don Diego, les étudiants qui le fréquentaient
étaient si peu accoutumés, à de pareilles études, qu'ils com-
paraient la langue des mathématiques à l'ai'got des bohé-
miens, aux lazzis des faiseurs de tours. D'autres y voyaient
des termes magiques, que l'on ne saisissait qu'avec l'as-
sistance du diable, à la condition de se oindre, avec l'on-
guent dont se frottaient les sorcières, pour se rendre au
sabbat.
« Quand je fus installé, comme professeur, en 1726, je
n'y vis, ajoute-t-il, ni un globe, ni une carte de géogra-
phie, ni un compas. Aujourd'hui, à la fin de juin 1752,
nous sommes aussi dénués, qu'autrefois, de livres et d'ins-
truments. »
Une démarche de ce personnage, en 1758, pour fonder
une académie de mathématiques, lui attira un discours
furibond d'un certain P. Ribera, religieux trinitaire,
qui exerçait une influence prépondérante sur l'assemblée
des docteurs ou claustro. Aux tentatives du ministre de
grâce et de justice. Roda, qui essaya de rajeunir les pro-
grammes, l'Université répondit, avec l'orgueil d'une pré-
tendue orthodoxie : Non erit in te Deus recens neqiie
adorabis Deiim alieniim (1).
La stérilité des efforts de Roda se trouve constatée,
par Jovellanos, dans son Informe. « Tant que les Universi-
tés littéraires, écrit-il, continueront à être ce qu'elles sont,
maintenant, et ce qu'elles ont toujours été, tant que la
philosopliie scolastique y dominera, les sciences exactes
et naturelles ne pourront y prendre racine. Le but, le
(1) CoxE, V Espagne sous les rois de la maison de Bourbon, etc., p. 182.
MOUVEMENT INTELLECTUEL SOUS CHARLES III 317
caractère, la méthode et l'esprit, qui sont l'âme de ces
sciences, diffèrent trop des principes de l'école et sont
même incompatibles avec eux : ceci est une vérité con-
firmée, par une triste et malheureuse expérience. Peut-
être ne serait-il pas impossible de réunir les sciences
intellectuelles à celles qui sont susceptibles de démons-
tration?... Mais, pour atteindre ce but de nos vœux les
plus ardents, il faudra renverser de fond en comble le
système et la forme de nos études (1). »
Ce fut donc hors des Universités que l'on cultiva, avec
ardeur, les sciences mathématiques et physiques, dans les
académies de Barcelone, d'Oran et de Ceuta, au collège
des gardes-marine (2), à l'Académie des nobles arts de
San-Fernando (3), au collège d'artillerie de Ségovie (4),
aux écoles militaires d'Avila et d'Ocana, au collège de
San-Isidro (5), au séminaire de Vergara. Don Antonio
Gregorio Rosell, professeur à San-Isidro, composa les
Institutions mathématiques eila. Géométrie enfantine. Pen-
dant l'année 1779, Don Pedro Gianini commença la pu-
blication d'un cours de mathématiques, destiné aux cadets
du royal collège de Ségovie. Don Antonio Bails, après de
fortes études scientifiques en France, où il avait suivi,
en qualité de secrétaire, l'ambassadeur Masonès y Lima,
(1) Informe : Segunda clase de estorbos : instruction des propriétaires,
p. 124. Voir également un passage virulent de Blanco-White dans Dobladu's
letters frorti Spain, p. 103 et seq., édit. de 1822, sur les Universités espagnoles
et la prédominance gênante, dans leur enseignement, des doctrines théolo-
giques. Les opinions de ce singulier personnage, tour à tour prêtre catho-
lique, ministre protestant et libre penseur, ne doivent être accueillies
q'i'avec la plus grande réserve, car son impartialité pourrait être suspecte;
mais elles concordent, en cette matière, avec celles de Jovellanos, esprit nova-
teur tout en étant respectueux de la tradition. Le nom de Doblado était
un pseudonyme pris par White à cause de ses deux noms : Blanco et White.
Il naquit en 1775 et mourut en 1841. Il fréquenta pendant quelque temps
Newman, fellow au collège d'Oriel. Se reporter à Thtjreatt-Dangin, A'^eir-
man et Le mouvement d'Oxford, F*^ partie, p. 24.
(2) Ecole des gardes-marine, fondée en 1717, réformée en 1776.
(3) San-Fernando, fondé en 1753.
(4) Ecole d'artillerie de Ségovie, en 1764.
(5) Créée en 1770.
3!8 RKGNE DE CHARLES III D'ESPAGNE
devint, plus tard, directeur à l'Académie de San-Fer-
nando. Il y écrivit, sur l'ordre du comte O'Reilly, et
avec la collaboration de Don Geronimo Capmany, un
traité de mathématiques pour les écoles de cadets d'in-
fanterie. D'une érudition remarquable, vulgarisant les
connaissances, qu'il avait recueillies en France, en An-
gleterre, en Allemagne, en Italie, il traita, dans ses œuvres,
non seulement des mathématiquespures,maisdeleur appli-
cation à la mécanique des solides et des fluides, à l'op-
tique, à l'astronomie, à la gnomonique, à la perspec-
tive, etc. Le bas du corps infirme, paralysé de la main
droite, Bails ne cessa pourtant pas ses travaux. Malgré
son âge, il apprit à écrire de la main gauche, et la mort
seule interrompit ses laborieuses recherches (1).
Du collège des gardes-marine sortirent Don Jorge
Juan et Don Antoino de Ulloa. Lors de l'expédition
faite par la Condamine, dans l'Amérique du Sud, ils
représentèrent, très dignement, la science espagnole. A
leur retour, ils publièrent leurs observations physiques
et astronomiques. Ils collaborèrent, tous deux, à une dis-
sertation historico-géographique sur le méridien de dé-
marcation, entre les domaines portugais et espagnols,
en Amérique.
Don Jorge Juan se rendit à Londres pour y étudier
la construction des navires. A son retour, il réunit chez
lui, tous les huit jours, une conférence scientifique, qui
prit le titre, assez banal, d'Assemblée amicale et litté-
raire. Il prépara un manuel de navigation, pour les gardes-
marine, et un traité de mécanique appliquée.
Don Antonio de Ulloa, qui fut envoyé en qualité de
gouverneur à la Louisiane, composa, à son retour, les
Notes américaines, ouvrage rempli de renseignements, sur
le territoire, les climats, les productions, les animaux et
(1) Ferrer del Rio, t. IV, p. 482 et seq.
.MOUVEMENT INTi^LLECTUEL SOUS CHARLES III 319
les minéraux de ces pays. Plus tard, il présenta au minis-
tère une œuvre intitulée : la Marine, forces navales de
VEurope et de V Afrique. Il imprima également un mé-
moire sur l'éclipsé du soleil et l'anneau réfractaire de
ses rayons, observation faite à bord du navire Espaha,
le 24 juin 1778.
S'il était un mauvais administrateur, comme savant,
Ulloa rendit à son pays de nombreux services. Il vulga-
risa, en Espagne, les premières notions de l'électricité et
du magnétisme, éléments qu'il apprit à Londres. Il fit
connaître également les qualités du platine, de la gomme
élastique, de la cannelle; avec le microscope, il étudia
la circulation du sang, dans les poissons; il s'appliqua,
dans les Andes, à des recherches géologiques. A côté de
SOS œuvres purement scientifiques, il s'adonna à des
travaux pratiques : il enseigna la méthode de lever des
cartes de géographie et traça un plan pour le canal de
Castille.
Don Manuel-Maria de Aguirre, directeur d'une des
compagnies de l'école militaire d'Ocaha, obtint une légi-
time réputation, pour ses travaux géographiques, au point
de vue de l'histoire naturelle et de l'astronomie. Il ré-
futa les systèmes de Ptolémée et de Descartes et critiqua
les lois astronomiques de Kepler.
Don Vicente Tofino, directeur du collège des gardes-
marine, se fit connaître, dans le monde scientifique, par
son traité de géométrie élémentaire et de trigonométrie
rcctiligne, ainsi que par ses tables des sinus et des tangentes.
Passionné pour l'astronomie, il consacrait ses matinées
à l'expédition de ses devoirs professionnels et passait les
nuits à l'observatoire de Cadix avec son disciple Valera.
La Lande le tenait en haute estime et faisait de lui le
plus grand éloge.
Au milieu de l'année 1783, Tofiho reçut la mission do
composer l'atlas hydrographique de toutes les côtes de
320 RÈGNE DE CHARLES III D'ESPAGNE
la Péninsule ainsi que des îles, que rencontraient les na-
vires, à l'aller et au retour du voyage d'Amérique. Il eut,
comme collaborateurs, les lieutenants de vaisseau Don
Dionisio Alcala Galiano, Don José Espinosa y Tello,
Don Alejandro Belmonte; les officiers Don José Vargas
Ponce, Don José Lanz et Don Julian Canelas. Avant la
mort de Charles III, ils avaient achevé les cartes marines
des côtes de l'Espagne, dans la Méditerranée, des côtes
de l'Afrique, voisines du royaume, ainsi que celles de
l'océan Atlantique et des Açores.
Trois astronomes mexicains se signalèrent, par des tra-
vaux remarquables, qu'ils exécutèrent, malgré des obs-
tacles de toutes sortes. Gama publia de précieux mé-
moires sur les éclipses des satellites de Jupiter et de la
Lune, sur l'almanach et la chronologie des anciens Mexi-
cains, enfin, sur le climat de la Nouvelle-Espagne. Ve-
lazquez y Léon accompagna le visiteur Don José de
Galvez en Californie; il découvrit, le premier, que, par
suite d'une énorme erreur de longitude, on plaçait, dans
toutes les cartes, cette partie du continent américain beau-
coup trop à l'ouest; il indiqua à l'abbé Chappe la Cali-
fornie comme le pays d'où l'on pourrait observer l'éclipsé,
annoncée pour le 18 juin 1769 (1). Il exécuta un grand
travail de géodésie, dans la vallée de Mexico, afin de pré-
parer la construction d'un canal de dessèchement; il
fonda, avec la protection de Galvez, une école des mines.
Alzate, correspondant de l'Académie de Paris, fut un
savant moins remarquable que Gama ou que Velazquez,
parce qu'il éparpilla ses efforts; ce fut surtout un vulga-
risateur, qui répandit parmi ses compatriotes le goût
des sciences physiques, au moyen de ses articles, insérés
dans la Gazette de la littérature.
(1) Sur l'abbé Chappe et son voyage en Californie pour observer le pas-
sage de Vénus, voir AIT. étr., Espagne, t. DLII, f° 286; t. DLIII, f» 68;
t. DLIV, f»« 145, 192 et 228; t. DLVI, f" 337.
MOUVEiMENT INTELLECTUEL SOUS CHARLES III 32J
Don Vicente de los Rios, capitaine de la compagnie
des cadets du collège de Ségovie, écrivit un remarquable
mémoire sur les inventeurs de l'artillerie en Espagne,
depuis les rois Catholiques jusqu'aux temps présents.
Le roi pensionna plusieurs personnages qui allèrent
étudier, à l'étranger, la chimie et la physique. Ces savants
rapportèrent, dans leur pays, le fruit de leurs voyages
et de leurs expériences. Parmi eux, Don Antonio Solano
devint professeur de physique au collège de San-Isidro,
Don Pedro Gutierrez Bueno obtint la première chaire
de chimie du royaume. Elle fut ouverte, en 1787, dans la
rue d'Alcala, et l'enseignement traita des leçons de l'Aca-
démie de Dijon, faites par Morveau, Maret et Durande.
Un cabinet d'histoire naturelle fut créé, que dirigea
Don Guillermo Bowles, auteur de V Introduction à l'his-
toire naturelle et à la géographie physique de V Espagne.
Don José Clavijo y Fajardo traduisit, en castillan, l'/Z^is-
toire naturelle de Bufîon; Don José Quer publia la Flore
espagnole et fonda le jardin botanique, à Madrid; Don
Casimiro-Gomez Ortega, élève de l'université de Bologne,
traduisit en espagnol les Expériences sur Valcali dans la
guérison de Vasphyxie et les Essais de Vor et de l'argent,
de Du Sage; les Eléments naturels et chimiques de l'agri-
culture, par le comte de Guillembourg; les Traités sur la
physique des arbres et les avantages des plantations sur
les montagnes, par Du Hamel. Il réédita l'Histoire de la
Nouvelle-Espagne, du docteur Hernandez, premier mé-
decin de Philippe II; il fut l'auteur d'un Traité sur la
méthode facile de transplanter les plantes à peu de frais
dans les pays étrangers les plus éloignés; d'un Mémoire
sur la Malagueta ou piment de Tabasco; d'un Commen-
taire sur la ciguë; d'un Cours élémentaire de botanique
théorique et pratique, composé avec la collaboration de
Palau y Verdera. Il fut l'instigateur de voyages scienti-
fiques au Pérou, à la Nouvelle-Grenade, au Mexique,
II. 21
322 RÈGNE DE CHARLES III D'ESPAGNE
expéditions dirigées par Don Hipolito Riiiz, Don José
Pavon et Don José-Celestino Mutis. Ces missions coûtèrent,
au Trésor, plus de 8 millions de réaux et leurs effets
furent malheuresement, en grande partie, rendus infruc-
tueux, par les gouvernements, qui succédèrent à celui de
Charles III. Seule, la Flore du Pérou, par Pavon, fut
publiée, et l'on ne sait où gisent les dessins de l'Américain,
Echevarria, si habile dans l'art de peindre les plantes.
Ortega dirigea aussi les travaux de Don Juan Cuellar,
envoyé aux Philippines, par la compagnie, qui venait de
s'y fonder; il encouragea les tentatives de ses disciples,
qui établirent des jardins botaniques à Barcelone, Cadix,
Pampelune, Saragosse, Mexico, Lima, Bogota, Manille.
Pour stimuler l'ardeur des étudiants qui s'adonnaient à
la botanique, le ministre Florida Blanca venait, lui-même,
présider leurs examens, et les candidats, après leur admis-
sion, allaient le visiter avec leur professeur Gomez Ortega.
Ce dernier vécut assez pour diriger les premiers efforts scien-
tifiques de son digne successeur, Don Mariano Lagasca.
Depuis que Don José Cervi, premier médecin de Phi-
lippe V, avait établi la Société de Séville et l'Académie de
Madrid, la médecine ne cessa pas de progresser, en Espagne.
Le célèbre Don Andrès Piquer (1) vivait encore, au début
du règne de Charles III. Son édition des Institutions mé-
dicales, considérée par le professeur Barthez de Montpel-
lier comme un livre classique, est de 1762. Don Antonio
Perez de Escobar rédigea un Manuel d'avis médicaux po-
pulaires et domestiques. Il protesta contre l'horreur qu'ins-
pirait la phtisie et blâma les précautions, que prescrit
aujourd'hui l'hygiène, telles que de brûler les habits ou
les meubles contaminés, repeindre et désinfecter les appar-
tements (2). D'autres ouvrages estimables sont à noter,
(1 ) Sa science était encore bien limitée, puisqu'il doutait de la circulation
du sang.
(2) Chateaubriand partageait l'opinion du médecin espagnol. Il est vrai
MOUVEMENT INTELLECTUEL SOUS CHARLES III 323
tels que la Médecine universelle, de Don Sébastian-Mi-
guel Guerrero, président de la Société de Séville; Vlns-
truction ciirative des douleurs du côté et des pulmonies,
de Don José Amar.
Quelques-uns de ces médecins furent lauréats de l'Aca-
démie de médecine de Paris, comme Don Francisco Salva
y Campillo et Don Francisco Santpons, qui se livrèrent à
des travaux sur la petite vérole et les affections aphteuses,
chez les enfants. Le frère de Santpons, Don José-Ignacio,
composa un intéressant mémoire, sur la mort apparente
des nouveau-nés, des noyés, ainsi que des asphyxiés, par
les vapeurs de charbon ou de vin. Il fut un des membres
fondateurs de l'Académie médico-pratique de Barcelone.
Divers médecins préconisèrent, dans leurs ouvrages,
l'usage de l'inoculation, pour combattre la petite vérole :
en 1763 Don Juan Espallarosa, en 1769 Don Francisco
Rubio, en 1773 Don Manuel Rubin de Celis et Don
Francisco Salva y Campillo. Tous s'accordaient sur l'uti-
lité de ce traitement, sans oser l'appliquer. En 1780
seulement, l'inoculation fut mise en usage, dans les pro-
vinces basques, par Don José de Luzuriaga, par Don
José Botella de Valence, par Don Mariano Avella à
Barcelone, par Don Miguel de Gorman à Madrid. Don
Timothée O'Scalan, médecin en chef du département de
la marine, au Ferrol, en 1784, exposa la méthode pra-
tique de cette opération, par une brochure, dédiée à
Campomanes, gouverneur du conseil de Gastille,
Ferdinand VI avait fondé une école de chirurgie à
que l'auteur du Génie du christianisme ne fait pas autorité en matière scien-
tifique; ses intérêts pécuniaires se trouvaient, en outre, lésés par la croyance
des Romains à la contagion des maladies de poitrine. « Le monument de
Mme de Beaumont me coûtera environ 9,000 francs. J'ai vendu tout ce que
j'avais, pour en payer une partie. Il me reste encore une très belle voiture;
mais, comme notre amie est montée dedans, deux ou trois fois, et que sa
maladie est regardée ici comme contagieuse, j'ai peur de ne pouvoir me défaire
de cette voiture... » (Lettre à Gueneau de Mussy, 20 décembre 1803, Sainte-
BEU\rE. Chateaubriand et son groupe littéraire, t. II, p. 360.)
324 RÈGNE DE CHARLES III D'EiSI'AGNE
Cadix, en 1748, par l'initiative de Don Pedro Virgili,
attaché à sa personne. Charles III en étabht une seconde
à Barcelone, en 1760. L'un de ceux qui contribuèrent le plus
aux progrès de la chirurgie fut Don Antonio Gimbernat,
professeur d'anatomie à Barcelone. Il fréquenta les hôpi-
taux de Paris et de Londres et fut le disciple de Hunter.
Lorsqu'il revint dans sa patrie, riche de toutes les obser-
vations, qu'il avait recueillies en Angleterre, il proposa,
au souverain, le plan d'une école, qui fut installée, sous
le nom de collège San-Carlos, au mois d'octobre 1787.
Cette liste assez longue des principaux savants espa-
gnols prouve que l'activité scientifique était loin d'être
morte, en ce pays. Cependant, ces hommes distingués
furent plutôt des vulgarisateurs que des esprits origi-
naux, profitant de ce que leurs devanciers avaient légué
ou de ce qu'eux-mêmes avaient rapporté de leurs voyages
à l'étranger; mais, en général, ils ne participèrent pas
aux progrès de la science, par des découvertes person-
nelles. En vain chercherait-on, chez eux, un savant comme
Galilée, Newton, Lagrange ou Lavoisier (1). Cet aveu
d'infériorité coûte au patriotisme de M. Menendez y
Pelayo. Dans un de ses articles polémiques, où il dé-
fendait, avec assez d'âpreté, l'Inquisition, contre tous les
méfaits dont on l'a parfois, assez inconsidérément, char-
gée, il a tâché, avec sa finesse accoutumée, d'expli-
quer un résultat qu'il ne pouvait nier. Il en attribue la
cause au peu de goût que les Espagnols, de tous les temps,
ont montré pour les sciences d'une application éloignée.
Le génie de cette nation produisit des hydrographes, des
officiers d'artillerie, des architectes, des moralistes, des
jurisconsultes, des politiques, des publicistes; ses peintres
et ses romanciers ne craignirent pas d'observer franche-
ment la vie et de la reproduire, dans leurs œuvres, avec
(1) Menendez y Pelayo, Ciencia espanola, f. I'^'', p. 33, et p. 94, note.
MOUVEMENT INTELLECTUEL SOUS CHARLES III 325
nn naturalisme parfois brutal. Tous, savants, écrivains
ou artistes, sont marqués d'une empreinte commune.
Faute d'un meilleur nom, M. Menendez y Pelayo appelle
positive cette tendance générale de l'esprit espagnol.
Combinée avec d'autres éléments, par exemple avec
l'esprit chrétien, elle éveilla, chez ce peuple, la vitalité
métaphysique. Mais la métaphysique n'était pas une
science purement spéculative. Elle servait de base aux
études théologiques, elle participait à la bataille que
l'orthodoxie espagnole soutenait contre l'hérésie, elle la
secondait et lui fournissait des arguments d'une appli-
cation immédiate. Les autres sciences, qui ne présen-
taient pas cet intérêt d'actualité, languissaient, parce
que personne ne se préoccupait d'elles, parce qu'elles
n'étaient que des vérités abstraites dont l'emploi ne
se voyait pas, tandis que l'on discernait clairement l'usage
des vérités philosophiques.
II
Au dix-huitième siècle, l'école scolastique répétait ser-
vilement les leçons théologiques ou philosophiques qui
avaient illustré les deux siècles antérieurs. Il serait juste,
cependant, d'excepter de cette dure sentence le P. Louis
de Losada (1). Feijoo a dit de lui qu'il avait ouvert la
porte à la philosophie expérimentale; assertion exacte,
(1) Sur le P. Louis de Losada, voir le P. Gaudeau, les Prêcheurs bur-
lesques, p. 37, et Menendez y Pelayo, Historia de las ideas estelicas en
Espaila, t. III, vol. I'^'', p. 156. L'ouvrage du P. Losada est ainsi intitulé :
Cursus philnsophici regalis collegii Salarnanticensis Societatis Jesu in com-
pendium redacti et in très partes divisi. Secunda pars continens physicain
^eu philosophiam naturalem de corpore naturali generalim. — Authore.
lî. P. I.udovico de Losada, ejusdem Societatis et in eodem Regali cullegio
Iheologise projessore et sacrœ script. Interprète. Salamantica; ex oiïic. Typ.
Antonii-Josephi Villagordo, ann. 1749.
326 REGNK DE CHARLES III D'ESPAGNE
si l'on s'en tient aux théories de ce religieux sur la phy-
sique, mais fausse, à l'égard de sa psychologie et de sa
doctrine de l'art. Sur ce dernier point, le P. Losada s'en
tient à ce qui était de tradition, parmi les disciples de
Suarès, et il définit l'art, comme Aristote : Habitas ciim
ratione factivus.
De tous les systèmes philosophiques, légués à l'Espagne,
par le seizième siècle, le plus persistant était le civisme.
Louis Vives (1), le contemporain et l'ami d'Erasme, fut le
patriarche d'une longue lignée de penseurs critiques,
dont les derniers descendants étaient, au dix-huitième
siècle, le doyen Marti (2), le P. Tosca (3), le P. Feijoo (4),
Mayans (5), le médecin Piquer (6) et son neveu Forner (7),
(1) Sous le nom de vivisme, Menendez y Pelayo désigne presque tous
les penseurs du seizième siècle, à l'exception des scolastiques intransi-
geants. C'est une école de philosophie critique ou d'éclectisme. [Ciencia
espanola, t. III, p. 187.) Les principaux ouvrages de Vives sont le Liher in
Pseudo Dialecticos; — De Causis corruptarum artium; — De Tratendis Dis-
riplinis, 1531; — De initiis, sectis et laudibus Philosophix ; — De Prima
Philosophia; — De Explo ratione cujusque essentise ; — De Censura Veri;
— De Argumentatione; — De Instrumento Probahilitatis ; — De Disputa-
tione; — De Anima et vita, 1538; — De veritate Fidei christianee. — Ses dis-
ciples s'appellent Dolese, Gelida, Melchor Cano, Fox Morcillo, Gomez Pe-
reira, Isaac Cardoso, Pedro de Valencia, et se rattachent aux philosophes du
dix-huitième siècle : Marti, Tosca, etc.
(2) Manuel Marti, De Animi affectionibus.
(3) Compendium Philosophicum, 1721; — Apparatus philosophicus, etc.;
— Totius Logicœ Brevis explicatio; — Physicae id est entis corporei Philoso-
phiœ, tractatus tertius.
(4) Teatro Critico, Cartas Eruditas, 1726-1760.
(5) Institutiones Philosopliiœ moralis, Mil.
(6) Logica, 1781. — Philosophia moral, 1787; — Discurso sobre el sis-
tema del mécanisme, 1768; — Discurso sobre la aplicacion de la Philosophia
a los asuntos de religion; — Fisica moderna Racional y Expérimental, 1745.
(7) Oracion Apologetica por la Espana y su merito literario, 1786; — Dis-
curso Filosofico sobre elhombre, 1181; — Preservativo contra el Athéisme, 1195.
FoENER, Heterodoxos, t. IH, P- 334, avait préparé une œuvre burlesque
où il se moquait du contrat social et de Condillac :
Siendo racional no razonaba. Etant raisonnable, il ne raisonnait pas.
Y con entendimiento no entendia. Et avec son entendement il n'entendait pas.
Rousseau lo afirmo, que lo vio a fe mia Rousseau raffirma, qui le vit sur ma foi,
Y tratô a dos salvajes que lehablaron Et s'entretint avec deux sauvages quilui parlèrent,
Aunqueeldicequenadiehablarsabia. Bien qu'il dît que personne ne savait parler.
La scène se passait dans une île inconnue, où les habitants vivaient en
MOUVEMENT INTELLECTUEL SOUS CHARLES III 327
dont nous retrouverons le nom, mêlé à des polémiques
purement littéraires. Les disciples de Vives, tout en ne
restant pas étrangers à des doctrines plus récentes, sem-
blent s'être montrés, en général, assez rebelles au car-
tésianisme. Ainsi, le P. Tosca préférait, à la théorie de
Descartes, celle de Gassendi. Cette école espagnole pen-
chait vers le sensualisme; Feijôo (1), par exemple, en
esthétique, attribuait le senti .init du Beau « à la dispo-
sition des nerfs, variable suivant l'individu ». Dans le
livro II de sa Logica, le médecin Piquer, traitant des
erreurs, qui viennent des sens, écrivait les lignes suivantes,
affirmations crûment empiriques (2) : a Entre les appa-
rences des sens, aucune n'est plus trompeuse que celle
qui porte le caractère du Beau et de l'Harmonie. En-
core les philosophes ne s'accordent-ils pas pour définir ce
que nous appelons Harmonie et Beauté, aussi bien dans
les choses animées que dans les choses inanimées. Je
pense que ce que nous appelons Beauté, dans les choses
sensibles, est un certain ordre, une certaine proportion,
que gardent, entre elles, les parties, qui les composent.
Cet ordre est relatif à nos sens, parce qu'aux sens paraît
beau ce qui à d'autres paraît laid, et une aussi grande
variété que celle qui se rencontre, dans ces choses, naît
de l'impression diverse qu'un même objet occasionne,
chez des hommes distincts, et de la manière différente,
avec laquelle il excite les sens, chez chacun d'eux. Il
advient, en ceci, la même chose que dans toutes les per-
ceptions des sens, qui seulement nous offrent les choses,
d'après les proportions que comporte notre corps (3). »
paix, selon la loi naturelle, quand, par malheur, des philosophes, jetés par la
tempête y débarquent, bouleversent tout, corrompent tout, ruinent les
sauvages et les rendent malheureux, avec leurs systèmes contradictoires.
(1) Esteticas, t. III, vol. I", p. 116.
(2) P. 114 et seq.
(3) Il serait cependant faux de voir en Piquer un pur sensualiste. Il est
un éclectique, et M. Menendez y Pelayo {Hetorodoxos, t. III, p. 330) ana-
lyse ainsi son œuvre philosophique : « Ce fut une pousse nouvelle de la cri-
328 REGNE DE CHARLES III D'ESPAGNE
Ainsi se préparait la prédominance de la vogue, en
faveur de Locke et de Condillac, mouvement qui devait
aboutir, sous le règne de Charles IV, au matérialisme,
avec les livres de Condorcet, de Destutt de Tracy et de
Cabanis (1).
L'un des plus zélés propagateurs de la philosophie
sensualiste fut un Portugais, l'archidiacre Louis-Antoine
Vernei (2). Son livre est intitulé : Verdadero metodo de
estudiar para ser util a la Republica y a la Iglesia.
L'exposition de ses idées a lieu, sous forme de lettres,
adressées à un capucin italien, son ami, docteur à l'Uni-
versité de Coïmbre. Vernei s'attira d'assez vives polé-
miques, de la part du P. Isla, ami et disciple du P. Louis
de Losada. Le vulgarisateur de Vernei, en Espagne, fut
un avocat catalan appelé Don José Maymo y Ribes; il
publia, contre le P. Isla, une apologie de Vernei. Après
l'expulsion des jésuites, les œuvres de l'archidiacre por-
tugais se popularisèrent, dans les écoles de Castille. En
1769, Don Jean-Baptiste Munoz publia à Valence, avec
une préface, le traité de re Logica, œuvre de Vernei, qui
avait fait presque autant de bruit, à son apparition, que
le Verdadero metodo de estudiar. L'auteur lusitanien avait
consacré deux chapitres de ce livre à soutenir que nos
idées viennent des sens et à combattre la théorie con-
traire : « Les défenseurs des idées innées, écrivait-il, s'ils
veulent nous attirer dans leur parti, ont besoin de nous
tique viviste, non pas ennemie mais réformatrice de lascolastique; uncorps
de science solide, intègre, profondément chrétienne, sans timidités ni scru-
pules rétrogrades, enrichie des dépouilles de toute philosophie et des mer-
veilleuses découvertes des sciences physiques et historiques, qui sont pro-
gressives, par leur nature même; une science sérieuse et de première main,
puisée aux sources et rigoureuse dans sa méthode. L'antithèse de toute la
fausse science superficielle, qui, dès le temps du P. Feijoo, nous envahis-
sait! »
(1) Heterodoxos, t. III, p. 231.
(2) Ciencia espanola, t. III, p. 458, article de Lavbrde-Ruiz, intitulé :
El tradicionalismo en Espaiia en el siglo XVI II. Les ouvrages principaux
de Vernei sont de 1751 et de 1753.
MOUVEMENT INTELLECTUEL SOUS CHARLES III 329
montrer, par des raisons incontestables, que les hommes
n'ont reçu de leurs ancêtres aucune notion de telles idées,
et qu'ils ne les ont pas non plus formées, en réfléchissant,
sur celles acquises par eux, au moyen des sens. Mais ceci
se trouve en contradiction ouverte avec l'expérience
commune, car il est certain que les enfants, dès l'aube
de leur vie, entendent continuellement les personnes de
leur famille, desquelles ils reçoivent les idées abstraites;
plus tard, les livres et leurs maîtres ornent leur intelli-
gence, en lui imposant une infinité d'idées. On ne peut
mettre en doute que c'est à ces sources qu'ils ont puisé
quand, avec le temps, ils arrivent à savoir. Un exemple
mettra ceci en évidence. Figurons-nous un homme qui,
ayant toujours vécu avec des musiciens, chante savam-
ment, en s'accompagnant de la lyre, ou touche avec
dextérité la flûte, le flageolet, la cithare, ou tout autre
instrument. Si on lui demandait qui lui a enseigné à
être aussi habile et s'il nous répondait : « Personne; je
suis musicien par nature, » qui le croirait, qui ne le traite-
rait pas de fou? Eh bien, nous en disons de même de l'en-
fant. Il ne cesse pas, depuis sa naissance, d'entendre des
gens, qui lui inculquent les idées des choses. Procéderions-
nous rationnellement si nous jugions qu'il les tient de son
propre fonds et non en vertu de l'enseignement d'autrui?
L'expérience vient à l'appui de cette observation, car
on a vu que quelques hommes, élevés entre les bêtes sau-
vages, ou les sourds-muets de naissance, si par hasard ils
avaient appris (plus tard) à parler, ne donnaient pas le
moindre signe de posséder ces idées, mais que, dans leur
manière de comprendre, ils paraissaient des enfants nou-
veau-nés (1). ))
Parmi les défenseurs les plus résolus du sensualisme, on
rencontrera des jésuites, des victimes du comte d'Aranda,
(1) De Re Logica liber secundus, chap. IV, p. 51, 52, 53.
330 REGNE DE CHARLES III D'ESPAGNE
des expulsés, réfugiés en Italie : le Valencien Antonio
Eximeno et Arteaga, son confrère. Parfois, l'attrait de
leur savoir triomphait des haines les plus vives, des pré-
jugés les plus enracinés. Ainsi, le voltairien Azara, dont
on a pu apprécier l'impiété et l'irrévérence, à l'égard
de tout ce qui touchait à la religion, ne voyait plus, chez
Arteaga, que l'écrivain esthétique, le savant humaniste,
et oubliait le disciple de Loyola (1). Il en devenait le mé-
cène, logeait ce religieux, dans son propre palais, à Rome,
et fournissait à ses dépenses afin qu'il poursuivit, en
paix, ses travaux. C'était avec sérénité qu'Eximeno expo-
sait sa doctrine, sans paraître soupçonner ce qu'elle pré-
sentait de dangereux aux croyances qu'il professait. Il
est vrai que le sensualisme était plus conforme à la tra-
dition scolastique que l'idéalisme de Descartes. Eximeno
niait hardiment l'Etre en soi, l'appelait un nom vide,
parce qu'il ne correspondait à aucun objet réel, parce
qu'il n'était qu'une abstraction vaine, ainsi que ses attri-
buts. Selon lui, toute connaissance « a pour origine la
sensation. Les sensations laissent, dans le cerveau, cer-
taines agitations matérielles qui, mises en branle, re-
nouvellent la connaissance des objets qui les produisent...
Cette impression s'appelle image ou idée de l'objet.
L'idée d'étendue provient de l'exercice continuel du tou-
cher, et ce que nous appelons axiomes mathématiques
sont des inductions, faites sur l'idée de l'étendue. »
Néanmoins, il sauvait ce que son enseignement pou-
Ci) Arteaga est l'auteur d'un livre fameux : Investigaciones filosoficas
sobre la Belleza Idéal considerada como objeto de todas las artes de imitacion,
Madrid, 1789. Sa philosophie était un empirisme psychologique semblable
à celui de l'école écossaise, bien qu'il conseille de s'abstenir de l'étude des
causes, non par scepticisme à l'égard des idées abstraites, mais parce que
les solutions métaphysiques ne le satisfont pas et qu'il en attend de meil-
leures, dans l'avenir. Voir Esletkas, t. III, vol. I*^'', p. 218 et 232. L'amitié
d'Azara pour Arteaga se conçoit, car celui-ci lui rendit de véritables ser-
vices littéraires. Il corrigea les éditions des poètes latins qu'Azara publia à
Parme de 1789-1794; il collabora, effîcacement, à la version de la V^c de
Cicéron de Middleton, signée par Azara.
MOUVEMENT INTELLECTUEL SOUS CHARLES III 331
vait présenter d'hétérodoxe au moyen du traditiona-
lisme, en supposant les idées abstraites, reçues de l'en-
seignement divin. Dans son livre fameux : Del origeti y
reglas de la miisica, Eximeno attribue le sentiment des
beaux-arts à un instinct ou sensation innée, imprimée
en nous originellement par Vaiiteur de la nature. Aussi,
tout en acceptant une grande partie de la philosophie
de Condillac, Eximeno n'adopte pas en totalité cet ensei-
gnement. Il s'en sépare par sa théorie de l'instinct, qui
est inné, bien qu'il se développe, par la répétition d'im-
pressions, venues du dehors. Il diffère également de
Condillac, en n'acceptant pas l'hypothèse de l'homme-
statue; car, disait l'auteur de Del origen y reglas de la
musica, « la statue, ayant tous ses organes bien disposés,
pour quelque mouvement que ce soit, restera immobile
et sera véritablement statue (1) ».
Ces théories sensualistes furent combattues surtout
par deux penseurs sévilliens : fray Geballos et le juris-
consulte Ferez y Lopez (2). Dans son ouvrage intitulé
Falsa filosofia, crimen de Estado, une des meilleures
apologies catholiques de ce temps, Ceballos défend l'exis-
tence d'un Beau par essence nécessaire et indépendant de
notre goût, qui est Dieu, comme il y a un Bon et un Juste
invariable, qui est ce même Dieu. La Beauté, selon la
conception de ce religieux, considérée en soi, est indépen-
dante et souveraine de toutes les règles et ne saurait
être rencontrée dans la nature. On ne la trouve « ni dans
la conformité exacte avec les institutions et les lois arbi-
traires ou changeantes des Grecs, des Romains, des Goths...
(1) Del origen y réglai Je la Musica, Iraduc. csp., l. I", liv. II, chap. il
et seq.
(2) Il ne faut pas omellrc le P. Rudriguez et son ouvrage, El'Filoleo,
1776. La meilleure partie de ce livre est une réponse aux objections des na-
turalistes incrédules. L'auteur, quoique moine, n'était pas profane en de
telles matières et brillait surtout comme anatomiste et physiologiste. (Me-
NENDEZ Y Pelayo, Ileteroduxos, t. III, p. 311.)
332 REGNE DE CHARLES m D'ESPAGNE
Les uns aimèrent la simplicité et la clarté, les autres la
complication et la surcharge d'ornements, les uns les
corps grands et minces, les autres les corps gras et robustes.
Une forme s'épuise; on aperçoit ses bornes, au bout de
plus ou de moins de temps. Certaines, que l'on dédaignait
auparavant et que l'on proscrivait, prédominent. Les opi-
nions sur les arts varient selon les siècles, non parce qu'en
aucun d'eux manque absolument la beauté, mais parce
que nous nous passionnons pour cette partie de grâce
qu'il y a dans les choses et qui est toujours petite et
imparfaite (1). »
Le but que se proposait le P. Geballos était de prouver
la ruine des sociétés, comme conséquence du naturalisme,
de l'oubli du surnaturel, dans la science et dans le gouver-
nement des peuples. « Sans Dieu, point de loi; sans loi,
point de société. Une doctrine comme celle d'Helvétius,
qui place, dans l'intérêt et le plaisir, la source de toute
action juste, nie le fondement du droit naturel et met
en déroute le droit positif... C'est une erreur, écrit-il
encore, de croire que le droit naturel se borne au droit
humain et ne dépasse pas les frontières de cette vie,
comme si, enlevant à la loi la sanction de la vie future,
on ne mutilait pas la jurisprudence de sa partie la plus
noble, qui est le souverain bien de l'homme (2). »
Ferez y Lopez partage, en grande partie, les opinions
de Ceballos. Son système est peut-être plus original et
moins compréhensif que celui de ce dernier. Néanmoins,
comme lui, c'est en Dieu qu'il recherche l'Ordre et l'Har-
monie, parce que c'est Lui-même qui est sa propre pér-
il) T. V, p. 129-132.
(2) P. Ceballos : Menendez y Pelayo, Heterodoxos, t. III, p. 314 etseq.
Il naquit le 9 septembre 1732 et mourut le l*^'' mars 1802. Il appartenait à
l'ordre de Saint-Jérôme. Liste de ses ouvrages inédits : Analyse de l'Emile:
Examen du livre de Beccaria sur les délits et les peines; Causes de V inéga-
lité entre les hommes; Critique du déisme extatique, etc. L'athéisme lui parais-
sait une déclaration de guerre contre la société, l'athée était l'ennemi pu-
blic, le pirate armé en course contre l'ordre social.
MOUVEMENT INTELLECTUEL SOUS CHARLES III 333
fection infinie, raison suffisante de tout ce qui existe,
vérité transcendentale de lui-même et de ses attributs (1).
Deux influences se manifestent dans los Principios
del orden esencial de la naturaleza : celle de Raymond de
Sébonde et celle de Leibnitz. La première prédomine.
Ainsi, Sébonde avait écrit : Istum miindum visibilem
dédit Deus tanquam librum infalsificabilem... ad demons-
trandam homini sapientiam sihi necessariam ad salutem.
Affirmations que reproduit, en ces termes. Ferez y Lopez:
« Si le spectacle de la Nature est bon pour manifester
l'essence et les attributs de Dieu, pourquoi ne serait-il
pas également bon pour montrer sa Volonté divine (2)? »
On range souvent parmi les philosophes espagnols
Hervas y Panduro. Il serait plus exact d'assigner à ce
savant une place particulière, car il prépara Féclosion
d'une science alors embryonnaire, la Philologie. Max
Millier, en 1861, proclama hautement tout ce que cette
science dut à cet esprit éminent. Au lieu d'émettre,
comme ses contemporains, des théories précipitées et
erronées, de faire dériver de l'hébreu le persan, l'armé-
nien et jusqu'au malais, Hervas, par la réunion de notes,
empruntées à plus de trois cents idiomes, par la compo-
sition de grammaires comparées de quarante langues,
par un tableau comparatif des déclinaisons et des con-
jugaisons de l'hébreu, du chaldéen, du syiiaque, de l'éthio-
pien, prouva que toutes ces langues appartenaient à une
même famille, le groupe sémitique. Il découvrit que le
basque n'était pas une langue celte; il remarqua les res-
semblances grammaticales du sanscrit et du grec; il
(1) Principios del orden esencial de la naturaleza, Madrid, 1785, chap. i'"'',
par. 2, 6 et 7.
(2) Heterodoxos, t. IH, p. 328. Au nombre des apologistes, il faut citer
Don Vicente-Fernandez Valcarcel, dont on ignore la date de naissance
ainsi que celle de sa mort; il publia los Dcsengaiios fîlosoficos, 1787; il y
combat surtout les théories cartésiennes. 11 voit dans le discours de la mé-
thode les germes de l'idéalisme et du matériahsme.
334 REGNE DE CHARLES III D'ESPAGNE
classa, avant Humboldt, au témoignage de Max Mûller
les langues malaises et polynésiennes; il fut, en résumé,
un des plus laborieux devanciers des Schlegel (1), Bopp,
Pott, Burnouf, Grimm et Corssen.
III
Dès le seizième siècle, naquit en Espagne la critique
historique, avec Ambrosio de Morales (2) et Zurita (3).
Mais, à la même époque, une foule de chroniqueurs alté-
rèrent inconsciemment ou volontairement la vérité. Malgré
les tentatives, faites au dix-septième siècle, par Pedro de
Valencia, l'évêque de Segorbe, Jean-Baptiste Perez (4),
le marquis de Mondéjar (5), Nicolas Antonio (6), etc.,
(1) C'est à ScWegel qu'appartient la gloire d'avoir le premier entrevu
les conséquences de la découverte du sanscrit, révélé à l'Europe par la
Société de Calcutta (1784). « C'est l'étincelle électrique, dit Millier, qui fit
cristalliser en formes régulières les éléments flottants du langage, rassem-
blés dans les immenses ouvrages d'Hervas et d'Adelung. » (S. Reinach,
Manuel de philologie, t. I^^ p. 119.) Le P. Lorenzo Hcrvas y Panduro était
préfet de la bibliothèque du Quirinal. Les œuvres éditées de 1778 à 1787
comprennent vingt et un volâmes in-4° et portent le titre : Idea aeW TJni-
l'ersu che contiene la stùria lella vita delV uomo, elementi cosmografici, viag-
gio estatico al mundo planetario e storia délia terra. Voir à ce sujet : Menendez
Y Pelayo, Ciencia espaùola, t. l*^^, p. 28.
(2) Historiographe de Philippe II (1513-1590). Principaux ouvrages :
Las Antiguedades de las Ciudades de Espana, 1575; — Relacion del viaie
que hizo en 1572, por mandado de Felipe II a los monasterios de Galicia y
Asturias (il ne fut édité qu'en 1765).
(3) 1512-1580 : Inscriptionum Sylloge; — Cantabria, descripcion de sus
çerdaderos limites.
(4) Parecer sobre las planchas de plomo que se han hallado en Granada
en 1595; — Conciliorum Hispaniensium Chronologia; — Chronologia
Regium Gothorum.
(5) Cadix Phenicia; — Discurso historico por el patronato de San Frutos
(1666); — Disertaciones eclesiasticas por el honor de los antiguos tutelares
contra, las ficciones modernas ; — Memorias historicas dcl rey D. Alonso cl
Sabio.
(6) Censura de historias jahulosas. Cette œuvre, écrite dans les dernières
MOUVEMENT INTELLECTUEL SOUS CHARLES III 335
les véritables historiens n'avaient pas réussi à discréditer
les falsificateurs. En 1738, un membre de l'Académie de
l'histoire, Don Francisco-Xavier-Manuel de la Huerta y
Vega, osait publier, sous le titre de V Espagne primitive,
un recueil d'absurdités et de fables grossières : la liste
des rois d'Espagne commençait à Tharsis (?); ces souve-
rains envoyaient des colonies en Angleterre, en Ecosse,
en Irlande, dominaient toute la Libye, donnaient des
princes aux Celtes, aux Troyens et fondaient la ville de
Rome. Un certain Don Juan de Flores, prébende de la
cathédrale de Grenade, exploita un prétendu gisement
d'antiquités, découvertes dans cette ville, au quartier de
l'Alcazaba. Il en fit sortir les documents les plus étranges :
des écrits de saint Jacques et de ses disciples; des canons,
ignorés du concile d'Ilhberis, où était proclamé le dogme
de l'Immaculée Conception; des chroniques qui révélaient
la présence de saint Jacques à la bataille de Clavijo (1), etc.
Quand ces supercheries furent dénoncées, leurs auteurs
cherchèrent à perdre ceux qui les avaient démasqués. Don
Gregorio Mayans y Ciscar, ayant imprimé, en 1742, sa
Censura de historias fabulosas, fut attaqué, dans de nom-
breux pamphlets, et dénoncé au Saint-Office.
Néanmoins, une œuvre de réaction contre les falsifi-
cateurs se poursuit, pendant les règnes de Ferdinand VI
et de Charles III. Don Louis-Joseph Velazquez de Ve-
lasco (2), marquis de Valdeflores, commence chronologi-
quement cette longue lignée de travailleurs, adonnés aux
œuvres d'érudition, à l'étude des monuments du passé,
aux monographies des villes et à la numismatique,
années du cli\-septi('^mft sièrle, resta inédite jusqu'en 1742 el fut publiée
alors par les soins de Mayans.
(1) Desdevises dtj Dézert, Espagne sous l'ancien régime, t. III, p. 239;
Danvila y Collado, t. VI, p. 351; Menendez y Pelayo, Ciencia espaftola,
t. II, p. 84.
(2) Conjecturas sobre las medallas de los reyes godas y suei'os de Espana;
— Anales de la nacion espariola'J,\159).
336 RÉGNE DE CHARLES III D'ESPAGNE
dont on ne citera que quelques noms, parmi les plus no-
tables : Don Tomas Lopez (1) et son fils Don Juan, Don
Francisco-Perez Bayer (2), Don Antonio Campillo (3), le
comte de Lumiares(4), Don Tomas-Andrès de Gusseme(5).
Le plus illustre de tous les historiens de cette époque est
le célèbre augustin Enrique Florez, qui travailla à la
Espaha Sagrada, de 1759 à 1773, année de sa mort. Il
en publia douze tomes, depuis le quinzième jusqu'au
vingt-septième. 11 fut également l'auteur de la Clave
historial (6) ou méthode d'écrire l'histoire, et des M emorias
de las Reinas Catolicas (7). Son sujet s'étend depuis
l'époque des Goths jusqu'au règne de Charles III. Il
termine son livre par la biographie d'Amélie de Saxe,
épouse du roi. Il y a de copieux détails dans ces deux
tomes, car Florez ne se borne pas à l'histoire des femmes
légitimes des souverains, mais il rapporte également ce
qui concerne les maîtresses de ces princes. A côté de qua-
lités de premier ordre, chez cet érudit, il convient cepen-
dant de signaler quelques défauts; par exemple, le style
boursouflé qui, parfois, dépare son œuvre. Son continua-
teur, fray Manuel Risco, se montra d'un goût plus sûr.
Charles III le protégea, lui servit une pension comme au
P. Florez, et obtint pour lui, du Saint-Père, les privilèges
et les honneurs, attribués aux provinciaux de l'ordre de
Saint-Augustin. Il fut moins expéditif, dans sa besogne.
(1) Descripcion de la provincia de Madrid (11&3); — Disertacion del alfa-
beto y lengua de los fenicios (1772).
(2) Apuntamientos acerca de las nuevas excavaciones de la Alcazaba de
Granada (1776); — Viaje desde Valencia a Andalucia (1782); — Discurso
sobre el sitio de Alunda en la Betica (1788).
(3) Disquisitio methodi consignandi annos ^.rte christianœ (1776).
(4) Cartas sobre Arqueologia y antiguedades d« la provincia de Alicante
(1772).
(5) Desconfianzas criticas sobre algunos rnonumentos de antigiiedad que se
suponian descubiertos en Granada en las excavaciones de su Alcazaba (1760);
— Diccionario numismatico gênerai (1773).
(6) 1743.
(7) 1761.
MOUVEMENT INTELLECTUEL SOUS CHARLES III 337
que Florez. Tandis que celui-ci écrivait un tome nouveau
de la Espana S agrada, -presque tous les ans, Risco, ab-
sorbé par les polémiques qu'il soutenait, tantôt contre
Don Hipolito de Ozaeta (1), tantôt contre le capucin
fray Lamberto de Saragosse, auteur du Théâtre histo-
rique des églises d'Aragon, ne mit au jour que six volumes,
entre la mort de son prédécesseur et celle du souverain,
qui lui accordait son appui.
Dans cette revue rapide des principales œuvres histo-
riques, on signalera à l'attention las Noticias de la his-
toria gênerai de las islas de Canuria, par Don JosédeViera
y Clavijo (2). Ce livre traite : de la formation géologique
de ces îles; des coutumes observées, chez les habitants,
lorsque le Français de Béthencourt y débarqua et en prit
possession, au nom de Henri III deCastille;des querelles,
entre le Portugal et l'Espagne, pour la suzeraineté de ces
territoires.
La junte de commerce de Barcelone confiaàCapmany(3)
la rédaction des Mémoires sur la marine, le négoce et les
arts de cette ville. Sans se perdre dans de futiles discussions
sur l'histoire légendaire de cette cité, cet écrivain s'at-
tacha, particulièrement, aux événements du onzièmesiècle,
si favorables aux progrès de Barcelone, et à ceux du
seizième, qui en provoquèrent la décadence, tels que la
découverte de l'Amérique, l'occupation de l'Egypte par
Sélim I<"", la fondation des régences de Tripoli, Tunis et
Alger, foyers de piraterie, infestant la Méditerranée. Il
imprima en outre le code des coutumes maritimes de Bar-
celone; il traduisit en castillan, sur l'ordre de Charles III,
les traités de paix et d'alliance, conclus entre les rois de
l'Aragon et plusieurs princes infidèles d'Asie et d'Afrique,
depuis le treizième siècle jusqu'au quinzième.
(1) Auteur de la Cantahria vindicada (1779).
(2) 1778.
(3) 1779.
338 RÈGNE DE CHARLES III D'ESPAGNE
Don Ignacio Lopez de Ayala (1) composa l'histoire de
Gibraltar. Le premierlivre traite de problèmes cosmiques,
et en particulier de la formation du détroit, qui unit la
Méditerranée à l'Océan; le deuxième est consacré à la
fondation de Gibraltar et aux événements, advenus jus-
qu'en 1540; dans le troisième livre, il est question des luttes,
entre les puissances, pour s'emparer de ce rocher et fina-
lement du siège, entrepris, pendant la dernière guerre,
contre les Anglais. Ayala commença un autre ouvrage,
intitulé le Plutarque espagnol, biographie de ses compa-
triotes illustres, mais il ne l'acheva pas. Le premier vo-
lume seul fut lu à la fonda de San-Sebastian.
L'Histoire du monastère de Sahagun (2), par fray
Romualdo Escalona, n'est pas sans présenter quelque
intérêt. Il s'inspira des chroniqueurs antérieurs et parti-
culièrement de l'évêque de Ségorbe, José Ferez. Son plan
est souvent confus, sa narration mal enchaînée, son lan-
gage aride. Ce qu'il offre de plus précieux, ce sont trois
appendices : le premier contient une histoire du monas-
tère au douzième et au treizième siècle; le second, une
apologie de Doria Urraca (3), et le troisième, trois cent
trente documents inédits, fort utiles pour la chronologie
des rois, depuis Alphonse III, jusqu'à la fin du quinzième
siècle.
Fray Romualdo montrait une timidité excessive à for-
muler des jugements, surtout lorsqu'il s'agissait des bien-
faiteurs de son couvent. Quelques exemples suffiront à
• (1) 1782.
(2) Dans le royaume de Léon, près de Palencia. Ce livre est de 1782.
(3) Reine de Castille, morte en 1126, fille aînée d'Alphonse VI, épouse en
1090 Raymond de Bourgogne qui fut créé comte de Galice; après la mort
de son premier époux, elle devient la femme d'Alphonse le Batailleur, roi
d'Aragon et de Navarre. En 1109, elle excite le soulèvement des Castillans
contre son mari. Emprisonnée, elle s'échappe, fait annuler son mariage et
résiste à force ouverte. A la fin, les Castillans l'abandonnent, pour s'atta-
cher à Alphonse VII, fils qu'elle avait eu de son premier mariage. Elle voulut
gouverner au nom de ce prince avec le comte de Lara, son amant.
MOUVEMENT INTELLECTUEL SOUS CHARLES III 339
mettre en évidence cette pusillanimité. Ainsi, après avoir
rapporté la mort de Don Alonso XI, il écrit : « Son fils,
Don Pedro, appelé, je ne sais si c'est avec raison, le Cruel,
lui succéda. Les historiens parlent de ce prince très diver-
sement, et il ne m'appartient pas d'apprécier lesquels en
parlent le plus pertinemment; mais je dois dire que,
quant à ce monastère, il donna des preuves très éclatantes
de sa piété, de sa clémence et de sa bonté. » Sur les mœurs
de Don Pedro, il se contente de rapporter, froidement et
sans commentaire, les faits suivants : « Il se maria une
première fois avec Dona Blanca; mais, amoureux de
Dona Maria de Padilla, il quitta aussitôt son épouse... Il
ne manqua pas de flatteurs, même parmi les théologiens et
les canonistes, qui, pour faire plaisir au roi, disaient que
son mariage avec Dona Blanca avait été nul. En vertu de
pareils avis, il se maria, une seconde fois, avec Dona Juana
de Castro... mais, aussitôt, il se sépara de Dona Juana,
sous divers prétextes. Tant qu'il conserva le royaume, il
n'y eut que discordes, divisions et guerres, tantôt avec les
rois voisins, tantôt avec ses propres vassaux (1). »
Fray Romualdo adressa son livre avec une respec-
tueuse épître dédicatoire à Campomanes.
Il a déjà été question ailleurs des travaux de cet homme
d'Etat, de sa Dissertation sur l'ordre des Templiers,
parue en 1747, lorsque Campomanes n'avait que vingt-
quatre ans. Il collabora au Dictionnaire géographique et
y inséra de nombreux articles. Il préparait une histoire
de la marine espagnole, et l'on peut considérer, comme le
préliminaire do cette oeuvre, son écrit sur V Antiquité de
la république de Carthage et le périple d'Hannon. Mais ces
études étaient l'emploi de laborieux loisirs et les studieux
délassements d'une carrière administrative. Il fut obligé
d'abandonner la poursuite de pareilles recherches, bien
(1) Ces citations sont faites d'après le liv. V, chap. in et iv. — Fekber
DEL Rio, t. IV, p. 412 et 413.
340 RÈGNE DE CHARLES III D'ESPAGNE
que, par ses papiers, il soit prouvé qu'il y songeait touj ours;
l'on découvrit, en effet, des notes de sa main sur la marine
des Arabes, la découverte du cap Horn, la transforma-
tion des navires, qui se dirigeraient par cette voie.
Citons encore, parmi les autres livres estimables de ce
temps, VHistoire de Vorigine et de la souveraineté du
comté et royaume de Castille, par Gutierrez Coronel (1); la
Description des Baléares, de Vargas Ponce (2). L'ex-jésuite
Don Juan-Francisco Masdeu publia, entre les années 1783
et 1788, cinq tomes de VHistoire critique de VEspagne;
mais, comme il ne dépassa pas le temps de la domination
romaine, on ne peut juger que le début d'un travail inter-
rompu. Enfin, dans le Semanario erudito, recueil indigeste
de trente-six tomes, formé par Don Antonio Valladares y
Sotomayor, se rencontrent quelques détails intéressants
relatifs aux ducs de Lerme et d'Olivares; des faits emprun-
tés à Don Melchor-Rafael de Macanaz et qui concernent
Philippe V ainsi que Ferdinand VI; un Etat des universités
par Casafonda; el Dictamen sobre las deudas del Estado, de
fray Agustin Rubio; un mémoire, présenté à la Ensenada,
sur les moyens de faire prospérer la monarchie; un autre
sur le commerce intérieur et extérieur, dédié à Esquilache;
un traité sur les cinq Gremios mayores. Quoique la collec-
tion soit défectueuse, elle n'est cependant pas inutile et
peut être consultée, avec fruit.
IV
La littérature, proprement dite, manque d'originalité.
C'est l'âge de la critique, des articles de journaux, des
(1) 1785.
(2) 1787.
MOUVEMENT INTELLECTUEL SOUS CHARLES III 341
conversations. On discute plus qu'on ne produit. Les
Espagnols qui, au dix-septième siècle, ouvraient à Cor-
neille, à son frère Thomas, à Rotrou, à Scarron, l'iné-
puisable magasin de la Comerfi'a, se tournent maintenant
vers la France et deviennent nos imitateurs (1). Un esprit
de curiosité souffle également dans la cellule du béné-
dictin Feijôo et chez le secrétaire d'ambassade Luzan.
L'avidité de savoir empêche les esprits de se fixer dans
une spécialité. Ils ressemblent à des enfants, ravis de la
vue de fruits merveilleux, qui les goûtent, successivement,
pour les laisser et les reprendre. Feijôo (2) s'occupe aussi
bien de réagir contre le ciiltisfue que de combattre les
opinions ridicules, répandues sur les comètes, les éclipses,
la magie, la divination. Luzan, venu à Paris, à la suile du
duc de Huescar, visite Voltaire, fréquente les salons où
Diderot rend ses oracles, s'assied au cours de physique
expérimentale de l'abbé Nollet et aux leçons de chimie
du savant de la Planche.
Ce séjour à Paris modifia ses conceptions littéraires.
Ainsi, dans sa Poétique, il s'était autrefois prononcé
pour la pureté des genres. En voyant représenter les pièces
(1) Ernest Mabtinenche, la Comédie espagnole en France, p. 202, 225,
242, 265, 317, 323, 337, 373 : « Lorsque La Fontaine annonce, en 1661, qu'on
a changé de méthode et qu'il ne faut plus quitter la nature d'un pas, quel est
donc celui qui lui semble le déplorable représentant de l'ancien mauvais
gonil Jodelet,écril-i\, n'est plus à la mode. Et Jodelet, c'est l'Espagne ironique
qui n'a mis à la place des héros de roman qu'une caricature aussi fausse et
bien plus exotique. » P. 41 1 : « La bataille commence après l'Ecole des maris
et les Facile ux, etc. »
(2) Menendez y Pelayo, Historia de las ideas esteticas, t. III, vol. I*^"",
p. 159 et seq.; Ticknor, Histoire de la littérature espagnole, traduction Ma-
gnabal, t. III, p. 295. Feijno, en 1726, commence ses essais intitulés Teatro
critico. Ils se composent de huit volumes et s'arrêtent en 1739. En 1742,
le savant bénédictin reprit une série analogue de dissertations sous le titre
de Cartas eruditas. — L'éducation de Luzan avait été tout italienne; il
fut élevé à Naples et à Palerme et y resta de I71'i a 1733. ^on voyage à
Paris est de 1747. Sa Poétique, cjmposée en 1728, et primitivement rédigée
en langue itahenne, reflétait presque exclusivement la manière de penser
régnante dans les Académies de Naples et de Palerme (Menendez y Pelayo,
ouvs cité, t. III, vol. 1er, p. 330,
342 RÈGNE DE CHARLES III D'ESPAGNE
de la Chaussée et de Diderot, il devint un fervent partisan
de la comédie sentimentale ou larmoyante. Il traduisit,
à l'intention de la marquise de Sarria, présidente de l'Aca-
démie du bon goût, le Préjugé à la mode, qu'il fit précéder
d'un prologue enthousiaste. Il s'y montra plein de dédain
pour les tragédies classiques; pour le faux, le systématique
de ces Orestes, ces Œdipes, ces Phèdres et ces Electres;
pour le convenu de ces faux dieux et de ces mânes, aux-
quels personne ne croyait plus.
Lorsqu'il revint en Espagne, ce fut, dans la célèbre
Académie du bon goût, aux applaudissements de la com-
tesse de Lemos et de la marquise de Sarria, qu'il émit ses
théories et prôna l'imitation française. Son principal con-
tradicteur était le chanoine Porcel, auteur d'Adonis, col-
lection d'églogues cynégétiques. Lorsque Luzan prenait la
parole, pour révéler, à son auditoire, les nouveautés drama-
tiques de la Chaussée, Porcel répliquait, en exaltant Gon-
gora, en s'attaquant aux règles en général, en soutenant que
l'écrivain n'a d'autre loi à observer que celle de son génie.
Tandis que ces brillants assauts se soutenaient à l'oc-
casion de la littérature profane, un jésuite dont il a déjà
été question, le P. Isla, tournait en ridicule, dans un
roman burlesque, intitulé Fray Gerundio, le mauvais goût
des orateurs sacrés, leur cultisme, leur équivoquisme, leur
érudition indigeste, leurs métaphores étranges, leurs
vaines subtilités. La satire du P. Isla était vive, nourrie,
parfois vulgaire, mais d'un comique irrésistible, dans les
descriptions rustiques et monacales. Cet ouvrage hybride,
à la fois roman et traité de rhétorique ecclésiastique,
atteignit son but; car, s'il ne réussit pas à faire naître des
hommes éloquents, il ramena du moins la gravité et la
dignité, dans la chaire sacrée, et en bannit les extrava-
gances et le mauvais goût (1).
(1) Menendbz y Pelayo, ouv. cité, t. III, vol. P^ p. 414.
MOUVEMENT INTELLECTUEL SOUS CHARLES III 343
Ces trois écrivains peuvent être considérés comme les
instigateurs de cette tendance vers l'imitation des auteurs
français, vogue qui prédomine, pendant le règne de
Charles III. Leurs efforts ne furent pas isolés et leur pro-
pagande se continua, au moyen des tertulias et des jour-
naux.
Quelques personnes, unies par les liens de l'amitié la
plus étroite, avaient coutume de se rassembler dans l'hôtel
de San-Sebastian, situé, à Madrid, au coin de la place de
l'Ange. Au rez-de-chaussée était un café, tenu par un
certain Juan-Antonio Gippini, d'origine italienne, et que
fréquentaient ses compatriotes : le Napolitain Pedro-
Napoli Signorelli, connu par son histoire critique des
théâtres; le Vénitien Jean-Baptiste Conti; Don Ignacio
Bernascone, natif de Lugano; Don Mariano Pizzi y Fran-
qeschi, docteur en médecine et professeur de langue arabe
au collège de San-Isidro.
A ces Italiens se joignirent bientôt des Espagnols.
Tout d'abord (l),ces habitués du café Gippini n'avaient
d'autre but que de se distraire, en causant de taureaux,
d'amour, de vers; mais, peu à peu, la réunion prit un carac-
tère plus grave et influa sur l'évolution littéraire et les
nouvelles tendances du goût. Les uns et les autres se li-
saient mutuellement leurs œuvres, échangeaient leurs ré-
flexions et leurs critiques. Ils discutaient tout ce qui pa-
raissait de nouveau, tout ce qu'ils croyaient digne de
relever la littérature nationale de sa décadence.
Un de ceux qui fréquentèrent le plus assidûment l'hôtel
de San-Sebastian fut Moratin le père. Par une de ces ano-
malies fréquentes aux époques de transition, les doctrines
littéraires, qu'il professait, contredisaient entièrement les
productions de son génie poétique, tout à fait espagnol et
romantique. Ce que la postérité applaudit, ce sont les
(1) CoTARELO Y MûRi, î rtarle y SU epoca, Madrid, 18'J7, p. 111; Menendez
y Pelayo, Esteticas, t. III, vol. II, p. 35; et Ticknok, t. III, p. 323.
344 RÈGNE DE CHARLES III DESPAGNE
traits de ressemblance qu'il a gardés des grands auteurs
nationaux; il les exécrait, tout en les étudiant sans cesse.
Personne aujourd'hui ne lit autre chose de Moratin le
père que ses romances moresques et chevaleresques, comme
Don Sancho en Zamora, le Pas cfarmes de Micer Jacques
Borgohon avec le duc de Medina-Sidonia, les Quintillas
de la fiesta de Toros (1). En théorie, c'était le plus violent,
le plus furibond de ceux qui juraient par l'autorité de
Boileau. Il s'efforçait deporter,surle théâtre, ses doctrines,
mais ses contemporains sifflaient ses pièces, œuvres arides
et mortes, aujourd'hui oubliées.
Les autres membres les plus en vue de cette iertulia
étaient Don Ignacio-Lopez de Ayala, auteur d'une tragé-
die intitulée Numance détruite, professeur de poésie à
San-Isidro. En 1765, il composa un pédant épithalame
castillan, latin, grec, hébreu et arabe, en l'honneur du
mariage de Marie-Louise avec le prince des Asturies.
L'année suivante, il fit un poème, pour la mort de la reine
mère. En 1771, il lut lors de l'ouverture du collège de San-
Isidro des vers latins, à la louange de Charles III, protec-
teur des lettres. Comme beaucoup d'écrivains de ce temps,
il ne s'appliquait pas à la littérature seule, mais pro-
duisait des articles sur l'astronomie, et nous l'avons
déjà cité comme historien.
A côté d'Ayala, il fautsignalerMunoz, éditeur et anno-
tateur des œuvres de Louis de Grenade, à la fois profes-
seur de philosophie, cosmographe, connu surtout pour
Bon incomplète Histoire du nouveau monde.
Le botaniste Ortega s'y faisait remarquer. Sa science ne
(1) Au sujet de linntation française, il est important de reproduire cette
réserve que fait M. Menendez y Pelayo, Estcticas, t. III, vol. II, p. 36
et 62. Le savant critique établit nettement que l'Espagne ne dut rien à
la France quant à la poésie lyrique. Aucun des auteurs castillans de cette
époque ne montre une connaissance spéciale ou une imitation quelconque de
Malherbe ou de J.-B. Rousseau. On admirait le théâtre de la nation voisine
et on recevait les idées de ses livres en prose; mais, pour le reste, on demeurait
fidèle à la tradition classique du seizième siècle.
MOUVEMENT INTELLECTUEL SOUS CHARLES IH 345
l'empêchait pas d'être bon compagnon et fin gastronome.
On lui avait même donné le sobriquet de Botello, à cause
de sa corpulence. Puis venaient d'autres personnages
moins en vue, tels que Cerda, Rios, enfin Cadahalso et
Don Tomas Iriarte.
Don José de Cadahalso descendait d'une vieille famille
de Satander. Né à Cadix, en 1741, son éducation se com-
mença à Paris; mais, avant trente ans, il avait visité
l'Italie, l'Allemagne, l'Angleterre et le Portgual. Il con-
naissait les différentes langues de ces pays, surtout l'an-
glais. A son retour en Espagne, il prit l'habit de l'ordre de
Saint-Jacques et entra dans l'armée. Il y fit rapidement
son chemin, s'éleva au grade de colonel et périt au siège
de Gibraltar, frappé par une bombe, le 27 février 1782.
En 1772, Cadahalso publia ses Eruditos a la violeta,
livre original, satire mordante des études superficielles,
faites de son temps « par toute une jeunesse imberbe,
peignée, poudrée, adonisée, embaumant les eaux de sen-
teur, la lavande, la bergamote etla violette». L'auteur en-
seignait à ses disciples le moyen de parcourir, en sept jours,
tout le cycle des connaissances humaines; entre toutes ces
leçons, on choisira, par exemple, celle du mercredi, con-
sacrée à la philosophie.
(c Le philosophe devra se distinguer par quelque ca-
price, quelque extravagance, afin qu'aussitôt, en le voyant
passer, on s'écrie : « Tiens, voilà un philosophe! » Les uns
seront perpétuellement distraits; ainsi, ils entreront dans
une pharmacie pour y demander des bottes; chez un li-
braire, ils voudront, à toute force, louer une voiture.
Malgré la bonté de leurs yeux, ils porteront, sur le nez,
un perpétuel lorgnon, mangeront aux heures les plus
étranges. 7'anl pis pour leur estomac s'il regimb<^. Ils
couiTOiil; coniiii'j des fous, à travers les rues, bousculant
les gamins, qui restent le nez en l'air, à la porte de leurs
maisons. Mais le moven d'obtenir, dans les salons, un
346 RÈGNE DE CHARLES III D'ESPAGNE
succès assuré sera le suivant. Voyez-vous quelque dame
attentive à ce que vous dites? ce n'est d'ailleurs pas im-
possible, s'il n'y a pas de perroquet avec qui causer, de
petit chien à baiser, de singe à faire sauter, de petit-maître
pour bavarder; adoucissez votre érudition, sucrez votre
style, modulez votre voix et abandonnez-vous, avec grâce,
dans la philosophie des autres âges : faites remarquer que
l'école la plus considérable fut celle des pythagoriciens.
« Pourquoi? » direz-vous avec un sourire gracieux. Puis, si
on est en été, éventez votre visage; en hiver, chauffez-
vous le dos, remontez votre montre, mettez-la à l'heure,
en consultant celle de quelque dame; regardez les feux
brillants d'une aigrette, rajustez une boucle en désordre,
puisez lentement et d'un air profond dans une tabatière et
dites : « C'est parce que, sans doute, le système de Py-
« thagore traite de la métempsycose, de la transmigra-
« tion, ou, pour mieux dire, en bon espagnol, du passage
« d'une âme par différents corps. Ce changement doit être
« goûté du beau sexe! » Vous les verrez alors toutes sou-
rire et s'écrier : « Qu'il est aimable, qu'il est drôle! » Les
unes vous frapperont l'épaule de leur éventail, d'autres
se parleront à l'oreille d'un air favorable pour vos affaires,
et elles demeureront satisfaites de votre érudition. »
Cadahalso terminait ses leçons par cette charge contre
l'exotisme de ses contemporains : « Lorsque vous revien-
drez en Espagne, conseille-t-il à ses disciples, étrangers
par le vêtement, la coiffure, le ton et les gestes, que vos
grimaces et votre allure soient celles d'un homme qui pé-
nétrerait dans un bois ou dans un désert. Demandez :
« Comment s'appelle l'eau en castillan?» Ne parlez d'aucune
des choses que Dieu créa de ce côté des Pyrénées. Quant
aux vins, louez ceux du Rhin. Pour les chevaux, vantez
ceux de Danemark, et ainsi de suite. Vous serez des
hommes merveilleux, admirables, dignes enfin d'être nés
sous d'autres climats! »
MOUVEMENT INTELLECTUEL SOUS CHARLES III 347
Sous le pseudonyme de Don José Vasquez, il publia les
Loisirs de ma jeunesse; dans la tertulia de San-Sebastian,
il lut une collection de lettres soi-disant échangées, entre
un anonyme et un ambassadeur du Maroc, résidant en
Espagne. On a cherché, dans les Cartas Marruecas, une
imitation des Lettres persanes, tandis qu'en fait elles se
rapprochent beaucoup plus du Cosmopolite citizen of the
world, de Goldsmith. Les questions traitées se rapportent
à l'éducation de la jeunesse, aux thèses universitaires, aux
divertissements, aux tertulias, à la vie de province, au luxe,
aux modes. L'auteurs'acharne, particulièrement, contre les
gallicismes qui, dans le dernier tiers du dix-huitième siècle,
envahissaient et corrompaient la langue espagnole (1).
L'autre personnage de la tertulia de San-Sebastian qui
(1) Ces quelques citations ne suffiraient pas pour faire connaître Cada-
halso; voici comment le juge M. Menendez y Pelayo, Esteticas, t. III,
vol. II, p. 38 et seq. -. « Il y avait en Cadahalso une contradiction remarquable
et digne d'être étudiée. Ainsi, tandis que Don Nicolas Moratin s'elTorçait
de penser comme Boileau, tandis qu'il sentait et écrivait comme Lope, de
même Cadahalso, versificateur classique médiocre et défaillant, mettait
dans sa vie la poésie qu'il ne pouvait introduire dans ses vers, et il était,
comme il l'a dit ingénum.ent, le premier romantique en action, réalisant com-
plètement en sa personne, non pas l'idéal bucolique et anacréontique que
ses œuvres annonçaient, mais l'idéal passionné et tumultueux d'un Byron.
Seulement, pour l'expression de cet idéal, il ne rencontre dans la stérile
littérature de son temps et dans la pauvreté de ses moyens artistiques
d'autre ressource que la déclamation sépulcrale et funèbre imitée des Nuits
de Young. Ainsi, en tout, l'on doit regarder Cadahalso comme un type roma-
nesque, en ses amours, en ses aventures et en sa mort glorieuse. Il faut le
considérer comme un innovateur littéraire; par une de ses œuvres les plus
faibles, il pénètre dans notre littérature un certain élément exotique de
poésie mélancolique et nocturne, dérivé de la Muse du Nord. Les mouve-
ments littéraires commencent généralement par des œuvres obscures et de
peu de valeur intrinsèque, et, pour moi, il est sûr que dans cette tentative
de Cadahalso se trouve, on germe,toute la détestable littérature de torches,
de vers, de fossoyeurs, qui infesta l'Espagne, aux environs de 1835. »
Les aventures romanesques auxquelles il est fait allusion sont celles de
Cadahalso avec sa maîtresse, l'actrice Maria-Ignacia Ibanez. (Voir, sur /es
Noches lugubres de Cadahalso, Cotarelo y Moki, Iriarte y su epoca, p. 99.)
Lorsque cette femme mourut, son amant passait la plus grande partie des
jours agenouillé sur la pierre qui recouvrait les restes de Maria-Ignacia.
Il devint presque fou, au point de vouloir déterrer et dérober le cadavre.
Pour les détails, se reporter aux documents publiés par le marquis de Val-
MAR, t. 1er Je sa CoUccion de poetas liricos del siglo XVIII, p. 110 et 2i7.
348 REGNE DE CHARLES III D'ESPAGNE
mérite le plus, après Moratin le père et Cadahalso, d'arrêter
l'attention, est Don Tomas Iriarte. Il naquit, en 1750,
dans l'île de Ténérifîe, mais reçut une partie de son éduca-
tion à Madrid, sous les auspices de son oncle Don Juan
de Iriarte, le savant directeur de la Bibliothèque royale.
Iriarte s'appliqua au théâtre et à la réforme dramatique
de son temps; mais on se bornera, pour l'instant, à l'étu-
dier comme poète didactique et comme auteur de fables.
On a reproché à Iriarte son prosaïsme. Ce défaut ré-
sulta de son éducation et de l'époque où il vécut, car il
vint au monde au moment de la réaction contre le cultisme.
Il ne fit donc que s'accommoder à son temps. En 1776, il
était une des figures les plus marquantes de la jeunesse
madrilène. Sa facilité à improviser des dizains, des vire-
lais, des chansons le rendait indispensable, dans beaucoup
de banquets. Il n'avait rien d'un cuistre. Homme élégant,
vêtu même avec luxe, adroit dans les exercices du corps,
ses adversaires lui ont souvent reproché la satisfaction
qu'il éprouvait à parader, avec son uniforme doré d'em-
ployé aux affaires étrangères. Il fréquentait, volontiers,
les réunions mondaines les plus aristocratiques de Madrid.
Celle où il se montrait le plus assidu était la tertulia
du duc de Villahermpsa, Don Juan-Pablo de Aragon y
Alzor, et de sa jeune épouse, Dona Maria-Manuela Pigna-
telli y Gonzaga, fille du comte de Fuentes, dans leur
maison de la rue de las Rejas. Don Tomas et son frère Don
Bernardo y jouaient de la musique, avec la duchesse; Don
Bernardo avait même été son maître, ainsi qu'il aimait à
le rappeler. Ces réunions cessèrent, provisoirement, par la
mort du comte de Fuentes, et Iriarte vit, à regret, cette
ma' son se fermer, lorsque le duc de Villahermosa fut en-
voyé, malgré lui, comme ambassadeur à Turin (1).
Les autres salons a la mode étaient ceux de la comtesse-
(1) CoTARELo, Iriarte y su epoca, p. 154; également Don Vicente Orti y
Bbull, Doua Maria-Manuela Pignatelli, t. I^^^ p. 190.
MOUVEMENT INTELLECTUEL SOUS CHARLES III 349
duchesse de Benavente, Dona Maria-Josefa-Alfonsa Pi-
mentel y Tellez Giron, une des plus grandes dames espa-
gnoles, issue des maisons de Gandie, Monteagudo, Javal-
quinto, Béjar et Arcos. Elle était deux fois princesse,
sept ou huit fois duchesse. Mariée à son cousin Don Pedro
de Alcantara Tellez Giron, qui devint grand-duc d'Osuna,
la comtesse avait reçu une éducation fort soignée et se
piquait d'écrire avec goût. L'aristocratie espagnole, en
effet, à la fm du dix-huitième siècle, ne se bornait plus,
comme cent ans auparavant, à jouer le rôle commode de
mécènes, en distribuant des pensions. Quelques-uns de ses
membres ne dédaignaient pas de prendre la plume, comme
le marquis de Santa-Cruz; les ducs de Villahermosa,
d'Albe, de Béjar, de Medina-Sidonia, de Montellano; les
marquis de Urena, d'Olmeda; les comtes de Torrepalma,
Nororia et Fernan Nunez. Les femmes suivaient cet exem-
ple, comme Dona Maria-Isidra-Quintana de Guzman, fille
du comte de Onate, qui devint docteur de l'Université
d'Alcala et membre de l'Académie de l'histoire; Dona
Mariana de Silva y Sarmiento, duchesse de Huescar (1),
comtesse de Fuentes et duchesse d' Arcos, morte en 1784,
une des figures féminines les plus séduisantes du siècle
passé, poète, traductrice de tragédies françaises; la com-
tesse de Montijo (2); la marquise de Santa-Cruz; la com-
tesse del Garpio. C'était pour ce public choisi qu'Iriarte
écrivit son poème de la Musica et ses fables.
La Musica parut en 1780 et se compose de cinq livres,
dans lesquels Iriarte disserte, avec une précision philoso-
phique, sur : les éléments de la musique; l'expression
suivant les différents genres : la musique guerrière et reli-
gieuse, la musique théâtrale, la musique de société et la
muisique de l'homme dans la sohtude. Il entreprit cette
(1) Sœur du marquis de Santa-Cruz, veuve du duc d' Huescar, puis du
comte de Fuentes, elle avait épousé en troisièmes noces le duc d'Arcos.
(2) P. Luis COLOMA, Retratos de Antafio, p. 345.
350 RÈGNE DE CHARLES III D'ESPAGNE
œuvre parce qu'il fut frappé de l'oubli, montré par les
poètes didactiques, à l'égard de cet art, tandis que le
sujet de la Poésie avait été traité plusieurs fois, par les
anciens et les modernes. Les qualités de cet ouvrage sont
la clarté, la méthode, l'aisance. Iriarte instruit mais n'en-
thousiasme pas. Il n'inspire pas l'amour des beautés mu-
sicales, mais en enseigne les éléments; enfin, il manque à
ce poème une qualité essentielle : c'est d'être poétique (1).
Une lettre assez curieuse, adressée à un familier du duc de
Villahermosa, Don Enrique Ramos, fut écrite par Iriarte
lorsqu'il eut terminé son poème. Elle est remplie de flatte-
ries, destinées à être répétées à Doha Maria-Manuela Pigna-
telli. «Sachant, disait-il, combien mon esprit est naturelle-
ment porté à la satire, on s'étonnera, sans doute, qu'il y ait,
dans ce poème, quelque chose de pastoral et parfois d'hé-
roïque. Ceci se remarque principalement dans les trois pre-
miers chants, que je travaillai, quand la duchesse de Villa-
hermosa était encore ici. Son commerce paisible adoucissait
ma muse. Mais, maintenant que je ne puis plus être dompté
par elle, je suis retourné et je reste dans mon naturel.
J'ai, en conséquence, censuré les abus de la musique qui,
parfois, est une chose à se boucher les oreilles (2).
(1) TiCKNOR, t. III, p. 326; Menendez Y Pelayo, Esteticas, t. III, vol. II,
p. 524.
(2) CoTARELO, Iriarte y su epoca, p. 462, 11 mai 1779.
La Musica fut traduite en français par J.-B. Grainville, avec des notes
par le citoyen Langlé, membre et bibliothécaire du Conservatoire de musique.
A Paris, chez Fuchs,.. an VIII. (Voir Cotarelo, ouv. cité, p. 207.)
Les critiques ne manquèrent pas à Iriarte. A Madrid, on l'accusa d'avoir
dérobé les idées de Rameau, de d'Alembert, de J.-J. Rousseau, etc. On dé-
nigra sa compétence et ses détracteurs répandirent contre lui les vers sui-
vants :
Sin andar a la escuela
Cantar una tirana a la vihuela
Tan bien como en ciialqueria barberia,
Y que al lado de un ciego se aprendia,
En un par de maiianas
Mas que con el poema en diez semanas.
(Voir Poesias de Iriarte en Rivadeneyra, p. 56.)
« Sans aller à l'école, nous avons cru que, pour chanter une complainte sur
MOUVEMENT INTELLECTUEL SOUS CHARLES IH 351
Les fables, à leur apparition, furent saluées comme un
des événements littéraires les plus importants. Iriarte
y fraya, à certains égards, un chemin tout nouveau. Non
seulement il inventa toutes ses fictions, ce que n'avait
fait aucun fabuliste moderne, mais il ne décocha ses traits
que contre les érudits et les gens de lettres. Le nombre de
ses fables, y compris celles publiées après sa mort, s'élève
à près de quatre-vingts, dont soixante, environ, parurent
en 1782. Peut-être sont-elles trop narratives et manquent-
elles un peu de cette vivacité naturelle, que l'on trouve
chez La Fontaine. Mais leur influence fut profonde dans
un siècle de mauvais goût littéraire et elles sont remplies
d'allusions, qu'il est amusant de deviner. Certains ont vu
dans l'une quelque rapport avec Don Vicente de la
Huerta (1), représenté en canard; un de ses rivaux litté-
raires, Samaniego, est indiqué, ailleurs, sous le couvert
tantôt d'un rat, tantôt d'un furet; la grive, le perroquet
ou la pie déguisent des allusions, contre une grande dame,
dont il ridiculise la pédanterie. Il s'agit sans doute de
Doria Maria-Isidra-Quintina de Guzman (2). Le sens des
apologues dirigés contre elle est : qu'il convient d'étudier
les auteurs originaux et non les copies ou les mauvais
traducteurs. Cette femme savante, qui soi-disant lisait
couramment les textes grecs et latins, n'en comprenait,
paraît-il, le sens qu'aidée d'un texte français, comme on
la guitare, il nous suffirait de deux matinées chez un barbier, ou aux côtés
d'un aveugle, plutôt que de dix semaines, avec ce poème. »
CoTARELO, ouu. cité, p. 210, autre satire.
Cantar la niusica Iriarte
Se propuso en un poema
Y en lugar de sinfonia
Tocn la gaitagallega (c'est-à-dire la cornemeuae galicienne).
(1 ) Huerta, ardent mais inconstant adversaire des innovations françaises,
imprima en 1778 un volume de poésies, écrites, presque toutes, dans le style
ancien.
(2) Retratos de Aniano, p. 530. Ce fut en 1785 que Dofia Quintina, après
avoir disserté sur le livre II De Anima d'Aristote, reçut le titre de maître
es arts et de professeur honoraire de philosophie moderne.
352 REGNE DE CHARLES III D'ESPAG.XE
le vit, dans les examens, soutenus par elle, à San-Isidro.
La vingt-deuxième fable vise Sedano (1).
Cobardes son y traidores
Ciertos criticos que esperan
Para impugnar a que mueran
Los infelices au tores
Porque vivos respondieran.
■ La vingt-huitième s'attaque à Don Ramon de la Cruz,
auteur des saynètes, fort goûtées du public; ce qui dépita
Iriarte, assez peu heureux, dans ses œuvres dramatiques.
Comme, dans les saynètes, les sujets étaient empruntés
aux événements journahers,se passant dans les quartiers
populeux de Madrid, le pédant Iriarte affectait beaucoup
de dédain, pour un pareil genre; de là les allusions d'e/
Asno y su amo, VAne et son maître.
« Siempre acostumbra hacer el [vulgo necio
De lo bueno y lo malo igual aprecio
Yo le doy lo peor, que alaba. »
De este modo sus yerros disculpaba
Un escritor de farsas indécentes.
Y un taimado poeta que le oia
Le respondio en los terminos siguientes :
« Al humilde jumento.
Su dueno daba paja, y le decia :
— Toma, pues con eso estas contento.
Dijolo tantas veces, que ya un dia
Le enfadù el asno y replico : — Yo tomo
Lo que me quieres dar, pero hombre injusto.
l Piensas que solo de la paja gusto?
Dame grano, y veras si me lo conio. »
« Toujours le vulgaire ignorant
Apprécie également le bien et le mal.
Je lui donne le pire et c'est cela qu'il loue. «
Ainsi excusait ses fautes
Un écrivain de farces indécentes.
(1) Lopez DE Sedano publia, entre 1768, et 1778 son Parnaso espanol,
9 vol. in-12. Attaqué par la société de Moratin le père, Iriarte publia contre
Sedano, en 1778, un dialogue intitulé Donde las dan las toman. En 1785,
Sedano répliqua, sous le nom de Juan-MariaChavero y Esclava de Ronda,
4 vol. in-12, publiés à Malaga sous le titre de Coloquios de la Espina.
MOUVEMENT INTELLECTUEL SOUS CHARLES Hl 353
Un poète rusé qui l'écoutait
Lui répondit ainsi :
« A une humble bête de somme.
Son maître donnait de la paille et disait :
— Prends donc, puisque tu t'en contentes.
Il le dit tant de fois qu'un beau jour
L'âne se fâcha et répliqua : — Je prends
Ce que tu me donnes, homme injuste,
Penses-tu que je n'aime que la paille?
Donne-moi du grain et tu verras si je le mange. »
Les auteurs attaqués ne manquèrent pas de répondre,
à leur tour, et il en résulta un violent échange de méchan-
cetés. Un des plus acharnés était Forner, écrivain
famélique, nourri par son oncle le chanoine Don Juan-
Chrysostome Piquer. Il enviait la situation brillante
d'Iriarte, lui qui ne parvenait à obtenir aucun emploi et
qui rôdait autour des sinécures, maigre, le teint huileux,
l'œil louche, la voix fausse et rauque, les vêtements en
désordre et d'une propreté douteuse. Son apologue, contre
Iriarte, porte le titre d'e/ Asno erudito; c'est un libelle plein
de reproches et d'outrages (1). Cette satire est précédée
(1) Forner a tracé de sa propre personne un portrait peu flatté dans une
satire intitulée Contra los vicias de la carte, qui devrait plutôt s'appeler
Plaintes de mon impatience. Un interlocuteur supposé, Camillo, lui prouve, en
effet, qu'il ne peut réussir à la cour. Entre eux s'engage le dialogue suivant
i Rieste, socarron, de lo que digo?
— Me rio. — ^Quien lo estorba? — Vos, hermano
Tenais traza de ser siempre un mendigo .
Trocado de escolar en eortesano,
La hilaza descubris a cada instante,
Y ostentando huniilidad, sois inhumano.
Vos, niuy lleno de ciencia y muy pédante
Si esperando a rogar a un poderoso,
Veis que liacia un charlatan vuelve el semblante,
Como si fuera eu el caso forzoso
Escuchar con agrado a un honibre sabio
Y arredar un desprecio a un mentiroso?
Dando otro estilo al indignado labio
Ardiente el rostro y la cabeza inquiéta.
(De guerras escolasticas resabio.)
Maledicis de la suert« que sujcta
El premio de la ciencia a la iguoraucia,
Que prefiere à Platon una gaceta.
Ris-tu, sournois, de ce que je dis?
— Je ris en eHet. — Qui t'étonue? — Vous, Irère,
••I. 23
354 REGNE DE CHARLES III D'ESPAGNE
de vingt-sept pages, en prose, dans lesquelles Forner se
moque de ceux qui écrivent des fables. «Celui, déclare-t-il,
qui produira de bons poèmes satiriques ou burlesques sera
apte, s'il le veut, à composer d'excellents apologues. Mais
celui qui est froid, guindé, peu habile à manier la langue,
en un mot un simple versificateur, peut renoncer à plaire
aux oreilles doctes et délicates. » Dans ce prologue, l'au-
teur lâche quelques bordées contre le poème de la Musica
qui, d'après lui, contient, en vers diffus et glacés, ce
qu'en prose courante avaient déjà dit des milliers d'écri-
vains.
L'âne, paré avec soin, habillé à la dernière mode et seu-
lement trahi par ses fers, placés en guise de boucles, sur
Car vous avezl'appirencede rester toujours un mendiant.
Ecolier, travesti eu courtisan,
Vous montrez la corde à chaque instant.
Et, affectant l'humilité, vous êtes inhumain.
Vous, rempli de science et pédant.
Lorsque, allant quémander, chez un puissant,
Vo-us voyez qu'il tourne le visage vers un charlatan.
Est-il forcé d'écouter avec plaisir un savant
Et de chasser honteusement un menteur?
Donnez un autre style à votre lè\Te indignée
A votre visage ardent, à votre tête inquiète.
Cela pue les disputes scolastiques.
Vous maudissez le sort qui assujettit
La récompense de la science à l'ignorance.
Qui préfère une gazette à Platon.
Forner ne repoussa pas toujours, avec indignation, les moyens de réussir,
que lui insinuait Camillo, car il devint, dans la suite, un des plus obséquieux
flatteurs de Florida Blanca et de Godoy.
Voir poesias de Forner, Contra los vicios de la Corte, biblioteca de Riva-
deneyra, p. 310.
Un autre pamphlet de Forner contre les Iriartes, et des plus virulents, est
ntitulé : les Grammairiens, histoire chinoise. Voici quelques passages em-
pruntés au chapitre P"^ : « Venue d'un grammairien à Pékin. — C'était
en Chine la XXII<= dynastie (l'an 1722) et le pieux empereur Yong-Ching
(Philippe V) tenait les rênes du gouvernement, quand arriva à sa cour un
jeune homme (Don Juan de Iriarte, l'oncle de Tomas) qui, après avoir étu-
dié quelque rudiment, dans un collège de bonzes (les jésuites) du Japon
(Paris), désira passer à Pékin (Madrid), parce qu'il était né dans une pro-
vince de l'empire. Chao-Kong, tel était son nom, emportait avec lui un
terrible fardeau de minuties grammaticales. Il savait médiocrement la
langue du Tibet (le latin) et entendait tant bien que mal les livres les plus
anciens de la Perse (Ja Grèce), etc. i»
MOUVEMENT INTELLECTUEL SOUS CHARLES II[ 355
ses souliers, convoque les autres animaux et leur adresse
cette harangue :
Insignes caballeros,
Yo, el mas sabio entre sabios verdaderos,
De veras, lastimado,
En tan humilde y despreciable estado,
Por ultimo recurso,
Quiero en arte divino
Del saber enseùaros el camino.
Senalare a los varies escritores
Los preceptos mejores
De tratar cualquier ciencia,
Aiinque no se ninguna en mi conciencia.
Mas debo el don a Apolo
De hacer versos muy frios, y esto solo,
Sin meritos mayores,
Mi gran saber arguye
Y en grado de ensena me constituye.
Yo, que en cuarenta métros diferentes
Hago versos cadentes '
Sabio haré vuestro bando,
Facil y docto en mi artificio, cuando.
En verso claudicante
Las maravillas de aquel arte cante.
Insignes gentislhommes,
Moi, le plus savant entre tous les savants,
En vérité, je déplore
Votre humble et méprisable état.
Aussi, comme suprême secours,
Je veux de l'art divin du savoir'
Vous enseigner le chemin.
J'indiquerai aux différents écrivains
Les meilleurs préceptes
Pour traiter de quelque espèce de science
Quoique je ne sache rien, en conscience.
Mais je dois à la munificence d'Apollon
De faire des vers très froids.
Et cela seulement, sans plus de mérite,
Prouve mon grand savoir
Et me met en mesure d'enseigner.
Moi qui fais des vers harmonieux,
En quarante mètres différents.
Je vous rendrai sages.
Habiles et doctes, par ma méthode.
356 REGNE DE CHARLES III D'ESPAGNE
Lorequ'en vers boiteux
Je chante les merveilles de cet art.
Mais, tout à coup, au plus beau de son discours, un
taon le pique. L'âne lâche des ruades et se met à braire.
Un autre littérateur s'acharna également contre Tomas
Iriarte : ce fut le Basque Don Felix-Maria de Samaniego.
Cette inimitié eut pour cause une blessure d'amour-propre.
Samaniego, élevé en France, avait composé, pour le collège
de Vergara, une collection de fables morales, imitées et tra-
duites de Phèdre et de La Fontaine. En 1779, il envoya ce re-
cueil à Iriarte, pour avoir son avis, qui fut favorable. L'ou-
vrage parut, en 1781, avec une épître dédicatoire à Don
Tomas :
Dans mes vers, Iriarte
Je ne désire rien autre chose
Que placer tes œuvres
Comme modèle des miennes, etc.
En 1782, Iriarte donna au public une soixantaine de
ses fables, et, dans l'avertissement, il disait : « Je ne
veux pas me préoccuper du jugement des lecteurs, au
sujet de leur mérite, mais je veux seulement prévenir
ceux qui ne sont pas très versés, dans notre littérature,
que c'est la première collection d'apologues, entièrement
originaux, qui a été publiée, en castillan. » L'omission du
recueil de Samaniego, dans cet avis, blessa à tel point l'hu-
meur susceptible de ce personnage, qu'il fit répandre, en
1782, un écrit anonyme sur les fables originales de Tomas
Iriarte.
Mais c'en est assez de ces querelles mesquines et ja-
louses. Une controverse, beaucoup plus importante, se
soutenait, alors, entre critiques et auteurs dramatiques,
partagés en deux camps, les uns se prononçant pour
l'imitation française, les autres favorables à la vieille
tradition espagnole.
MOUVEMENT INTELLECTUEL SOUS CHARLES III 357
Un des premiers objets de cette polémique fut la pro-
hibition des autos sacramentales, drames religieux et allé-
goriques. Les personnages en étaient des abstractions
telles que la Foi, la Grâce, la Faute, la Nature, le Ju-
daïsme, la Gentilité; les idées qu'ils énonçaient tendaient
à ce but, essentiellement chrétien, de montrer aux hommes
la folie de leurs passions, la prétention et la vanité de la
raison humaine, de leur expliquer le mystère de la des-
tinée (1).
Un des adversaires de ce genre fut Glavijo y Fajardo,
le séducteur de Mlle Caron, la sœur de Beaumarchais.
Dans son journal, le Penseur, i\ n'avait pas assez de mépris
pour cette littérature d'un autre âge et il affectait de la
dénoncer, comme contraire au respect, que mérite la Reli-
gion. « Quel est, écrit-il, le chrétien qui n'éprouvera pas
un sentiment pénible, lorsqu'en entrant dans une salle
de spectacle, il verra un ciboire, peint sur le rideau? Qui
ne souffrira lorsque des gens, aussi profanes que les ac-
teurs, représenteront les personnages de la Sainte-Trinité,
lorsqu'une femme, d'une réputation moins que chaste,
jouera le rôle de la Vierge très pure? »
Glavijo qualifiait les autos de farces spirituelles. Il
engageait le souverain à prohiber des spectacles pernicieux
au catholicisme et à la raison, qui attiraient, aux Espagnols,
une réputation méritée de barbares.
Moratin le père appuya cette théorie de tout son pou-
voir. Dans ses Desengahos del teatro espanol, il raillait
(1) Damas IIinard, Théâtre de Calderon, préfac<*, fi. KVl.
358 REGNE DE CHARLES III D'ESPAGNE
les personnages abstraits des «m/05; cette réunion, sur les
planches, de la Trinité, du Démon, d'Adam, de saint
Augustin, de Jérémie, sans souci des vraisemblances
et des anachronismes.
Don Juan-Cristoval Romea y Tapia entreprit, dans
son journal, El Escritor sin titulo, de défendre les autos
saçrameritales. Il eut pour auxiliaire un singulier bohème,
Don FrançisçorMariano Nifo, pauvre hère aragonais,
écrivain affamé, toujours prêt à prendre la plume sur
tous les sujets^ qu'ils fussent pieux, scientifiques ou litté-
raires, car il lui fallait manger, quand l'Etat ne lui four-
nissait pas un asile, dans ses prisons. Le caractère bur-
lesque de l'auteur se révèle jusque dans les titres de ses
productions; ce fut lui qui publia cette œuvre dénommée
la Malle du tailleur littéraire (1) ou la Perche du fripier
érudit. Un pareil champion n'était pas capable de faire
revivre un genre, convenable, seulement, pour la naïveté
des âges de foi. Bien que les arguments de Clavijo fussent
assez pauvres et presque ridicules, chez ce voltairien, si
respectueux de la religion, c'était en somme lui qui avait
raison. Il ne tua pas les autos s acr amentales, car ils étaient
déjà morts. Si le peuple les goûtait encore, par routine,
personne ne se fût risqué à en écrire de nouveaux.
Il y ayait aussi l'ancien répertoire théâtral de Lope
et de Calderon, dont le public ne se lassait pas, malgré
les anathèmes de Moratin. Ce dernier proclamait que
ces pièces étaient l'école de la scélératesse, le miroir de la
débauche, l'école de l'impudence, l'exemple de la désobéis-
sance, de l'insulte, des mauvais tours et des friponneries.
« Voudriez-vous, s'écriait-il, que votre fils fût un fier-à-
bras, un coureur, jouant du couteau, révolutionnant la
rue et scandalisant tout le monde? » Mais, comme l'a dit
fort justement M. Martinenche (2), « la comedia était un
(1 ) El Cajon del saatre literato o percha de maulero erudito.
(2) Majitinenche, la Comédie espannolf en France, p. 70.
MOUVEMENT INTELLECTUEL SOUS CHARLES III 359
miroir grossissant de l'âme espagnole du dix-septième
siècle, toute pleine, encore, du rêve magnifique qu'elle avait
conçu... Aucun théâtre au monde n'avait davantage le
goût du terroir. » Sans doute, les mœurs, que représentait
Lope, étaient un anachronisme, pour les contemporains
de Charles III. Mais l'on conservait le goût des aven-
tures. Si on ne les poursuivait plus, si les mœurs,
presque orientales, à l'égard des femmes, étaient passées,
si on pouvait voir sa maîtresse, autrement que sur son
balcon, au risque de recevoir un coup d'épée, on aimait
encore ces récits, auxquels on rêvait, tranquillement assis
dans son cabinet, ou qu'on applaudissait au théâtre,
conquistador ou Don Juan en chambre, soucieux de ses
aises et de sa santé.
Une littérature, où dominaient le bon sens, la clarté,
l'ordre, correspondait davantage aux habitudes du dix-
huitième siècle (1).
Calderon ne trouvait pas grâce, davantage, aux yeux de
Moratin,et ce dernier n'avait pas assez de railleries, quand
il citait le début de cette pièce : la Vie est un songe, lorsque
Rosaura, emportée par son coursier sur le sommet d'une
montagne, parle ainsi à son cheval : « Impétueux hippo-
griffe, aussi rapide que le vent, arrête-toi. Pourquoi,
éclair sans flammes, oiseau sans plumes, poisson sans
écailles et quadrupède sans instinct naturel, pourquoi
donc t'emporter et t'élancer, le mors aux dents, au milieu
du confus labyrinthe de ces rochers dépouillés?... Arrête,
te dis-je, arrête-toi, sur cette montagne, ou les animaux
sauvages auront aussi leur Phaéton? »
« Je voudrais bien savoir, disait Moratin, en se moquant,
avec raison, de ces vers étranges, si une femme précipitée
sur une montagne, au heu de se plaindre de ses souffrances,
ira débiter toutes ces pédanteries déplacées, qu'entend
(1 ) Au sujet dos autos sarramentales, sp reporter à Mknendez y PblayO,
Eilelicas, t. IH, vol. H, p. 9 et seq.
nfio REGNp; DI-: ciiarlks m d'i^spagne
l'aiidiloire ainsi que son cheval. Qu'un admirateur de
Galderon. dans une circonstance critique, appelle à son
aide l'impétueux hippogriffe, et il verra le secours qu'il
en obtiendra. '
Mais, pour vaincre la résistance qu'opposaient, aux no-
vateurs, les fidmirateurs du passé, il eût été nécessaire
de les confondre par un chef-d'œuvre. Malheureusement
le génie dramatique manquait à Moratin. Ce n'était ni
la Petimetra, ni VHormesinda, pièces aujourd'hui ou-
bliées, qui justifiaient ses théories. Les partisans du nou-
veau théâtre invoquaient l'appui du gouvernement,
l'aide énergique du président du conseil de Castille, le
comte d'Aranda.
Grand admirateur de \'oltaire et des encyclopédistes,
il apporta, en littérature, comme partout ailleurs, son esprit
cassant et autoritaire. Il s'entoura d'hommes de lettres,
dont il goûta le? flatteries, mais qu'il châtiait rudement,
lorsqu'ils ne se montraient pas assez souples à son gré,
comme cet infortuné Huerta, qu'il envoya plusieurs
années, dans un pr^^ic^io. Organisateur des divertissements,
innovateur des bals masqués, à Madrid, Aranda voulut,
après avoir réformé matériellement les théâtres et les
avoir rendus un peu moins incommodes, y faire représen-
ter des pièces, imitées des tragédies et des comédies fran-
çaises. Mais son despotisme échoua devant les clameurs
du public, qui entendait rester le maître de s'amuser,
comme il lui plaisait. Toutes les classes de la société se
montraient passionnées pour le théâtre, paysans aussi bien
que grands seigneurs. Il régnait, dans les salles de spec-
tacle, une égalité démocratique; on gardait son chapeau
sur la tête, on fumait, pendant les entr'actes, on interpel-
lait les acteurs, on criait contre les femmes des loges. Les
habitués des théâtres de la Cruz et del Principe formaient
deux coteries rivales, se désignant réciproquement sous
les sobriquets de Polacos (Polonais) et Chorizos (saucis-
MOUVEMENT INTELLECTUEL SOUS CHARLES III 361
sons); mais elles s'unissaient pour siffler les protégés du
comte d'Aranda (1).
Seul, un auteur contemporain trouvait grâce devant
ce public, entiché de ses vieux auteurs. C'était Don Ramon
de la Cruz, et les saynètes de son répertoire. Ce genre
de pièces, particulier à l'Espagne, était un drame sans
intrigue, un dialogue (2) court, vif, ne durant que vingt-
cinq minutes, joué entre les actes d'une œuvre plus sérieuse
ou terminant la soirée, comme fin de fiesta (3).
Ce qui rend particulièrement curieux ce théâtre de
Ramon de la Cruz, c'est qu'il ressuscite toute une partie
de la vie d'autrefois; les personnages de ses pièces ne sont
pas des types de convention, grecs ou romains, plus ou
moins défigurés, mais des gens que l'on coudoyait, à Ma-
li) BouEGOiNG, Tableau de l'Espagne moderne, t. II, p. 374. Les théâtres,
à l'origine, avaient été des cours d'auberge. Us rappelaient, par leur aména-
gement, leur ancienne destination, quand le parterre ou patio se tenait dans
la cour et que les gens de distinction s'asseyaient dans les chambres, s'ou-
vrant sur la galerie, formant quadrilatère sur le patio; aussi les loges s'ap-
pelaient-elles aposentos ou chambres.
Iriarle y su epoca parCoTARELO, p. 55, 56, 57, 62, 64, 65, 68, relatives aux
réformes matérielles du comte d'Aranda. Il les accomplit après la mort
d'une actrice célèbre. Maria Ladvenant, enlevée subitement en 1767. Ses
funérailles coïncidèrent avec l'expulsion des jésuites et elle fut enterrée
dans l'église de San-Sebastian. Aranda commanda des décors qui coûtè-
rent plus de 20,000 douros, aussi fit-il augmenter de 2 réaux le prix des
loges, pour former une caisse dite des décorations.
(2) Saynètes de Don Ramon de la Cruz, traduites par Antoine de
Latour, p. 15, Paris. 1865, et Cotarelo y Mori, Don Ramon de la Cruz y
sus obras, ensayo biografico y bibliogiafico, p. 4. Cet écrivain naquit en 1731
et mourut le 5 mars 1794.
(3) Ces saynètes portent différents noms dans la langue théâtrale : les
loas, jacaras entremesadas y cantadas, mogigangas, balles cantados y repre-
sentados. Voici la définition de ces expressions : la loa, d'origine très ancienne,
était le prélude ou introduction. Comme son nom l'indique, elle avait pour
objet de loar, louer ou célébrer, le lieu où se donnait la représentation,
la cause po>ir laquelle elle avait lieu, les spectateurs qui y assistaient. Plus
tard, la loa devint une espèce de parade ou de revue. La jacara fut d'abord
un monologue, en vers, où il était question des malheurs des jaques ou ma-
tamores, prostituées, etc. Quand le monologue fut remplacé par un dia-
logue, ce fut une jacara entremesada. La jacara cantada s'appela plus exac-
tement tonadilla ou vaudeville. La mogiganga était une entremesada où
figuraient des personnages ridicules. S'ils dansaient, le livret portait la
rubrique de balles representadas, et de cantados s'il y avait des chants.
362 RÈGNE DE CHARLES III D'ESPAGNE
dridjdu temps de Charles III : majos ou majas eiïrontés,
marchandes de châtaignes ou de beignets, à la langue
aussi leste que la main, forgerons, maçons, savetiers,
artisans de toutes espèces, perruquiers et modistes fran-
çais, galants, petits-maîtres, seigneurs plus ou moins
authentiques, hidalgos pelés, soldats, officiers, méde-
cins, alguazils, maris victimes de la tyrannie conjugale,
béates, vagabonds sortis du bagne, acteurs apeurés, mu-
siciens affamés, bouquetières délurées et fines, moisson-
neurs, vendangeurs, pages, laquais, servantes, toute cette
cohue défile, en se bousculant, dans les saynètes de Ramon
de la Cruz.
On y retrouve comme un calendrier joyeux des fêtes
et des solennités : la nuit de Noël, le nouvel an, le carnaval,
le pèlerinage de saint Isidore, la fête du Corpus, les vêpres
de saint Jean, de saint Pierre, de saint Jacques; les foires
d'automne; sans compter bien d'autres spectacles, tels
que les promenades nocturnes, au Prado, les disputes de
quartier à quartier, les cabales, pour ou contre un théâtre.
On suit l'auteur à la Plaza Mayor ou au Rastro (1); sur les
bords du Manzanares, au temps des bains; dans les
tertiilias, les cafés, les boutiques; dans les visites de deuil,
à l'entrée et à la sortie de la comédie, à la ville, à la cour,
en province.
Le peuple, qui retrouvait, dans ces dialogues, ses pas-
sions, ses soucis, ses plaisanteries, l'applaudissait à tout
rompre, au grand dépit de ses rivaux.
L'année 1770 fut une époque mémorable, dans l'his-
toire du théâtre espagnol, car ce fut, alors, que se livra la
grande bataille littéraire, entre les défenseurs de la tradi-
tion et les gallo-classiques (2). Moratin était, ainsi que le
qualifie railleusement Cotarelo y Mori, le Godefroi de
Bouillon de cette croisade. Il avait préparé une pièce, dont
(1) Quartier des marchands de bric-à-brac.
(2) Jriarte y su epoca, p. 82 et seq.
MOUVEMENT INTELLECTUEL SOUS CHARLES III 363
il attendait un grand succès. Le sujet était choisi parmi
ceux qui feraient vibrer la fibre patriotique; la Horme-
sinda (1) traitait d'un épisode de l'histoire nationale, au
huitième siècle, dans les Asturies, sous le roi Pelage I*''',
vainqueur des musulmans à Covadonga et fondateur de
la ville d'Oviédo. Le comte d'Aranda n'épargna rien, pour
assurer la victoire. Il choisit une troupe célèbre, celle de
Juan Ponce, et le théâtre del Principe, pour la repré-
sentation. Tous ceux, qui appartenaient à la cabale du
président, étaient à leur poste, le 12 février 1770, prêts à
étouffer, par leurs bravos et leurs cris, les protestations et
les sifflets de leurs adversaires littéraires. Au lieu d'un
triomphe, il fallut bien reconnaître que, sans l'appui offi-
ciel, la pièce n'aurait pas tenu. On fit bonne contenance,
pendant six jours, et la Hormesinda disparut ensuite,
tandis que les saynètes de Ramon de la Cruz (2), repré-
sentées sur la même scène, occupaient l'affiche, toute
l'année, et restaient au répertoire. Aussi les partisans de
la tradition se réjouirent et répandirent un sonnet ano-
nyme, par lequel l'auteur mettait, dans la bouche de
Don Ramon de la Cruz, des railleries à l'adresse de
Moratin. Ce petit poème se terminait par ces deux vers :
No acertù Moratin en su Hormesinda;
Ergo, cuanto yo escribo, es acertado (3).
Le public fut plus fort que d'Aranda et sa coterie. Cette
littérature académique, ou pour mieux dire administra-
(1) Hormesinda était la sœur du roi Pélaf,'e, fondateur du royaume des
Asturies. Ce monarque, après la bataille du Guadalete, s'était réfugié avec
trois cents soldats dans une grotte (la Cueva) près de Covadonga, où il
soutint une lutte héroïque contre les Arabes. Cette grotte est un lieu de
pèlerinage. On y montre le sarcophage, qui contient, dit-on, les restes de
ce prince, ceux de sa femme Grandiosa et ceux de sa sœur.
(2) Los pescadores et El buen marido.
(3) CoTARELo, Don Bamon de la Cruz, ouc. cité, p. 145. Ces deux vers
signifient : « Moratin n'a pas touché le but dans son Hormesinda; ergo,
lorsque j'écris, c'est lui qui est touché. »
364 REGNP: de CHARLES III D'ESPAGNE
tive, dut se réfugier dans les théâtres des résidences
royales, fondés en 1768, et où l'on représenta, traduites
par Iriarte (1), des tragédies de Voltaire, des comédies
de Destouches et de Gresset. Quelques particuliers,
comme Olavide, favorisèrent ces importations étrangères;
on rencontre, chez lui, Jovellanos dont l'esprit curieux ne
se cantonnait pas dans la jurisprudence ou l'économie
politique et qui voulut, également, essayer du théâtre.
Jovellanos écrivit, à Séville, une tragédie, intitulée
Pelayo, et sa comédie du Delincuente honrado, dans le
genre de la comédie larmoyante de la Chaussée. Une let-
tre (2) de l'auteur explique le but qu'il se proposa, en la
composant. Charles III venait de rendre un édit,interdi-
(1) Iriarte, qui avait alors vingt ans, voulait faire représenter une pièce :
Hacer que hacemos; et, comme les comédiens la refusaient, il s'imagina que
Don Ramon de la Cruz intriguait contre lui. De là, une lettre à une personne
imaginaire, répandue dans Madrid; épître injurieuse, menaçante et assez
plate, qui se terminait ainsi : « Est-il quelqu'un de la République qui puisse
se croire à l'abri des insultes de cet homme? Plus grossières et insolentes
seront ses attaques, plus ce calomniateur devra-t-il être couvert d'éloges...
Quelle police, quelle religion, quel droit autoriseront, dans un siècle éclairé
et à la cour, l'erreur de confondre les esprits des hommes? Si l'on m'empêche
de composer une catilinaire sur tout ceci, c'est que j'aurai un abcès à la
poitrine ou que j'irai vivre hors de Madrid. N'y a-t-il pas quelque bonne
âme pour aller trouver ce vénérable carme, qui prêche, tous les samedis, à la
Puerta del Sol, afin de lui dire : « Mon père, vous parlez contre les médisances
« dans les visites et les maisons particulières. Pourquoi ne parlez-vous pas
« contre les infamies, débitées contre le prochain, en public, et ce qui est
« pire, au théâtre?... » (Cotarelo, Don Ramon de la Cruz, p. 145.)
(2) Bibliotcca de autores espanoles, obras de Jovellanos, coleccion Nocedal,
t. I"^'. Advertencias al Delincuente honrado, p. 79, 13 septembre 1777.
Un homme qui prétendait être le disciple de Jovellanos et qui lui écri-
vait : « Je suis ton œuvre : Obrasoytuya, » bien que sa versatilité le portât
toujours à subir l'influence du dernier venu, est Don Juan Melendez Valdès
(1754-1817); un doux, un tendre, un grand enfant, mais un poète. Ses Baisers
d'amour renferment de délicieux morceaux. Son Eglogue à la louange de la
fie champêtre fut couronnée en 1780, par l'Académie espagnole, et l'on trouva
qu'elle « embaumait le thym ». Son idylle sur l'Absence, ses romances du
Soir, ses Moissonneurs, son ode aux Etoiles, son admirable élégie A la mort
de son frère sont d'excellents poèmes d'une langue magnifique et d'une
fact\ire parfaite. (Voir Revue hispanique, t. P', p. 74, la publication, par
M. Fotilchk-Delbosc, des Baisers de l'amour, de Melendez.) Ce personnage
appartient plus aux règnes suivants de Charles IV et de Joseph Bonaparte
qu'à celui de Charles III, car ce fut en 1785, seulement, que parut le premier
tome de ses poésies. (Ferrer del Rio, t. IV, p. 345.)
MOUVEMENT INTELLECTUEL SOUS CHARLES III 365
sant les duels. Le Delincuente honrado est un plaidoyer,
contre la peine capitale, dont sont châtiés ceux qui con-
treviennent à ce décret; car, en certaines circonstances,
leur faute peut avoir un motif honorable. L'analyse de
l'intrigue en paraîtra assez compliquée : un gentilhomme
refuse plusieurs fois une rencontre; mais, à la fm, poussé
à bout, il tue, dans un combat sans témoins, l'infâme
mari d'une femme, qu'il épouse plus tard. Il avoue ce
meurtre, pour sauver un ami, arrêté comme coupable.
Il est condamné à mort, par un j uge inflexible qui se trouve
être son père. Il n'est enfin sauvé du châtiment que par
la clémence royale.
Jovellanos, en littérature, comme en toute chose, oc-
cupe une place moyenne et de transition, aussi éloignée
des novateurs que des partisans du passé (1). D'ailleurs,
comme critique, il se montre moins remarquable que
comme économiste, et ses théories eussent irrité Flaubert
et les partisans de Vart pour Vart, car il entendait que le
théâtre se proposât à la fois de charmer, d'instruire, de
provoquer l'héroïsme, le respect à l'Etre suprême, à la
religion, à la constitution, aux lois. La pièce qui répondait
le mieux à son idéal était celle de son ami Trigueros, los
Menestrales (les ouvriers). Par une conception philan-
thropique erronée, Jovellanos transformait les auteurs
dramatiques en prédicateurs laïques d'une morale phi-
(1) Memoria sobre los Espectaculos, obras de Jovellanos; même collec-
tion, t. I", p. 495. On a déjà eu l'occasion de citer deux satires de Jovellanos
contre la mauvaise éducation de la noblesse. Ce sont, parmi ses œuvres
littéraires, les deux poésies les plus remarquables. Publiées en 1786 et en
1787, dans le recueil hebdomadaire El Censor, elles s'attaquèrent surtout
au majisrne, c'est-à-dire à l'imitation, par les hautes classes, des allures,
du langage, du costume et des mœurs de la canaille. C'était, pour quelques-
uns, une protestation d'espagnolisme,uiie réaction facile, contre l'envahisse-
ment des coutumes françaises. A fréquenter le personnel, souvent peu recom-
mandable, de la tauromachie, la noblesse en adopta l'argot, les gestes, les
allures; les dames prirent l'air déluré des ma/as, copièrent leurs toilettes et
singèrent leur contoneo ou balancement des hanches, (Voir Mokel-Faïio»
Satire de Jovellanos, Fontemoing, 1899.)
36fi REGNE DE CHARLES III D'ESPAGNE
losophiqiie, plus riche en lieux communs qu'en inventions
géniales; il s'imaginait naïvement qu'il suffirait d'établir
des concours pour voir renaître la poésie.
La coterie du comte d'Aranda, par sa retraite, laissa le
champ libre à ses adversaires, et ceux-ci en profitèrent,
pour exploiter l'ancien répertoire et remanier les œuvres
d'autrefois. Don Candido-Maria Trigueros, dégoûté de se
voir siffler, pour ses productions originales, mit au pillage
l'immense répertoire de Lope (1). Il eut la bonne fortune
de refondre la Estrella de Sevilla, en une espèce de tragédie
classique, qu'il appela Sancho Ortiz de las Roelas et qui
fit événement au théâtre. Son succès le mit en goût. Il
avait découvert le filon, dans la mine; il continua de le
suivre et il remit au jour : El Anzuelo de Fenisa (l'hame-
çon de Fenisa); la Moza de cantaro (la fille à la cruche);
los Melindres de Belisa (les minauderies de Bélise).
A la renaissance du théâtre de Lope succéda celle des
œuvres de Tirso de Molina. Quant à Calderon, Moreto et
Rojas, il n'y eut pas à les ressusciter, car ils n'avaient pas
cessé d'être représentés ou imprimés.
Il faut attendre, jusqu'en 1778, l'apparition d'une tra-
gédie classique originale, qui non seulement plaise au
peuple, mais encore excite l'enthousiasme du public
jusqu'au délire. Ce fut la Raquel de Huerta. L'auteur avait
été assez malmené, par le comte d'Aranda, qui l'avait
envoyé dans un presidio près d'Oran, pendant quelques
années. Dans l'intervalle, entre la représentation de cette
œuvre et sa publication par un libraire, il se copia près de
deux mille exemplaires de la Raquel. Le bruit qui se fit,
autour de Huerta, le plaça aussitôt en première ligne, entre
les adversaires de l'imitation française et les plagiaires,
ou admirateurs du passé. Il accepta bravement le rôle
(1) Le véritable inventeur de ce système fut Don Tomas de Sébastian
y Latre. Il publia, en 1773, El Parecido en la Corte de Moreto, et Progne y
Filoména de Ro'yàs.{Esteticas, t. III, vol. II, p. 65.)
MOUVEMENT INTELLECTUEL SOUS CHARLES III 367
que lui imposait l'opinion, malgré son insuffisance, car il
était poète et non pas critique. Son instinct le guidait plus
que le raisonnement. S'il fut admirable d'audace, en dé-
fiant toute la littérature de son siècle, en soutenant une
cause qui triompha avec les romantiques, il donna beau
jeu à ceux qui le combattaient, par son manque de tact,
de goût, de culture philosophique, de connaissance même
du théâtre. Ainsi, Huerta imprima, en 1785, une collection
de chefs-d'œuvre dramatiques espagnols où l'on constate
que ne figure rien de Lope, de Tirso de Molina, d'Alar-
con, de Guillen de Castro, de Mira de Mescua, de Vêlez de
Guevara, ni de Montalban. Il se montra aussi extravagant
dans ses choix que dans les théories qu'il énonçait contre
Signorelli, Voltaire ou Linguet. S'il avait raison de relever
les anachronismes de Corneille, qui place, à Séville,leCid,
de bafouer Voltaire, transformant Lope en comédien,
on aura l'exemple de son équité littéraire lorsqu'il qua-
lifie Cervantes de calomniateur envieux, écrivant le Don
Quichotte pour satisfaire des rancunes personnelles; lors-
qu'il juge Athalie une pièce digne d'un pensionnat de
petites filles, où se manifeste Vimbecilidad de Racine (1).
On peut juger quel fut le scandale, parmi les gallo-
classiques! Les polémiques, assoupies depuis 1771, re-
prirent avec une nouvelle vigueur, mais l'appui adminis-
tratif manquait au parti français et ses rangs s'étaient
éclaircis. Aranda était ambassadeur à Paris, Florida
Blanca avait supprimé le théâtre de los Sitios, mis à la
disposition des imitateurs de Voltaire, le directeur fran-
çais, imposé par Aranda aux théâtres de Madrid, avait
quitté l'Espagne (2), Moratin le père et Gadahalso étaient
(1) M. Menendez y Pelayo souligne cette expression et en corrige l'im-
propriété par le mot debilidad. {Estelicas, t. III, vol. II, p. 76.)
(2) Une des mesures les plus audacieuses du comte d'Aranda avait été
de nommer, en 1770, directeur des théâtres de Madrid, au traitement an-
nuel de 24,000 réaux, un Français, Louis de Azemay Reynaud, qui savait
à peine l'espagnol et fut chargé de donner des leçons de déclanfiation aux
368 REGNE DE CHARLES III D'ESPAGNE
morts, Clavijo avait renoncé à la littérature pour l'his-
toire naturelle, Olavide végétait en exil. L'étrange pro-
logue de Huerta, en tête de son recueil, provoqua une
brochure de Samaniego, imprimée sous le titre de Conti-
nuacion de las Memorias criticas de Cosme Damian.
L'auteur de cet opuscule insinuait que Huerta, pour jus-
tifier sa doctrine, ne devait pas se contenter d'offrir ses
propres œuvres en modèle. Il fallait choisir, en outre, des
comédies sans défaut, c'est-à-dire conformes aux règles, à
moins qu'il ne parvint à démontrer que les règles ne sont
qu'une simple convention, un pur caprice de la critique.
Un esprit plus pondéré que Huerta eût tiré parti d'une
attaque aussi franche, en soutenant la théorie de la liberté
artistique; mais, exaspéré par la contradiction, aveuglé
d'orgueil et d'ignorance, il ne sut que s'emporter grossière-
ment et répondre à ses adversaires par des injures. Il les
qualifia d'insipidos ultra montanos, insiilsos transpire-
naicos, hispano-celtas ; aménités, en comparaison d'autres
épithètes, telles que vers luisants, escarbots et d'autres
encore. Il se comporta comme un fou et on applaudit
Iriarte, lorsque, au moment de la mort de Huerta (1787),
il fit, en ces termes, le panégyrique de l'auteur de la Raquel
Déjà un puesto vacante en el Parnaso
Y una jaula vacia en Zaragoza.
Il laisse une place vacante au Parnasse
Et un cabanon (1) vide à Saragosse
Les dernières pièces qui firent quelque bruit, à la fin du
règne de Charles III, sont dues à la plume d'Iriarte. Ce
sont el Sehorito mimado (l'enfant gâté), la Sehorita mal
criada (la fille mal élevée) et el Don de gentes (le don de
se faire aimer). La tendance moralisatrice, déjà remarquée
acteurs. En 1776, la municipalité de Madrid, qui avait été mécontente de
ce choix, donna à Reynaud une indemnité de 2,000 ducats, à la condition
qu'il renoncerait à sa charge et retournerait en France. {Gotakelo, Iriarte,
p. 331.)
(1) 11 s'y trouvait un asile d'aliénés.
MOUVEMENT INTELLECTUEL SOUS CHARLES III 369
dans le Delincnente honrado de Jovellanos,s'y accentue.
Sans être des chefs-d'œuvre, ces écrits peuvent être jugés
fort estimables, d'un caractère pédagogique assez froid
et meilleurs à la lecture qu'à la scène. Iriarte prépare
les voies à Moratin le fils, qui appartient plutôt au règne
suivant, puisque sa première pièce, el Viejo y la ni' a, est
de 1786, tandis que el Café est de 1792, la Mogigata de
1804 et le Si de la nihas de 1806.
Forner s'étonna du succès, obtenu par el Sehorito
mimado,ei prétendit qu' Iriarte dut les applaudissements
qui l'accueillirent, moins à son talent qu'à celui des ac-
teurs. Ce n'est pas l'avis de Moratin le fils, car il en loue
l'objet moral, le plan, les caractères, la facilité, la pureté
du style et l'élégance de la versification. Il fait, il est vrai,
quelques restrictions sur le mouvement dramatique et la
force comique. Mais les qualités, à son avis, l'emportent sur
les défauts, et il l'estime « la première comédie originale
composée conformément aux règles les plus essentielles
de la philosophie et de la bonne critique ».
VI
En littérature, on luttait encore contre l'invasion étran-
gère; on se défendait, non sans succès parfois. La poésie
lyrique demeurait véritablement nationale, avec Mora-
tin le père et Melendez Valdès; le genre dramatique
triomphait des gallo-classiques, dans les saynètes de
Ramon de la Cruz. En peinture, au contraire, la déroute
était complète, dès l'avènement de Philippe V, ainsi que
le constate Menendez y Pelayo (1). « Carrefio, dit-il,
(1) Estetuas, t. III, vol. II, p. 365.
M. 24
370 REGNE DE CHARLES III D'ESPAGNE
et Claudio Coëllo avaient porté au sépulcre les dernières
traditions glorieuses de la peinture espagnole, et l'on peut
dire que le tableau admirable de la Sainte-Forme avait
été le testament de l'école nationale (1). »
Lucas Jordan, venu de Naples en 1692, gâtait le goût
de ses admirateurs par ses compositions théâtrales, par
sa facilité d'assimilation, son peu de conscience artis-
tique et sa soif sordide du gain. Le succès de ses immenses
fresques détourna, pour longtemps, les artistes de la cor-
rection et de la sobriété.
La sculpture classique était définitivement abandon-
née avec le souvenir de Berruguete et de Becerra; la
sculpture indigène, la sculpture sur bois devenait chaque
jour plus réaliste, mais aussi plus maniérée, à l'exception
de quelques ceuvres choisies de Pedro de Mena et de
Roldan, qui conservèrent, quoique avec des traces de
décadence, les traditions de Montahez et de Cano.
L'architecture était parvenue au dernier degré de l'aber-
ration et du délire, et, ce qu'il y avait de pire, d'un délire
froid, ennuyeux, pédantesque et sans grâce. Des disciples
de l'école de Borromini, Don Sébastian de Herrera Bar-
nuevo, Francizco Rizi et Josef Donoso en propagèrent
]a vogue; mais, tout en exagérant les défauts du maître,
tout en étant dépourvus du génie et de la grâce, qu'at-
teint parfois Borromini, ils ne furent pas coupables des
monstruosités exécutées par les ordres de Don José
Churriguera, Narciso Tome et Don Pedro de Ribera.
Dans son éloge de Don Ventura Rodriguez, Jovellanos
disait que « les colonnes de la paroisse Saint-Louis,
(1) P. Lefort, la Peinture espagnole, p. 253. Gravure reproduisant le
tableau de la Sainte-Forme, composé pour un autel de l'église de l'Escurial,
dit de la iSania-Forma, parce qu'on y conservait une hostie miraculeuse.
Coëllo a représenté le cortège royal, agenouillé, au moment où le prêtre
donne la bénédiction. En tête, le roi Charles II, le prieur de l'Escurial, le
duc de Medinaceli et une cinquantaine de grands personnages. La scène
a pour cadre l'intérieur de la sacristie de l'Escurial. (Voir également Roger
Peyre, Répertoire chronologique des beaux-arts, année 1685.)
MOUVEMENT INTELLECTUEL SOUS CHARLES HI 371
dessinées par Donoso, étaient taillées à facettes comme
les diamants de Golconde (1) ». Cet architecte avait,
parait-il, consigné, dans un livre, les règles de son art.
Mais il semble n'avoir obéi à d'autres lois qu'à celles de
son caprice (2).
La protection officielle ne suffit pas à susciter des gé-
nies. D'ailleurs, la prédilection de Philippe V se portait
vers les peintres, qui imitaient soit l'art pompeux et
théâtral de Lebrun, soit la manière énervée et pauvre-
ment éclectique des derniers maîtres italiens. Il remplit
ses palais de toiles de Ranc, de Vanloo, de Ventura
(1) Elogio de Don Ventura Rodriguez, nota 13. [Bibliotsca de Autores
espanoles, t. XLVI, p. 387.)
(2) Je traduis la note 14 de ce discours, dans laquelle Jovellanos flétrit
l'extravagance du style de Churriguera : « A tant d'erreurs et de licence?,
comme nous l'avons indiqué, que pouvait-il advenir, sinon les barbarismes,
les insolences, les hérésies artistiques, qui se virent, à l'entrée de notre siècle?
Heureusement qu'il n'est pas nécessaire de parler beaucoup d'elles, puis-
qu'elles sont, à toute heure et partout, à la vue de tout le monde : entable-
ments courbés, obliques, interrompus, ondulants; colonnes ventrues, dé-
chiquetées, gonflées et rachitiques; obélisques renversés, substitués aux
pilastres; arcs sans fondemant, sans base, sans imposte, enclavés dans les
architraves et élevés jusqu'aux seconds corps; métopes, grefïés sur les lin-
teaux; triglyfes, jetés dans les jambages des portes; piédestaux énormes,
sans proportion, sans distinction... sauvages, satires, anges, condamnés à
vivre ensemble; de toutes parts des treilles, des fruits, des oiseaux qui
mangent les raisins, des couleuvres qui se cachent dans les ronces;
partout des coquilles, des coraux, des cascades, des petites fontaines,
des nœuds, des touffes, des boucles, des aigrettes; ce fouillis, cette
sarabande insupportable, tel est l'ornement non seulement des re-
tables, mais des portes, des portiques, des frontispices, des ponts et
des fontaines de la nouvelle architecture... A cette aiïreuse manière on a
donné le nom de Churrigueresca,et non sans raison, parce que Don José
Churriguera en est le père, bien qu'il n'ait pas été aussi fou, dans sa manière,
que les autres... J^e plus frénétique de tous ces insensés fut Don Pedro de
Ribera... Les façades de l'hospice de San-Sebastian, de la caserne des gardes
du corps, les fontaines de la Red de San-Luis y Anton Martin et l'énorme
pont de Tolède, avec ses retables ridicules et ses misérables petites tours
rendent son nom plus connu que celui de tout autre, placé sur la liste des
sectaires de Borromini. »
Une autre oeuvre dans le style churrigueresque est, à Madrid, le monastère
des filles nobles de Saint-François-de-Sales (Salesas Reaies), construit sous
Ferdinand VI, par ordre de Barbara de Portugal. « Reine barbare, disait-
on, œuvre barbare et barbare gaspillage. » (De Laborde, Itinéraire des-
criptif, t. m, p. 123.)
372 REGNE DE CHARLES III D'ESPAGNE
Ligli, de Vaccaro, de Mattei, de Charles Maratta, de
Houasse, de Lucas Jordan et de Solimena. Il attira à sa
cour André Procaccini; il commanda à Gonca de grandes
fresques, représentant les batailles d'Alexandre. 11 fit
travailler, en somme, en les gratifiant largement, tous
les peintres qui avaient acquis, en Europe, une renommée
plus ou moins légitime. Le seul artiste indigène que l'on
sache protégé par lui est le Catalan Viladomat. Tandis
que ces tableaux, de plus ou moins bon goût, remplis-
saient les palais royaux et leur donnaient une menteuse
splendeur, on abandonnait, à lapoussière et à l'humidité,
les plus sublimes trésors des anciennes écoles italiennes,
flamandes et espagnoles, confusément entassés dans une
maison, située à Madrid, rue du Saint-Sacrement, appar-
tenant à l'archevêque de Tolède; précaire asile, offert à
ces chefs-d'œuvre, après l'incendie de l'Alcazar, en 1734.
La seule chose favorable aux arts, accomplie par Phi-
lippe V, fut l'acquisition qu'il fit de la collection des
marbres anciens, ayant appartenu à Christine de Suède.
Le public n'en profita guère, cependant, car ces objets
furent placés dans une chambre, appelée « la fourrière
royale », jusqu'à ce que la reine Elisabeth Farnèse, après
la mort de son époux, les tirât de leur taudis et les plaçât
dans les salles de sa résidence^ à Saint-Ildefonse (1).
Jusqu'au temps de Phihppe V, l'enseignement de la pein-
ture ou de la sculpture se donnait dans les ateliers. Avant
son règne, sous Philippe III et Phihppe IV, il y eut quelques
vaines tentatives pour fonder une académie des beaux-arts.
C'était la chose dont on avait le moins besoin, lorsque flo-
rissaient des artistes tels que Velazquez ou Ribera.
La guerre de succession n'était pas encore terminée,
qu'un sculpteur, Don Juan de Villanueva, et un miniatu-
riste. Don Francisco Antonio Menendez, tous deux Astu-
(1) Menendez y Pelayo, Esteticas, t. III, vol. II, p. 387.
MOUVEMENT INTELLECTUEL SOUS CHARLES III 373
riens, conçurent l'institution d'une académie pratique
des trois nobles arts, à l'imitation de celles qui existaient
à Paris, à Florence et à Rome. Menendez rédigea, en
1726, un long rapport (1), soumis au roi, et fut autorisé,
longtemps après, en 1744, à présider une commission pu-
blique et solennelle. A cause de cette cérémonie, on l'a
quelquefois considéré, par erreur, comme le premier fon-
dateur de l'Académie de San-Fernando. Mais cet honneur
doit être partagé par lui avec l'Italien Juan-Domingo
Olivieri, sculpteur du roi, qui, aidé efTicacement par le
marquis de Villarias, ministre des affaires étrangères,
établit le règlement définitif de l'Académie, réunit les
premières ressources et obtint le local destiné à cette
société (2). Le projet n'aboutit pleinement que sous le
règne de Ferdinand VI, grâce à l'intervention de Car-
vajal y Lancaster. L'inauguration eut lieu solennelle-
ment le 13 juin 1752. Bien (3) que l'oncle de DonTomas
Iriarte, Don Juan, directeur de la Bibliothèque royale,
ait célébré, en hexamètres virgiliens, le nouveau monde
des arts découvert par Ferdinand VI, les fruits obtenus
ne furent guère abondants. Ni l'art ni le talent ne s'im-
provisent, par des décrets royaux ou par de pédantesques
discours. L'organisation de l'Académie était défectueuse.
Les artistes en faisaient partie, mais figuraient au dernier
rang, comme des subalternes ou des obhgés (4), admis
(1) '! RepresentacionalRey nuestrosenor, poniendoen noticiadeS. M.los
beneficios que se siguen de erigir una Academia de los artes del diseno,
yiintura, escultura y arquitectura, a exemple de las que se celebran en
Roma, Paris, Florencia, y otras grandes ciudades de Italia, Francia, y
Flandes, y lo que puede ser conveniente a su real servicio, a el lustre de
esta insigne villa de Madrid y honra de la nacion espafiola. »
(2) La Casa de la Panaderia.
(3) CoTARELO, Iriarte y su epoca, p. 21. Don .Juan de Iriarte avait été
nommé membre de l'Académie de San-Fernando le 5 octobre 1752; le
t'2 décembre 1754, le jour de la distribution des récompenses, il lut un poème
latin intitulé pompeusement : Noiweau Monde des arts, découvert par Fer-
dinand VJ.
(4) Même des maîtres comme Giaquinto ou Sachetti.
374 REGNE DE CHARLES III D'ESPAGNE
charitablement à profiter des bienfaits octroyés par des
mécènes, parés des titres sonores de protecteurs, vice-
protecteurs et conseillers de l'Académie, encombrants
personnages qui ne peignaient ni ne sculptaient et dont
la plupart ne savaient même pas dessiner. L'art espagnol,
sous Ferdinand VI, n'existait plus ou était relégué soit
dans d'obscurs monastères, soit dans des églises de se-
cond ordre avec les toiles de Viladomat (1), tandis que
des Vénitiens et des Napolitains, Amiconi, Tiepolo, Cor-
rado, couvraient de leurs allégories les plafonds des palais
qu'élevaient Juvara, Sachetti, Carlier, Fraschina, Bo-
navia, Procaccini et Subisati.
Sous le règne de Charles 111,1e peintre par excellence,
l'oracle de la critique artistique fut le Bohémien Mengs(2).
Soumis, dans sa jeunesse, à une rude discipline, par son
père, qui l'enfermait, dans le Vatican, avec du papier,
des crayons et un peu de pain, Mengs, après trois ans
de travail acharné, était retourné dans sa patrie. De-
venu le peintre d'Auguste 111, roi de Pologne, il avait
obtenu de son protecteur la faculté de retourner à Rome
et de s'y perfectionner. Il y resta encore quatre ans,
copiant dans les musées et suivant des cours d'anatomie.
Ce fut alors qu'il peignit une Sainte Famille, qui attira
l'attention des connaisseurs. Il épousa alors une belle
jeune fille (3), qui lui servit souvent de modèle, dans ses
tableaux de la Vierge Marie. Auguste III l'envoya à
(1) 1078-1755.
(2) BouRGOiN(!, Tableau de V Espagne, t. I", p. 253; Desdevises du
Dkzert, t. III, p. 34G. Il mourut en 1779 à Rome. Azara fit faire sa statue,
paya la dépense de son tombeau, die ta l'inscription latine, qui y fut placée,
écrivit sur lui une biographie détaillée, collectionna ses écrits et ordonna
leur impression en italien, castillan et français -. Obras de D. Antonio Rafaël
Mengr,, primer pintor de Caniara del Rey;en Madrid, en la imp. Real de la
Gaceta, 1780.
V Maijor. — Opère di Anl° Raijaello Menf^s... publicate da don Ciuseppe
Niccola d" Azara, Parma, Bodoni, 1780. (Menendez y Pelayo, Estelicas,
t. III, vol. I'^ 1). 221.)
(?,) Margherita Guazzi.
MOUVEMENT INTELLECTUEL SOUS CHARLES III 373
Naples pour exécuter le portrait de sa fille Amélie et
de son gendre, le roi Charles. Certaines intrigues l'ayant
retenu à Rome, le roi Catholique, qui allait recueillir la
succession de Ferdinand VI, fit offrir à l'artiste, par Don
Manuel de Roda, une pension de deux mille doublons
s'il consentait à passer en Espagne. Il serait logé, défrayé
de tout, aurait à sa disposition une voiture, et effectuerait
son voyage, au moyen de deux navires de guerre, qui le
transporteraient, lui, sa famille et ses bagages.
La munificence de Charles III, à l'égard de ce peintre,
fut telle que Mengs en fut lui-même étonné. Le roi esti-
mait tellement son talent qu'il emportait toujours avec
lui, dans ses voyages, les tableaux représentant la Vierge
avec l'enfant Jésus, l'Immaculée Conception, saint An-
toine de Padoue, œuvres de son peintre favori, et qu'on les
plaçait, toujours, dans sa chambre à coucher. Le dogma-
tisme intolérant et pédagogique de Mengs (1), ses aspira-
tions idéalistes et platoniques, sa rigidité de censeur, son
adoration pour les œuvres de la sculpture grecque, l'aus-
térité inflexible de son caractère, aussi bien que la clarté
et la fermeté de ses principes, prédestinaient ce maître
au rôle de dictateur esthétique. Winckelmann, qui le
dépassait de beaucoup, par sa science de l'antiquité et
la profondeur de la pensée, subissait son influence, non
moins qu'Azara. Ce dernier, repoussant ses théories mé-
taphysiques, adoptait aveuglément tous ses autres juge-
ments. Mengs répudia le coloris de Tiepolo et la belle
et brillante manière de Giaquinto pour les remplacer par
un pseudo-classicisme, où se rencontrent, à la fois, la timi-
dité servile du miniaturiste et l'abstraction idéologique du
professeur de métaphysique. Ses élèves gagnèrent, à ses
leçons, quelque correction dans le dessein, mais tuèrent
en eux toute vigueur, toute personnalité, toute franchise,
(1) Mbnendez y Pelayo, EsleUcas, t. III, vol. II, p. 397.
376 REGME DE CHARLES III DESPAGNE
qualités étouffées par cette froide convention. Azara lui
prodigua les hyperboles les plus outrées. Il qualifia la
Descente de croix « d'œuvre la plus singulière qu'aient
jamais vue les hommes »; il appela son auteur « un autre
Apelle par la grâce, un autre Raphaël, quant à l'expres-
sion, un autre Titien, quant au coloris ». Enfin, à bout
d'épithètes, qui contentassent son admiration, il «la con-
densa dans cette phrase singulière : « Mengs, écrivit-il,
était philosophe et peignait pour les philosophes. »
Inconsciemment, Azara signalait un des défauts essen-
tiels de son maître favori. Cet esprit philosophique, ou
plus exactement critique de Mengs, lui a beaucoup nui
et l'a porté à écrire presque autant qu'à peindre (1).
Il a proscrit, sans miséricorde, tous les artistes qui vé-
curent avant Raphaël, parce qu'à son avis, « ils ne
surent pas ce qu'était le goût, parce que leurs œuvres
sont un véritable chaos. » Raphaël lui-même, aux yeux
de Mengs, était encore loin d'atteindre la perfection et
la beauté, renfermées seulement dans les statues grecques,
dans le Laocoon, dans le Torse du Belvédère, àoji^V Apol-
lon et dans le Gladiateur combattant. « Raphaël, disait
Mengs, ne connut ni le Beau idéal (2), ni le Bon goût;
il ne sut pas se servir des statues antiques, car il recher-
(1) Reflexiones sobre la Belleza y Gusto en la Pintura. — Pensamientos
sobre los grandes pintores Rafaël, Correg^io, Tiziano y los Antiguos. — Carta
a Monseiior Fabroni sobre el grupo de Niobe. — Carta a M^ Estehan Fal-
conet, escultor francès, en Petersburgo. — Fragmenta de un discurso sobre
los médias de hacer florecer las Artes en Espana. — Carta a Don Antonio
Ponz (sorte de traité élémentaire de la peinture et critique des principaux
tableaux, qui se trouvaient au Palais). — Carta a un amigo sobre el princi-
pio, progresos y decadencia de los Artes del diseùo. — Noticia de la Vida y
Obras de Antonio Allegri, llamado el Correggio. — Leccianes practicas de
pintura. — Carta a un amigo sobre la constitucian de una Academia de
Bellas Artes.
(2) Pour éviter toute confusion, il faut avertir que Mengs se sert du mot
idéal en deux sens différents : l'un, abstrait et philosophique (la beauté
idéale); l'autre, technique et concret : l'idéal du dessin, du clair-obscur,
du coloris, de la composition, des draperies. Ainsi, après avoir refusé à
Raphaël la connaissance du beau idéal, il lui concède beaucoup d'idéal de
composition et d'expression; et à Titien, il reconnaît un idéal de coloris.
MOUVEMENT INTELLECTUEL SOUS CHARLES III 377
chait le Beau dans la nature et se fiait à son génie pour
l'y trouver... Raphaël changea et améliora la Nature,
quant à l'expression, mais il la laissa comme il l'avait
trouvée, quant à la Beauté. »
Si Raphaël était ainsi qualifié de naturaliste, on ne
doit pas s'étonner que les Allemands, y compris Albert
Diirer, aient été jugés des barbares, de grossiers copistes;
quant aux Flamands, y compris Rubens, ils furent plus
durement traités. De tels enseignements furent recueillis
comme des oracles. Ni l'architecture gothique, ni la
sculpture chrétienne, ni la peinture italienne, anté-
rieure à Raphaël, ni la peinture allemande, ni le natu-
ralisme hollandais et espagnol ne trouvèrent grâce de-
vant les colères des critiques, disciples de Mengs (1).
Azara, cet esprit cultivé, agréable (2), ce fin connais-
seur de l'antiquité, « dont le nom est toujours uni aux
travaux de Winckelmann, aux fouilles de Tibur, à la
découverte de la Vénus de l'Esquilin », osa écrire dans
son commentaire du Traité du Beau « que Michel-Ange
avait été un corrupteur du goût; que, dans sa longue vie,
il n'avait rien fait, pour représenter la Beauté, mais qu'il
s'était appliqué, seulement, à montrer sa science anato-
mique dans le jeu des muscles et des os... que le Juge-
ment dernier de la Sixtine était une composition extra-
vagante et Moïse un forçat plus qu'un législateur (3) ».
Avec Goya, heureusement, commence une réaction
vigoureuse, contre la monotonie pesante de cette période
académique, par sa manière effrontée et brutale, ses
(1) Œuvres de l'école d^ Mengs (Ferrer del Rio, t. IV, p. 538) ornant
le palais du roi .- la Chute des géants, l'Apothéose d'Hercule, l'Institution des
quatre ordres militaires, de la Toison d'Or et de Charles III, la Félicité pu-
blique, la Providence, la. Reddition de Grenade, de Don Francisco Bayou: —
la Vérité, l' Apothéose de Trajan, Junon ordonnant à Eole de déchaîner les
cents contre Enée, les QuaAre Vertus cardinales, par Don Mariano Maella.
(2) Menendez y Pelayo, Esteticas, t. III, vol. II, p. 403.
(3) Un de ceux qui résistèrent à l'influence critique de Mengs fut Don
Gregorio Majans, autour d'un traité sur El Arle de pintar, publié on 1776.
378 RÉGNE DE CHARLES III D'ESPAGNE
férocités de couleur, son intense et redoutable ironie, son
incorrection systématique, le cynisme sauvage de sa satire.
Seul, sans disciples ni imitateurs, rebelle à tout joug doc-
trinal, il couvre ses toiles à la hâte, avec la brosse, avec
l'éponge ou même, tout simplement, avec ses doigts. Il
reproduit, dans ses eaux-fortes, toutes les terreurs, tous
les cauchemars; il est le dernier rejeton du génie natio-
nal et la plus belle incarnation de l'esprit révolution-
naire.
La sculpture classique atteignit un certain degré de
restauration sous le régne de Charles III, grâce princi-
palement aux efforts du Galicien Don Felipe de Castro.
Il ne fut pas d'un grand talent et mérite l'estime plutôt
par sa curiosité érudite que par la qualité de ses œuvres.
Il se livra, avec ardeur, à des recherches et traduisit, en
castillan, la fameuse leçon de Benedetto Varchi (1) sur
la prééminence de la sculpture. Il laissa un manuscrit,
où il traitait de l'excellence de cet art, ainsi qu'une bi-
bliothèque considérable.
Celui qui hérita de son influence fut son ami Don Juan-
Pascal de Mena, directeur général de l'Académie de San-
Fernando, depuis 1771. Xi ses statues, ni celles de Castro,
ni celles de ses contemporains Don Francisco Gutierrez
ou Don Manuel Alvarez ne peuvent être considérées comme
de véritables imitations de l'antique, mais elles réagissent
heureusement contre l'art maniéré et théâtral des sculp-
teurs français, attirés par Philippe V pour orner les jar-
dins et les fontaines de la Granja (2). On pressent dans
(1 ) Leçon faite par Benedetto Varchi à l'Académie florentine, le troisième
dimanche de carême de l'année 1546, sur la prééminence des arts, et sur
la supériorité de la sculpture ou de la peinture, traduction de l'italien par
Don Felipe de Castro, Madrid, imp. de Eugenio Bieco, 1753. in-S".
(2) Ferrer del Rio, t. IV, p. 539. Principales œuvres de ces sculpteurs :
Don Felipe de Castro exécute les statues des empereurs Trajan et Théodose,
qui ornent la cour du palais neuf à Madrid; Don Francisco Gutierrez, la
statue de Cybèle, au Prado; Don Manuel Alvarez, la statue de Neptune
et les chevaux marins de cette fontaine, les enfants de la fontaine de la
MOUVEMENT INTELLECTUEL SOUS CHARLES III 379
les travaux exécutés par ces Espagnols, dans leur dignité,
leur sérénité et leur noblesse, l'avènement de véritables
artistes classiques, de l'école de Canova ou de Tor-
waldsen.
Pour les arts, il se passait quelque chose d'analogue à
ce que l'on a remarqué en littérature. Tandis que les
pédants, tout férus d'antiquité, méprisaient les saynètes,
si vivantes, de Ramon de la Cruz, les critiques érudits
dédaignaient, également, de véritables artistes qui, par
leur fécondité, leur habileté de main, le réalisme de leur
observation, rendaient à la sculpture sur bois et sur
ivoire un nouvel éclat, une sorte de renaissance. C'étaient
Don Ramon Capuz, que protégeait le prince des Astu-
ries; Sarzillo, qui courait les foires et les marchés pour
observer et copier les types populaires; Don Juan de
Hinestrosa qui modelait en terre et en pâte ou sculptait,
dans le bois, des animaux qu'il coloriait, ensuite, avec une
habileté singulière. « Il élevait dans sa maison, dit Cean
Bermudez, des lapins, des agneaux, des perdrix, des pi-
geons, et il arriva à les reproduire avec tant de vérité et
de ressemblance dans les dimensions, la forme et le co-
loris, que j'ai vu une perdrix, faite par lui, tromper une
perdrix vivante, que l'on mit auprès d'elle et qui s'irrita
et voulut la becqueter (1). »
A une génération d'architectes étrangers relativement
corrects, mais qui ne s'étaient pas encore totalement
émancipés du style bizarre de l'école italienne, avaient suc-
Alcachoja (l'artichaut) dans le jardin du Retiro. Les artistes français, attirés
par Philippe V, furent René Frémin et Jean Thierry, qui travaillèrent à
Saint-Ildefonse; ils furent remplacés par le Poitevin Jacques Rousseau,
élève de Coustou. Après sa mort, Pitué acheva la fontaine de Diane, dans
le parc de cette résidence, et travailla à la fontaine de la Renommée, puis
au tombeau de Philippe V, dans la chapelle de ce même château, près de la
sacristie. Robert Michel arriva en 1740 et fut employé par Charles III à
la décoration du palais d'Aranjuez et du palais neuf; il sculpta les lions de
la fontaine de Cybèle, l'écusson royal de la Douane, les ornements de la
porte d'Alcala.
(1) Cean Bermudez, DicU, \° Hinestrosa.
380 REGNE DE CHARLES III D'ESPAGNE
cédé des Espagnols, portés de plus en plus vers la rigidité
des formes gréco-romaines. Don Ventura Rodriguez,
ancien dessinateur aux ordres de Marchand, de Galucci,
de Bonavia, de Juvara et de Sachetti, représente la
période de transition; Don Juan de Villanueva, le triomphe
des traditions de Vitruve. Jovellanos fit l'éloge de Don
Ventura Rodriguez (1) en termes si pompeux qu'il n'en
eût point employé d'autres pour célébrer un Bramante
ou un Brunelleschi. Il le proclame « grand par l'inven-
tion, par la profondeur de son génie; grand dans la com-
position, par la profondeur de son savoir; grand dans
l'ornementation, par l'aménité de son imagination et l'exac-
titude de son goût ». Il faut voir comme l'éloquent pané-
gyriste s'extasie sur l'extravagant projet, conçu par Rodri-
guez, d'élever, au sommet des montagnes de Covadonga,
un temple « orné de tout ce que les ordres grecs offrent
de richesse et d'élégance )>. Ces louanges sont réduites
aujourd'hui à leur véritable mesure. Personne ne peut
refuser à Don Ventura Rodriguez une certaine origina-
lité relative, due au mélange des principes de Herrera (2)
et du style baroque, prédominant à cette époque. Ses
œuvres en sont empreintes, plus que ses contemporains
ne l'imaginaient, mais cette fantaisie, employée avec me-
sure, ne choque pas et ne détonne pas, dans cet accord.
Don Juan de Villanueva passe pour plus attique que Don
Ventura Rodriguez; mais, peut-être, en comparant leurs
œuvres, reconnaîtra-t-on, dans le premier, plus d'inven-
tion et, dans le second, une plus stricte sujétion à ce qui
passait, alors, pour les lois infaillibles de l'art.
Presque toutes les œuvres importantes, sur l'architec-
ture gréco-romane, furent alors vulgarisées, commentées
(1) Biblioteca de Autores espanoles, t. XLVI, p. 369.
(2) Herrera, sculpteur du temps de Philippe II. Il rejette tout ornement
inutile, rabote les murailles et demande l'impression de richesse à la beauté
des matériaux employés : au granit, au marbre, au jaspe, au bronze doré.
(Voir Desdevises du Dézert; V Espagne sous V ancien régime, t. III, p. 320.)
MOUVEMENT INTELLECTUEL SOUS CHARLES III 381
et annotées. Don José de Castaneda, directeur de l'Aca-
démie de San-Fernando, dés l'année 1757, traduisit le
résumé de Vitruve, écrit en français par Claude Perrault.
Plus tard, en 1764, Don Diego de Villanueva publia, en
castillan, les ouvrages italiens de Vignola(l); Don Carlos
Vargas Machuca traduisit l'œuvre de Scamozzi sur Pa-
ladio. Hermosillay Sandoval, qui avait étudié à Rome,
pensionné par le ministre Carvajal y Lancaster, essaya, à
son tour, de traduire Vitruve; mais cette œuvre ne par-
vint pas à la publicité. Celui qui la mena à bonne fm fut
non pas un architecte, mais un humaniste laborieux et
consciencieux, Don Josef Ortiz y Sanz. Il commença sa
version, en 1777, sur les éditions de Philandre (1552), de
Barbaro (1567) et de Gahani (1758); mais il comprit vite
que, pour éclairer l'obscurité de ces textes, il fallait voir les
édifices antiques et consulter les manuscrits de la biblio-
thèque vaticane. La libéralité de Charles III lui permit
de partir, en 1778, pour Rome; il visita, en outre, Naples,
Herculanum, Pompéi et Pœstum. Après la publication de
quelques savantes dissertations, l'édition castillane de
Vitruve fut imprimée avec une magnificence inusitée,
en 1787.
D'autres personnages contribuèrent également à ré-
pandre le goût de la critique archéologique et de l'archi-
tecture classique : le jésuite Marquez, l'architecte Don
Diego de Villanueva, frère de Don Juan. L'orthodoxie
artistique d'alors ne tolérait qu'une seule loi et un seul
culte; malheur à celui qui ne se conformait pas au style
de Vignola. Le secrétaire de l'Académie de San-Fer-
nando, Don Antonio Ponz, poursuivait l'hérétique avec
un acharnement inlassable, une volonté toujours vigou-
reuse, une vigilance qui ne se laissait jamais tromper.
Pendant vingt ans (2), il ne fit guère autre chose que de
(1) Traité des cinq ordres, traité de la perspective.
(2) 1771-1792.
382 RÈGNE DE CHARLES III D'ESPAGNE
parcourir, en tous sens, le sol de la Péninsule, inventoriant
les richesses artistiques et donnant la chasse, avec une
ardeur incroyable, à « ces machines idiotes qu'on appelle
des autels de bois sculpté... à ces temples dignes des peu-
ples de la Scythie ». Il ne se montrait guère tolérant contre
ce qui blessait ses principes d'esthétique, puisqu'il ré-
clamait l'intervention du roi pour que l'on jetât par terre
« toutes ces erreurs du passé, cet amas, ce fouillis, dont
la vue ne sert qu'à allumer le sang des hommes de bon
goût. Il me parait impossible, s'écriait-il, qu'il puisse
naître de grandes idées, des pensées ordonnées, des pro-
ductions sublimes, dans l'intelligence d'hommes, dont la
vue a été souillée, continuellement, par des objets mes-
quins, en désaccord avec la raison, séparés de tout ce
que la sagesse naturelle enseigne. Une vue, accoutumée
au bon et au grand, excitera facilement, dans l'entende-
ment, des idées conformes à ce qu'elle perçoit, de même
qu'une oreille affinée par l'harmonie musicale ne supporte
pas la dissonance d'une fausse note ».
Ponz, on le voit par ces extraits, croyait à l'influence
éducatrice des beaux-arts et des belles-lettres. C'est
par cette conviction que sa critique prend un caractère
passionné, qui la rend attrayante et sympathique. Dis-
ciple fervent de Mengs, il adore, non moins que son maître,
les statues grecques; mais, en architecture, il se montre
tolérant pour tout ce qui n'imite pas le style de Churri-
guera, objet de ses colères, véritable cauchemar de son
esprit. En présence des édifices gothiques, il sent, en lui,
une lutte secrète entre son instinct judicieux et la doc-
trine académique à laquelle il est attaché; parfois, heu-
reusement, son bon sens triomphe de ses préjugés.
Le VoTjage de Ponz est plus qu'un livre, c'est une date
dans l'histoire de la culture espagnole. Il contribua à la
résurrection du passé esthétique, il combla tous les oubhs
et les défaillances des historiographes municipaux, si
MOUVEMENT INTELLECTUEL SOUS CHARLES III 383
peu attentifs, si peu compétents, en tout ce qui concerne
les miracles de l'art. Ceux-ci se contentaient de dire que
telle église était « d'une excellente architecture, qu'elle
n'avait pas d'égale au monde », sans compter d'autres juge-
ments tout aussi exagérés et vides, quand ils n'étaient
pas erronés et capricieux. Ponz quitta volontairement
le chemin qu'ils suivaient; il classa les monuments d'après
les lumières que lui fournissait la critique, alors domi-
nante; il rechercha les noms des architectes, la date des
édifices, les transformations apportées au plan primitif,
dans le cours de la construction, les richesses, en tableaux
ou en sculptures, qu'ils renfermaient. Grâce à son acti-
vité, quantité d'artistes sortirent de la poussière, sous
laquelle ils demeuraient oubliés, depuis plusieurs siècles (1).
VII
Les principaux noms, autour desquels se ralHent les
différentes théories musicales, émises pendant le premier
tiers du dix-huitième siècle, en Espagne, sont Nasarre,
\'alls et Feijoo. Pablo Nasarre, organiste du couvent de
Saint-François, à Saragosse, était aveugle. Ses détracteurs
le quahfiaient '( d'organiste de naissance et d'aveugle de
profession «, tandis que ses admirateurs lui prodiguaient
les épithètes de second Juhal, de saint Pierre de la mu-
sique. Un de ses panégyristes, faisant allusion à son infir-
mité, disait de lui : « Son esprit n'est pas diverti, par les
objets humains; tout ce qui lui manque par la vue, il
(1) Viajc de Espana en que se da noticia de las cosas mas apreciables y
disnas de saberse que hay en ella. Dix-huit volumes qui commencèrent à
être imprimés en 1772 et qui furent terminés en 1794. Le dix-huitième est
une œuvre posthume, publiée par Don José Ponz, neveu de l'auteur.
384 REGNE DE CHARLES III D'ESPAGNE
l'ennoblit par sa science (1). » Nasarre appartient à une
école respectueuse de la tradition et, tout ce qui, chez lui,
se conforme aux règles des maîtres du seizième siècle,
est sensé et raisonnable. Il extravague, quand il se met
à parler de la première partie de la musique, qui est
celle des cieux, de l'influence qu'elle exerce sur celle des
hommes; quand il explique que nous n'entendons pas
l'harmonie des sphères célestes, à cause du péché originel!
Le maître aragonais Valls, auteur d'une célèbre messe
intitulée Scala Aretina, était, au contraire, un révolu-
tionnaire et répondait à ses adversaires « que si les anciens
avaient tout vu, il ne resterait plus rien à inventer chez
les modernes ». Il professait que, la qualité essentielle
de la musique étant la variété, les règles devaient être,
non des entraves, mais des instruments pour atteindre
le but proposé.
La page la plus brillante de critique musicale, écrite,
en Espagne, à cette époque est due, non à un professionnel,
mais à un homme que sa grande intelligence guida, en
cette matière, comme en beaucoup d'autres, vers la
vérité. Le discours du P. Feijùo, sur la musique des
temples, fut inséré dans son premier tome du Theatro
critico, imprimé en 1726. Il déplorait, dans cet écrit,
la profanation de la musique sacrée par l'invasion des
airs italiens; il regrettait que l'on jouât des menuets,
des ariettes, des allégros, dans des édifices sacrés; que les
fidèles fussent exposés à entendre, à l'église, les mêmes
airs qu'au bal. « Dans le temple^ écrivait-il, la musique
ne doit-elle pas être tout à fait grave? Le chant ecclé-
siastique, d'autrefois, était comme le son de trompettes,
qui renversa les murs de Jéricho, c'est-à-dire les pas-
sions... Le chant d'aujourd'hui est comme celui des si-
rènes, qui attirait les navigateurs vers les écueils. »
(1) Menendez y Pelayo, Esteticas, t. III, vol. II, p. 501. Œuvres de
Nasarre : Fragmeiitos musicos y Escuela musica segun la practica moderna.
MOUVEMENT INTELLECTUEL SOUS CHARLES III 385
Entre les polémiques de Nasarre, de Valls et de Feijoo
et le poème de la M iisi que, ({UQ^ii paraître Iriarte,enl779,
il y a une période de silence absolue, à peine interrompue
par quelque obscur et insignifiant traité didactique de
plain-chant, d'orgue ou de guitare. Néanmoins, à cette
époque de stérilité critique, correspondent de grandes nou-
veautés, dans la culture musicale espagnole. En premier
lieu, l'invasion de l'opéra italien, au temps de Philippe V,
et son absolue et despotique domination, pendant le règne
de Ferdinand VI (1). Cette vogue étouffa toute initiative
chez les compositeurs. Il se produisit, en outre, dans un
petit cercle d'amateurs, une initiation lente mais continue
des mystères de la musique instrumentale allemande. A
ce groupe des admirateurs de Haydn appartenait Don
Tomas Iriarte, comme il le déclare lui-même, dans une
épitre familière, un peu plus poétique que son œuvre di-
dactique de la Musica :
Hayden, miisico aleman, Haydn, musicien allemand,
Compositor peregrino. Compositeur étranger,
Con dulces ecos se lleva Par ses doux échos emporte
Gran parte de mi carino. Une grande partie de mon amour.
Su musica, aunque la faite Sa musique, quoiqu'elle manque
De voz humana el auxilio, De l'aide de la voix humaine,
Habla, expresa las pasiones, Parle, exprime les passions,
Mueve el animo a su arbitrio: Remue l'âme à son gré.
Es pantomima sin gestos, C'estunepantomimesansgestes,
Pintura sin colorido. Une peinture sans couleurs,
Poesia sin palabras. Une poésie sans paroles,
Y retorica con ritmo, Une rhétorique par son rythme
Queelinstrumento aquien Hayden Que l'instrument, auquel Haydn
Communica su artificio. Communique son art.
Déclama, recita, pinta, Il déclame, récite, peint,
Tiene aima, idea y sentido. Tient l'âme, l'idée, les sens.
(1) En 1703, Philippe V appelle à Madrid une troupe italienne et lui aban-
donne le théâtre du Retire. Le 25 août, pour la Saint-Louis, on représente
El porno de oro para la mas hermosa, adaptation espagnole d'un opéra
italien attribué à Cesti. Le 17 septembre, pour l'anniversaire de la reine,
on joue la Guerra y la paz entre los elementos. (Voir Desdevises du Dézeut,
l'Espagne sous l'ancien régime, t. III, p. 311.)
n. 25
RÉGNE DE CHARLES TU DKSPAGAE
Bi las diferentes voces
Corren por tonos distintos;
Si se alternai!, si se imitan,
Si a un tiempo cantan lo mismo,
Si callan de golpe todas,
Si entran todas de improvise,
Si débiles van muriendo,
Si resucitan con brio,
Solas, juntas, prontas, tardas,
Todas par varies caminos,
Excitan un mismo afecto,
Llevan un mismo designo,
O expresan gritos de l'uria,
O de amor tiernos suspiros,
O el liante de la tristeza,
O el clamer del regocije.
Ne afecta su melodia
Estudiados gorgerites,
Dificiles menudencias,
Todas adornos postizos
Con que se finge grandiose
El cante pobre y mezquine
Que olvida llegar al aima
Per engaûar al eide, etc. (1).
Si les différentes voix
Courent par des tons distincts,
Si elles alternent, si elles s'imitent,
Si peur un instant elles chantent le
même air,
Si elles se taisent, tout à coup,
Si elles entrent toutes à l'impreviste,
Si, faibles, elles vent en mourant,
Si elles ressuscitent, avec éclat.
Seules, réunies, vives, lentes,
Toutes, par différents chemins.
Excitent une même passion.
Elles tendent à un même but.
Ou expriment des cris de furie.
Ou les tendres soupirs de l'amour.
Ou la plainte de la tristesse.
Ou le cri de la réjouissance.
Sa mélodie n'affecte pas
Des roulades étudiées.
De difTiciles minuties.
Ornements postiches.
Par lesquels on feint de rendre
[grandiose]
Un chant pauvre et mesquin
Qui oublie d'aller à l'âme
Pour tromper l'oreille, etc.
C'est parmi les jésuites exilés en Italie, qu'il faut re-
chercher les plus éminents critiques musicaux de la fin
du dix-huitième siècle : Eximeno, Arteaga, Requeno.
Menendez y Pelayo qualifie leurs ouvrages : Origen y
reglas de la miisica; Ensayos sobre el arte armonica; Re-
çoliiciones del teatro musical italiano; Disertaciones sobre
el ritmo, « de monuments de la plus haute culture esthé-
tique, qui ne déméritent pas, si on les compare à ce que
produisit de mieux la critique musicale française, dans les
œuvres de Rameau, de d'Alembert et de J.-J. Rousseau. »
Le P. Antoine Eximeno, que ses contemporains, dans
leur enthousiasme, appelèrent le Newton de la musique,
(1) Menendez y Pelayo, Esirticax, {. III, vol. II, p. 520.
MOUVEMENT INTELLECTUEL SOUS CHARLES III 387
ne paraissait pas, pendant la plus grande partie de sa vie,
voué au rôle d'innovateur artistique. Quand il quitta
l'Espagne, en 1767, avec ses confrères, il emportait une
réputation de mathématicien distingué, et il avait dirigé,
jusqu'alors, avec grand succès, les études du collège
d'artillerie de Ségovie, où le comte de Gazzola l'avait ap-
pelé, pour enseigner les sciences exactes. Personne n'eût
deviné, chez le jésuite valencien, auteur des observations
sur le passage de Vénus, le futur réformateur de la théorie
de la musique. Un jour, dans la basilique de Saint-Pierre,
à Rome, il entendit le Veni Sancte Spiritus de Jommelli.
Il médita sur cette œuvre, et l'idée que la musique n'est
qu'une sorte de prosodie s'empara de son esprit. En 1771,
il lança le projet et le plan de son œuvre, ce qui causa, chez
quelques-uns, un véritable scandale et chez tous les gens
compétents un mouvement de curiosité. L'auteur annon-
çait qu'il allait combattre et renverser les théories d'Euler,
de Tartini, de Rameau et de Burette au sujet du contre-
point et du plain-chant.
Il mit trois ans encore, avant d'accomplir sa promesse.
En 1774, parut son livre, écrit en langue italienne (1). Il
entreprenait d'y prouver « que la musique n'est pas autre
chose qu'une prosodie, pour donner, au langage, de la grâce
et de l'expression )>. D'après lui, la musique consiste dans
les modifications du langage naturel. Les maîtres de cha-
pelle ont formulé des règles sur le contrepoint, qui se com-
battent et se contredisent. La musique, selon Eximeno,
est un langage pur, qui a les mêmes origines que celles de la
parole. Les nombres musicaux ne sont autre chose qu'une
conséquence nécessaire de l'extension des cordes qui, par-
fois, forment, par hasard, une proportion, et, d'autres fois,
écrit-il, n'en forment pas. « Que l'on voie, par là, comment
la fantaisie a trompé les philosophes : les cordes nmsicales,
(1) DcW origine c délie regole délia musica, colla storia del suo progressa,
decadenza e rinnovazione, etc. Roma, 1774. i
388 RÈGNE DE CHARLES III D'ESPAGNE
par le fait qu'elles sont des corps étendus, sont capables
de proportions. C'est pour cette raison que l'on dit qu'entre
deux sons il y a un intervalle, que ce son est double de
l'autre, que la voix, en chantant, s'élève par degrés, et
autres locutions semblables, qui supposent, dans les impres-
sions de l'ouïe, l'extension des cordes, ou entre le son le plus
grave et le plus aigu, une étendue. A cette étendue imagi-
naire, nous appliquons les nombres, qui conviennent à
l'extension réelle des cordes. Imaginons un homme privé
de la vue et du toucher, dès sa naissance; jamais il ne lui
arrivera de dire qu'un son était double d'un autre. »
Il y avait trois théories prédominantes, au dix-huitième
siècle : celle du mathématicien Euler, celle de Tartini et
celle de Rameau, exposée et corrigée par d'Alembert
dans ses Eléments de la musique. Aucune d'elles ne satisfit
Eximeno : « La principale erreur d'Euler dans son Ten-
tamen Novx Théorise Musicœ, écrit le savant jésuite, con-
siste à diviser la suavité, qui est une impression de
l'oreille, en degrés, et à leur attribuer l'étendue, qui ne
concerne que les cordes... Les degrés de la suavité sont
absolument imaginaires. Le plaisir de la musique dépend
d'un certain mélange de simplicité et de variété, que notre
entendement ne peut déterminer par des calculs, mais
qu'il doit tirer immédiatement de la nature. »
Quant au violoniste Tartini, Eximeno le traitait d'es-
prit superficiel, aux points de vue physique et mathéma-
tique, l'essence de son système se réduisant à considérer
le cercle comme l'unité harmonique. « Je ne comprends
pas, disait encore ce religieux, comment Rousseau, dans
son dictionnaire musical, suppose qu'une vérité profonde
se cache, dans ce labyrinthe de lignes droites ou courbes,
de cercles ou de carrés. Pour ma part, je confesse que la
première fois que j'ouvris, sans regarder le titre, le traité
de Tartini, je pensai tenir, entre les mains,^un livre de
nécromancie. »
MOUVEMENT INTELLECTUEL SOUS CHARLES III 389
« Rameau, continue Eximeno, enseigna le contre-point
par des règles, en grande partie erronées, comme toutes
les autres; mais, dans le troisième ou le quatrième livre
de son Traité de Vharmonie, se trouvent des préceptes
pratiques fort utiles, que ne connurent jamais les anciens.
Il aurait été un maître parfait, dans son art, s'il n'eût pas
écrit le Noiweau Système de musique théorique, s'il n'eût
pas essayé de démontrer le principe de l'harmonie. Faire
de l'harmonie simultanée, l'objet premier de la musique,
s'oppose au sentiment commun de tous les hommes, qui
adoptent seulement la musique, en tant qu'elle sert à
exprimer, par la modulation, les passions de l'âme. C'est
pour cela que les sons simultanés ne doivent pas être
d'absolue nécessité. »
En face de ces systèmes, Eximeno dresse le sien, pure-
ment sensualiste, comme toute sa philosophie, et conte-
nant ce principe essentiel : « La Musique procède de l'Ins-
tinct, de même que le Langage. » La musique est, selon
lui, un véritable langage. « Dans le chant, elle orne les
paroles, avec des tons différents, pour causer dans l'âme
une impression plus vive. Dans la modulation sans paroles,
elle remue l'âme, au moyen des tons de la voix, qui corres-
pondent à l'enchaînement naturel des idées et des senti-
ments. L'objet principal de la musique n'est pas l'har-
monie simultanée de la tierce et de la quinte, mais|]le
même que celui de la parole. Elle doit, comme elle,
exprimer, par la voix, le sentiment. C'est pourquoi le
chant, sans l'harmonie, nous charme par le fait qu'il
exprime un sentiment quelconque. Au contraire, le con-
cert le plus harmonieux d'instruments, qui n'exprime ou
ne signifie rien, ressemblera au délire d'un malade. »
L'homme, dès qu'il se trouve dans les conditions de
parler, parle par instiiicl. L'instinct lui suggère les in-
flexions de voix les plus convenables à ses intentions. Cet
instinct se développe, en v^ertu d'impressions particulières.
390 REGNE DE CHARLES III D'ESPAGNE
« Si les circonstances, qui obligent l'homme à parler, étaient
toutes les mêmes, tous parleraient le même langage; tous
ne poussent-ils pas les mêmes cris, pour manifester une
sensation de douleur? »
Eximeno prouvait ses théories par différents exemples
classiques, par ceux tirés de la Messe du pape Marcel
de Palestrina ou du Stahat de Pergolèse. Ce dernier com-
positeur était son idole; il ne se lassait point de l'appeler :
le Raphaël et le Virgile de la musique.
Les écrits d'Eximeno furent répandus, en Espagne, par
la traduction de Don Francisco-Antonio Gutierrez, maître
de chapelle du couvent de l'Incarnation, à Madrid, tra-
duction que revit et corrigea Eximeno lui-même.
Le P. Arteaga, dans son Histoire de V opéra italien,
professait, en cette matière, des principes analogues à
ceux de Wagner (1). Il considérait ce genre comme un
vaste poème complexe, où devaient concourir la poésie,
la musique, la peinture décorative, la déclamation, la
danse et la pantomime.
La pensée, mise en relief dans cet ouvrage, est de re-
lever l'importance du librettiste, d'en faire le compagnon
et non l'esclave du compositeur. S'il ne rêve pas, comme
Wagner, à ce que la poésie se convertisse en musique, il
veut, comme le maître allemand, en finir avec la sépara-
tion des différents genres et les unir, de nouveau, dans le
drame complet que Wagner appelle : un art d'une portée
illimitée.
Presque en même temps qu'Arteaga, un jésuite arago-
nais, Vicente Requeno y Vives, tenta de pénétrer les
mystères de la musique grecque.
Ces esprits éminents, bannis de leur patrie, la servirent
encore par l'originalité et l'ingéniosité de leur talent. Bien
qu'ils aient rédigé leurs ouvrages en langue italienne, ils
(1) Le Rivoluziotii ciel Teatro musicale italiano dalla sua oris,inr fino al
présente, opéra di Stefano Arteaga Madridense, Bologna, 1783.
MOUVEMENT INTELLECTUEL SOUS CHARLES III 391
ne cessaient pas de revendiquer, avec orgueil, leur nationa-
lité; témoin Arteaga, qui affectait d'inscrire sur la cou-
verture de son livre, à côté de son nom : « Natif de Madrid )).
DERNIERE MALADIE ET FUNERAILLES DE CHARLES III
Les malheurs domestiques dont sa famille avait été
victime, la mort successive de sa bru, l'infante de Por-
tugal, des enfants qu'elle avait mis au monde, et de son
fils chéri. Don Gabriel, affectèrent profondément le vieux
roi. Il se raidissait contre le chagrin et vaquait à ses occu-
pations habituelles. Néanmoins, sa santé s'altérait, sans
qu'il parût s'en soucier. Il avait eu déjà plusieurs syn-
copes, lorsque, le 30 novembre 1788, à la chasse, il se
sentit incommodé. Il rentra plus tôt que de coutume, se
coucha et, le lendemain matin, ne se leva pas. Il se trou-
vait si épuisé qu'il hésita avant de se rendre à Madrid,
comme il l'avait annoncé. Néanmoins, comme il ne s'écou-
tait guère, il se mit en route et arriva, dans cette capitale,
le 1" décembre, non sans de grandes fatigues. Il resta au
lit le 2, mais le 3 il se leva pour chasser, et, jusqu'au 7,
il vécut comme à l'ordinaire. Ce jour-là, comme il était
à la chasse, il fut pris de frissons. Transi de froid, il rentra
se coucher. Il tint conseil, joua aux cartes, soupa; mais,
bien qu'il souffrit beaucoup, il dissimulait ce qu'il éprou-
vait, ne voulant pas que l'on s'occupât de lui. La nuit
qui suivit ce nouveau malaise, il ne garda auprès de lui
que Pini, son valet de chambre, et se fit frotter, pour se
réchauffer, de graisse de chevreuil chaude. Comme il
était toujours glacé, et qu'il s'obstinait à ne déranger per-
sonne, il f)rdonna, à son domestique, de prendre les cou-
vertures que l'on plaçait sur les cages de ses perroquets,
avec lesquelles il s'enveloppa. Le lendemain, il se montra
très affligé de la mort du confesseur fray Joaqnin; mais,
392 RÈGNE DK CHARLES III D'ESPAGNE
quoique couché, il ne se considérait pas comme malade : il
ne prit aucun médicament et mangea. Les trois méde-
cins, appelés auprès de sa personne, se contredisaient : l'un
soutenait qu'il avait une fièvre catarrhale et prescrivait
la diète, le lit et la sueur; un autre se prononçait pour une
fièvre putride et offrait un spécifique dont il avait le
secret; un autre disait encore autre chose. On ne fit rien.
Le mercredi, on mit Sa Majesté à une diète relative,
interrompue par des bouillons de poule et des bouillons
de bœuf; on lui donna une drogue, composée de vinaigre
et de miel, afin de faciliter l'expectoration. Le jf'udi,
comme le roi, fatigué de ce régime, semblait très absorbé,
on tenta de le ranimer par un cordial. Pendant la nuit,
la fièvre reprit. La cour s'inquiéta. Tandis que, jusqu'à ce
moment, on affectait de parler de cette indisposition, sans
y attacher d'importance, il ne fut plus question que de
viatique, de prières, de testament. A midi, le samedi, on
porta, au palais, les reliques de san Isidro et on envoya
à Alcala, pour ramener celles de san Diego. Charles III
possédait une clef de cette châsse, mais, comme on ne
savait où il l'avait mise, on ne put jamais l'ouvrir. Le roi
mourut, entre minuit et une heure du matin, avec beaucoup
de fermeté et de piété. Ses dernières paroles furent des
ordres pour qu'on ne l'embaumât pas et pour qu'on pla-
çât son corps à côté de celui de son épouse, Amélie de
Saxe (1).
Ses funérailles furent présidées parle mayordomo niayor,
le marquis de Santa-Gruz, et le marquis de Valdecorzana,
(1) Dan\t;la y Collado, t. V, p. 535, note; et Aiï. étr., Espagne,
t. DCXXV, P 236. Le roi s'était entretenu le matin du samedi de la manière
la plus touchante avec le prince des Asturies, la princesse sa femme, l'in-
fant Don Antonio et l'infante Dona Maria-Josefa. Après avoir reçu l'ex-
trême-onction, vers cinq heures du soir, il ordonna d'appeler ses ministres
et les trois grands ofTiciers de son palais, et fit mettre le sceau royal, en leur
présence, sur un testament rédigé, par lui, deux ans auparavant. Le roi
avait demandé qu'on n'attendît pas qu'il eût perdu connaissance pour lui
administrer les derniers sacrements.
MOUVEMENT INTELLECTUEL SOUS CHARLES III 393
son sommelier de corps. Les gentilshommes de la chambre,
les marquis de Cogolludo et de Villadarias, les ducs de
Montellano et de Grenade, assistés de neuf valets de
chambre, habillèrent le cadavre et lui mirent les insignes
de ses ordres, puis le placèrent dans un cercueil de plomb,
qui fut renfermé dans un autre en bois, doublé de bro-
cart.
Le dimanche 14 décembre, à cinq heures un quart du
soir, les gentilshommes de la chambre et tous ceux, atta-
chés au service de Sa Majesté, se rendirent, avec le som-
melier de corps, jusqu'à l'appartement, où Charles III
avait coutume de s'habiller. Là, en présence de Don
Pedro-Lopez de Lerena, ministre des finances et grand
notaire des royaumes de Castille et de Léon, le marquis
de Valdecorzana fit, dans la forme accoutumée, la remise
du cercueil au mayordomo mayor qui attendait, accom-
pagné des autres majordomes de semaine. Ceux-ci con-
duisirent les restes du souverain au salon des ambassa-
deurs, tendu d'une riche tapisserie, et où l'on avait dressé
sept autels. Des chasseurs furent placés, autour du lit de
parade. Deux d'entre eux tenaient, l'un le sceptre, et
l'autre la couronne. Deux majordomes de semaine,
deux exempts des gardes du corps et leur commandant,
le prince de Masserano, complétaient la garde d'honneur.
A six heures, le patriarche des Indes et les membres de la
chapelle royale vinrent chanter l'office des morts. Le
public fut admis, ensuite, àdéfder devant la dépouille du
roi. Toute la nuit, des messes se succédèrent, sans interrup-
tion. Le lendemain 15 décembre, dès cinq heures du
matin, les communautés de Saint-Dominique, de Saint-
François, de Saint-Augustin, des carmes déchaussés se
dirigèrent vers le palais. Le nonce célébra un nouvel office
des morts, avec le concours de la chapelle royale, tandis
que des messes étaient dites aux couvents de l'Incarna-
tion et des Descalzas rcales. Après l'office, les doyens des
394 RÈGNE DE CHARLES III D'ESPAGNE
chapitres de la Toison d'or et de l'Immaculée Conception
ôtèrent,au cadavre, les colliers de ces deux ordres. A trois
heures de l'après-midi, l'évêque de Jaen revint, dans le
salon des ambassadeurs, et chanta trois répons, avec les
clercs de la chapelle royale. On ôta au monarque le manteau
des ordres et son chapeau, puis les gentilshommes de la
chambre et les majordomes de semaine transportèrent le
cercueil jusqu'au haut de l'escalier du palais. Les gentils-
hommes de la bouche et de la maison du roi le descen-
dirent, jusqu'au pied de l'escalier. Le grand écuyer et le
premier écuyer recouvrirent le cercueil, avec un drap d'or,
et quatre écuyers ordinaires le mirent dans le carrosse
fermé, qui devait le transporter à l'Escurial. La voiture
sortit, par la porte principale, et fut escortée d'un cortège
disposé dans l'ordre suivant : deux escadrons des gardes
du corps; douze religieux de chacun des ordres de Saint-
Dominique, Saint-François, Saint-Benoit et Saint-Au-
gustin, à cheval, avec des flambeaux; les alcades de la
maison du roi, les gentilshommes de la bouche et de la
maison du roi, aussi à cheval, les timbaliers et les trom-
pettes des écuries; au milieu d'eux le guidon royal, porté
par un des pages de Sa Majesté; la croix patriarcale, et,
aux deux côtés, deux pages, avec des flambeaux; douze
chapelains d'honneur de Sa Majesté, avec la musique et
les autres officiers de la chapelle; douze valets de pied,
portant des flambeaux allumés, quatre majordomes de
Sa Majesté. Dix pièces de canon, mises en batterie au
Retiro, tiraient les salves réglementaires. Le cortège fit
halte au bourg de Gallapagar, où le corps fut placé dans
l'église paroissiale. Le 17 décembre, à huit heures et demie
du matin, on atteignit l'Escurial. Le mayordomo mayor
remit au prieur une lettre du nouveau roi, lui notifiant
la mort de son père et l'envoi de son corps. Le prieur,
ayant à côté de lui le mayordomo mayor, le grand notaire
et la chapelle du roi, présidée par l'inquisiteur général.
MOUVEMENT INTELLECTUEL SOUS CHARLES III 395
chanta un répons. Les moines entonnèrent le Miserere,
pendant lequel le corps fut porté jusqu'à la première
porte du couvent, par les gentilshommes de la bouche,
puis les gentilshommes de la chambre le portèrent, à leur
tour, jusqu'à l'estrade, dans la nef. Après Vigiles, la
messe fut dite par le prieur; on chanta trois répons et
Laudes, puis les gentilshommes de la chambre descen-
dirent le corps, dans le Panthéon, et le placèrent sur
une table, au pied de l'autel. On procéda à l'ouverture
du cercueil extérieur et, le mayordomo mayor ayant
reconnu le cadavre, à travers la glace du cercueil en
plomb, le capitaine des gardes brisa son bâton de com-
mandement (1).
Ces longues et fatigantes cérémonies étaient rendues
aux restes de celui qui, de son vivant, abhorrait les cor-
vées ofTicielles, auxquelles le contraignait son métier de
roi. Plus d'un, en suivant les étapes de ce cortège funèbre,
lentement acheminé vers l'Escurial, dut se rappeler, avec
quel soupir de soulagement, Charles III se débarrassait de
ce vêtement somptueux et mal taillé, qui recouvrait, tant
bien que mal, ses habits ordinaires, dans les réceptions
de gala! Maintenant, couché aux côtés d'Amélie de Saxe,
il dormait son dernier sommeil, auprès de cette épouse,
dont i' garda fidèlement la mémoire, malgré son long
veuvage; exemple rare, dans un siècle comme le sien;
gravité de mœurs, presque monacale; vertu que l'on esti-
mera d'un autre âge, si l'on songe aux scandales de la
cour de France, à Louis XV et au Parc-aux-Gerfs! j
Mais cette vertu, parfois, était peu aimable et, sinon
revêche, du moins triste et monotone. L'ennui pesait
lourdement, sur cette vie si exactement mesurée, dont
;ous les actes revenaient aux mêmes heures que la veill<',
dont les seules distractions étaient ces faslidieTises chasses,
(1) AIT. iHr., Hspa!,'nf, t. DGXXV, f" 272.
396 REGNE DE CHARLES III D'ESPAGNE
OU quelques parties de cartes, en attendant le souper.
Tous les ans, à la même date, le roi passait d'une résidence
à l'autre : séjours à Madrid, à l'Escurial, à Saint-Ilde-
fonse, à Aranjuez. Le soleil se fût plutôt arrêté, dans sa
course, que le monarque, dans son évolution annuelle.
Ce règlement, dont il demeurait le premier l'esclave,
auquel il se soumit, dans sa dernière maladie, tout trem-
blant de froid et de fièvre, il l'imposait aux siens tyranni-
quement. Peu importaient les souffrances, les indisposi-
tions, voire même les accidents; le roi fermait l'oreille
aux plaintes souvent légitimes de ses enfants, et sa bru,
la nouvelle reine Marie-Louise, dévora, plus d'une fois,
des larmes de dépit.
Cette exactitude, parfois excessive, dans la vie privée,
resta une des qualités essentielles de Charles III, comme
souverain. Ce fut un prince régulièrement laborieux.
Tous les jours, il consacra quelques heures aux affaires de
l'Etat; jamais il ne se déchargea de sa tâche sur personne,
bien qu'il eût, pour le seconder, des hommes de valeur,
comme Florida Blanca, Galvez et d'Aranda. Il croyait
trop au caractère sacré de sa mission, à la grâce et aux
lumières spéciales que Dieu octroie aux rois, pour aban-
donner, à des ministres, un rôle que la Providence lui avait
imposé. Aussi, tout dans le gouvernement émanait-il du
roi, tout revenait-il à lui. Son attention scrutait les affaires
secondaires comme les plus importantes, et il se réservait,
avec une jalousie mesquine, la décision suprême, au
risque d'ajourner, indéfiniment, la solution de questions
qu'il eût été plus expédient de laisser trancher par des
subordonnés. Le seul département, dans lequel il se soit,
relativement, relâché de ce despotisme tatillon, paraît
être celui des divertissements et des spectacles, que régenta
le comte d'Aranda. Qu'importait le théâtre ou l'opéra, à
un prince qui n'assistait à aucune représentation, que les
auteurs dramatiques ou les compositeurs n'étaient pas
MOUVEMENT INTELLECTUEL SOUS CHARLES III 397
chargés d'amuser? Partout ailleurs, la volonté du mo-
narque se faisait lourdement sentir. Scrupuleux, méticu-
leux même, il multipliait les enquêtes, les écritures, les
paperasseries, et, par sa lenteur, perdait souvent l'oppor-
tunité d'une occasion. Une fois sa résolution arrêtée, rien
ne l'en faisait plus dévier. Qu'on se reporte, dans les
questions religieuses, aux tâtonnements, aux hésitations
de sa conduite envers le Saint-Siège, dans les premières
années de son règne, jusqu'au moment où il se reprend.
Dès lors, c'est avec une ténacité imperturbable et mysté-
rieuse qu'il poursuit de sa haine les jésuites, non content
de les chasser, mais voulant exterminer la Compagnie,
fût-ce au prix d'un schisme, dût-il employer la violence
contre l'ondoyant Clément XIV et le menacer, aux portes
de Rome, par l'apparition soudaine de ses troupes.
Dans les deux guerres principales qu'il soutint, pendant
son règne, contre les Anglais, mêmes atermoiements, même
lenteur, avant de se résoudre à verser le sang. Mais
les négociations épuisées et son ambassadeur revenu de
Londres, le roi Catholique s'obstine contre l'ennemi et
déclare qu'il sacrifiera, s'il le faut, son dernier bataillon et
son dernier vaisseau, malgré les objurgations dont l'as-
siègent Choiseul ou Vergennes.
I Ces guerres, ainsi que d'autres moins importantes, ne
furent pas, en général, glorieuses. A côté des trophées
recueillis dans le golfe du Mexique, par Bernardo Galvez
ou sur les côtes du Brésil par Ceballos, il y a les épaves de
Langara, celles des batteries flottantes, devant Gibraltar;
il y a aussi les insuccès, presque ridicules, de Cordoba,
dans sa croisière avec d'Orvilliers, la honteuse retraite
d'O'Reilly, lors de son expédition contre les Algériens. Un
prince aussi peu militaire que Charles III ne pouvait,
quelle que fût son application, réparer les abus qui mi-
naient la marine et l'armée, à son avènement. Ses contem-
porains, frappés de l'état piteux de ses forces, à la fin de
3118 RKGNE D K CHARLES III D'ESPAGNE
la guerre de Sept ans, remarquèrent souvent, non sans
une malice dénigrante, dans les actions qui suivirent l'an-
née 1779, combien avaient été peu fructueux les efforts de
l'ingénieur Gautier ou de l'instructeur O'Reilly. Des Gars,
qui accompagnait le comte d'Artois, au siège de Gibraltar,
comme capitaine de ses gardes, égayait ce prince, en lui
rappelant ime certaine revue de carabiniers espagnols;
surprise ménagée par le vieux roi à son neveu et dont il
voulait lui faire fête. C'était, en effet, une troupe superbe
que vit à Manzanarès le frère de Louis XVI, tant par la
grandeur des hommes et la beauté de leur uniforme, que
par la finesse des chevaux. Mais ce corps d'élite ignorait
totalement la manœuvre; à peine ces cavaliers surent-ils
se mettre en colonne, au pas. Il fallut, crainte d'accident,
ordonner de rengainer les sabres, et il eût été cruel de
commander le trot à des soldats, qui gardaient si mal leurs
distances et perdaient, à chaque instant, leurs étriers.
Néanmoins, les résultats obtenus, par ces guerres, ne
furent pas défavorables à la couronne. Charles III, en
Amérique, acquit la Louisiane, reprit la Floride et ferma
le golfe du Mexique aux Anglais. En Europe, l'alliance
avec le Portugal fut un échec, pour la politique britan-
nique. Lisbonne cessa d'être, après la chute de Pombal,
un foyer d'intrigues contre Madrid; dans la Méditerranée,
l'île de Minorque fut restituée à l'Espagne, et les pirates
barbaresques renoncèrent à gêner le commerce maritime
de Barcelone et de Carthagène.
On n'énumérera pas, dans son entier, la longue liste de
réformes intérieures accomphes par Charles III; qu'il
suffise de rappeler les grandes lignes de son administra-
tion, pour favoriser le travail et réveiller l'apathie de ses
compatriotes : le défrichement de la Sierra-Morena, la
construction des routes et des canaux, l'ordonnance auto-
risant tous les ports d'Espagne à commercer avec l'Amé-
rique, la poursuite de la fainéantise, la création de la
MOL'VEMKNT 1 .\ TK I. L KHT UK L SOUS CHARLKS III 399
banque Saint-Charles, l'institution de collèges, pour la
diffusion des connaissances scientifiques, les encourage-
ments donnés aux savants. Les mesures qu'édicté le sou-
verain sont sages et prudentes. Si elles pèchent par quel-
que côté, c'est parfois par un excès de timidité. Souvent,
un détail a frappé l'esprit du monarque plus que la cause
générale dont il est la conséquence; l'abus est réparé,
mais l'ensemble demeure défectueux. Un exemple, entre
tous, suffira à prouver cette étroitesse de l'intelligence,
chez ce prince, cette défiance parfois excessive des nova-
teurs, cet attachement, quasi superstitieux, à la tradition.
Dans ses ordonnances sur l'agriculture, Charles III or-
donna de clore les propriétés, afin que les semences ou les
jeunes arbres ne fussent pas dévorés par les troupeaux
transhumants ; mais il ne fit rien ou presque rien pour
répartir plus équitablement les biens fonds, parer au
morcellement excessif des cultures, dans le Nord, suppri-
mer les latifundia de l'Andalousie, réformer l'usage trop
répandu des majorats, coutume funeste, qui encourageait
la paresse et ruinait des terres que le détenteur n'avait
pas intérêt à améliorer. C'est avec une insistance trop
peu écoutée que Florida Blanca, dans son mémorial, ré-
clame, en faveur des possesseurs de ces majorats, la libre
disposition des sommes dépensées dans le but d'en ac-
croître la valeur, la limitation, pour le testateur, du
droit de constituer des majorats, s'il s'agit de biens infé-
rieurs à 4,000 ducats de rente.
Il existe une disproportion frappante, entre l'œuvre
de Charles III et la gloire qu'il a recueillie. De toute sa
race, il est estimé le souverain le plus illustre, et, cepen-
dant, les différents travaux, auxquels il s'appliqua, pa-
raîtront tantôt plus utiles que brillants, tantôt à peine
ébauchés; défrichements ingrats qui attendent un héritier
plus heureux, tels un Louis XIV ou un Frédéric II, mois-
sonnant la semence (h> gloire, jetée en terre par leurs pré-
400 RÈGNE DE CHARLES III D'ESPAGNE
voyants devanciers. Mais, si le labeur de Charles III pré-
sente quelque analogie avec celui de Louis XIII ou du
roi-caporal Frédéric-Guillaume I^r, il n'a pas été, comme
eux, éclipsé par son successeur. La postérité même a pu
être trompée sur sa valeur réelle, en le jugeant, non pas
isolément, mais comparé à son frère et à son fils, qui le
grandissent de toute leur insuffisance. Ses qualités appa-
raissent plus en relief, à côté des folies maniaques de Fer-
dinand VI, ou de l'imbécillité de Charles IV.
SOURCES ET BIBLIOGRAPHIE
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TABLE ALPHABÉTIQUE
Abarca. Voir Aranda. " '
Abbadie, t. n, p. 8.
Abrado. Voir Larrédo.
Abrantès, t. pi-, p. 78, 81.
Abretj, t. le"-, p. 36, 37, 38, 39, 48, 49,
51, 52, 96, 131.
ACADIE, t. P'', p. 34.
AcAPTJLCO, t. n, p. 305.
ACHMET IV, t. II, p. 252, 254.
ACONCAGTJA, t. Pl', p. 121.
AçoRES, t. II, p. 153, 179, 202, 209,
320.
AcTON, t. Il, p. 250, 268, 269, 270,
272, 273, 274, 275.
AcuNA, t. I", p. 73, 74, 75.
Adam, t. II, p. 230, 358.
Adam (P.), t. le^, p. 137.
Adams (John), t. II, p. 222.
Adelung, t. II, p. 334.
Affry, t. I", p. 42.
Afrique, 1. 1", p. 35, 59, 107; t. II,
p. 85, 206, 251, 265, 312, 319, 320,
337.
Agréda (Marie d'), t. I'^'', p. 143, 144,
302.
Aguapey, t. I", p. 128.
Aguilar (Comte d'), t. II, p. 39.
Aguirre (Manuel-Maria de), t. II,
p. 319.
Agustin (San-), village de Paraguay,
t. 1er, p. 128.
Agustin (San-), navire, t. Il, p. 149.
Ahmed-el-Gacel, t. II, p. 85.
Aiguebelle (Jacques), t. II, p. 22.
Aiguillon (Duc d'), t. pr, p. 41, 318,
322, 334, 335, 336, 337, 344, 346,
349, 366, 375, 376, 383, 392, 397,
399, 404, 405; t. II, p. 17.
Aix-la-Chapelle (Traité d'), t. pr,
p. 3, 4, 5, 6, 17, 107, 244, 257.
Ajaccio, t. I«r, p. 239.
Alarcon, t. II, p. 367.
Albacete, t. I^r, p. 121.
Albani (Alexandre), t. I", p. 264,
265, 273, 279, 281, 282, 283, 285,
, 289, 291, 292, 293, 294. 303, 354.
Albani (Jean-François), 1. 1", p. 261,
273, 277, 278, 279, 281, 283, 291,
292, 293, 294, 303, 324, 354, 374,
410, 411.
Albano, t. I", p. 371.
Albarracin, t. I", p. 204, 327.
Albe (Duc d'), t. pr, p. 165, 187,
188, 189, 191, 194, 217, 218, 343;
t. II, p. 35, 258, 349.
Albermale, t. Ie^ p. 74, 85, 99.
Alberoni, t. I", p. 218, 219.
Albertini, t. I", p. 5, 29, 32, 33, 34,
35, 36, 48, 73. 103.
Albite, t. 1", p. 81.
Albuquerque, t. Ie^ p. 82.
Alcabalas, t. I", p. 199.
Alcachofa, t. II, p. 379.
Alcala, t. pr, p. 10, 26, 121, 129,
133, 180; t. II, p. 321, 349, 379,
392.
Alcala Galiano (Dionisio), t. II,
p. 320.
Alcantara, t. Ifi"", p. 119.
Alcaraz, t. I", p. 121, 185.
Alcazaba, t. II, p. 335, 336.
Alcazar (de Madrid), t. II, p. 372.
Alcazar-el-Kébir, t. II, p. 85.
Alcide, t. I", p. 26, 196, 325.
Alcmène, t. ler, p. 196.
Aldea Nueva, t. I", p. 81.
406
REGNE DE CHARLES III D'ESPAGNE
Aldeaqtjemada, t. II, p. 50.
Aldea de Rios, t. II, p. 50.
Alejo Bocanegka (Francisco), t. P'',
p. 328.
Alembert (d'), t. I", p. 170, 221,
232, 374, 385; t. II, p. 54, 350, 386,
388.
Alexandre, t. II, p. 205, 372.
Alexandre VI, t. II, p. 306.
Alexandre VII, t. pr, p. 291.
Alexandrie, t. II, p. 38.
Alfieri, t. I", p. 135.
Algajola, t. I", p. 239.
Algarve, t. II, p. 197.
Alger, t. II, p. 23, 82, 86, 87, 88, 89,
90, 92, 100, 106, 122, 250, 251, 252,
254, 255, 259, 271, 275, 315, 337.
Algésiras, t. II, p. 85, 147, 189,
197, 202, 205, 293.
Alibamous, t. II, p. 3.
Alicante, t. pr, p. 121, 134; t. II,
p. 12, 82, 89, 248, 336.
Allegri. Voir Corrège.
Allemagne, t. I", p. 38, 43, 45, 57,
59, 60, 92, 93, 107, 142, 212, 276,
362, 363, 367, 372, 407, 411; t. II,
p. 15, 31, 34, 35, 48, 133, 180, 278,
318, 345.
Allemands (Village des), t. II, p. 3.
Almada, t. pr, p. 290, 348, 355, 360.
377.
Almayro, t. P'', p. 121.
Almeida, t. pr, p. 76, 78, 79, 80, 81.
Almodovar, t. II, p. 54, 101, 110,
123, 128, 130, 131, 132, 133, 134,
135, 137, 138, 164, 176, 261.
Almonacid, t. P^, p. 121.
Alonzo (San-), t. pr, p. 128.
Alonzo XI, t. II, p. 338.
Alphonse le Sage, t. II, p. 334.
Alphonse III, t. II, p. 338.
Alphonse VI, t. II, p. 338.
Alphonse le Batailleur, t. II,
p. 338.
Alphonse VII, t. II, p. 338.
Alpuxarres, t. II, p. 289.
Altamira (Comte), t. P^ p. 214;
t. II, p. 39, 40.
Altamirano (P.), t. pr, p. 136, 156,
157, 159, 162.
Alva, t. II, p. 283.
Alvarado (Eugénie), t. P'', p. 81.
Alvarez (Manuel), t. II, p. 378.
Alvarez de Sotomayor, t. II, p. 136,
146.
Alzate, t. II, p. 320.
Amabert, t. II, p. 198, 203.
Amar (José), t. II, p. 323.
Amboise, t. pr, p. 331.
Amélie de Saxe. Voir Marie-Amélie.
Amérique du Nord, t. I", p. 25, 31,
32, 34, 56, 59, 62, 70, 97, 102, 104,
124, 130, 155, 159, 167, 225, 226;
t. II, p. 12, 14, 25, 26. 44, 57, 100,
104, 106, 110, 111, 117, 119, 124,
126, 134, 211, 212, 213, 214, 217,
229, 305, 337, 398.
Amérique du Sud, t. II, p. 228, 233,
234, 245, 248, 318, 320, 398.
Amiconi, t. II, p. 374.
Amour, t. II, p 36.
Santa-Ana, village, t. P^, p. 125.
Anacréon, t. P'', p. 94.
Angône, t. P'', p. 241, 277, 398; t. II,
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Anda y Salazar, t. pr, p. 89.
Andalousie, t. pr, p. 121, 241; t. II,
p. 30, 44, 46, 47, 50, 54, 74, 94,
293, 294, 295, 298, 336, 399.
Andes, t. II, p. 319.
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André (Saint-), t. pi", p. 384.
Andujar, t. pr, p. 121.
Ange (Chat 'au Saint-), t. P^p. 267,
327, 399, 400, 401.
Ange (Place de 1'), t. I", p. 179;
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Angel (San), t. I", p. 125, 160.
Angelopolis, t. P'', p. 167.
Angleterre, t. I", p. 4, 5, 8, 28, 33,
34, 35, 36, 37, 38, 39, 40, 41, 42,
43, 44, 45, 46, 48, 51, 52, 53, 54.
55, 57, 58, 59, 60, 61 62, 63, 64,
65, 66, 67, 68, 70, 71, 72, 73, 75,
78, 83, 84, 90, 91, 92, 93, 94, 95,
97, 98, 100, 102, 103, 104, 111,
184, 188. 218. 220, 270, 326, 341,
354; t. II, p. 5, 19, 43, 48, 55. 57.
58, 59, 60, 61, 62, 63, 64, 65, 66,
68, 71, 72, 73, 75, 76, 77, 79, 80,
81, 84, 100, 101, 102, 103, 104,
109, 110, 111, 112, 113, 114, 115,
116, 121, 124, 127, 128, 129, 130,
TABLE ALPHABETIQUE
407
131, 132, 133, 134, 136, 137, 138,
139, 140, 144, 145, 146, 147, 160,
162, 163, 164, 165, 166, 167, 169,
175, 176, 177, 179, 182, 183, 184..
187, 188, 202, 206, 209, 210, 211,
212, 213, 214, 215, 216, 217, 218,
219, 221, 222, 226, 248, 250, 251,
253, 257, 267, 272, 278, 286, 300,
318, 324, 335, 345.
Anjou (Duc d'), t. pf, p. llO.
Anna (Batterie flottante Santa-),
t. II, p. 204.
Anson (Georges), t. II, p. 59.
Antequera, t. P^ p. 121.
Antilles, t. I"^'', p. 17, 83, 107: t. II,
p. 3, 12, 18, 24, 136, 152, 179, 213.
Antiochia, t. I^"", p. 121.
Antipolo, t. P"", p. 121.
Antoine (Abbé de Saint), t. I",
p. 119.
Antoine (Village Saint-), t. P'',
p. 160.
Antoine-Martin (Place), t. P^,
p. 178; t. II, p. 371.
Antoine de Padoue (Saint), t. II,
p. 375.
Antonio (Nicolas), t. II, p. 334.
Antonio-Pascual (Infant), t. I^r,
p. 7; t. II, p. 392.
Anzano (Thomas), t. II, p. 281.
Apaza (Julian), t. II, p. 228, 244,
245, 246. (Surnommé Tupac-Ca-
tari.)
Afelle, t. II, p. 376.
Apocalypse, t. P'', p. 294.
Apollon, t. II, p. 36, 376.
Apostoles, t. I*'', p. 125.
Aquaviva, t. I", p. 367, 379, 384.
Aquitaine (Province d'), t. P'',
p. 136, 173.
Aragon, t. I", p. 80, 84, 121, 208,
240; t. II, p. 299, 300, 302, 337, 338.
Aranda (Comte d'), t. I", p. 73, 80,
81, 87, 170, 176, 189, 190, 191, 192,
193, 194, 195, 196, 200, 201, 202,
203, 207, 208, 209, 211, 214, 216,
217, 218, 221, 223, 224, 225, 220,
229, 230, 253, 318, 322, 325, 326,
327, 342, 392, 402, 406; t. II, p. 22,
45, 46, 50, 54, 55,70,71,74,79, 80, 82,
83, 92, 100, 104, 105, 106, 113, 114,
115, 116, 117, 119, .120, 122, 131,
132, 136, 137, 141, 142, 143, 144,
145, 148, 151, 189, 197, 198, 208,
214, 215, 216, 218, 220, 221, 223,
224, 225, 226, 228, 248, 250, 252,
279, 291, 306, 307, 308, 309, 311,
313, 329, 360, 361, 363, 366, 367,
396.
Aranda (Comtesse d'), première
femme, Ana-Maria del Pilar Fer-
nandez de Hijar, t. P^, p. 80; t. II,
p. 308.
Aranda (Comtesse d'), deuxième
femme. Maria del Pilar Silva y
Palafox, t. II p. 308.
Araucans, t. II, p. 229.
Arauco, t. pr, p. 121.
Arbouland de Risbourg, t. II,
p. 60.
Arce (Louis de), t. II, p. 142, 145.
Archidona, t. F'', p. 121.
Archinto, t. pr, p. 358.
Arçon (le Michaud d'), t. II, p. 189,
198, 199, 200. 202, 203, 204, 205
214.
Arcos (Duc d'), t. P'', p. 2, 121, 180,
181, 374, 375, 376; t. II, p. 15,
349.
Arcos (Duchesse d'), t. II, p. 15, 39,
349.
Ardent (1'), t. II, p. 142.
Ardore (Prince d'), t. II, p. 97.
Areche, t. II, p. 231, 242.
Arellano, t. II, p. 50, 146.
Arenas (Las), t. II, p. 96, 262.
Aréquipa, t. pr, p. 121; t. II, p. 235,
246.
Aréthuse, t. II, p. 130.
Aevalo, t. pr, p. 120, 121.
Arganda (Blas), t. I", p. 328.
Argote (Diego de), t. P'"', p. 239.
Arias (Ramon), t. II, p. 246.
Aristote, t. I", p. 133; t. II, p. 326.
Arkansas, t. II, p. 3, 4.
Arma N'A (Francisco), t. P"", p. 328;
t. II, p. 289.
Armentières (d'), t. V, p. 392,
393.
Armona (José-Antonio), t. II, p. 258;
259, 263, 311.
Arnal (P. Juan-Antonio), t. P'',
p. 209.
Aroza (Marquise d'), t. II, p. 39.
408
RÈGNE DE CHARLES III D'ESPAGNE
Arquillos, t. II, p. 50.
Aeriaga, corrégidor, t. II, p. 228,
236, 237, 242.
Arriaga, ministre de la marine et
des Indes, t. pr, p. l, 18, 24, 25,
163, 188, 193; t. II, p. 20, 66, 92,
104, 307.
Abteaga (P.), t. pr, p. 135; t. II,
p. 313, 330, 386, 390, 391.
Artois, t. II, p. 146.
Artois (Comte d'), t. I", p. 392;
t. II, p. 147, 189, 192, 201, 202,
218, 398.
Asie, t. II, p. 180, 337.
Asiles (Réduction des), t. P'', p. 341,
360, 362.
Assise, t. I", p. 356.
Assomption, t. F"", p. 121, 123.
AssuÉRUs, t. P'', p. 233.
Astobga, t. P'', p. 328; t. II, p. 299.
AsTTJEiES (Prince des), t. I", p. 12,
135, 170, 247, 350; t. II, p. 1, 22,
34, 37, 39, 92, 93, 104, 179, 257,
261, 263, 264, 265, 267, 277, 287,
304, 311, 344, 379, 392.
ASTUEIES (Princesse des), t. II, p. 37,
38, 39, 92, 176, 265, 266, 268, 304,
392.
AsTTJRiES (Province des), t. II, p. 293,
298, 334, 363.
Attila, t. P^ p. 254.
Atlaisitique, t. II, p. 60, 71, 75, 102,
103, 320.
Atocha, t. I", p. 26, 152, 179; t. II,
p. 35, 261.
Attbeteere (D'), t. pr, p. 19, 30, 31,
231, 249, 253, 254, 260, 261, 263,
264, 266, 267, 268, 269, 270, 271,
273, 274, 275, 276, 277, 283, 286,
289, 291, 297, 301, 303, 390.
Attbry, t. II, p. 5, 8, 9, 14, 15, 16, 18.
Augias, t. I", p. 196; t. II, p. 83.
AUGSBOURG, t. pr, p. 57.
Auguste III, t. P'', p. 6; t. II, p. 374.
Augustin (Saint), t. I", p. 119,
136, 137, 138,139, 149, 174, 329;
t. II, p. 307, 336, 358, 393, 394.
Augustin (Saint-), navire, t. II,
p. 107.
Augustin (Saint-) (Floride), t. II,
p. 5, 106.
Autriche, t. P^ p. 4, 5, 6, 38, 44,
45; t. II, p. 133, 175, 184, 186, 188,
213.
Auvergne, t. V-^, p. 18, 132, 134.
Avella (Mariano), t. II, p. 323.
Avendano, t. 1", p. 184.
Avent, t. p-, p. 384.
Avignon, t. I", p. 243, 253, 262,
264, 279, 304, 368, 370, 374, 396,
397, 411.
A\^LA, t. I", 13. 120, 204, 327; t. II,
p. 96, 292, 317.
Aviles (Gabriel), t. II, p. 247.
Avites (Marquis de), t. II. p. 191.
Ayala (Ignaoio-Lopez de), t. II,
p. 259.
Ayamonte, t. il, p. 49.
Ayuntamientos, t. P'', p. 120.
Aysa (Juan de), t. II, p. 159.
Azara (Nicolas de), t. P', p. 210,
241, 250, 264, 265, 266, 273, 274,
275, 277, 278, 280, 282, 284, 288,
293, 294, 295, 299, 309, 314, 322,
324, 331, 332, 333, 341, 342, 355.
366, 372, 391, 403; t. II, p. 330,
374, 375, 37e, 377.
Azcoita, t. P*, p. 120. 185; t. II,
p. 45, 283, 284."
Azema y Renaud (Louis), t. II,
p. 367, 368.
AzoTADO (Rue Je 1'), t. I", p. 215.
Azpuru, t. P^ p. 231, 232, 235, 237,
239, 242, 25^, 267, 268, 269, 271,
273, 274, 279, 282, 283, 284, 290,
292, 293, 294, 295, 296, 297, 305,
306, 309, 310, 311, 315, 316, 319,
320, 322, 323, 327, 329, 330, 331,
339, 340, 34Î, 342, 344, 345, 348,
349, 350, 35Î, 353, 354. 360, 390.
Babetla Bouquetièbe, t. P'', p. 284.
Bacalab, t. P", p. 52.
Bacuranao, t. P^ p. 86.
Badajoz, t. pr^ p. 82, 121, 328.
Baena, t. pr. p. 121.
Baeza, t. p-, p. 121, 134.
Bagnacavallo, t. I", p. 241.
Bahama, t. II, p. 215.
Bails (Antonio), t. II, p. 317, 318.
Balbastbo Isidro), t. I", p. 228.
Balda (P.), t. P'', p. 160.
Baldios, t. II, p. 293.
Baléabes, t. II, p. 253, 340.
Balise (La), t. U, p. 3, 9, 10.
TABLE ALPHABÉTIQUE
409
Bances Candamo, t. II, p. 40.
Baneguillas, t. II, p. 50.
Banos (Comte de), t. II, p. 108.
Bakanchan, t. pi', p. 211, 212, 213,
214, 215.
Barbaba. Voir Marie Barbe.
Barbaro, t. II, p. 381.
Barba STRO, t. I", p. 328.
Barcelo (Antonio), t. II, p. 136, 146,
197, 254, 259, 268.
Barcelone, t. I", p. i, 8, 9, 35, 83
121, 134, 185, 328, 329; t. II, p. 13,
20, 32, 149, 248, 290, 317, 322, 323,
324, 337, 398.
Babdoux, t. II, p. 118.
Baronitjs, t. I", p. 139, 197.
Barquillo (Rue del), t. II, p. 285.
Babrancas Colobadas, t. II, p. 156.
Babbeda (P.), t. I", p. 156, 158.
Barbington (Lord), t. II, p. 125.
Babbios (Martin), t. pr, p. 328.
Babroeta, t. I«r, p. 328.
Barry (Mme du), t. I", p. 322, 332,
333, 334, 335, 392.
Babby (M. du), t. I", p. 333.
Babthez, t. II, p. 322.
Babtolomé (San-), t. II, p. 49.
Basco (P.), t. pr, p. 300.
Baselini (Alejandro), t. II, p. 255,
256.
Bastia, t. pr, p. 238.
Bastidas (Micaela), t. II, p. 244.
Bastille, t. I", p. 17.
Basto (Del), t. II, p. 277.
Bâton-Rouge, t. II, p. 154.
Baudbillabt (Alfred), t. pr, p. 29.
Baudby des Lozières, t. II, p. 17.
Bausset (de), t. II, p. 148, 151.
Bavière, t. II, p. 133, 145, 172.
Bavière (Electeur de), t. P'', p. 27.
Bayeu (Francisco), t. II, p. 377.
Baylen, t. II, p. 44.
Bayonne, t. I", p. 208; t. II, p. 42,
283.
Beauchamp, t. II, p. 81.
Beaumarchais, t. II, p. 36, 110, 112,
115, 357.
Beaumont (Comtesse de), t. II,
p. 118, 323.
Beauvau (Prince de), t. I", p. 79.
Beccaria, t. II, p. 332.
Becerra, t. II, p. 370.
Beckfobd, t. II, p. 76.
Bedfoed, t. pr, p. 73, 94, 95, 96, 97,
99, 101, 103; t. II, p. 63.
Bedfobd (Duchesse de), t. II, p. 127.
BÉJAB (Duc DE), t. I", p. 2; t. II,
p. 39, 40, 349.
Belgeado (P.), t. I", p. 248.
BÉLEM, t. pr, p. 125.
Béliabdi, t. I", p. 188, 189; t. II,
p. 1, 4, 10, 20, 25, 26, 28, 29, 30,
33, 34, 38, 40, 41, 42, 43.
Bellancoubt, t. II, p. 22.
Bellavista (Saint-Pierre de), t. II,
p. 237.
Belle-Ile (Ile de), t. I", p. 59, 74.
Belle- IsLE (Maréchal de), t. P^
p. 29, 41.
Belle-Poule, t. II, p. 130.
Belmonte, 1. 1", p. 121.
Belmonte (Alejandro), t. II, p. 320.
Belvédère, t. II, p. 376.
Benavente (P.), t. I", p. 212, 213,
214, 215, 216.
Benavente (Comte de), t. II, p. 34.
Benavente (Comtesse de), t. II,
p. 349.
Bénévent, t. pr, p. 243, 253, 264,
279, 368 370, 373, 374, 396, 397,
405, 411.
Benoit (Saint), t. II, p. 394.
Benoit XIV, t. I", p. il 2, 116, 129,
136, 141, 142, 143, 144, 145, 146,
147, 152, 169, 249, 258, 279, 287,
298, 300, 339, 351. 391, 413; t. II,
p. 83.
Bensboeough, t. P'', p. 105.
BÉOTiE, t. I", p. 343.
Bebkeley, square, t. II, p. 208.
Berlin, t. I", p. 40.
Bermudez (Cean). Voir Cean.
Bermudez (Francisco), t. I", p. 409.
Bernard (Rue Saint-), t. II, p. 285.
Bernascone (Ignacio), t. II, p. 343.
Bebnis, t. I", p. 255, 273, 283, 284,
285, 286, 288, 290, 291, 292, 293.
294, 296, 297, 299, 300, 303, 304,
305, 306, 307, 308, 309, 310, 311,
312. 313, 314, 315, 316, 320, 321.
322, 323, 329, 332, 333, 335, 338,
339, 340, 343, 344, 345, 346, 347,
348, 349, 350, 351, 354, 355, 356.
357, 358, 360, 362, 365, 366, 370,
410
REGNE DE CHARLES III D'ESPAGNE
372, 373, 374, 375, 376, 377, 383,
399 402, 404, 405, 412, 414, 415,
416.
Berrtjgtjete, t. II, p. 370.
Beeryee, t. I", p. 80.
Bertrax (Felipe), t. I", p. 327, 328;
t. II, p. 53.
Beewick (Duchesse de), t. II, p. 35.
Besançon, t. II, p. 198, 272.
Besenval, t. II, p. 78.
Bessièee, t. II, p. 179.
BÉTHENCOimT, t. II, p. 337.
BÉTIQUE, t. II, p. 336.
BiECO, t. II, p. 378.
BlEN\TLLE, t. II, p. 11.
BiLBAO, t. I", p. 120; t. II, p. 20.
BiLOxi, t. II, p. 3.
Biscaye, t. II, p. 283, 293.
BiscHi, t. pi', p. 348, 349, 366, 375.
Black- Watee, t. 1^^, p. 41.
Blanca (Dofia), t. II, p. 339.
Blanco (P.), t. pr, p. 232.
Blanco Heerero, t. II, p. 229.
Blanco White, t. II, p. 317.
BOCA DEL TOEO, t. II, p. 159.
Bogota, t. II, p. 322.
Bohème, t. pr, p. 363; t. II, p. 134.
BOHOL, t. pi', p. 121.
Boileau, t. II, p. 344, 347.
Boisgelln, t. I" p. 41.
BOISLISLE (de), t. I", p. 144.
Bolgeni, t. I", p. 398.
Bologne, t. I", p. 2, 80, 240, 367,
374,391,395, 406, 416;t. II, p. 268,
321, 390.
BoMPAE (de), t. I", p. 31.
BoNA-EsPEEANZA, village, t. P'',
p. 121.
Bonaparte (Joseph), t. II, p. 364.
Bona\t:a, t. II, p. 374, 380.
Bond AD Real, t. I", p. 83.
Bonne-Espéeance (Cap de), t. II,
p. 306.
BONIFACE VIII, t. Pr, p. 257.
Bonifacio (San-), t. I", p. 239.
BoNVOULOiE (Achard de), t. II,
p. 113.
Bopp, t. II, p. 334.
Bordeaux, t. II, p. 13, 42.
BOEGHÈSE, t. pr, p. 265.
Boegita (San-), t. pr, p. 128.
BOEJA, t. pr, p. 185.
BoRJA (San ), t. I", p. 125.
BoRROMEO, t. pr, p. 281, 298.
BoRROMiNi, t. II, p. 313, 370, 371.
BOSCAWEN, t. I", p. 75.
BoscHi, t. pr, p. 281.
Boston, t. II, p. 111.
BoTELLA (José), t. II, p. 323.
BOFGAIN\^LLE, t. II, p. 55, 60, 65.
BoTXLiGNY (Juan DE), t. Il, p. 252,
253.
Boulogne, t. I", p. 41; t. II, p. 146.
Bourbon (Maison de), t. I", p. 4, 5,
6, 66, 135, 193, 231, 243, 250, 251,
252, 262, 265, 267, 268, 284, 291,
301, 308, 313, 314, 323, 345, 379,
391, 397; t. II, p. 11, 22, 38, 96,
132, 163, 183, 218, 237.
Bourbon (Duc de), t. II, p. 189, 201.
BOURDALOUE, t. P^, p. 150.
BOURGOING, t. I", p. 10; t. II, p. 20,
33, 54, 118, 141, 146, 261, 262,
270, 284, 287, 293, 300, 305, 306,
361, 374.
BouRGUET, t. I", p. 53, 58, 65.
BouTARic, t. II, p. 22, 78.
BouzoLS, t. II, p. 192.
Bow-LES (Guillermo), t. II, p. 321.
BoYER, t. P^ p. 238.
BOYNES (DE), t. II, p. 20, 29.
BOZZOLO, t. I", p. 4.
Beabant, t. pr, p. 24.
Beabo, t. I", p. 131, 223, 224, 226,
227, 228, 229, 230, 231.
Bragance, t. P"-, p. 27, 77, 78, 262.
Bramante, t. II, p. 380.
Bramieri (P.), t. I", p. 135.
Branciforte, t. P'', p. 281, 416.
Brandywine, t. II, p. 124.
Braschi, t. P'', p. 374, 404, 413, 414,
415.
Brésil, t. pr, p. 78, 129, 154; t. II,
p. 24, 59, 103, 104, 106, 397.
Brésil (Prince du), t. II, p. 265, 277.
Brest, t. I", p. 35, 41; t. II, p. 136,
140, 142, 143, 144, 145, 148, 152,
202, 278.
Bretagne, t. pr, p. 41, 335; t. II,
p. 21, 138.
Breteuil (Baron de), t. II, p. 97.
Breton (Cap), t. I", p. 107.
Briceno, t. I", p. 86.
Brillant (le), t. II, p. 205.
TABLE ALPHABÉTIQUE
411
Brindisi, t. P"", p. 280.
Bristol (Canal de), t. II, p. 142.
Bristol (Lord), t. I<='', p. 8, 9, 12, 29,
32, 33, 34, 35, 36, 37, 46, 51, 67,
68, 69; t. II, p. 124.
British Muséum, t. II, p. 60, 61,
168, 184.
Broglie (Comte Charles-François
DE), t. II, p. 111.
Broglie (Duc de), t. P^ p. 94, 95;
t. II, p. 78.
Broglie (Maréchal de), t. II, p. 15.
Broschi, dit Farinelli, t. P^ p. 2.
Bro-\vn (Maréchal de), t. II, p. 15.
Bruges, t. II, p. 286, 326.
Bruna (Francisco), t. II, p. 285.
Brunelleschi, t. II, p. 380.
Brunswick (Louis de), t. pr, p. 42.
Bruxelles, t. P"", p. 140, 141; t. II,
p. 212.
BUCALEMU, t. I", p. 121.
BucARELi, t. pi', 221, 223, 224, 226,
228, 229, 230; t. II, p. 60, 66, 67,
68, 72, 73, 81.
BucH (Félix de), t. II, p. 89.
BuENOs-AiRES, t. I", p. 89, 90, 121,
126, 127, 129, 131, 155, 156, 157,
158, 160, 215, 216, 223, 224, 225,
226, 228, 229; t. II, p. 24, 25, 30,
59, 60, 66, 67, 69, 71, 101, 102,
104, 106, 120, 122, 123, 190, 196.
Buen-Retiro, t. II, p. 35, 85, 285,
287, 379, 385, 394.
BUFFALINI, t. pr, p. 277, 281.
BUFFON, t. II, p. 321.
BUGA, t. pr, p. 121.
Bunker' s Hill, t. II, p. 111.
BUONACORSI, t. P'', p. 281.
BuoNTEMPi, t. I", p. 348, 349, 353,
358, 359, 360, 365, 378, 381, 382,
383, 385, 387, 388, 396, 403 407.
Burette, t. II, p. 387.
BURGOS, t. P^ p. 120, 204, 328, t. II,
p. 117, 292.
Burgoyne, t. II, p. 119.
Burke, t. II, p. 207, 211.
BuRNOUF, t. II, p. 334.
BusSY, t. I", p. 29, 54, 57, 58, 59,
60,61,64,65,69,91.
Bute, t. I", p. 66, 73, 95, 96, 99, 102,
105, 106; t. II, p. 62, 206
Byng (Amiral), t. P', p. 17.
Byron, t. II, p. 347.
Caballero (Geronimo), t. II, p. 309.
Caballero (Juan), t. II, p. 146.
Cabana, t. I", p. 85, 86, 87.
Cabanis, t. II, p. 328.
Cabarrus, t. II, p. 161, 180, 285,
286, 300, 301, 302, 303, 304, 305,
314, 315.
Cabras (las), t. pr, p. 87.
Cabrera (Fernando), t. II, p. 237.
Caceres, t. P^ p. 121.
Cadahalso, t. II, p. 345, 346, 347,
348, 367.
Cadalso, t. II, p. 96.
Cadix, t. pr, p. 22, 32, 121, 164, 169,
242, 328; t. II, p. 5, 11, 12, 20, 25,
26, 27, 31, 41, 44, 56, 68, 100, 106,
123, 140, 148, 149, 151, 152, 180,
190, 191, 220, 247, 248, 285, 306,
319, 322, 324, 334, 345.
Cahors, t. I", p. 396.
Caietano (José), t. pr, p. 327.
Caimichel, t. II, p. 174.
Cala de Alcofa, t. II, p. 191.
Calahorka, t. P^ p. 328.
Calasanz (José), t. II, p. 314.
Calatayud, t. I", p. 121, 134. "
Calatrava, t. V, p. 119.
Calcutta, t. II, p. 334. '■
Calderon (Bernardo - Antonio),
évêque, t. pr, p. 328.
Calderon de la Barca (Pedro),
t. II, p. 36, 357, 358, 359, 366.
Californie, t. P"", p. 121, 227; t. II,
p. 320.
Calini, t. pr, p. 281.
Callao, t. II, p. 238.
Calvi, t. I", p. 239.
Calvin, t. P^, p. 137, 138.
Cambden, t. pr, p. 102; t. II, p. 126.
Campbell, t. II, p. 135, 155, 157.
Campêche, t. pr, p. 52, 121; t. II,
p. 24, 30, 31, 71, 154, 213, 214.
Campillo, village de la Sierra Mo-
rena, t. II, p. 50.
Campillo (Antonio), t. II, p. 336.
Campo (Bernardo), t. P"", p. 331;
t. II, p. 175, 189, 220, 225, 226,
278.
Campo (Gregorio-Francisco del), t. II,
p. 238.
Campoflorido, t.^'-'^ p. 243.
412
REGNE DE CHARLES III D'ESPAGNE
Campomanes, t. le'', p. 172, 176, 199,
200, 203, 204, 205, 206, 207, 217,
243, 255, 256, 325; t. Il, p. 45, 54,
228, 229, 234, 284, 285, 290, 309,
310, 312, 313, 323, 339.
Camporeale (Prince de), t. II, p. 97.
Campo-Santo, t. Il, p. 14.
Campo-Villar. Voir Muniz.
Canada, t. I", p. 30, 35, 39, 53, 55,
60, 107; t. II, p. 180, 189, 209, 210.
Canada-Rosal, t. II, p. 50.
Canali, t. I", p. 281.
Canaries, t. I", p. 329; t. II, p. 337.
Candelaria, t. P'", p. 125.
Canelas (Julian), t. Il, p. 320.
Ganizares, t. II, p. 36, 40.
Cano, sculpteur, t. II, p. 370.
Cano (Alonso), évèque, t. II, p. 289.
Cano (Melchior), t. I", p. 258; t. II,
p. 326.
Canova, t. II, p. 379.
Canovas de Castillo, t. II, p. :j48.
Cansani (P.), t. I", p. 140.
Cantabrie, t. II, p. 334, 337.
Cantoffer, t. II, p. 164.
Cappa (P.), t. I", p. 204.
Capmany (Antonio), t. II, p. 285,
313, 337.
Capmany (Geronimo), t. II, p. 318.
Capoue, t. II, p. 276.
Caprara, t. pr, p. 354.
Capuz (Ramon), t. II, 379.
Carabaca, 1. 1", p. 121.
Caracas, t. P'', p. 25; t. II, p. 71, 305.
Caraccioli, cardinal, t. I", p. 281.
Caraccioli, ministre, t. II, p. 271.
Caracoto, t. II, p. 237.
Caraffa, t. I", p. 338, 398, 402.
Carayon (P.), t. pr, p. 226.
Carboneros, t. II, p. 50.
Cargassonne, t. II, p. 22.
Cardoso, t. II, p. 326.
Caresse, t. II, p. 13.
Carigara, t. pr, p. 121.
Carleton (Guy), t. II, p. 212.
Carlier, t. II, p. 374.
Carlos (San-), village, t. P'', p. 125.
Carlos (San-), collège, t. II, p. 324.
Carlos (Don), Charles VII, roi de
Naples, t. I", p. 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8,
24, 29, 30, 31, 32, 156, 244.
Carlos-Eusebio, t. II, p. 257.
Carlota, t. II, p. 49, 50.
Carlota (Petite), t. II, p. 50.
Carmona, t. I", p. 121.
Carné Marcein, t. P'', p. 75.
Carnicero (Antonio), t. II, p. 259.
Carnot, t. II, p. 198.
Caro (de), t. pr, p. 86.
Carolina, t. II, p. 49, 50.
Caron (Mlle), t. II, p. 36, 357.
Carpio (Comtesse del), t. II, p. 349.
Carraca, t. II, p. 27.
Carrasco (P.), t. pr, p. 141.
Carreno, t. II, p. 369.
Carretas, t. I", p. 26.
Carrion de Calatrava (Comte de).
Voir Drouillet.
Cars (Jean-François des), t. II,
p. 146, 147, 189, 192, 193, 201, 202.
203, 398.
Cars (François-Marie des), t. II,
p. 201.
Cars (Jacques-François des), t. II,
p. 201.
Carthage, t. II, p. 339.
Carthagène, t. pr, p. 121, 184, 189,
328, 403; t. II, p. 12, 23, 30, 38, 56,
148, 255, 289, 398.
Carthagène des Indes, t. I", p. 25,
30; t. II, p. 26, 71.
Carutti, t. P'', p. 5.
Carvajal, colonel, t. pr, p. 76.
CARVAJAL(José), ministre.t.P^p.90,
140, 154, 158; t. II, p. 92, 373, 381.
Carvajal (Isidro), évêquc, t. P"",
p. 197, 200, 201, 202, 328.
Casa-Blanca, t. pr, p. 85.
Casa-Cagigal, t. II, p. 191.
Casafonda, t. II, p. 340.
Casalbon, t. pr, p. 171.
Casali, t. l", p. 398.
Casani (P.), t. I", p. 141.
Casa-Pava, t. I", p. 128.
Casa-Tilly, t. II, p. 100, 106.
Caserte, t. pr, p. 30; t. II, p. 276.
Cassien (Saint), t. II, p. 315.
Castaneda (José), t. II, p. 379.
Castejon (Augustin de), 1. 1", p.l50.
Castejon (Pedro-Gonzalez), t. II,
p. 87, 93, 142, 153, 162, 186. 196.
Castelar, t. I", p. 186.
Castel-Gandolfo, t. I", p. 301, 370,
372, 376, 408.
TABLE ALPHABÉTIQUE
413
Castelli, t. I*', p. 28, 413, 415.
Castellobranco, t. I«^ p. 81.
CaSTILLE, t. 1er, p. 7^ 20, 22, 78, 111,
114, 115, 121, 142, 172, 173, 183,
184, 189, 190, 191, 193, 194, 200,
201, 202, 203, 213, 216, 217, 222,
229, 238, 240, 253, 256, 257, 261,
325, 331, 341, 359, 402; t. II, p. 37,
49, 50, 79, 82, 83, 224, 233, 248,
262, 284, 287, 292, 294, 309, 312,
315, 319, 323, 328, 337, 338, 340,
360, 393.
Castille (Vieille), 1. 1^"", p. 144.
Castor et Pollux, t. II, p. 258.
Castremanes, t. le'', p. 78.
Castro, t. I^r, p. 253, 266, 267, 270,
278, 363, 380, 412.
Castro (Domingo), t. II, p. 239.
Castro (Juana de), t. II, p. 339.
Castro (Felipe de), t. II, p. 313, 378.
Castro (Guillen de), t. II, p. 367.
Castromonte, t. pr, p. 218.
Castropionano (Duchesse de), t. pr,
p. 9, 22, 27, 31, 49.
CaSTROPINANO, t. 1er, p. lyg.
Catalogne, t. Jer, p. 3, 6, 17, 27,
225; t. II, p. 191, 290. 293, 314.
Catamarea, t. I", p. 1-21.
Catherine II, t. II, p. 75, 161, 182,
183, 186, 187, 252.
Catherine (Ile S-^inte- i, t. II, p. 82,
106, 107, 108, 115.
Cathologan, t. ler, p. 121.
CaTOLICA, t. Ie^ p. 32:.: t. II. p. 35,
36, 39.
Cavalchini, t. Jer, p. 267, 280, 291,
292.
Cavallero (Bernardo), t. I ^ p. 204.
Cavendish, 1. 1", p. 105; t. II, p. 211.
Cavero (José-Alvaro), t. II, p. 242.
Cavité, t. l", p. 121; t. Il, p. 305.
CaYBATÉ, t. 1er, p. igo.
Cayenne, t. II, p. 47.
CaYETAN, t. ler, p. 15b.
Cayo-Cozina, t. II, p. 154.
CaZORLA, t. 1er, p. 121.
Cean Bermudez, t. II, p. 379.
Cbballos (Pedro), t. pr, p. 78, 90,
215, 223. 342; t. II, p. 82, 87, 106,
107, 397.
Ceballos Rodriguez, :. II, p. 313,
331, 332.
CÉciLiA (Santa), t. II, p. 149.
GeDULAS BaNCARIAS, t. 1er, p. HO,
111.
CeLAYA, t. 1er, p. 121.
Centomani, t. I", p. 116, 210, 266,
280, 283, 284, 316.
Cerda (la), t. 1er, p. 290, 293, 302,
328, 403; t. II, p. 39,
Cerda, membre de l'Académie de
San-Sebastian, t. II, p. 345.
Cerdagne, t. II, p. 290.
Cervantes, t. II, p. 367.
Cerveira, t. 1er, p. 81.
Cervi (José), t. II, p. 322.
CÉSÈNE, t. 1er, p. 415.
Cesti. t. II, p. 385.
Ceuta, t. 1er, p. 328; t. II, p. 84, 206,
317.
Chaco, t. 1er, p. 153, 224; t. II, p. 229.
Chactas, t. II, p. 154.
Chaffault (du), t. II, p. 141, 145.
Chalotais (la), t. jer, p. 335.
Chandeleur, t. Jer, p. 270.
Chandeknagor, t. II, p. 216.
Chanteloup, t. pr, p. 331, 352;
t. II, p. 23, 29, 77.
Chappe d'Auteroche, t. II, p. 320-
CHARCAS, t. 1er, p. 237.
ChARLEMAONE, t. 1er, p, H g,
Charles (Banque Saint-), t. II,
p. 279, 399.
Charles l", t. pr, p. 250.
Charles II, t. pr, p. 150, 250, 233;
t. II, p. 370.
Charles IV. t. II, p. 220, 312, 328,
364, 400.
Charles-Emmanuel III, l. pr, p. 4,
5,91.
Charles-François-de-Paule (In-
fant), t. II, p. 257.
Charles -Joseph (Infant), t. II,
p. 277.
Charles-Quint, t. II, p. 230, 233,
299.
Charlotte (Infante), t. II, p. 260,
261, 262, 265, 266, 267, 268, 277.
Chateaubriand, t. II, p. 322, 323.
Chatham, t. II, p. 55, 63, 64, 65, 70,
72, 73, 74, 75, 76, 80, 110, 111,
124, 125, 126, 127, 208, 210.
Chavero y Esclava de Ronda,
t. II, p. 352.
414
RKGNE DE CHARLES III D'ESPAGNE
ChAVES, t. 1er, p. 73.
Chesapeake, t. II, p. 196.
Chestee, t. II, p. 157.
Chesterfield (Lord), t. II, p. 64.
Chevert, t. pr, p. 41.
Chiclana, t. II, p. 293.
Chico (Francisco-Rodriguez), t. pr,
p. 328.
Chigi (Cardinal), t. I^r, p. 281, 291.
Chigi (Prince), t. 1^^, p. 291.
Chiguagua, t. pr, p. 121.
Chili, t. I", p. 90, 121, 129, 221,
224, 226, 228, 240; t. II, p. 30,
229.
Chillaî^, t. I", p. 121.
Chiloe, t. I^r, p. 121.
Chine, t. pr, p. 167; t. II, p. 354.
Chiquitos, t. pr, p. 121, 224.
Chiriguaios, t. I", p. 121.
Choiseul, t. I^r, p. 2, 4, 19, 27, 28,
29, 30, 31, 32, 34, 35, 37, 39, 43,
44; 45, 48, 49, 51, 53, 54, 55, 56,
57. 58, 59, 60, 61, 63, 64, 65, 69,
76, 90, 91, 92, 93, 94, 96, 97, 98,
100, 101, 102, 103, 104, 105, 107,
187, 188, 189, 209, 236, 237, 238,
245, 249, 250, 251, 252, 253, 254,
258, 259, 260, 261, 263, 264, 266,
267, 268, 269, 270, 271, 273, 276,
281, 284, 285, 286, 287, 288, 291,
293, 296, 299, 305, 307, 308, 310,
311, 312, 313, 314, 315, 316, 322,
323, 331, 332, 333, 337, 346, 347,
351; t. II, p. 1, 4, 6, 7, 12, 19, 21, 23,
25, 28, 29, 30, 31, 33, 34, 38, 39,
41, 43, 55, 57, 58, 59, 62, 65, 66,
68, 69, 70, 71, 72, 73, 74, 76, 77,
78, 111, 114. 177, 210, 397.
Choiseul (Duchesse de), t. II, p. 29.
Choiseul-Praslin, t. II, p. 4, 12,
40, 41, 42, 43.
Chorizos, t. II, p. 360.
Christine de Suède, t. II, p. 372.
Christoval (San-), t. l", p. 121.
Churriguera (Josef), t. II, p. 370,
371, 382.
ChYAPA, t. 1er, p. 121.
CiCENARO, t. II, p. 243.
CiCÉRON, t. II, p. 330.
GiD, t. II, p. 367.
ClFUENTES, t. II, p. 253, 255.
CiNALOA, t. 1er, p_ |21.
CiUDAD-ReAL, t. 1er, p. 135. t_ JJ^
p. 288, 292.
CiUDAD-RoDRIGO, t. 1er, p, 7(5^ 77^
78, 328; t. II, p. 292.
Ciudadela, t. II, p. 191.
Civita-Vecchia, t. 1er, p. 236, 238,
240, 283.
Claire (Sainte-), chambre, t. Jer,
p. 7.
Clairon (Mlle), t. 1er, p. 170.
Clavière, t. II, p. 303.
ClAVIJERO, t. 1er, p_ 135^
Clavijo (Bataille de), t. II, p. 335.
Clavijo y Fajardo, t. II, p. 36, 321,
357, 358, 368.
Clément (Saint), t. Jer, p. 121.
Clément, t. pr, p. 335; t. II, p. 30.
Clément V, t. 1er, p. 257.
Clément VIII, t. pr, p. 197.
Clément XIII, t. Jer, p. 112, 113,
117, 119, 174, 221, 231, 232, 235,
236, 240, 241, 243, 248, 249, 253,
254, 258, 259, 260, 261, 262, 263,
264, 265, 266, 267, 269, 270, 271,
279, 287, 294, 306, 336, 411, 412,
413.
Clément XIV, t. pr, p. 112, 165, 174,
233, 269, 299, 300, 301, 302, 303,
304, 305, 306, 308, 309, 313, 314,
315, 320, 322, 324, 325, 327, 330,
331, 337, 339, 340, 341, 348, 349,
350, 351, 352, 353, 354, 355, 357,
358, 361, 362, 364, 365, 360, 367,
368, 371, 372, 373, 376, 377, 378,
381, 382, 385, 388, 389, 390, 391,
395, 396, 398, 399, 401, 403, 405,
406, 408, 409, 410, 411, 413; t. II,
p. 117, 397.
Clémente (Village de San-), t. pr,
p. 128.
ClIMENT (José), t. 1er, p. 328; t. II,
p. 290.
COBINDE, t. II, p. 265.
CoCHABAMBA, t. 1er, p. ^21.
Coello, t. II, p. 313, 370.
Cogolludo, t. 1er, p. 376- t. H, p. 258,
393.
COIMBBE, t. II, p. 328.
CoLEGIOS MAYORES, t. 1er, p_ 13.
COLISÉE, t. pr, p. 339.
Collège romain, t. pr, p. 370.
Cologne, t. pr, p. 354.
TABLE ALPHABÉTIQUE
415
COLOMA (P.), t. I", p. 171, 338, 392;
t. n, p. 37, 46, 349.
COLONIA (P.), t. I", p. 140, 141.
CoLONNA (Cardinal), t. II, p. 314.
CoLONNA (Marc- Antoine), t. I",
p. 279, 281, 289, 370, 371, 383.
CoixDNNA (Pamphili), t. pr, p. 281.
COLOREDO, t. II, p. 48.
COLTRAKO (P.), t. I«r, p. 401.
Comité de salut public, t. II,
p. 198.
CoMPiÈGNE (Traité de), t. 1", p. 240.
Comtat-Venaissin, t. pi', p. 304,
404.
CoNCA, t. II, p. 372.
CONCEJILES, t. II, p. 293.
Conception, t. I", p. 121, 125.
Conception (Fort do la), t. P'', p. 76.
Concordat (1737), t. le^, p. 199, 245.
Concordat (1753), t. pr, p. 109,
111, 148, 245, 338.
CONDAMINE (La), t. II, p. 8, 318.
CONDILLAC, t. ler, p. 245; t. II,
p. 37, 326, 328, 331.
CoNDORGANQUi. Voir Tupac-Amaru
(José-Gabriel).
CONDORCET, t. ler,p. 170; t. II, p. 328.
CONFLANS, t. I", p. 35, 40.
CONFORTO, t. II, p. 40.
Congo, t. pr, p. 379.
CoNQUiSTA Real, t. P'", p. 83.
Constance, t. P^, p. 257.
CONSTANTINOPLE, t. pî', p. 274; t. II,
p. 252.
CONTADES, t. P^ p. 35.
CONTADURIA, t. II, p. 27.
CoNTi (Cardinal), t. pr, p. 280.
CONTI (Prince de), t. II, p. 13.
CoNTi (Jean-Baptiste), t. II, p. 343.
CONTRACTATION, t. II, p. 27, 28, 247,
248.
CONTRE-ÉDIT, t. I«, p. 212, 214.
Convention secrète, t. P^ p. 107.
CoNWAY, t. II, p. 58, 63, 65.
Cordillères, t. P^ p. 224.
CoRDOBA ( Luis DE), évêque, t. P'',
p. 328.
CoRDOBA (Amiral Luis de), t. II,
p. 140, 142, 145, 148, 151, 153,
179, 202, 205, 206, 209, 397.
CORDOUE, t. I", p. 121, 328, 396;
t. II, p. 44, 292.
CORDOVA (Cardinal), t. I", p. 231.
CORDOVA DE TUCUMAN, t. I", p. 121,
127, 221, 224, 225, 226.
CoRiA, t. P'', p. 328.
Corneille (Pierre), t. II, p. 341,
367.
Corneille (Thomas), t. II, p. 341.
CORNIN, t. pr, p. 88.
CORNWALLIS, t. II, p. 196.
COROGNE, t. P^ p. 120, 185: t. II,
p. 13, 26, 248.
CoRONA (Marquis de la), t. II, p. 49,
50.
CoRONEL (Fernand), t. pr, p. 402.
CoRONEL (Marie), t. P^ p. 144.
Corpus (Fête du), t. II, p. 362.
Corpus, village, t. pr, p. 125.
COBRADO, t. II, p. 374.
CORRÈGE (le), t. II, p. 376.
CORRIENTES, t. I", p. 121, 225; t. II,
p. 102.
Corse, t. I", p. 221, 237, 238, 262;
t. II, p. 218.
CORSINI (Andréa), t. P', p. 281, 290,
379, 398, 399.
CoRSiNi (Nerio), t. I", p. 280.
CoRSiNi (Prince), t. I", p. 415.
Corsen, t. II, p. 334.
CosiNA, t. II, p. 226.
Cosme (San-), t. P^ p. 125.
Costa (Joaquin), t. II, p. 45, 286,
292, 293, 296.
COSTA-RICA, t. II, p. 159.
Cotarelo y Mori, t. II, p. 36, 40,
47, 90, 93, 257, 343, 347, 348, 350,
351, 361, 362, 363, 364, 368,
373.
Côte-Ferme, t. II, p. 248.
CouLLiÉ, t. I", p. 277.
CousTOU, t. II, p. 379.
COVADONGA, t. II, p. 363, 380.
CowLEY, t. II, p. 59, 60.
Coxe, t. pr, p. 66, 140; t. II, p. 11,
25, 38, 163, 288, 291, 316.
CoxiMAR, t. pr, p. 86.
Crafort (de), t. I"", p. 74.
Cramer, t. P'', p. 24.
Créqui (Duc DE), t. pr, p. 291.
Cretaro, t. P^ p. 121.
Crétine AU- JoLY, t. pr, p. 129, 284,
295.
Grillon (Duc de), t. II, p. 136, 145,
416
RÈGNE DE CHARLES III D'ESPAGNE
146, 176, 189, 190, 191, 192, 193,
194, 195, 198, 199, 200, 203, 204,
206.
Grillon (Marquis de), t. II, p. 195.
Cbimée, t. II, p. 252, 253.
Cbistobal (San-), t. II, p. 204.
Cristophe (Saint-), t. II, p. 153.
Croix (Eglise Sainte-),!. I", p. 193.
Crussol (Glievalier de), t. II, p. 201.
Cruz (Village Santa-), t. I«, p. 121.
Cruz de Mudela (Santa-), t. P'',
p. 376.
Cruz (Marquis de Santa-), t.P'',
p. 376; t. II, p. 349, 392.
Cruz (Marquise de Santa-), t. II,
p. 349.
Cruz (Princesse de Santa-), t. I",
p. 365.
Cruz de la Sierra (Santa-), t. P'',
p. 121.
Cruz (Ramon de la), t. 1^^, p. 26;
t. II, p. 36, 40, 259, 313, 352, 361,
362, 363, 364, 369, 379.
Cruz (La), t. I", p. 125.
Cruz (Théâtre de la), t. II, p. 360.
Cruzada, t. II, p. 84.
CuADRiLLERO (Cayétano), t. P'',
p. 328.
Cuba, t. pr, p. 25, 83, 84, 85, 106,
227; t. II, p. 31, 110, 158, 248.
GUELLAR (Juan), t. II, p. 322.
CUENCA (P.), t. pr, p. 181, 182, 183.
CUENCA, t. pr, p. 121, 176, 185, 197,
198, 200, 328, 342; t. II, p. 3o4,
CUEVA, t. II, p. 363.
Gtjjas, t. pr, p. 335.
GULLODEN, t. II, p. 63.
CUMBERLAND (DuC DE), t. I", p. 96,
100.
GuMBERLAND (Richard), t. II, p. 161,
168, 173, 174, 175, 176, 177, 178,
182, 184, 185, 186, 187, 188.
Curaçao, t. II, p. 305.
CuRTis Commodore, t. II, p. 205.
CURUPAY, t. I", p. 128.
Cuzco, t. P"-, p. 121; t. II, 228, 236,
237, 238, 241, 242, 244, 245, 246.
Cybèle, t, II, p. 378, 379.
Dagami, t. pr, p. 121.
Dalbymple Major, t. P'', p. 10;
t. II, p. 14, 95.
Damas-Hinard, t. II, p. 357.
Dammartin (Comte de), t. II, p. 201.
Danemark, t. II, p. 48, 184, 346.
Danube, t. II, p. 133.
Danvila y Gollado, t. pr, p. 10, 14,
22, 24, 56, 57, 67, 70, 83, 84. 85,
89, 112, 179, 182, 207, 208, 210,
211, 215, 216, 217, 219, 225, 251,
253, 256, 259, 280, 281, 287, 291,
301, 303, 306, 316, 321, 326, 327,
341, 365, 381, 382, 383, 391, 399,
400, 401, 404, 408; t. II, 48, 49,
50, 60, 71, 84, 93, 94, 102, 105,
128, 132, 133, 135, 146, 190, 192.
199, 203, 208, 212, 216, 218, 226,
231, 235, 236, 237, 241, 243, 245,
248, 252, 263, 268, 278, 335, 392.
Dapitan, t. P"-, p. 121.
Darby, t. II, p. 196.
Darien, t. pr, p. 121.
Daroca, t. pi', p. 185.
Daubenton (P.), t. pr, p. 135.
Daubigny, t. II, p. 178.
Dauphin (Louis XVI), t. II, p. 118.
Dauphin, t. II, p. 133.
Dauphine (Ile), t. II, p. 3.
Dactphine (Marie-Antoinette), t. II,
p. 83.
Daymiel, t. pr, p. 121.
Deffand (Du), t. pr, p. 170.
Delci (P.), t. pr, p. 270.
Delgado (Alonso-Perez), 1. 1", p. 207,
Delgado (Francisco), t. I", p. 328.
Délices (Promenade des), t. pr,
p. 180.
Denis (Mme), t. I", p. 170.
Descalonne, t. P^ p. 248.
Descartes, t. P^ p. 133; t. II,
p. 319, 327, 330.
Desdevises du Dézert, t. P'', p. 18,
20, 23, 50, 111, 119, 120, 132, 134,
190, 202, 338, 362; t. II, 26, 28,
32, 54, 229, 232, 280, 284, 292,
294, 301, 315, 335, 374, 380, 385.
Destouches, t. II, p. 364.
Destutt de Tracy, t. II, p. 328.
Deshaisses (Abbé), t. pr, p. 296.
Deux-Siciles, t. P'', p. 3, 4, 5, 7,
31, 62, 70, 156, 243, 250, 251, 253,
258, 259, 265, 271, 277, 303, 306,
396; t. II, p. 97, 184, 218, 267.
273, 277.
Diane, t. II, p. 379.
TABLE ALPHABÉTIQUE
417
DiAZ DK Valdès (Pedro), t. II,
p. 290.
Diderot, t. I", p. 170; t. II, p. 54,
341, 342.
Diego (San-), t. II, p. 392.
DiEZMOS, NOVALES, t. P^ p. 198,
199, 201.
DiGBY, t. II, p. 212.
Dijon, t. II, p. 321.
Diligente, t. II, p. 149, 150. k
Di Maio, t. I", p. 4.
DoBLADO. Voir Blanco White.
DOLESE, t. II, p. 326.
DOLORES, t. II, p. 204.
DOMECH, t. I", p. 209.
Domingo (San-), navire, t. II, p. 149,
150, 268.
DoMiNGUE (Saint-), 1. I«i", p. 32, 99,
121, 227; t. II, 11, 12, 18, 68, 71,
114, 196, 218, 222, 229.
DOJHNIQUE (la), t. pr, p. 72; t. II,
p. 222.
DONIOL, t. pr, p. 19; t. II, p. 22, 23,
33.
DoNOSO (Josef), t. II, p. 370, 371.
DORIA (Mgr), t. 1er, p. 350. 395.
DoucET (Julien-Jérôme), t. II, p. 17.
DOUNIOL, t. pr, p. 123.
Douvres, t. I", p. 90.
Drake, t. II, p. 229.
Draper, t. pr, p. 88, 89; t. II, p. 56,
66.
Drouillet, t. II, p. 161, 180, 301.
Duero, t. pr, p. 77, 79, 81.
Dumet (Marquis), t. II, p. 39.
Dunford, t. II, p. 155.
DuNKERQUE, t. I«r, p. 34, 42, 107;
t. II, p. 138, 213, 216.
Durand, t. II, p. 58, 59, 61.
DURANDE, t. II, p. 321.
DURANGO, t. Pr, p. 121.
Dlrer (Albert), t. II, p. 377.
DuRiNi, t. I", p. 280.
EbrE, t. II, p. 299.
Echevarria, t. II, p. 322.
EciJA, t. pi-, p. 121; t. II, p. 44.
Ecosse, t. P^, p. 41; t. II, p. 173, 335.
Eden, t. II, p. 278.
Edimbourg, t. II, p. 171.
Eomont, port, t. II, p. 55, 60, 65,
67, 68, 72, 73, 80, 81.
Egmont (Lord), t. II, p. 60, 65.
Egremont, t. pr, p. 66, 67, 73, 91,
93, 99, 100, 102, 103.
Egypte, t. II, p. 337.
Electre, t. II, p. 342.
Elena (Santa-), t. II, p. 49, 50.
Eleta (Joaquin), t. P"", p. 20, 113,
117, 197, 255, 329; t. II, p. 87, 96,
105, 137, 162, 186, 289, 309, 391.
Elliot (Georges), t. II, p. 146, 147,
204.
Elisabeth d'Angleterre, t. II,
p. 229.
Elisabeth Fabnèse, t. pr, p. 2, 3,
11, 13, 77, 135, 162, 175, 176, 188,
195, 219, 220, 244; t. II, p. 95,
372.
Elisabeth de France. Voir Louise-
Elisabeth.
Elisabeth-Petrovna, t. l", p. 92,
93.
Elphinstone, t. II, p. 182.
ElViso, t. II, p. 44.
Emtnente (Convenio d'), t. II, p. 19.
ExÉE, t. IL p. 377.
Ensenada (la), t. pr, p. 33, 133,
136, 142, 143, 155, 156, 163, 164,
176, 202, 208; t. II, p. 340.
Enville (d'), t. II, p. 29.
EoLE, t. II, p. 377.
EoN (Chevalier d'), t. P', p. 94;
t. II, p. 63.
Ephèse, t. II, p. 205.
Erasme, t. II, p. 326.
Erié, t. pr, p. 98.
Escalona (Romualdo), t. II, p. 313,
338, 339.
ESCAPAFORNO, t. I", p. 9.
EscARANO, t. pr, p. 171; t. II, p. 103,
127, 128, 129, 131, 132, 136.
ESCOLASTICA, t. II, p. 50.
EscuDERo (Bartolomé), t. II, p. 255'
EscuRiAL, t. I", p. 183, 187, 235
t. II, p. 103, 108, 183, 185. 266,
276, 280, 370, 394, 395, 396.
EsLA, t. I", p. 77.
EsPALLAROSA (Juan), t, II, p. 323.
ESPERANZA, t. pr, p. 178, 216, 218,
389.
EspiNOSA Y Tello (Juan), t. II,
p. 320.
Esprit (Saint-), t. P^, p. 119.
Esquilache (Leopoldo de Gregorio,
418
RÈGNE DE CHARLES III DESPAGNE
marquis d'), t. P^ p. 16, 17, 21,
22, 36, 37, 38, 136, 163, 164, 165.
176, 177, 179, 180, 181, 182, 184,
185, 187, 188, 193, 197, 199, 201,
207, 208, 214; t. II, p. 1, 33, 34,
40. 41, 90, 307, 340.
ESQUILIN, t. II, p. 377.
ESSEX, t. I", p. 41.
ESTAING (D'), t. P^ p. 73, 90, 91;
t. II, p. 123, 141, 161, 179, 180,
181, 220.
ESTANiSLAO (San-), t. I", p. 125,
128.
ESTEVAN (Duc DE SAN-), t. II, p. 39.
ESTEÉMADURE, t. I", p. 78; t. II,
p. 294.
ESTREMOZ, t. P^ P- 76.
Etats-Unis, t. I", p. 19; t. II, p. 22,
100, 116, 123, 196, 207, 209, 210,
212, 222, 226, 227.
Etienne des Grès (Saint-), t. l"^,
p. 335.
EuGENio (San-), t. II, p. 150.
Exiler, t. II, p. 387, 388.
Europe (Pointe d'), t. II, p. 197,
203, 205, 206.
ExctrsADO, t. I", p. 50, 198, 201.
Eximeno (P.), t. I", p. 135; t. II,
p. 313, 330, 331, 386, 387, 388,
389, 390.
EXEQUATUR, t. I", p. 115, 171, 386.
ExpiLLi, t. II, p. 255.
Fabian y Fuero (Don Francisco),
t. I", p. 167; t. II, p. 288.
Fabro, t. I", p. 226.
Fabroni, t. II, p. 376.
Faenza, t. I", p. 240, 402.
Falconet, t. II, p. 376.
Falkenhayn, t. II, p. 192, 195.
Falkestein, t. p'', p. 281.
Falkland (Iles), t. I«^ p. 224; t. II,
p. 55, 59, 60, 80.
Falkland (Château de), t. II, p. 60.
Falmouth, t. II, p. 142.
Fano, t. I", p. 241.
Fantuzzi, t. I", p. 243, 248, 261,
277, 289.
Farinelli, t. I", p. 2.
FaUNÈSE, t. Pr, p. 412.
Farnèse (Alexandre), t. I", p. 244.
Farnèse (Antoine-François), t. I",
p. 244.
Farnèse (Pierre-Louis), t. I", p. 244.
Farnèse (Odoardo II), t. I", p. 244.
Favier, t. II, p. 24, 25, 28.
Fayette (La), t. II, p. 111.
FÉ (Santa-), t. I", p. 121, 129, 225
241.
Febronius, t. P"", p. 255.
Fejoo, t. I", p. 169; t. II, p. 296,
313, 325, 326, 327, 328, 341, 383,
384, 385.
Felino (Marquis de). Voir ditTillot.
Felipe, t. I", p. 328.
Fenix, navire, t. II, p. 149, 150.
Ferdinand, duc de Parme, t. P'',
p. 245, 246, 247, 386, 387; t. II, p. 37.
Ferdinand (Infant), t. II, p. 265.
Ferdinand IV, t. F"", p. 1, 7, 14,
162, 219, 243, 258, 266, 372, 375;
t. II, p. 97, 98, 99, 250, 267, 268,
269, 272, 275, 276, 277.
FERD^^fAND VI, t. 1er, p. 1^2, 3, 5,
7, 11, 17, 19, 20, 21, 24, 30, 31,
33, 80, 90, 110, 111, 135, 140, 142,
145, 146, 147, 152, 154, 155, 156,
157, 161, 162, 163, 168, 202; t. II,
p. 3, 19, 20, 22, 69, 83, 95, 313,
323, 335, 340, 371, 373, 374, 375,
385, 400.
Ferdinand VII, t. II, p. 96, 260.
Fermo, t. I", p. 277.
Fernandez de Hijar (Ana-Maria
del Pilar), t. II, p. 308.
Fernando (Académie de San-), t. II,
p. 92, 259, 263, 313, 317, 318, 373,
378, 381.
Fernando (Duc de San-). Voir Mel-
GAREJO.
Fernando (Hospice de San-), t. II,
p. 281.
Fernando (Résidence de San-), t. II,
p. 180.
Fernando (Miguel), t. I", p. 327.
Fernando de Omoa (San-), t. II,
p. 136, 158, 167.
Fernan Nunez (José), t. P"", p. 76.
Fernand Nunez (Carlos), t. P^, p. 2,
8, 9, 11, 12, 76, 87, 170, 250, 374;
t. II, p. 23, 34, 37, 39, 44. 48, 60,
79, 87, 88, 89, 92, 95, 106, 108, 109,
124, 146, 149, 154, 157, 163, 164,
194, 197, 254, 255, 260, 261, 263,
264, 302, 304, 306, 308, 349.
TABLE ALPHABÉTIQUE
419
Febney, t. pr, p. 136, 170, 196.
Ferrare, t. pr, p. 240.
Ferrer (P.), t. I^^ p. 211.
Ferrer bel Rio, t. I", p. 11, 13, 17,
26, 74, 84, 118, 135, 163, 165, 172,
185, 186, 192, 194, 202, 205, 206,
209, 216, 246, 255, 281, 288, 307,
353, 363, 366, 368, 373, 377, 378,
379, 381, 385, 387, 388, 389, 394;
t. II, p. 14, 44, 51, 66, 68, 71, 81,
83, 84, 87, 91, 95, 98, 99, 122, 139,
149, 151, 153, 184, 187, 190, 195,
204, 205, 220, 236, 238, 243, 244,
• 247, 248, 252, 253, 255, 259, 263,
264, 271, 272, 278, 280, 284, 288,
296, 302, 303, 310, 311, 318, 339,
364, 377, 378.
Ferrol (le), t. II, p. 57, 69, 71, 323.
Ferroni, t. I", p. 243, 248.
FiFE (Comté de), t. II, p. 60.
FiGXJEROA (Ventura), t. I", p. 211,
374, 402; t. II, p. 82, 83, 289.
FiGXJiÈRES, t. I", p. 172, 219.
FiLDIÎJG, t. II, p. 187.
Finistère, t. II, p. 140.
FiORENzo (San-), t. I", p. 239.
FiRMIAIN, t. l", p. 248.
Fischer, t. I", p. 24.
Fitz-James, t. pr, p. 385.
Fitz-Ja3ies (Emili de), t. II, p. 201.
Fitz-Herbert, t. II, p. 189, 212,
213, 214.
Fitz-Patrick, t. II, p. 110, 127.
Flammermont, t. II, p. 24.
Flandre, t. P', p. 24, 41; t. II, p. 19,
21, 234, 373.
Flaubert (Gustave), t. II, p. 365.
Flobert (de), t. 1", p. 76.
Florence, t. I", p. 375; t. II, p. 34,
71, 373.
Florentin (Saint-)- Voir La Vril-
lère.
Florès, t. I«^ p. 211, 212,
Florès (Ignacio), t. II, p. 245.
Flores (Juan de), t. II, p. 335.
Florez (P. Enrique), t. II, p. 313,
336, 337.
Florida Blanca. Voir Monino.
Floride, t. pr, p. 84, 97, 98, 102,
106; t. II, p. 5, 123, 153, 154, 221,
223, 226, 398.
Fondeo (Visite de), t. II, p. 41.
Font AiNEBLE ATT, t. pr, p. 73, 106;
t. II, p. 1, 4, 5, 74.
Fontemoing, t. II, p. 365.
FoNTENOY, t. ler, p. 143; t. II, p. 63,
146.
FoRLi, t. pr, p. 240, 402.
For MILITAIRE, t. II, p. 19.
FORNER, t. II, p. 22, 313, 326, 353,
354, 369.
Foucault, t. II, p. 8, 10, 13, 17.
FouGERAS (Dom Victor), t. II, p. 283.
FouLCHÉ Delbosc, t. II, p. 364.
Fox, t. I", p. 102, 103; t. II, 106,
124, 125, 207, 210, 211, 212, 219,
225, 226.
Francavilla (Prince de), t. II, p. 38.
France, t. I", p. 3, 4, 5, 6, 12, 19,
21, 23, 24, 28, 29, 30, 31, 33, 84,
35, 36, 37, 38, 39, 40, 41, 42, 44,
45, 46, 47, 48, 49, 50, 51, 54, 55,
56, 57, 58, 59, 60, 61, 62, 63, 64,
65, 66, 67, 69, 70, 71, 72, 73, 75,
91, 92, 94, 95, 98, 100, 102, 103,
104, 106, 107, 118, 142, 144, 172,
173, 175, 189, 196, 208, 212, 218,
231, 238, 239, 240, 243, 244, 246,
250, 251, 253, 254, 257, 258, 259,
261, 267, 270, 271, 275, 276, 277,
278, 280, 285, 293, 296, 303, 304,
306, 308, 310, 313, 316, 317, 318,
322, 323, 326, 330, 331, 332, 333,
334, 336, 337, 340, 346, 347, 349,
351, 353, 354, 367, 370, 376, 386,
387, 388, 390, 391, 393, 394, 395,
396, 397, 402, 404, 407, 411, 414;
t. II, p. 1, 3, 5, 6, 12, 15, 17, 18,
19, 21, 22, 29, 30, 31, 37, 38, 39,
41, 42, 43, 46, 47, 51, 54, 55, 59,
60, 65, 66, 67, 68, 71, 72, 74, 76, 77,
78, 79, 81, 82, 91, 97, 100, 110,
111, 114, 115, 116, 117, 118, 119,
120, 121, 123, 125, 127, 129, 130,
131, 132, 133, 134, 135, 137, 138,
140, 141, 143, 144, 147, 151, 166,
167, 175, 176, 177, 178, 179, 181,
182, 183, 185, 186, 187, 189, 192,
200, 210, 212, 213, 214, 215, 217,
218, 219, 222, 226, 227, 248, 250,
252, 253, 262, 265, 271, 272, 275,
276, 278, 314, 318, 341, 356, 368,
373, 395.
Feancès, t. II, p. 62, 72, 73, 76, 77.
420
R1:GNE de CHARLES III D'ESPAGNE
Feaxche-Comté, t. II, p. 272.
Francisco, évèque, t. P^ p. 329.
François d'Assise (Saint), t. P^
p. 166, 302, 351; t. II, p. 28, 393, 394.
François (Archiduc), t. pf, p. 374.
François (Frère), domestique de
Clément XIV, t. I ^, p. 324.
François de Sales (Saint), t. I",
p. 119, t. II, p. 371.
François- Xavier (Infant), t. P^
p. 7.
Franklin, t. II, p. 110, 111, 119,
121, 189, 208, 209, 210, 222.
Feanquis Laso de Castilla (José),
t. 1er, p. 328.
Frascati, t. I", p. 374, 379, 383.
Fraschina, t. II, p. 374.
Frédéric II, t. P'', p. 29, 40, 41,
42, 45, 80, 93, 169, 374, 385; t. II,
p. 134, 278, 399.
Frédéric-Guillaume F"", t. II, p. 400.
Frédéric-Ctuillai^me II, t. II,
p. 278.
Frégénéda, t. P^ p. 121.
Frémin, t. II, p. 379.
Frénière (Chauvin de la), t. II,
p. 11, 12, 13, 14, 15, 16, 17.
Freyre de Andrade, t. pr. p_ 90, 159.
Frias (Duc DE), t. II, p. 262.
Feibourg (Romuald de), t. II, p. 51,
52.
Fribourg-en-Brisgau, t. II, p. 146.
Frutos (San-), t. II, p. 334.
FUENCAERAL, t. II, p. 312.
Fuencubierta, t. II, p. 50.
FuENTE (Andrès de la), t. I", p. 209.
FuENTE (Mauro de la), t. I", p. 208,
209.
Fuente Carreteeos, t. II, p. 50.
FuENTE DEL MaESTRE, t. P'', p. 121.
Fuente Palmera, t. II, p. 50.
Fuentes (Joaquin Pignatelli, comte
de), 1. 1", p. 29, 52, 53, 56, 57, 58,
60, 64, 67, 68, 69, 80, 83, 97, 171,
188, 240, 259, 267, 268, 281, 311,
315, 326, 333, 334, 335, 336, 337,
345, 346, 349, 351, 391, 392; t. II,
66, 68, 72, 75, 82, 92, 348. 349.
Fuentes (Comtesse de), t. II, p. 349.
Fuentes (Maria-Luisa Gonzaga y
Carracciolo, comtesse de), t. 1",
p. 391.
FUEEOS (J.-A. DE LOS), t. l", p. 232.
FuLGENCE (Saint-), t. II, p. 289.
FUMEEAN (P.), t. I", p. 248.
Gaber, t. pr, p. 76.
Gabelel (Ile Saint-), t. II, p. 108.
Gabriel (Infant), t. l", p .7; t. II,
p. 202, 250, 260, 262, 264, 266,
267, 268, 276, 277, 287, 391.
Gache (P. DE), t. P'', p. 172.
Gages, t. I", p. 80.
Galapagar, t. II, p. 108, 109, 394.
Gallardo, t. pr, p. 130.
Galles (Prince de), t. I", p. 265.
Galles (Princesse de), t. pr, p. 66,
106, 354: t. II, p. 207.
Galiani (Abbé), t. I", p. 251.
Galiani (Marquis), t. II, p. 381.
Galice, t. P^ p. 178, 192, 403; t. II,
p. 21, 74, 287, 290, 293, 312, 334.
Galilée, t. I", p. 133; t. II, p. 324.
Galindo (Francisco), t. P"", p. 328.
Galitzin, t. P'", p. 54, 55, 57.
Galucci, t. II, p. 380.
Galvan (Antonio- Jorge), t. II, p. 289.
Galvez (Bernardo), t. II, p. 18, 136,
154, 155, 156, 157, 158, 162, 226,
397.
Galvez (José), t. II, p. 1, 93, 152,
161, 162. 176, 177, 189, 196, 220,
262, 264, 305, 306, 310, 318, 396.
GAL\rEz (Matias), t. II, p. 158, 159.
Galveztown, t. II, p. 156.
Gama, t. II, p. 320.
Gandara, t. I", p. 176, 210, 211.
Gandia, t. I", p. 121; t. II, p. 349.
Ganganelli, t. pr, p. 112, 165, 273,
280, 281, 286, 287, 288, 289, 290,
291, 292, 293, 294, 295, 296, 297,
298, 302, 304, 348, 355, 381, 390.
Gaona y Poetocaeeero (Juan),
comte de Valparaiso, t. I", p. 16,
163.
Garabato, t. II, p. 50.
GARAY(Blas), t. P^ p. 126, 127, 128,
129, 131, 156, 160.
Garcia Alv.\ro (Juan-José), t. I",
p. 328.
Gassendi, t. I", p. 133; t. II. p. 327.
Gaston (Miguel), t. II, p. 106, 144,
145, 148, 151.
Gaudeau (P.), t. l", p. 149, 153,.
325.
TABLE ALPHABÉTIQUE
421
GArsA {Comte de), Voir Mtjzqtjiz.
Gautier, t. II, p. 69, 136, 147, 398.
Gaziee, t. I", p. 120, 122, 138, 167,
172.
Gazzola, t. I'^'', p. 77, 182; t. II,
p. 387.
Gelida, t. II, p. 326.
GÈXES, t. I^^ p. 237, 238, 239, 240,
346; t. II, p. 38.
GeXZAXO, t. 1er, p_ 3-5,
Geoffres, t. I", p. 170, 196.
Georges (Marquis de Saxst-), t. II,
p. 97.
Georges (Canal Saist-), t. II, p. 42.
Georges (Fort), t. II, p. 157.
Georges II, t. pr, p. 33, 42, 59; t. II,
p. 59.
Georges III, t. I", p. 60, 65, 95,
98, 102, 354; t. II, p. 55, 61, 62,
63, 70, 74, 75, 80, 81, 104, 110,
111, 116, 120, 124, 125, 126, 128,
135, 164, 173, 175, 182, 187, 188,
189, 206, 207, 208, 211, 218, 219,
222, 226.
Georgetown, t. II, p. 194.
GÉORGIE, t. pr, p. 98; t. II, p. 135.
Germaine (Lord), t. II, p. 127, 164,
166, 168, 169, 173.
GERsnNY (Marc de), t. II, p. 152, 202.
Geeonimo (San), t. pr, p. 128.
Geronimo (Carrera San), t. I«'^ p. 26.
GÉsu, t. I", p. 241.
GÉTAFE, t. P^ p. 193.
GiAQUiNTO, t. II, p. 373, 375.
Gibbon, t. II, p. 135.
Gibraltar, t. P^ p. 74, 75, 169; t. II,
p. 60, 123, 129, 132, 136, 137, 145,
146, 147, 148, 150, 151, 152, 164,
166, 167, 169, 176, 180, 183, 185,
189, 190, 196, 197, 198, 199, 200,
202, 203, 204, 205, 206, 213, 215,
216, 217, 218, 221, 222, 223, 224,
225, 251, 268, 338, 345, 397.
Gilles (Saint-), t. I", p. 181.
Gimbernat (Antonio), t. II, p. 324.
GiPPiNi (Juan-Antonio), t. II, p. 343.
Giralda, t. II, p. 85.
GiRAtD, t. I", p. 322, 333, 334, 351,
391, 395, 397, 398, 414, 415.
GiROx (Bartolomé), t. II, p. 84, 85.
GiRONE, t. I", p. 121, 172, 328; t. II,
p. 13, 54.
GiUSTI (José), t. 1er, p, 498.
GiANiNi (Pedro), t. II, p. 317.
GiRAULT (Arthur), t. II, p. 229.
Gi\-et, t. II, p. 278.
Glasgow, t. II, p. 171.
Gleichen (Baron de), t. II, p. 47.
Glocester (Duc de), t. pr, p. 354;
t. II, p. 110.
Gloriecs (Le), t. II, p. 201.
Godefroi de Bouillon, t. II, p. 362.
GoDOY (Manuel), t. II, p. 96, 354.
GOLCONDE, t. II, p. 371.
GoLDSinxH, t. II, p. 347.
GOLOFKIN, t. pr, p. 42.
GoLTz, t. I", p. 93.
GoJiEZ (Antonio), t. P^, p. 328.
GoMEZ Feeyre, t. I", p. 136.
GoJiEZ Lado (José), t. II, p. 289.
GoiiEZ Ortega (Casimiro), t. II,
p. 321, 322, 344.
Gongora, t. II, p. 342.
Gonzalez (Mlle), t. II, p. 38.
Gonzalez (P.), 1. 1", p. 213, 214, 216.
Gonzalo (San), t. F'', p. 128.
Gordon (Lord Georges), t. II, p. 161,
171, 172, 176.
CtORMan (Miguel de), t. II, p. 323.
GOSPORT, t. II, p. 138, 140.
GOTHS, t. I", p. 256.
Goya, t. II, p. 377.
Gower (Lord), t. II, p. 121.
Gracia Olavide, t. II, p. 47.
Gracia Real, t. P"-, p. 83.
Graena, t. II, p. 289.
Geafton (Lord), t. II, p. 63, 64, 65.
GRAIN\^LLE, t. II, p. 350.
Granby, t. II, p. 76.
Grande-Bretagne, t. I", p. 33, 45,
56, 65, 67, 82, 96; t. II, p. 6, 33, 75,
81, 103, 111, 134, 137, 139, 141,
154, 165, 169. 170, 180, 182, 183,
184, 213, 251, 267, 272, 278.
Grandtosa, t. II, p. 363.
Granja (La), t. I", p. 115; t. II,
p. 378.
Grantham, t. II, p. 104, 107, 116,
117, 129, 130, 134, 216, 223.
Granville, t. pr, p. 99, 102.
GE-40S, t. pr, p. 121.
Grasse (de), t. II, p. 196, 210. 213.
215.
Gravina, t. II, p. 204.
422
RÉGNE DE CHARLES III D'ESPAGNE
Grèce, t. II, p. 354.
Grégoire XIII, t. I«^ p. 250.
Grégoire XV, t. I", p. 276.
Gremios, t. !«■■, p. 27, 194; t. II, p. 1,
20, 32, 33, 139, 300, 301, 303, 304,
306, 340.
Grenade, t. I", p. 121, 156, 328;
t. II, p. 30, 56, 289, 292, 334, 335,
336.
Grenade (Duc de), t. I", p. 208;
t. II, p. 393.
Grenade (Dans le Nicaragua), t. II,
p. 159.
Grenade (La), t. I", p. 107; l. II,
p. 179.
Grenville (George), t. I", p. 102,
103; t. II, p. 62, 63.
Grenville (Thomas), t. II, p. 189,
210, 211, 212.
Gresset, t. II, p. 364.
Grimaldi, t. pr, p. 29, 54, 55, 56
5;, 61, 62, 64, 90, 91, 94, 96, 97
101, 118, 180, 187, 188, 189, 191
210, 217, 219, 233, 235, 236, 237
242, 247, 248, 250, 252, 253, 259
260, 267, 268, 271, 278, 279, 280
293, 295, 296, 299, 303, 305, 310
311, 314, 315, 316, 319, 320, 321
325, 326, 330, 33i, 335, 336, 337
341, 342, 344, 345, 348, 349, 350
352, 355, 356, 359, 361, 363, 365
366, 370, 371, 372, 373, 377, 380
382, 383, 384, 387, 388, 389, 392
394, 395, 397, 398, 400, 402, 404
406, 409, 410, 411, 412, 414; t. II
p. 1, 6, 12, 14, 15, 23, 33, 36, 39
42, 56, 57, 65, 66, 67, 68, 69, 70
72, 73, 74, 75, 79, 80, 82, 86, 90
91, 92, 93, 94, 97, 99, 100, 101
103, 105, 106, 112, 114, 115, 116
117, 120, 162, 311.
Grimm, t. II, p. 334.
Grisel, t. I«r, p. 392.
Grosseto, t. I«r, p. 371. '
Guadalajara, t.I",p.ll4, 122, 179,
185, 376.
Guadalaxara, t. I'^'', p. 121. r
Gctadaleïe, t. II, p. 363. l'-i;
Guadeloupe, t. II, p. 222.
GuADiN, 1. 1", p. 121, 328. :Ï-^ÎF4
GUAMIES, t. I", p. 121. ^ ' Vi
GUAMANGA, t. I", p. 121. I '
GUANAXATO, t. I", p. 121.
Guancabellica, t. I", p. 121.
Guaranis, t. I", p. 123, 124, 161,
224, 230.
GuARDiA (La), t. I^"", p. 81.
GUARICO, t. II, p. 220.
GUARROMAN, t. II, p. 50.
GUASTALLA, t. l", p. 4, 6.)
Guatemala, t. le'', p. 121; t. II,
p. 136,158,159.
GUAYAQUIL, t. ler, p. 121.
GUAYCURUS, t. P"", p. 123.
GuAZZi (Margherita), t. II, p. 374.
GUAYRA, t. P'', p. 124.
GuBio, t. I", p. 241.
GuÉNEAU de Mussy, t. II, p. 323.
Guerchy (Comte de), t. II, p. 57, 65.
GuERRA (Juan Diaz de), t. II, p. 289.
Guernesey, t. II, p. 132.
GuERRERO (Sébastian Miguel), t. II,
p. 323.
GuEVARA (Marquis de), t. I", p. 376.
GuEVARA (Luis Vêlez de), t. II, p. 367.
GuiCHEN, t. II, p. 136, 145, 152, 153,
179, 180, 202.
Guillaume III, t. II, p. 170.
GUILLEMBOURG, t. II, p. 321.
Guise (Duc de), t. II, p. 192.
GUGLIELMI, t. I", p. 281.
Guillaume (Saint-), t. l", p. 121.
GuiNES, t. II,p.l03, 112.
GuiPUZCOA, t. II, p. 195, 283, 291,
295.
Gusseme (Tomas Andrès), t. II,
p. 336.
Gutierrez (Francisco), sculpteur,
t. II, p. 378.
Gutierrez (Francisco-Antonio), maî-
tre de chapelle, t. II, p. 390.
Gutierrez Bueno (Pedro), t. II,
p. 321.
Gutierrez Coronel (Diego), t. II,
p. 340.
Gutierrez de la Huerta, t. P^
p. 216.
Guzman (Maria Isidra), t. II, p. 349,
351.
Guzmana, t. II, p. 37.
Habana, t. I", p. 121.
Hallifax, t. pr, p. 102, 103; t. II,
p. 33, 39, 56.
Hambato, t. ler, p. 121.]3
TABLE ALPHABÉTIQUE
423
Hamel (du), t. II, p. 321. "^ ^-'
Hamet EL Gazal, t. P"", p. 195. r
Hamilton, t. II, p. 136, 138.
Hannon, t. II, p. 339.
Hanovke, 1. 1", p.59.
Harcourt, t. II, p. 74.
Harcourt (Duc d'), t. II, p. 145.
Hardy, t. II, p. 140.
Hardi de Boisblanc, t. II, p. 17.
Harrach, t. II, p. 88.
Harris (Mme), t. II. p. 58.
Harris, t. II, p. 55, 58, 68, 69, 72
74, 79, 99, 182, 183, 184. 186.
Hartley, t. II, p. 121.
Haunt de Tamar, t. II, p. 67.
Havane (La), t. l^^, p. 25. 30, 66, 73
83, 84, 85, 86, 87, 89, 96, 99, 100,
101, 102, 104, 107, 200; t. II, p. 14,
15, 18, 24, 25, 26, 57, 71, 114, 123,
153, 155, 156, 157.
Havre (Le), t. II, p. 42.
Haydn, t. II, p. 385.
Hélène (Lord Sainte-)- Voir Fitz
Herbert.
Helvétius, t. II, p. 22.
Hémardtnquer, t. Is'', p. 149.
HÉNIN (Prince d'), t. II, p. 201.
Henis (P. Taddée), t. I«^ p. 161.
Henri III (de Castille), t. II, p. 337.
Henri VIII, t. II, p. 286.
Henriquez, t. I", p. 141.
Herculanum, t. II, p. 381.
Hercule, t. I^r, p. 196, 218; t. II,
p. 82, 377.
Heredia (Ignacio de), L II, p. 218,
225.
Heredia (José de), t. II, p. 229.
Hermosilla, t. I", p. 212.
Hermosilla y Sandoval, t. II,
p. 381. r.:
Hermoso, t. l", p. 176, 210, 211. |
Hernandez, t. II, p. 321.
Héros (J. Antonio de los), t. II,
p. 139.
Herradura, t. II, p. 50.
Herrera, t. II, p. 380.
Herrera Barnuevo (Sébastian),
t. II, p. 370.
Herreria, t. II. p. 50.
Herreria (Vicomte de la), t. II,
p. 273. fi'4
Hervas (Sierra do), t. ^'^ p. 125, 155.
Hervas y Panduro, t. I«^ p. 134,
169; t. II, p. 333, 334.
HE\^A, t. I", p. 83, 88.
Hibernois, t. pr, p. 339.
Hidalgo de Cisneros, t. II, p. 86.
Hideux, t. I", p. 120.
HiGUERA LA Real, t. !«'', p. 121.
Hijar (Duc de), t. I", p. 214; t. II,
p. 258.
HiLDEBRAND, t. I«^ p. 259.
Hillilos, t. II, p. 50.
HiLLSBOBOUGH, t. II, p. 167,169, 176.
HiNESTROSA, t. II, p. 379.
HiPPONE, t. I", p. 137.
HOBBES, t. II, p. 54.
HOLDERNESSE, t. P"", p. 66.
HOLLAND (Lord), t. II, p. 208.
Hollande, t. I", p. 133; t. II, p. 174,
184, 187, 250, 253, 255, 278.
HoLSTEiN (Pierre de), t. I", p. 93.
Honda, t. I", p. 121.
Honduras, t. I", p. 50, 52, 67, 97.
102. 106; t. II, p. 24, 30, 159,
213, 214, 229.
Hongrie, t. II, p. 48, 202.
HONORIUS, t. I", p. 148.
Hontibon, t. I", p. 121.
Hormesinda, t. II, p. 361, 362.
HoRN, t. II, p. 306, 340.
HOROZCO, t. I", p. 128.
HouASSE, t. II, p. 372.
HowE (Amiral), t. II, p. 74, 189. 206,
218, 268.
HowE (Général), t. II, p. 119.
HUANCAVELICA, t. II, p. 231.
HuERTA (Vicente Garcia de la), t. II,
p. 259, 313, 360, 366, 367, 368.
HuERTA Y Vega (Francisco Manuel
DE LA), t. II, p. 335.
HUESCA, t. I", p. 80, 121, 185, 328.
HuESCAR, 1. 1", p. 2; t. II, p. 341, 349.
HuESCAR (Mariana de Silva, du-
chesse D'), t. II, p. 46, 349.
HUETE, t. I", p. 121.
HUMBOLDT, t. II, p. 334.
HUNTER, t. II, p. 324.
HURTADO DE MENDOZA, t. II, p. 107.
HUSSEY, t. II, p. 161, 164, 165, 166,
167, 168, 169, 173, 174, 177, 185.
Iago DU Chili (San), t. I", p. 121.
Iago du Paraguay (San), t. I*',
p. 121.
424
RÈGNE DE CHARLES III D'ESPAGNE
Ibanez (Maria Ignacia), t. II, p. 347.
IBARA, t. I", p. 121.
IBEBA, t. I", p. 125, 128.
Ibère, t. II, p. 54.
Ibeeville, t. II, p. 5, 6.
IBICUY, t. I", p. 90, 125, 155, 158,
229.
ICA, t. I", p. 121.
Idiaquez (P.), t. l", p. 175, 208.
Ignace de Loyola (Saint), t. I^^,
p. 120, 124, 166, 196, 231, 283,
329, 336, 401; t. II, p. 314.
Ignacio Gtjazu (San), t. I", p. 125.
Ignacio Mini (San), t. I", p. 125.
Ildefonse (Saint-), t. I", p. 11, 13,
98, 113, 162, 183, 185, 195; t. II,
p. 20, 39, 42, 71, 85, 95, 161, 182,
184, 202, 257. 266, 372, 379, 396.
Illiberis, t. II, p. 335.
Illinois, t. II, p. 3.
Immaculée Conception, t. P^p. 1(>9,
134, 144, 301; t. II, p. 308, 335.
Imola, t. pr, p. 240.
Incas, t. II, p. 236, 242.
Indes orientales, t. I*"", p. 35, 59;
t. II, p. 142, 213.
Indes occidentales, t. I", p. 7, 18,
25, 31, 34, 84, 155, 228, 231, 283.
376; t. II, p. 11, 18, 19, 20, 26, 27.
43, 69, 84, 93, 123, 124, 142, 152.
162, 167, 179, 196, 220, 228, 233.
234, 235, 262, 263, 264, 302, 305.
393.
Ineantado (Duc de l'), t. II, p. 39.
Innocents (Saints), t. F^ p. 120.
Innocent X, t. P"", p. 138, 166, 167.
Innocent XIII, t. I", p. 361.
Ieala (Martinez de), t. I", p. 123.
Ieanda (Comte d'), t. Il, p. 312.
Iriakte (Bernardo), t. II, p. 348.
jRiARTE (Juan), t. II, p. 348, 354.
373.
IRIARTE (Tomas), t. II, p. 47, 94,
257, 313, 343, 345, 347, 348, 349,
350, 351, 352, 353, 354, 356, 361,
362, 364, 368, 369, 373, 385.
Irlande, t. II, p. IIO, 114, 124, 335.
Isabelle la Catholique, t. II,
p. 230.
Isabelle (Infante), t. I", p. 6, 28.
IsiDRO (San), t. I", p. 128, 134, 166,
277. 294, 298, 300, 305, 322. 323,
324, 334, 335, 350, 375, 381, 383,
399, 400, 407, 416; t. II, p. 317,
321, 343, 344, 352, 392.
Isidore (Saint-), t. II, p. 362.
ISLA, t. I^r, p. 135, 136, 149, 150,
151, 152, 153, 154, 238, 239, 329;
t. II, p. 284, 291, 313, 328, 342.
Italie, t. I", p. 5, 6, 15, 17, 38, 62,
76, 142, 177, 208, 212, 247, 265.
335, 371; t. II, p. 14, 95, 145, 173.
174, 234, 318, 330, 345, 373.
Jacob et EsAU, t. II, p. 258.
Jacques (Saint), t. II, p. 335, 362.
Jacques (Rue Saint-), t. I^r, p. 335.
Jacques (Ordre de Saint-), t. I",
p. 119; t. II, p. 53, 345.
Jacques VI, t. II, p. 60.
Jacques de Compostelle (Saint-),
t. I", p. 27; t. II, p. 287.
Jaen, t. pr, p. 49, 121; t. IL p. 44,
292, 394.
Jaca, t. I", p. 278, 328.
Jamaïque, t. P"', p. 17, 52, 85; t. II,
p. 24, 68, 136, 153, 157, 180, 189.
196.
James (Saint-), t. F»-, p. 33, 48, 51,
54, 83, 93; t. II, p. 84, 103, 104,
110, 123. 132. 134. 179,187,210,
212, 227, 278.
Jansénius, t. 1er, p. 136, 137, 139.
Jan\-ier (Saint-), navire, t. I«'",p.238.
239.
Japon, t. II, p. 354.
Jarillo (Francisco), t. pr, p. 232.
Jason (Le), t. II, p. 55, 59, 60, 65.
Jativa (Francisco Fernandez de).
t. 1er. p. 328.
Javalquinto. t. II. p. 349.
Jay, t. II, p. 174, 209, 222.
Jean (Saint-), village, t. 1er, p. 121.
Jean (Saint), t. II, p. 362.
Jean-Chrysostome (Saint), t. l",
p. 173.
Jean de Dieu (Saint-), t. l", p. 119.
Jean de Jérusalem (Saint-), t. II.
p. 260. 5*;t:-r-; ..- - ^
Jean Népomucènb (Saint), t. l",
p. 121. fSï4i-<: : '--r<^,j--^
Jean V. t. pr. p. 154. , ,
JÉRÉMIE, t. II, p. 358.
Jéricho, t. II, p. 384.
JÉRÔME (Saint-), t. II, p. 332.
TABLE ALPHABÊTIOrE
*èï>
JÉsrs, t. I^, p. 125.
JÉsrs-ET-MLtEiE (Rut), t. II, p. 2fô.
JÉSUS- I>EL-M0XTK. t. I"', p. S€, Ifl.
JÉsrs NAZAEEyo, t. I»', p, 12*.
JcAKKA (Santa-), t- I"', p. 121.
JoAQrrs (San), t. I*^, p. 125.
JODELET, t. II, p. 341.
Johsstont:, t. II, p. 164, 167, 169l
JoM>rKT,T.i. t. II, p. 387.
JoBDA>- (Lucas), t. IL p. 370, 372.
JoKGE T GiLVAJf (-\ntomo), t- I*^,
p. 328.
José (San), t. I«r, p. 125.
José I", t. IL p- 107.
José (Infant), t. II, p. 107.
Joseph (Evèque). t. I"^, p. 327.
Joseph I" ou José, t. I"", p. 172.
Joseph IL t. I", p. 6. 28, 27S. 2S|.
282. 375; t. IL p. 134. lî!^. ■:i;v
269. 270. 272.
JouBERT (Abbo). t. V^. p. 2,%^.
JOVELLANOS, t. I". p. 80. 170; t. IL
p. 47, 259. 279, 283. 292. 293. 29.'^
296, 297, 298, 313. 310. 317. 36 i.
365. 370. 371. 380.
Juan (San), t. V. y. 125, 160.
Juan (San-), ballorio ll.Mtanlo. ». U.
p. 20 'i.
Ji'AN (San-). rivi(^ri>. I. 11. p t.iO.
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.li'AN (Fra.v). (. \'\ p. 320.
■liAN (.lor^'f). I- tl. !'• 8''-
.li'AN i>n rimiMovi.. L 11. p. "Jiid,
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JlMCIO IMI'AHC.IAI.. I. I"'. p. '.','>.'>. 2. St..
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Jim TA V ItniriNA (Himlii), t. I"',
p. 20'..
JlHTJ.MIANI. l. I''. p. 3.'(.').
JrxA-RA. t.. n.
KxISAK.7>."n.. '. K ; ; -
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t. n. p, m,
LaoY. t. t**, IV :^; L IL p. A*,
L\uvKN*NT ^M,■*H,■^^. L U, p. ."^(^1.
L\ KOXTAINK. 1. tL p. H\. A^\, t\M.
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I.AOt'NA t^K TftNftHtnW. (, ^"^ p, iîlL
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l,\nnki><> (Mil»! iiK}, l„ IL p. 10.
Lamaiitk (!'.), l. I"', p. 21'»,
426
REGNE DE CHARLES III D'ESPAGNE
Las Casas, t. II, p. 250, 274, 275,
276.
Las Casas (Louis de), t. II, p. 312.
Laso (José-Gonzalez), t. 1", p. 328.
Laso Santos (Francisco), t. P^
p. 328.
Latouche-Tréville, t. II, p. 142.
Latour (Antoine de), t. II, p. 361.
Laurent (Saint-), t. I^r, p. 53, 60,
107.
Laurent Justinien (Saint-), t. I'^'',
p. 119.
Laurens, t. IL p. 222.
Lauzanne (Comte de), t. II, p. 152.
Lavana (Comte de), t. P'', p. 342.
Laverde Ruiz, t. II, p. 328.
Lavoisier, t. I", p. 133, t. II, p. 324.
Law, t. II, p. 2. 303.
Lawfeld, t. IL p. 63.
Lazare (Saint-), t. P', p. 349.
Lebrun, t. II, p. 371.
Lecky, t. ler, p. 95, 102, 106; t. II,
p. 62, 63, 124, 171, 173, 206, 208,
210.
Le Comte, t. II, p. 22.
Ledesma, t. II, p. 292.
Lee (Arthur), t. II, p. 110, 116, 119.
Lee (Fort), t. II, p. 124.
Lefort (Paul), t. II, p. 370.
Leganes, t. II, p. 46.
Legrelle, t. II, p. 222.
Leibnitz, t. II, p. 333.
Lekain, t. pr, p. 170.
Llezema, t. P'', p. 121.
Lemos, t. I", p. 2.
Lemos (Comtesse), t. II, p. 342.
Léon (Saint-), t. P"", p. 254.
LÉON (Royaume de), t. P^, p. 121;
t. II, p. 338, 393.
LÉON XIII, t. Jer, p. 277.
LÉONARDON, t. II, p. 118.
LÉOPOLD (Empereur), t. I", p. 374.
LÉOPOLD (Grand-duc de Toscane),
t. I", p. 178; t. II, p. 1, 34, 36, 38,
98.
Lepaige, t. I«^ p. 120, 122, 167, 211.
Lépante (Archevêque de), t. I",
p. 112.
Lebena (Pedro-Lopez de), t. II,
p. 303, 304, 306, 393.
LÉEiDA, t. I", p. 9, 121, 328.
Lerme (Duc de), t. II, p. 340.
Lespinasse (de), t. P'', p. 170, 171,
196, 391.
Levant, t. II, p. 75, 87, 216, 218,
250.
LiBERIUS, t. I", p. 148.
Libye, t. II, p. 335.
Ligli (Ventura), t. II, p. 372.
Lima, t. Ie^ p. 43, 60, 121; t. II,
p. 46, 246, 247, 322.
LiNGARD (Mme), t. IL p. 170.
LiNGUET, t. II, p. 367.
Lippe (Comte de la), t. pr, p. 73, 78,
81.
Lisbonne, t. P"-, p. 73, 74, 76, 77, 78,
79, 80, 81, 107, 172; t. II, p. 101,
106, 149, 163, 164, 169, 173, 177,
197, 260, 261, 263, 265, 266, 277,
398.
LiVOURNE, t. I", p. 270; t. II, p. 268.
Llano, t. pr, p. 117, 374, 386, 387;
t. II, p. 250, 272.
Llanos (Los), t. I«^ p. 121.
Locke, t. II, p. 328.
LOGRONO, t. P'', p. 121.
LOMBARDIE, t. pr, p. 28, 29.
Londres, t. P^ p. 17, 28, 32, 35, 36,
39, 40, 41, 48, 52, 53, 54, 55, 56, 57,
58, 60, 62, 63, 64, 65, 67, 68, 69, 73,
74, 83, 91, 92, 94, 96, 103, 105, 106,
140, 170, 171, 257; t. II, p. 57, 58,
60, 65, 67, 68, 74, 77, 79, 103, 110,
112, 119, 121, 123, 124, 128, 130,
131, 132, 135, 138, 161, 169, 171,
173, 176, 184, 185, 186, 210> 212,
213, 215, 218, 220, 226, 278, 305,
318, 319, 324, 397.
Long Island, t. II, p. 124.
Lope, t. II, p. 347, 359, 366, 367.
Lopez (Alvaro), t. II, p. 255.
LoPEz (P.), t. pr, p. 175, 208, 211,
212.
LoPEz (Juan), t. II, p. 336.
Lopez (Pascual), t. P', p. 328.
Lopez (Tomas), t. II, p. 336.
Lopez de Ayala (Ignacio), t. II,
p. 338, 344.
Lopez del Corral, t. II, p. 159.
Lorca, t. I", p. 121; t. II, p. 299.
Lorente, t. II, p. 237.
Lorenzana (Francisco Antonio),
t. II, p. 288.
LoRENZo (Fra). Voir Clément XIV.
TABLE ALPHABÉTIQUE
427
LoRENZO (Juan), t. I«, p. 328.
LoRENZO (San), t. I", p. 125, 160.
LoRENZO (San), navire, t. II, p. 149.
LORETO, t. I", p. 122. 125.
LORETTE, t. I", p. 143.
Lorraine, t. I", p. 244, 301.
LosADA (Duc DE), t. pr, p. 11, 12,
26, 27, 116, 118, 163; t. II, p. 124,
176, 263.
LoSADA (Louis), t. IL p. 325, 326,
328.
LOSADA-QUIROGA ( José), t. I'^^ p. 328.
Los Rios (Vicente de), t. II, p. 321.
Louis (Saint), t. I«^ p. 160.
Louis (Saint-), église, t. II, p. 370.
Louis (Infant Don), t. I", p. 2, 11;
t. II, p. 82, 95, 96, 202, 262, 264.
Louis XIII, t. IL p. 400.
Louis XIV, t. P--, p. 13, 252; t. II,
p. 61, 399.
Louis XV, t. I", p. 3, 4, 5, 27, 34,
36, 41, 43, 50, 64, 72, 75, 91, 93,
94, 95, 97, 104, 240, 244, 252, 253,
258, 268, 279, 303. 304, 308, 316,
318, 320, 334, 336, 340, 349, 385,
386, 391, 392, 393, 394, 396; t. II,
p. 6, 22, 24, 38, 55, 60, 61, 77, 78,
141, 146, 177, 395.
Louis XVI, t. II, p. 24, 116, 118,
133, 134, 135, 172, 192, 217, 218,
222, 224, 227, 265, 278, 296, 398.
Louis XVIII, t. II, p. 201.
Louis de Grenade, t. II, p. 344.
Louis de la Paix (Saint-), t. F'',
p. 121.
Louis de Potosi (Saint-), t. I",
p. 121.
Louisbourg, t. P^ p. 30, 34.
Louise (Mme), t. Fr, p. 332, 333,
334, 339, 392.
Louise- Elisabeth, t. I", p. 3, 4, 5,
28, 245.
Louisiane, t. I", p. 60, 73, 98, 104,
106; t. IL p. 1, 2, 4, 5, 6, 7, 8, 9,
10, 11, 12, 13, 15. 17, 18, 19, 55,
136, 152, 154, 156, 318, 398.
Louisiane (Village), t. II, p. 49, 50.
Lourizal, t. II, p. 250, 261, 262,
263, 264, 266, 267.
LOUVAIN, t. pr, p. 137.
LOUVIERS, t. II, p. 21.
LOXA, t. I", p. 121.
Loyola, t. I^r, p. 121; t. II, p. 330.
LucAR (San), t. I", p. 185.
Lucas (San), t. I", p. 227.
Lucie (Sainte-), t. pr, p. 72; t. II,
p. 135, 213, 222.
LuçON, t. II, p. 305.
LUENGO (P.), t. pr, p. 165.
LuERMO-PiNTO (Juan), t. I«^ p. 328.
LuGANO, t. II, p. 343.
LuGO, t. I", p. 328.
Luis de Gonzaga (San), 1. 1", p. 125.
LuLOS, t. pi-, p. 121.
LuMiARES (Comte de), t. II, p. 336.
LUYNES, t. I", p. 283, 284, 286, 414,
416.
LuzAN, 1. 1", p. 143, 151; t. II, p. 313,
341. 342.
LuzuRiAGA (José), t. II, p. 323.
LuzY (Lucas), t. II, p. 49.
Lyon, t. P"", p. 6, 277; t. II, p. 21, 22.
Mably, t. pi-, p. 155.
Mac Bride, t. II, p. 60.
Macanaz, t. II, p. 296, 340.
Maceda, t. P"", p. 78.
Macedonio, t. I", p. 353, 354, 398,
399.
Macerata, t. pr, p. 398.
Macias (Manuel), t. I", p. 328.
Madariaga, t. II, p. 67.
Madras, t. I", p. 35.
Madrid, t. I", p. l, 2, 5, 10, 12, 14,
15, 19, 24, 25, 26, 27, 30, 31, 32,
35, 36, 39, 44, 45, 49, 50, 52, 53,
55, 57, 58, 60, 61, 63, 64, 67, 68,
69, 70, 73, 77, 79, 80, 81, 82, 89,
90, 92, 94, 100, 104, 106, 111, 112,
117, 121, 125, 133, 134, 142, 146,
152, 153, 155, 157, 164, 166, 174,
176, 178, 179, 181, 182, 183, 184,
185, 186, 187, 188, 191, 192, 193,
194, 195, 202, 207, 204, 210, 211,
215, 216, 218, 220, 222, 231, 233,
237, 238, 239, 241, 266, 273, 277,
278, 279, 280, 293, 298, 299, 300,
303, 305, 314, 315, 316, 318, 322,
323, 324, 325, 326, 331, 334, 335,
342, 343, 344, 366, 386, 391, 392,
393, 394, 395, 399, 400, 406, 407,
414, 416; t. IL p. 2, 18, 20, 32, 33,
34, 35, 36, 37, 39, 40. 41, 43, 44,
45, 51, 53, 56, 70, 76, 78, 79, 80,
82, 85, 91, 93, 96, 99, 100, 106, 114.
428
RÈGNE DE CHARLES IH D'ESPAGNE
115, 117, 119, 121, 122, 129, 131,
132, 137, 143, 144, 152, 155, 161^
164, 166, 167, 168, 169. 173, 174,
177, 179, 180, 181, 185, 186, 187,
189, 198, 200, 202, 208, 209, 214,
219, 220, 222, 225, 229, 235, 236,
241, 245, 250, 251, 253, 257, 258,
260, 261, 263, 266, 267, 272, 276,
278, 280, 281, 283, 284, 285, 286,
290, 292, 300, 301, 303, 304, 305,
306, 307, 308, 310, 312, 315, 321,
322, 323, 330, 333, 336, 343, 348,
350, 352, 354, 360, 364, 367, 368,
371. 372, 373, 378, 385, 390, 391,
396, 398.
Madrid (Bernardo de la), t. II,
p. 239.
Maella (Mariano), t. II, p. 377.
Magallon, t. I", p. 391; t. II, p. 25.
Magana, t. II, p. 50.
Magellan, t. I", p. 326, 392; t. II,
p. 59, 60.
Magnabal, t. I", p. 132; t. II, p. 341.
Mahon, t. II, p. 190, 191, 193, 195,
213, 215.
Mahony, t. I«r, p. 333.
Mai (Abbé), t. pr, p. 334.
Maillé (Duc de), t. II, p. 201, 205.
MajaS, t. 1er, p. 191; t. II, p. 365.
Majorque, t. I", p. 22, 121, 329.
Majuritas, t. II, p. 229.
Malaga, t. 1er, p. 121, 328; t. II, p. 13,
20, 47, 183, 206, 248, 289, 299, 352.
Maldonado, t. pr, p. 228.
Malherbe, t. II, p. 344.
Malmesbury. Voir Harris.
Malo (Saint-), t. II, p. 60.
Malouines, t. I", p. 224, 322, 326;
t. II, p. 55, 59, 60, 65, 66, 67, 68,
73, 74, 75, 80, 81, 102.
Malte (Ordre de), 1. 1", p. 1 19; t. II,
p. 201, 260.
Malvezzi, t. I", p. 281, 300, 367,
391, 395, 406, 416.
Mamelucos, t. pr, p. 124, 125.
Manalic, t. I", p. 218.
Manchak, t. II, p. 154.
Manche (Mer de la), t. II, p. 138,
140, 142, 144, 152, 160, 162, 180.
Manche (Province de la), t. pr, p. 181,
376; t. II, p. 44, 54.
Mangino (Fernando), t. II, p. 231.
Manila, t. I", p. 121, 328.
Manille, t. I", p. 73, 88, 89, 204
t. II, p. 55, 56, 57, 58, 59, 66, 73,
81, 102, 305, 322.
Manrèse, t. I", p. 134.
Mansfield, t. pr, p. 102, 103; t. II,
p. 128, 129, 172.
Manuel, t. I", p. 327.
Manzanarès, t. I", p. 10; t. II,
p. 299, 362, 398.
Maracaibo, t. II, p. 305.
Maratta, t. II, p. 372.
Marbeuf (de), t. pr, p. 238, 239.
Marcel (Pape), t. II, p. 390.
Marchand, t. II, p. 380.
Marchena, t. pr, p. 121.
Marcillac, t. pr, p. 396.
Marco (M. et Mme de), t. II, p. 199,
200.
Marcos (Rue San-), t. II, p. 285.
Marefoschi, t. I", p. 299, 338, 371,
379, 398.
Maret, t. II, p. 321.
Maria (Santa-), t. I", p. 128.
Maria de Fé (Santa-), t. l". p. 125,
Maria la Mayor (Santa-), t. P"",
p. 125.
Maria de las Parras (Santa-), t. pr,
p. 121.
Mariana (Infante Doua), épouse de
Don Gabriel, t. II, p. 250, 260,
266, 277.
Maria Ana Bénédicte, t. II, p. 107.
Mariana (de Portugal), t. II, p. 108.
MariaTeresa (Infante), t. pr,p. 374,
Maria Victoria, t. pr, p. 77; t. II,
p. 107, 108, 109.
Marianes (Iles), t. pr, p. 121.
Marie (Cap Sainte-), t. II, p. 153.
Marie, fille du roi Henri VIII, t. II,
p. 286.
Marie d'Agréda, t. pr, p. 302.
Marie Alacoque, t. pr, p. 339.
Marie- Amélie de Lorraine, t. pr,
p. 245, 301, 386, 387.
Marie-Amélie de Saxe, t. P^, p. 1, 6,
9, 11, 13, 14, 27, 29, 30, 36, 49, 53,
109; t. II, p. 336, 375, 392, 395.
Marie-Anne d'Autriche, t. P"",
p. 150.
Marie-Antoinette, t. I", p. 245;
t. II, p. 133.
TABLE ALPHABÉTIQUE
429^
Marie Bakbe, t. I«^ p. 2, 21, 152,
154; t. II, p. 371.
Mabie- Caroline, t. ler, p. 265; t. II,
p. 98, 99, 250, 268, 272, 274, 275,
276.
Maria-Francisca (Reine de Por-
tugal), t. II, p. 107.
Marie-Josèphe (Infante), t. I", p. 7;
t. II, p. 96, 392.
Marie-Josèphe de Saxe, t. P"", p. 6,
51.
Marie-Louise (Infante), t. I", p. 7,
178; t. II, p. 1, 34, 36.
Marie-Louise (Princesse des Astu-
ries), t. I«r, p. 247; t. II, p. 37, 38,
257, 266, 344, 396.
Marie-Thérèse, t. pr, p. i, 4, 38,
45, 57, 265, 268, 283, 322, 330,
374, 386, 387, 393, 394, 395; t. II,
p. 98, 133, 134, 184.
Marie-Thérèse du Cœur de Jésus,
t. I", p. 401.
Marixduque, t. P"", p. 121.
Marino, t. pr, p. 375.
Marly, t. l^^, p. 57, 261.
Maroc (Ville de), t. II, p. 85.
Maroc, t. pr, p. 195; t. II, p. 84, 85,
250, 251, 252, 271, 347.
Marquez (P.), t. IL p. 381.
Marquis, t. II, p. 13, 15, 17.
Mars, t. II, p. 36, 308.
Marsan (Mme de), t. I", p. 332, 335.
Marseille, t. pr, p. 237; t. II, p. 84.
Marta (Santa-), t. I", p. 128.
Marti, t. II, p. 326.
Martin (capitaine), t. I", p. 30.
Martin Perez, t. II, p. 50.
Martinelli (P.), t. I", p. 365.
Martinenche, t. II, p. 341, 358.
Martinez (P. Joseph), t. I", p. 209,
214.
Martinez (Juan), t. P'', p. 328.
Martinique, t. ^'^ p. 31; t. II, p. 11,
12, 153, 222.
Martires del Japon, t. P"", p. 125.
Masaya, t. Il, p- 159.
Masdeu (Juan Francisco), t. II,
p. 313, 340.
Masones ( Jaime), t. I", p. 43, 54, 60,
188, 189, 217; t. II, p. 317.
Masserano (Prince de), t. P"", p. 26;
t. II, p. 55, 56, 58, 65, 66, 68, 69,
70, 72, 73, 74, 75, 76, 78, 79, 80,
100, 103, 112, 123, 128, 393.
Masson (Frédéric), t. P'', p. 255, 286,
287, 316, 339.
Mata (Martinez de la), t. II, 285.
Mata Linares (Benito), t. Il, p. 242,.
247.
Mataro, t. I«r, p. 225.
Mathieu (Cardinal), t. L'", p. 277.
Matina, t. II, p. 159.
Mattei, t. II, p. 372.
Maupeou, t. l", p. 332, 392.
Maurepas (Lac), t. IL p. 5.
Maurepas, t. II, p. 113, 118, 121.
Maures, t. I", p. 198.
Mauro de la Fuente (P.), t. P"",.
p. 208.
Mauvaise-Fejoie (Baie de la), t. II,
p. 88.
Maximilien-JosephIII, t. Il, p.l33..
Mayans, t. II, p. 326, 335, 377.
Mayence (Electeur de), t. pr, p. 401..
Maymo y Ribes (José), t. II, p. 328..
Maynas, t. I«r, p. 121.
Mayor (Plaza), 1. 1", p. I8O, 181, 182.
Mazan (Balthazar de), t. II, p. 17.
Mazarin, t. l", p. 94.
Mazarquivir, t. II, p. 215, 216.
Mazarbedo, t. II, p. 151, 255.
Media Luna, t. II, p. 157.
Medicis, t. pr, p. 282; t. II, p. 34.
Médina, t. P'', p. 87; t. II, p. 150.
Médina (Juan de), t. II, p. 286.
Médina del Campo, t. P'', p. 121.
Medinaceli, t. pr, p. 26, 179, 181,
376; t. II, p. 40, 258, 284, 370.
Médina Sidonia (Duc de), t. II,.
p. 39, 294, 349.
Médina Sidonia (Duchesse de), t. II,.
p. 35, 39.
MÉDITERRANÉE, t. II, p. 74, 87, 136,
183, 184, 214, 216, 256, 320, 337,.
338, 398.
Medrano (Pedro), t. P^, p. 228.
Melendez Valdès, t. II, p. 259, 364,.
369.
Melgarejo, t. II, p. 96.
Melille, t. II, p. 82, 85, 139, 251.
Melo (DE), t. pr, p. 74.
Mena (Juan Pascual de), t. IL p. 378.
Mena (Pedro de), t. II, p. 370.
Mendizabal (Ignacio), t. II, p. 149..
430
RÈGNE DE CHARLES III D'ESPAGNE
Mendoza, t. I", p. 121.
Menendez (Francisco Antonio), t. II,
p. 92, 372, 373.
Menendez y Pelayo, 1. 1^'', p. 134,
135, 169, 172, 255; t. II, p. 22, 46,
54, 92, 283, 285, 324, 325, 326, 327,
331, 332, 334, 335, 341, 342, 343,
344, 347, 350, 359, 367, 369, 372,
374, 375, 377, 384, 386.
Mengs, t. I", p. 10; t. II, p. 313, 374,
375, 376, 377, 382.
Mercedes (Collège de los), t. II,
p. 289.
Merci (Ordre de la), t. I", p. 119.
Mercy (de), t. pr, p. 334, 346.
Merida, t. I*"", p. 121.
Merino, t. I", p. 204, 328.
Mesenguy, t. pr, p. 112, 288.
Mesquia (José de), t. I", p. 328.
Mesta, t. II, p. 293, 294.
Métastase, t.I", p. 135; t. II, p. 40.
Metz, t. II, p. 111.
Mexicain (Concile), t. P'', p. 341,
360, 370.
Mexico, t. P% p. 121; t. II, p. 320, 322.
Mexique, t. pi-,p. 98, 121, 122, 135,
167, 240; t. II, p. 2, 6, 9, 24, 30, 71,
137, 162, 196, 215, 226, 229, 234,
305, 321, 397, 398.
Mezquita, t. II, p. 191.
Michel (Robert), t. II, p. 379.
Michel-Ange, t. II, p. 377.
Middleton, t. II, p. 330.
Miguel (San), t. P^ p. 121. 125,
128, 158, 160; t. II, p. 102.
Miguel (San-), vaisseau, t. II, p. 205.
Miguel d'Acha (San-), t. I", p. 81.
MiGUELEZ, t. I", p. 50, 118, 129, 136,
138, 139, 140, 143, 144, 146, 158,
166, 172, 173, 200, 202, 255, 256.
Milanais, t. I", p. 270.
MiLHET (Jean), t. II, p. 7, 13, 15, 17.
MiLHET (Joseph), t. II, p. 17.
MiLPA, t. II, p. 230.
Mina (La), t. I«, p. 76.
MiNAYO (Manuel Ferez), 1. 1", p. 328.
Minden, t. I", p. 35, 42.
Miner (Mariano), t. P"", p. 242.
Minerve, t. II, p. 36.
Miso ou MiNHO, t. P^ p. 77, 79, 403.
Minorque, t. pr, p. 34, 59, 72, 107,
121; t. II, p. 123, 132, 150, 183,
189, 190, 192, 196, 198, 199, 214,
215, 221, 223, 226, 253, 398.
MiR(Miguel), t. P'', p. 157.
Mira de Mescua, t. II, p. 367.
Mirabeau, t. II, p. 302, 303.
Miranda (José Fernandez). Voir
Losada.
Miranda (Sierra Morena), t. II, p. 50.
Miranda (Duchesse de), t. II, p. 39.
Miranda, t. I", p. 77, 79.
Mirinay, t. P^ p. 125.
Mississipi, t. I", p. 97, 98; t. II, p. 2,
3, 5, 6, 15, 24, 214.
Mila, t. II, p. 228, 230, 231, 237.
Mitayas, t. I", p. 124.
Mobile, t. pr, p. 98; t. II, p. 3, 5, 6,
24, 136, 155, 156, 214.
Mobilia Falconderi, t. P"", p. 365.
Mocha, t. I", p. 121.
MoDÈNE (Grand-duc de), t. P^ p. 378.
Modène, t. pr, p. 240, 251, 270, 363
367.
Modeste (Le), t. P'', p. 75.
Mohammed ben Abd Allah, t. II,
p. 84, 85, 86.
Mohamed ben Otoman, t. Il, p. 251.
Mois apostoliques, t. I", p. 110.
Moïse, t. II, p. 377.
MoJON Blanco, t. II, p. 50.
Molière, t. P^ p. 150.
MOLINA (P.), t. P^ p. 135.
Molina (José DE), évêque, t. P'',
p. 327; t. II, p. 289.
MoLiNA (José DE), officier, t. II,
p. 102.
MoLiNO, t. P^ p. 281.
MOMPOX, t. pr, p. 121.
MONARCA, t. II, p. 150.
MONCORVO, t. pr, p. 78, 79.
Monda, t. II, p. 336.
MoNDÉJAR (Marquis de), t. II, p. 334.
Mondonedo, t. I", p. 328.
MoNiNO, t. P'', p. 200, 202, 217, 256,
325, 341, 342, 343, 344, 345, 346,
347, 348, 349, 350, 351, 352, 353,
354, 355, 856, 357, 358, 359, 360,
361, 362, 363, 364, 365, 366, 367,
368, 370, 371, 372, 373, 374, 375,
376, 377, 378, 380, 382, 383, 384,
385, 388, 389, 391, 394, 395, 396,
397, 398, 400, 402, 403, 404, 406,
409, 410, 411, 412, 413,414, 415;
T A D L E ALPHABÉTIQUE
431
t. II, p. 50, 54, 82, 99, 100, 108,
109, 117, 118, 120, 121, 122, 123,
127, 129, 131, 132, 133, 135, 136,
137, 141, 143, 149, 151, 152, 153,
161, 162, 163, 164, 166, 167, 168,
173, 174, 175, 176, 177, 178, 181,
182, 183, 184, 185, 186, 187, 188,
189, 190, 196, 199, 200, 208, 213,
214, 215, 218, 219, 220, 223, 224,
225, 248, 250, 251, 252, 253, 255,
256, 260, 264, 266, 269, 270, 271,
279, 280, 281, 283, 286, 289, 291,
301, 302, 303, 304, 306, 307, 308,
309, 311, 312, 322, 354, 367, 396,
399.
MONSON, t. P'', p. 88.
MONTAIGU, t. II, p. 174.
MONTALBAN, t. II, p. 367.
MONTALVO, t. II, p. 54.
MONTANEZ, t. II, p. 370.
Mont Cassin, t. I", p. 404.
MONTEAGUDO, t. II, p. 349.
MoNTEALEGRE (Marquis DE), t. II,
p. 39.
Monte-Cavallo, t. pr, p. 264, 265,
285, 301, 406.
Montefiascone, t. P'', p. 401.
Monte-Grande, t. II, p. 102.
MONTELLANO, t. II, p. 349, 393.
MONTEMAR, t. P'', p. 80.
MONTEREI, t. P^ p. 121.
Montes (Francisco), t. II, p. 304.
MONTESA, t. P^ p. 119.
Montevideo, t. I", p. 126, 224; t. II,
p. 102.
Montforte, t. P'', p. 121.
Montijo, t. I", p. 2.
Montijo (Comtesse de), t. II, p. 349.
Montilla, t. I", p. 121.
MONTIZON, t. II, p. 50.
Montmorin, t. II, p. 110, 117, 118,
119, 120, 122, 123, 129, 130, 132,
139, 140, 142, 143, 145, 148, 151,
161, 163, 170, 174, 175, 176, 177,
178, 179, 180, 181, 182, 183, 185,
186, 196, 201, 202, 208, 209, 214,
219, 221, 224, 225, 252, 261, 308.
Montpellier, t. I", p. 255; t. II,
p. 22, 322.
Montréal, t. I«^ p. 53.
Montserrat, t. pr, p. 222.
Moquegua, t. I", p. 121.
Mora, t. I", p. 80, 136, 170, 171,
391, 392; t. II, p. 46.
Morales (Ambrosio de), t. II, p. 334.
MoRATiN (le Père), t. II, p. 313, 343,
344, 347, 348, 352, 357, 358, 359,
360, 362, 363, 367, 369.
MoRATiN (le Fils), t. II, p. 313, 369.
Maraver y Vera, t. P"", p. 204.
MoRciLLO, t. II, p. 326.
MoREL Fatio, t. P"", p. 2, 9, 23, 24,
52, 76, 77, 80, 84, 333, 374, 376;
t. II, p. 29, 34, 35, 46, 47, 58, 83,
87, 118, 261, 263, 283, 365.
MoRENO (Florencio), t. II, p. 86.
MoRENo (Manuel), t. II, p. 60.
MoRENO (Ventura), t. II, p. 190,
204.
MoRETO, t. II, p. 366.
MoRNiNG Herald, t. II, p. 202.
MORON, t. pr, p. 121.
MoRRO (Castillo del), t. I", p. 85, 86,
87.
Morveau, t. II, p. 321.
Moscoso Y Peralta, t. II, p. 238,
246.
MoscoviÈs, t. P"", p. 121.
MosQUiTOS, t. II, p. 24, 154, 158,
159, 189, 226, 229.
MoTA (P.), t. pr, p. 220.
Motte-Piquet (La), t. II, p. 202.
Motillos (Los), t II, p. 50.
MOTRIL, t. pr, p. 121.
Mourin (P.), t. P'', p. 219.
MouRZAS, t. II, p. 253.
MOUSSY (DE), t. pr, p. 123, 127, 155.
Moxos (En los), t. P^ p. 121.
MtLLER (Max), t. II, p. 333, 334.
MUNIAIN, t. I", p. 78, 188, 191, 217.
MuNiz (Marquis del Campo Villar),
t. pr, p. 1, 18, 163, 164, 165.
MuNOZ (Jean-Baptiste), t. II, p. 328,
344.
Munster, t. II, p. 306.
MuRCiE, t. I«, p. 121, 185, 193, 211;
t. II, p. 74, 299, 304.
Muret (Pierre), t. II, p. 4, 20, 29, 34.
MuRiLLO (Marquis de), t. P"", p. 180.
Muriel, t. I", p. 66; t. II, p. 11, 163.
MuRRAY, t. II, p. 189, 190, 191, 192.
194.
MuTis (José Celestino), t. II, p. 322.
MuzQUiz, t. pf, p. 188, 191, 217;
432
RÈGNE DE CHARLES III D'ESPAGiNE
t. II, p. 1, 41, 42, 45, 49, 92, 93,
162, 302, 303.
Nadolet, t. 1^^, p. 242.
Najaeit, t. I", p. 121. f
Nantes, t. II, p. 60.
Naples, t. pr, p. 1, 2, 3, 4, 6, 7, 12,
15, 16, 19, 22, 24, 27, 28, 29, 31,
32, 44, 50, 62, 77, 83, 103, 162,
185, 219, 251, 253, 265, 266, 270,
274, 278, 279, 280, 303, 305, 308,
313, 315, 318, 325, 335, 353, 358,
363, 372, 373, 374, 393, 396, 402,
403, 404, 411; t. II, p. 35, 39, 40,
71, 97, 149, 164, 176, 261, 266,
267, 269, 270, 271, 272, 273, 274,
276, 277, 341, 370, 375, 381.
Napoléon, t. I", p. 169; t. II, p. 198,
312.
Nassau (Prince de), t. II, p. 204.
Nasarre, t. II, p. 313, 383, 384.
Natchez, t. II, p. 2, 3, 4.
Natchinotchez, t. II, p. 3.
Nova (Miguel Maria de), 1. 1", p. 203.
Navalcarnero, t. I*'', p. 121.
Navarre, t. II, p. 295, 338.
Navarro (Marquis de la Victoire),
l. I", p. 8.
Navarro (Benito), t. I", p. 176, 210,
211, 212, 213, 214, 215, 216.
Navarro (P. Joaquin), t. I", p. 218.
Navas de Linarès, t. II, p. 50.
Navas de Tolosa, t. II, p. 50.
Nazareth, t. I", p. 119.
Necker, t. II, p. 106, 161, 180, 181,
Nectoitx, t. I", p. 109, 130, 136,
173, 175.
Neptune, t. II, p. 378.
NÈGRES (lie des), t. P^, p. 121.
Negroni, t. l", p. 265, 267, 270, 280,
300, 384, 388, 416.
Nerville (de), t. II, p. 60.
New-Castle, t. I", p. 40, 42, 52, 66,
95, 100, 103.
Newman, t. II, p. 317.
Newton, t. pr, p. 133; t. II, p. 324,
386.
New- York, t. II, p. 124.
Nicandre (Prince de Saint-), t. II,
p. 97.
Nicaragua (Lac de), t. II, p. 159, 226.
Nicaragua (Province de), t. II,
p. 159.
Nicolas (San), t. P^ p. 125, 160.
Nicolas, empereur du Paraguay,
t. I", p. 122, 160, 221, 230.
NiETO (Joseph), t. P"", p. 228.
Nifo (Francisco Mariano), t. II,
p. 358.
NlSARD, t. I", p. 245.
NisSEN, t. II, p. 255.
Nivernais, t. I", p. 73, 94, 99, 100,
103, 105.
NocEDAL (Candide), t. II, p. 292,
298, 364.
Noëlle (P.), t. I", p. 172.
NoGUERA (Andres), t. II, p. 247.
Noire (Mer), t. II, p. 184.
NOLLET, t. II, p. 341.
Nonciature (Tribunal de la), t. I",
p. 338, 340.
Nonel (P.), t. pr, p. 218, 236, 240,
241.
Notre-Dame du Rosaire, t. P^,
p. 183.
Noris, t. I", p. 136, 138, 139, 141,
142, 143, 144, 146, 148, 173, 174.
Normandie, t. II, p. 19, 21.
NoRONA, t. II, p. 349.
North, t. II, p. 55, 64, 70, 75, 76,
80, 81, 111, 119, 121, 125, 126,
130, 165, 167, 170, 176, 189, 194,
206, 208, 219.
Nouvelle-Ecosse, t. II, p. 209.
Nouvelle-Espagne, t. II, p. 158,
248, 264, 320.
NouV'ELLE-Grenade, t. II, p. 321.
Nouvelle-Orléans, t. I", p. 104;
t. II, p. 2, 3, 4, 5, 6, 7, 16, 18, 19,
154, 156.
Nouveau-Royaume, t. I", p. 121.
NoYAN (Jean-Baptiste), t. II, p. 17.
Nuestra Senora de Mercedes, t. P^
p. 128.
NuEVA Recopilacion, t. II, p. 233.
Nuix, t. pr, p. 134.
Oaxaca, t. pr, p. 121.
Ocana t. I", p. 121; t. II, p. 317,
319.
Océan, t. II, p. 197, 206, 256, 338.
Océan (L'), navire, t. P^ p. 75.
O'CONNELL, t. IL p. 204.
Odile (Baron de Sainte-), t. pr^
p. 371.
Oddi, t. I", p. 277, 281.
TABLE ALPHABETIQUE
433
O'DUNNE, t. I", p. 73, 74, 75, 94.
Œdipe, t. U, p. 342.
Ohio, t. I«i-, p. 34.
Olavide, t. n, p. 1, 36, 46, 47, 48,
49, 50, 51, 53, 54, 364, 368.
Olivares (Duc d'), t. II, p. 340.
Oliver (Antonio), t. II, p. 146.
Olivieri, t. II, p. 373.
Olmeda, t. II, p. 349>
Onate, t. pr, p. 121, 182, 376; t. II,
p. 349.
Onteniente, t. I", p. 121.
O'PORTO, t. 1er, p. 73^ 77, 79, 81.
Oran, t. II, p. 84, 215, 216, 312, 317,
366.
Orbitello, t. I", p. 238.
Orduna, t. I", p. 121.
O'Reilly, t. I", p. 76, 79; t. II, p. 1,
14, 15, 16, 17, 18, 25, 54, 57, 69,
79, 82, 86, 87, 88, 89, 90, 91, 93,
94, 110, 251, 311, 318, 398.
Orénoque, t. II, p. 235.
Orense, t. pr, p. 121, 134, 328; t. II,
p. 289.
Oreste, t. II, p. 342.
Oriel, t. II, p. 317.
Orient, t. II, p. 75.
Orihuela, t. P^ p. 121, 204, 329.
Orizaba, t. pr, p. 168.
Orléans (Duc d'), t. II, p. 13.
Orlofp (Alexis), t. II, p. 182.
Orono (Francisco), t. P^, p. 227.
OROPESA,t. P'-,p.l21;t.II,p.236,238.
Orsini, t. I", p. 253, 266, 267, 268,
273, 274, 275, 276, 277, 279, 282
284, 289, 295, 301, 302, 305, 306,
308, 310, 315, 316, 322, 330, 341,
344, 347, 348, 350, 351, 358, 365,
404, 412, 413, 415.
Orsini (Francisco), t. II, p. 34, 35, 36.
Orti y Brull, t. pr, p. 171; t. II,
p. 91, 348.
Ortiz y Sanz (Josef), t. II, p. 381.
Oruro, t. pr, p. 121.
Oryilllers, t. II, p. 134, 136, 139,
140, 141, 142, 166, 397.
O'ScALAN (Timothée), t. II, p. 323.
Osma, t. pr, p. 20, 328, 409.
OsMA ( Joaquin de), 1. 1", p. 328, 343.
OsoRio Y Redin, t. II, p. 285.
OsoRNO Y Herrera (Autonio), t. II,
p. 202.
OssoRio (Ignace), t. pr, p. 139.
OssuN, t. pr, p. 1, 2, 19, 27, 28, 29,
30, 31, 32, 34, 35, 36, 37, 38, 39,
43, 44, 46, 47, 48, 50, 51, 53, 56,
61, 69, 74, 76, 93, 94. 96, 97, 98,
100, 101, 102, 104, 187, 189, 207,
230, 237, 252, 258, 260, 267, 291,
312, 314, 337, 397, 411; t. II, p. 6,
20, 23, 25, 29, 31, 35, 38, 39, 56.
57, 69, 73, 77, 86, 95, 103, 104,
110, 114, 117, 121, 175.
Ostende, t. pr, p. 41.
OSUNA, t. pr, p. 376; t. II, p. 349.
OswALD, t. II, p. 189, 209, 210, 211.
222.
Otero (Antonio), t. II, p. 272.
Ouessant, t. II, p. 139, 142, 144.
OviÉDO, t. pr, p. 121, 142, 328; t. IL
p. 363.
Oxford, t. II, p. 317.
OZAETA. t. II, p. 337.
Pacte de famille, t. pr, p. 5, 29/
69, 70, 107, 265, 343; t. II, p. 1
41, 42, 81, 137.
Padilla (Maria de), t. II, p. 339.
Padoue, t. pr, p. 138.
Paix (Prince de la), t. II, p. 96,
292.
Palacio (Ramon Miguel), t. II,
p. 285.
Palafox, t. pr, p. 135, 166, 167,
168, 288, 289, 301, 302, 351, 359,
360, 361, 395.
Palapag, t. pr, p. 121.
Palau y Verdera, t. II, p. 321.
Palencia, t. pr, p. 121, 327; t. II,
p. 338.
Palerme, t. II, p. 341.
Palestrina, t. pr, p. 241; t. II,
p. 390.
Palladio, t. II, p. 381.
Pallavicini, t. pr, p. 174, 221, 233,
281, 283, 300, 404, 414, 415, 416.
Palmero (Manuel (Antonio), t. I",
p. 328.
Palmerston, t. II, p. 60.
Palomarès (Sylvestre), t. I", p. 213.
Pampas, t. I", p. 121.
Pampelune, t. pr, p. 121, 208, 210.
211, 328; t. II, p. 311, 322.
Pamplona. t. pr, p. 121.
Panaderia, t. II, p. 373.
II.
434
REGNE DE CHARLES III D'ESPAGNE
Panama, t. I" p. 121; t. II, p. 24, 71.
Panine, t. II, p. 183.
Panmure de Natchez, t. II, p. 154.
Paoli, t. I", p. 237.
Pabacciani, t. I", p. 277, 281.
Paeagtjay, t. I", p. 90, 109, 121,
122, 123, 125, 129, 131, 155, 156,
158, 159, 160, 161, 212, 224, 227,
240; t. II, p. 30.
Pabaka, t. I", p. 109, 123, 124, 125,
128.
Pabavicino y Arteaga, t. pr^ p. 150.
Pabdo, t. I", p. 12; t. II, p. 35, 100.
Paris, t. l", p. 26, 43, 54, 55, 69, 73,
102, 123, 132, 140, 142, 143, 170.
218, 251, 278, 332, 334. 335, 337,
344, 382, 389, 391, 392, 398, 404;
t. II, p. 1, 5, 24, 25, 59, 82, 105,
114, 119, 121, 123, 130, 132, 138,
179, 181, 183, 200, 208, 209, 210,
224, 248, 261, 286, 306, 307, 308,
320, 323, 324, 341, 345, 350, 354,
361, 367, 373.
Parme (Duché de), t. I«^ p. 3, 4, 6,
62, 243, 244, 245, 246, 248, 249,
251, 256, 257, 258, 278, 279, 288,
318, 374, 385, 386, 387; t. II, p. 37,
330, 374.
Parme (Duc de), t. I", p. 70, 72,
188, 243, 244, 247, 248, 250, 251,
253, 255, 257, 265, 268, 301, 387,
396, 397; t. II, p. 1.
Parral, t. I", p. 121.
Parrilla, t. II, p. 44, 47.
Pasajès, t. II, p. 291, 305.
Pas-du-Berger, t. II, p. 197.
Pas-de-Calais, t. I", p. 90.
Passionei, t. pr, p. 343.
Pasto, t. I", p. 121.
Pastora, t. II, p. 204.
Patino, t. II, p. 305.
Patiomkine, t. II, p. 183.
Patos (Lagune de los), t. II, p. 102,
108.
Patrici, t. pr, p. 357.
Patsquaro, t. pr, p. 121.
Paul (Saint-), t. I", p. 257.
Paul III, t. pr, p. 244, 249; t. II,
p. 228, 230.
Paula Primera, t. II, p. 204.
Paula Segunda, t. II, p. 204.
Pavon (José), t. II, p. 322.
Payaguas, t. P'", p. 123.
Pays-Bas, t. I", p. 4, 41.
Paz (La), t. P"', p. 121; t. II, p. 228,
238, 245.
Paz y Melia, 1. 1", p. 2, 9; t. II, p. 34.
Pedro (Infant Don), t. II, p. 107, 108.
Pedro (Le Cruel), t. II, p. 339.
Pedrogaon, t. pi', p. 81.
Pékin, t. II, p. 354.
Pelage, t. II, p. 363.
PÉLOPONÈSE, t. II, p. 5.
Penafiel, t. pr, p. 376.
Penaflorida, t. II, p. 283.
Penalosa, t. II, p. 50.
Penamacor, t. P'', p. 81.
Penon de Vêlez, t. II, p. 82, 85, 86,
139, 251.
Pensacola, t. pr, p. 106; t. II, p. 5,
24, 136, 155, 156, 157, 196, 214.
Pentecôte, t. P'', p. 397.
Peramas (P.), t. I", p. 225.
PÈRE- DE- Famille, navire, t. II,
p. 18.
Pereira (Gomez), t. II, p. 326.
Perelll t. I", p. 281.
Perez (Jean-Baptiste), t. II, p. 334.
Ferez, t. I", p. 218.
Perez (José), évêque de Ségorbe,
t. II, p. 338.
Perez Bayer (Francisco), t. II,
p. 336.
Perez de Escobar (Antonio), t. II,
p. 322.
Perez y Lopez, t. II, p. 285, 313,
331, 332, 333.
Perez de Prado, t. I", p. 145, 146,
147.
Pergolèse, t. II, p. 390.
Périgord (Comte de), t. II, p. 83.
PÉROU, t. pr, p. 90, 121^123, 129,
156, 227, 240; t. II, p. 9, 196, 234,
236, 237, 241, 244, 245, 246, 248,
306, 321, 322.
PÉROUSE, t. I", p. 138.
Perrault (Claude), t. II, p. 381.
Perse, t. II, p. 354.
Pesaro, t. I", p. 138, 241.
PeSQUISA SECRETA, t. P"", p. 203.
PÉTERSBOURG, t. P'', p. 40, 93; t. II,
p. 182, 183, 187, 376.
Petit (Joseph), t. II, p. 17.
Peyre (Roger), t. II, p. 370.
TABLE ALPHABÉTIQUE
133
Phabsale, t. I", p. 113.
Phèdre, t. II, p. 342.
Phèdre, fabuliste, t. II, p. 356.
Phénix (Le), t. I«^ p. 8, 83.
Philadelphie, t. II, p. 111, 113,
124, 127.
Philandre, t. II, p. 381.
Philippe (Saint-), église, t. P"", p. 193.
Philippe (Saint-), fort, t. II, p. 189,
191, 192, 194, 195, 198, 226.
Philippe (Saint-), Louisiane, t. II,
p. 3.
.Philippe de Nébi (Saint-), t. P'',
p. 119, 181.
Philippe (Duc de Parme), t. I",
p. 1, 3, 4, 5, 6, 17, 28, 29, 62, 80,
188, 244, 245, 246, 247; t. II, p. 38.
Philippe, fils aîné de Charles III,
t. F>-, p. 6.
Philippe, infant, petit-fils de Char-
les III, t. II, p. 257.
Philippe II, t. I", p. 198, 250; t. II,
p. 321, 334, 380.
Philippe III, t. P^ p. 198, 250; t. II,
p. 230, 372.
Philippe IV, t. I", p. 133, 134, 250,
372.
PHILIPPEV,t. pr, p. 1,10, 11, 14, 22,
23, 29, 110, 111, 117, 135, 188,
244, 245, 250, 360; t. II, p. 12, 29,
42, 92, 95, 262, 267, 313, 322, 340,
354, 369, 371, 372, 378, 379, 385.
Philippines, t. I", p. 66, 88, 89,
106, 121, 167, 227, 241; t. II,
p. 56, 114, 279, 304, 305, 306, 322.
Picardie, t. II, p. 146.
Picot, t. I^r, p. 337.
Pie IV, t. I", p. 276.
Pie VI, t. I", p. 374, 416; t. II,
p. 288, 309.
Pie del Fardo, t. II, p. 19.
Pierre (Saint-), t. l^^, p. 166, 244,
257, 258, 291, 292, 404; t. II,
p. 362, 387.
Pierre d'Alcantara (Saint-), t. I",
p. 119.
Pignatelli, ambassadeur de Naples,
t. IL p. 110, 164, 250, 276.
Pignatelli (Joaquin). Voir comte
DE FUENTES.
Pignatelli (Juan), t. II, p. 92.
Pignatelli (Maria Manuela, du-
chesse de Villahermosa), t. l",
p. 171; t; II, p. 91, 348, 350.
Pignatelli (Ramon), t. II, p. 92, 299.
Pignatelli (P.), t. Ie^ p. 165, 218,
219, 236, 240, 241.
PiMAS (Los), t. I", p. 121.
PiNEDAS, t. II, p. 50.
Pineiro, t. II, p. 154.
PiNEL, t. I", p. 81.
PiNi, t. II, p. 38, 391.
PiNILLOS (P.), t. I", p. 204.
Piquer (Andrès), t. IL p. 322, 326,
327.
Piquer (Juan Chrysostôme), t. II,
p. 353.
PiQUIBI, t. IL p. 108.
Pirelli, t. I", p. 276, 280, 298.
Piri(San), 1. 1", p. 81.
PiSADOR (Agustin Gonzalez), t. P^
p. 328.
Pisco, t. pr, p. 121.
PiSE, t. I", p. 138.
Pitt, t. I", p. 4, 5, 29, 32, 33, 34,
35, 36, 37, 40, 42, 51, 52, 53, 54,
55, 58, 59, 60, 61, 64, 65, 66, 67,
92, 93, 95, 97, 100, 101, 107, 265;
t. II, p. 57, 58, 61, 62, 63, 75,
126, 180.
PiTUÉ, t. II, p. 379.
PiZABRE, t. II, p. 2.
Pizzi Y Franqeschi, t. Il, p. 343.
Pizzighettone, t. Il, p. 146.
Plaisance, t. pr, p. 4, 121, 244,
245, 240, 257, 258.
Plaisantin, t. I", p. 4, 5, 72.
Plasencia, 1. 1", p. 328; t. II, p. 289.
Plata (La), t. II, p. 2, 60, 235.
Platon, t. Il, p- 353.
Plaza Mayor, t. I«r, p. 26; t. Il,
p. 40, 258, 362.
Plutarque, t. IL p. 338.
Plymouth, t. P'', p. 90; t. II, p. 124,
140, 141, 142.
Pœstum, t. l", p. 77; t. II, p. 381.
Pointe Coupée, t. II, p. 3.
Poitou, t. Il, p- 21.
PoKOK, t. I", p. 83, 85.
POLACOS, t. II, p. 360.
Poli (Anne-Thérèse), t. I", p. 401.
Pollenza, t. P'', p. 121.
Pologne, t. I", p. 80, 81, 270, 308,
313, 367, 371; t. II, p. 75, 374.
436
RKGNE DE CHARLES III D'ESPAGNE
POMBAL, t. I«^ p. 74, 78, 80, 161;
t. II, p. 82, 100, 101, 102, 106,
107, 398.
POMPADOUR. 1. 1", p. 284; t. II, p. 146.
POMPEI, t. II,p. 381.
Ponce (Juan), t. II, p. 363.
PONTARLIER, t. II, p. 198.
PONTCHARTPvAIN, t. II, p. 5.
PoNTECORVO, t. I", p. 243, 253, 264,
279.
PONTEVEDRA, t. I", p. 121.
PoNZ (Antonio), t. II, p. 298, 313,
376, 381, 382, 383.
PoNZ (José), t. II, p. 383.
POPAJAN, t. I", p. 121.
PORCEL, t. II, p. 342.
PORROSILLO, t. II, p. 50.
Porte, t. II, p. 250, 252, 253, 256.
Porte (de la), t. II, p. 144.
PoRTicr, t. I", p. 32, 267.
PORTLAND, t. pr, p. 74; t. II, p. 211.
Porto Bello, t. II, p. 26.
Porto Carrero, t. I", p. 136, 145,
146, 147, 253; t. II, p. 29.
POKTO-RlCO, t. II, p. 26.
Portsmouth, t. I", p. 74; t. II,
p. 124, 138.
Portugal, t. le', p. 64, 72, 73, 75,
76, 82, 94, 154, 156, 161, 172, 209,
211, 212, 258, 261, 263, 270, 348,
355, 393, 394, 402, 411, 414, 415;
t. II, p. 14, 56, 82, 95, 100, 101,
104, 106, 108, 109, 122, 124, 139,
143, 176, 197, 250, 260, 262, 265,
273, 277, 337, 345, 371, 391, 398.
Portugal (Roi de), t. II, p. 82, 107.
Portugal (Reine douairière de), t. P"",
p. 77, 394; t. II, p. 82, 107, 109.
Pott, t. II, p. 334.
PotoSI, t. I«r, p. 121; t. II, p. 231.
POUPET, t. II, p. 17.
PozzoBONELLi, 1. 1", p. 281, 289, 290.
Prado, t. I", p. 10, 26; t. II, p. 362,
378.
Prado (Juan de), t. I", p. 83, 84,
85, 87, 88.
Prague, t. P', p. 166.
Priégo, t. I", p. 182.
Prince (Le), navire, t. I", p. 224.
Princesa, t. II, p. 149, 150.
Principe (Théâtre du), t. II, p. 360,
363.
Principe-Carlos, batterie flottante,
t. II, p. 204.
Procaccini (André), t. II, p. 372, 374.
Provence (Comte de), t. l",p. 259,
392; t. II, p. 83.
Provence (Comtesse de), t II, p. 83.
Providence (Ile de la), t. I", p. 102.
Prusse, t. P^, p. 5, 19, 38, 42, 43,
44, 45, 46, 80, 93, 96, 112, 196,
313, 340, 379, 403; t. II, p. 48,
133, 134, 184, 278, 311.
Ptolémée, t. II, p. 319.
PUEBLA DE LOS ANGELES, t. P^
p. 121, 166.
Puerta DEL Sol, t. I", p. 181; t. II,
p. 364.
Puerto Caballo, t. II, p. 158.
Puerto de la Cadena, t. II, p. 299.
Puerto-Rico, t. pr, p. 25, 83, 102;
t. II, p. 26, 71, 167, 218, 248.
Punta, t. I", p. 85, 86, 121.
PuYSÉGUR (Comte de), t. II, p. 201.
Pyrénées, t. II, p. 346.
Québec, t. P'', p. 35, 53.
QuER (José), t. II, p. 321.
Quichotte (Don), t. pr, p. 342.
QUILLOTA, t. I", p. 121.
QuiNCAMPOix (Rue), t. II. p. 2.
QUINTANO Y BONIFAZ, t. P^ p. 109,
113, 114, 115, 173; t. II, p. 53.
QuiNTiLLANA (Femaudo), t. II, p. 50.
QUERANDIS, t. I", p. 1 23.
QuEVEDO (Pedro), t. II, p. 289.
QUIRINAL, t. II, p. 334.
Quito, t. P^. p. 121, 156, 219, 241;
t. II, p. 8, 235.
Rabago (P.), t. pr, p. 135, 136, 140,
142, 144, 145, 147, 148, 154, 158,
159, 162, 168.
Rabat, t. II, p. 85.
Racine, t. II, p. 367.
Raffadale, t. II, p. 273, 277.
Rafaël, évêque de Valence, t. P'',
p. 328.
RAJONDEliOSADA (Bartolomé), t. P^
p. 328.
Raimondi de Bassano, t. I", p. 339.
Raleigh, t. II, p. 229.
Rambaud (Alfred), t. II, p. 253.
Rameau, t. II, p. 350, 386, 387, 388,
389.
Ramirez (Brigadier), t. II, p. 255.
TABLE ALPHABÉTIQUE
437
Ramirez de Arellano (Francisco),
t. P^ p. 328.
Ramon (San), t. II, p. 156.
Ramos (Enrique), t. II, p. 350.
Ranc, t. II, p. 371.
Raphaël, t. II, p. 376, 377, 390.
Rastro, t. II, p. 362.
Raucoux, t. II, p. 146.
Ravenne, t. I", p. 402.
Raymond de Bourgogne, t. II,
p. 338.
Raynal (Abbé), t. pr, p. 135.
Raynal (P.), t. I", p. 172.
Rayneval, t. II, p. 118, 123, 163,
189, 215, 216, 217, 218, 219, 220,
221, 223, 306.
Real Academia de la Historia,
t. II, p. 242, 245.
Real Giro, t. II, p. 301.
Real Trasporte, t. I", p. 83, 87, 88.
RÉCOLLETS (Promenade des), t. I",
p. 10.
Recopilacion de Leyes de Indias,
t. II, p. 233.
Record Office, t. I", p. 187, 188,
191; t. II, p. 57, 69, 74, 79, 104,
107, 117, 132, 173, 176.
Red de San Luis, t. II, p. 371.
Redoutable (Le), t. P'', p. 75.
Registros, t. II, p. 26.
Regnard, t. II, p. 46.
Reims, t. F^, p. 332.
ReISEACH, t. 1er, p. 42.
Rejas (Rue de las), t. II, p. 348.
Relief Act, t. II, p. 171.
Remedios (Los), t. II, p. 203.
Rennes, t. I", p. 335.
Repartimiento, t. II, p. 230, 241.
Republica Argentina, t. I", p. 131.
Requeno, t. II, p. 313, 386, 390.
Requesens, t. I^r, p. 139.
Reseguin (Josef), t. II, p. 246.
Retiro. Voir Buen Retiro.
Retz (Cardinal de), t. I«r, p. 120.
Retz (P.), t. K, p. 288.
Revillagigedo, t. I", p. 182.
Reybs (Antonio de los), 1. 1", p. 409,
Reynier, t. \", p. 18, 132.
Rezzonico (Cardinal Carlo), t. l",
p. 263, 264, 275, 279, 280, 281,
289, 290, 292, 293, 294, 298, 303,
410, 413, 415.
Rezzonico (Majordome), t. I^^p. 260.
Rhin, t. P"-, p. 35; t. II, p. 133, 346.
Ribeka (P.), t. II, p. 316.
RiBERA (Joseph), t. II, p. 372.
Ribera (Pedro de), t. II, p. 370, 371.
Ric (Pedro), t. ï^^, p. 203.
RiCARDOS, t. II, p. 54.
RiCAUD (Baltazar), t. I", p. 83.
RiCAUD (Francisco), t. l", p. 83.
Ricci, t. pr, p. 109, 112, 130, 136,
173, 175, 176, 218, 243, 262, 263,
264, 270, 283, 340, 354, 356, 376,
399, 400.
RiCHMOND, t. II, p. 126, 207, 211.
Ricio (P.), t. I", p. 219.
RiCLA, t. I", p. 81; t. II, p. 54, 92.
Rico (Pedro), t. II, p. 315.
RiDoi.Fi, t. I", p. 146.
RiMiNi, t. ler, p. 240, 288.
RiNSFORT, t. l", p. 74.
RiOBAMBA, t. 1er, p. |21.
Rio Grande de San Pedro, t. II,
p. 100, 101, 102, 104, 107, 108.
Rio Grande do Sul, t. I", p. 155.
Rio Hondo, t. II, p. 154.
Rio .Ianeibo, t. I", p. 157.
Rio Meta, t. I", p. 121.
Rio Orinoco, t. I^r, p. 121.
Rio de la Plata, t. pr, p. 89, 123,
224, 226; t. II, p. 101, 106, 107,
108.
RioParana, t. I", p. 121.
Rio Pardo, t. II, p. 102.
Rio Tebicuary, t. pr, p. 125.
Rio Uruguay, t. l", p. 121.
Rios, littérateur, t. I^r, p. 345.
Rios (Los), village, t. II, p. 50.
Rios (Isabelle de), t. II, p. 46.
RioT Act, t. II, p. 173.
RioxA, t. I", p. 121.
Risco (Manuel), t. II, p. 313, 336,
337.
RiVADENEYRA, t. I^r, p. 202; t. II,
p. 350, 354.
Rivas Bétancourt, t. II, p. 154.
Rizi (Francisco), t. II, p. 370.
Robespierre, t. II, p. 286.
RocH (Saint-), t. II, p. 197, 202,
205.
RocHA (Miguel), t. pr, p. 228.
Rocher (Prairie du), l. II, p. 3.
ROCHFORD, t. P'r, p. l»\): t. II, p. I,
438
RÈGNE 1)K CHARLES 111 D'ESPAGNE
3, 34, 39, 56, 57, 59, 76, 80, 103,
112.
Rocio, t. II, p. 263.
ROCKINGHAM, t. II, p. 63, 76, 121,
124, 126, 189, 207, 211, 212.
Roda (Manuel de), t. I", p. 18, 136,
165, 175, 185, 188, 191, 192, 207,
209, 216, 217, 219, 220, 231, 232,
245, 274, 275, 277, 278, 287, 289,
300, 309, 324, 325, 333, 342, 343,
350. 375, 381, 383, 391, 407; t. II,
p. 51, 53, 92, 316, 375.
Rodney, t. II, p. 136, 147, 148, 149,
150, 151, 152, 166, 169, 182, 196,
210, 268.
RODRIOrUEZ (P.), t. II, p. 331.
Rodriguez (Ventura), architecte,
t. II, p. 263, 313, 370, 371, 380.
ROHAN (Prince de), t. II, p. 58.
Rohan-Chabot (.Marie-Armande de),
t. 1", p. 76.
Rojas y Contreras (Diego de),
t. I", p. 184, 189, 191, 328.
Rojas (Francisco de), t. II, p. 366.
Rojo (Antonio), t. I", p. 88.
Roldana, t. II, p. 370.
ROMAGNE, t. 1", p. 416.
Rome, t. P^ p. 50, 80,110,111,115,
116, 117, 118, 130, 141, 142, 143,
145, 146, 147, 148, 165, 171, 173,
174, 185, 212, 219, 231, 235, 236,
241, 245, 248, 249, 250, 252, 253,
254, 257, 259, 261, 262, 263, 264,
265, 266, 267, 268, 269. 270, 275,
278, 281, 282, 284. 285, 286, 287,
288, 291, 293, 296, 297, 299, 301,
303, 304, 305, 309, 310, 311, 313,
314, 316, 321, 324, 331, 332, 337,
338, 339, 340, 341, 342, 343, 344,
348, 351, 354, 355, 356, 358, 366,
369, 370, 371, 372, 373, 374, 375,
376, 378, 381, 382, 395, 397, 398,
399, 400, 401, 402, 403, 404, 405,
406, 408, 409, 411, 412, 413, 414,
415, 416; t. II, p. 29, 99, 330, 335,
373, 374, 381, 387, 397.
ROMEA Y Tapia, t. II, p. 358.
ROMTJLUS et Remus, t. II, p. 258.
ROKCIGLIONE, t. I«^ p. 253, 266, 267,
270, 278, 380, 412.
RosA (Santa-) (Paraguay), t. F^,
p. 125, 128.
RosA (Santa-), (Pensacola), t. II,
p. 156.
ROSADO, t. II, p. 154.
RosALiA (Santa-), t. II, p. 149.
RosARio, t. I«'' , p. 128.
RosARio (batterie flottante), t. II,
p. 204.
ROSBACH, t. II, p. 146.
RosELL (Antonio-Gregorio), t. II,
p. 317.
RosEMBERG. Voir Orsini.
Rossi (DE), t. I", p. 281, 339.
Rossinante, t. I^'', p. 342.
RoTRou, t. II, p. 341.
ROUCHER, t. II, p. 54.
Rousseau (Jacques), t. II, p. 379.
Rousseau (Jean-Baptiste), t. II,
p. 344.
Rousseau (Jean-Jacques), t. 1",
p. 153; t. II, p. 22, 46, 51, 54, 286,
307, 350, 386, 388.
Royal Georges, t. II, p. 150.
ROYAN, t. II, p. 18.
Rozas (Nicolas de), t. II, p. 241.
RUBENS, t. II, p. 377.
RuBi (Marquis de), t. II, p. 311.
RuBiN DE Celis (Manuel), t. F'',
p. 328; t. II, p. 289, 323.
RuBio (Agustin), t. II, p. 340.
RuBio (Francisco), t. II, p. 323.
Ruiz (Hipolito), t. II, p. 322.
Ruiz PuENTE (Felipe), t. II, p. 60,
61, 66.
Rumblar, t. II, p. 50.
RuspoLi, t. I", p. 365.
Russie, t. I", p. 54, 55, 93, 379, 403;
t. II, p. 24, 48, 161, 175, 184, 186,
213, 252, 275.
Saavedra, t. I«^ p. 255.
Sabas (Saint-), t. l^^, p. 354.
Sabbionetta, t. I", p. 4.
Sabugal, t. I«"", p. 81.
Sachetti, t. II, p. 373, 374, 380.
Sacramento, t. I", p. 73, 89, 90,
154, 155, 228; t. II, p. 24, 82,
87, 107, 108, 115.
Sacrement (Rue du Saint-), t. II,
p. 372.
Sacré-Cœur, t. I", p. 322, 339.
Saenz (Juan), t. I", p. 329.
Sage (Henry), t. l", p. 4, 6.
Sage (Du), t. II, p. 321.
TABLE ALPHABÉTIQUE
439
Sahagun, t. II, p. 338.
Sainte-Beuve, t. II, p. 323.
Saintes (Les), t. II, p. i96, 210.
Sajani, t. pr, p. 408.
Salamanque, t. Ie^ p. 121, 133, 173,
174, 185, 328, 329; t. II, p. 53,
292, 315, 316.
Salazar (Juan Francisco), t. I^^
p. 193.
Saxdanha, t. ler, p. 129.
Salé, t. II, p. 85.
Salesas, t. I", p. 119.
Salesas Reales, t. II, p. 371.
Salgado, t. I6^ p. 255.
Salinas y Monino (Francisco), t. II,
p. 251.
Salm (Prince de), t. II, p. 47.
Salta y Jujuy, t. 1er, p. 121, 227.
Salva y Campillo (Francisco), t. II,
p. 323.
SAL\aATi, t. I", p. 357.
Samaniégo, t. II, p. 54, 351, 356,
368.
Samboagax, t. I", p. 121.
Sambuca, t. II, p. 98, 99.
Sanchez (Pedro Antonio), t. II,
p. 287.
Sancho (Basilio), t. I", p. 328.
Sancho-Panza, t. II, p. 30.
Sandwich (Lord), t. II, p. 63.
Sangarajra, t. II, p. 228.
Santafé, t. l", p. 121.
Santander, t. I", p. 121, 328; t. II,
p. 57, 248, 345.
Santiago, t. I«r, p. 121, 328.
Santiago de Chili, t. l", p. 226.
Santiago de Cuba, t. I*-'"', p. 125.
Santimauk, t. P"", p. 74.
Santpons (Francisco), t. II, p. 323.
Sanz (José Payo), t. I", p. 211.
Saragosse, t. l", p. 9, 10, 27, 29,
37, 204, 208, 209; t. II, p. 299,
322, 368, 383.
Saratooa, t. II, p. 119.
Sardaigne, t. l", p. 4, 5, 6, 72,
91, 237, 270, 308, 313, 340, 375;
t. II, p. 34, 172.
Sardinero (Antonio Sanchez), t. l",
p. 328.
Sarmentero, t. l", p. 328.
Sarria, t. I", p. 73, 76, 78, 79, 80,
81, 182.
Sarria (Marquise de), t. II, p. 342w
Sartine, t. II, p. 144, 148, 180, 181.
Sarzillo, t. II, p. 313, 379.
Saville (Georges), t. II, p. 171.
Saxe, t. pr, p. 6.
SCAMOZZI, t. II, p. 381.
SCARRON, t. II, p. 341.
Scelle, t. II, p. 229.
SCHINKEL, t. pr, p. 136, 137.
ScmPA, t. pr, p. 4.
SCHLEGEL, t. I", p. 135; t. II, p. 334.
SCYTHIE, t. II, p. 382.
Sébastian (Eglise de), t. II, p. 361.
Sébastian (Fonda de San), t. II,
p. 313, 338, 343, 347.
Sébastian (Hospice de San-), t. II,
p. 371.
Sébastian (Village de San-), t. II,
p. 50.
Sébastian y Latre (Tomas), t. II,
p. 366.
Sébastien (Saint-), t. I", p. 121,
130, 134.
Sebonde (Raymond de), t. II, p. 333.
Sedan, t. II, p. 21, 22.
Sedano, t. II, p. 352. -^
SÉGORBE, t. I", p. 121, 134, 328;
t. II, p. 289, 334, 338.
SÉGO\^E, t. pr, p. 22, 77, 121, 164,
210, 328; t. II, p. 33, 34, 292, 317,
321, 387.
SÉGUIER, t. pr, p. 253.
SÉGURA DE LA SiERRA, t. P"", p. 121.
SÉGUROLA (Sébastian), t. II, p. 245.
SÉLiM P^ t. II, p. 337.
Sempere y Guarinos, t. II, p. 287.
SÉNÉGAL, t. I", p. 35, 107, 216.
Sens, t. I", p. 339.
SÉPÉ (Cacique), t. pr, p. 157, 160.
Sept-Eglises, t. pr, p. 78, 79.
SÉPULCRE (Saint-), t. P^ p. 119.
Serbelloni, t. P'', p. 281.
Sersale, t. P', p. 273, 279, 280 283,
291, 292, 302, 412.
Severino (San). Voir Albertini.
Séville, t. pr, p. 22, 133, 285, 294,
295, 329, 396; t. II, p. 8, 11, 12,
20, 25, 32, 33, 46, 47, 49, 51, 85,
248, 285, 289, 292, 304, 312, 322,
323, 364, 367.
Shelburne, t. pr, p. 187, 188, 191;
t. II, p. 65, 189, 207, 208, 209,
440
RKGNE DE CHARLES III D'ESPAGNE
. 210, 211, 212, 213, 215, 216, 217,
218, 219, 221.
Sherlok, t. II, p. 86.
Sicile, t. F"-, p. 7, 17, 185; t. II,
p. 98, 253.
SicUANi. t. II, p. 246.
SlERR.\ MORENA, t. II, p. 1,44, 46, 47,
49, 50. 51, 54, 55, 398.
Sierra DE LA PiASTLA, t. P^ p. 121.
Sierra de los Tapes, t. P'", p. 125:
t. II, p. 102.
SiÉTANO, t. I", p. 80.
SiGNORELLi (Pedro Napoli), t. II,
p. 343, 367.
SiGUENZA, t. I", p. 328; t. II, p. 289.
SiLANG, t. I", p. 121.
SiLAS Deane, t. II, p. 119.
SiLVA (Mariana de). Voir Huescar.
SiLVA (Pedro de), t. Ie^ p. 376.
SiLVA Y Palafox (Maria del Pilar),
t. II, p. 308.
SiLVA Telles, t. I", p. 154.
Simancas, t. I", p. 22, 24, 116, 118,
130, 158, 161, 175, 203, 204, 209,
216, 231, 232, 235, 237, 238, 242,
246, 247, 248, 249, 271, 280, 281,
288, 290, 295, 314, 320, 321, 323,
326, 331, 334, 335, 336, 339, 341,
344, 345, 348, 350, 353, 361, 366,
380, 382, 383, 384, 385, 388, 392,
393, 402, 403, 406, 409; t. II, p. 51-
SiNiGAGLiA, t. I", p. 241; t. II, p. 29.
SiSTi (P.), t. I", p. 324.
SiXTINE, t. II, p. 377.
Sixte-Quint, t. ler, p. 288.
SiZARGA, t. II, p. 140.
Smith, voyageur américain, t. II,
p. 17.
Smith (Adam), t. II, p. 209, 229.
SoLANO (Antonio), t. II, p. 321.
SoLANO (Francisco Ramon), t. F^
p. 209.
SoLANO (José, marquis delSocorro),
t. II, p. 136, 142, 152, 153, 156,
157, 179, 196.
SOLAR, t. pr, p. 73, 91, 92.
SOLEDAD, t. II, p. 60.
SoLER (Jaime), t. II, p. 253, 255, 256.
SoLER (José), t. II, p. 253.
SoLER (Juan), t. II, p. 253, 254.
SoLER (Pedro), t. II, p. 253, 254.
SOLIMENA, t. II, p. 372.
SoLis (Francisco), t. P^ p. 273, 284,
285, 290, 291, 292, 293, 294, 295,
302, 305, 329, 403, 409, 414, 415.
SOLLEEHIC, t. II, p. 190.
SOLSONA, t. II, p. 328.
SOMMABIA, t. I", p. 7.
SONORA, t. I", p. 121.
SoNORA (Marquis de la). Voir José
Galvez.
SORBONNE, t. P^ p. 144.
SoRÈZE, t. II, p. 283.
SoRiA, t. I", p. 121; t. II, p. 292.
SORLINGUES, t. II, p. 140, 142.
SoTo (Domingo de), t. II, p. 281, 286.
SoTo (Fernando de), t. II, p. 2.
SOTOMAYOR (Duc DE), t. P'', p. 188,
189.
SOULANGE BODIN, t. P^, p. 5, 21, 27,
46, 96, 99, 100, 105.
Sous-le-Vent (Iles), t. II, p. 18, 136.
SouzA CoNTiNHo (Fraucisco Inocen-
cio), t. II, p. 108.
SOYECOURT (Hôtel de), t. I", p. 392.
Spartel, t. II, p. 149, 251.
SpEZIA, t. le.r, p. 239.
Spinola, t. I", p. 152, 281.
Spinoza, t. II, p. 54.
Spithead, t. II, p. 138.
Stahrenberg, t. P"", p. 6, 43.
Stanley, t. I^r, p. 54, 91.
Stefanucci (P.), t. P'', p. 400.
Stephano (San), t. I", p. 238.
Stephens, t. II, p. 205.
Stoppani, t. I", p. 261, 281, 282,
289, 292, 295.
Stormont (Lord), t. II, p. 103, 167,
172, 183.
Strasbourg, t. II, p. 58.
Stryienski, t. II, p. 38.
SUAREZ, t. P^ p. 257; t. II, p. 326.
SUBISATI, t. II, p. 374.
Sud (Mer du), t. II, p. 226.
Suède, t. II, p. 48, 184, 253.
SuFFOLK (Lord), t. II, p. 134.
Suisse, t. I", p. 196. , ^
Sumatra, t. pr, p. 91.
SuMBEL (Samuel), t. II, p. 84.
Tabago, t. pr, p. 72.
Tabasco, t. II, p. 321.
Tacunga, t. I", p. 121.
Tage, t. I", p. 76, 79, 81; t. II, p. 96,
103. ,-...,
TABLE ALPIIABÉTIQUH;
4H
Talaveba ce la Reyna, t. I'^'',
p. 121.
Talladas (Las), t. I", p. 81.
TallaPiedra, t. ILp- 198,204,205.
Talleyrand (Baron de), t. H, p. 275.
Tambuineta, t. I", p. 128.
Tamer (Le), t. n, p. 59, 65.
Tamise, t. IL p. 173.
Tamujosa, t. n, p. 50.
Tanger, t. IL p. 251.
Tanucci, t. 1er, p. 4^ 14^ 15^ 31, 84,
85, 96, 112, 116, 117, 118, 136,
162, 166, 176, 177, 209, 218, 219,
220, 250, 259, 266, 267, 268, 275,
280, 288, 302, 303, 304, 325, 326,
341, 342, 372, 373, 393, 395, 404,
405; t. II, p. 82, 97, 98, 99, 272.
Tanucci (Marquise de), 1. 1", p. 404.
TaNNUZZI (P.), t. ler, p. 400.
Tapacari, t. II, p. 238.
Tara Homares, t. pr, p. 121.
Tarazone, t. pr, p. 121, 327, 329.
Tarente, t. pr, p. 280.
Tarixa, t. I", p. 121.
Tarragona, t. P-, p. 328; t. IL p. 289.
Tarbagone, t. pr, p. 121, 204.
Tartini, t. Il, p- 387, 388.
Tatahary, t. ler, p. 128.
Tavira, t. II, p. 197.
Tchesmé, t. II, p. 182.
Tecla (Santa), t. I", p. 128, 157.
Tecualmes, t. II, p- 229.
Tellez Giron (Pedro de Alcan-
tara), t. II, p. 349.
Téméraire (Le), t. 1^'^, p. 75.
Temple (Le), t. I", p. 120, 167.
Temple, beau-frère de Chatham,
t. II, p. 210.
Temple, frère de Thomas Grenville,
t. II, p. 210.
TÉNÉBIFFE, t. II, p. 348.
Tepehuanes, t. I", p. 121.
Tepic, t. I", p. 122.
Tepotzolan, t. P^ p. 121.
Tebcias Reales, t. I", p. 198.
Terminos (Los), t. I«', p. 52.
Tebray (Abbé), t. I«^ p. 332, 333.
Tebbe-Neuve, t. I", p. 52, 60, 67,
69, 70, 97, 104, 106; t. II, p. 72,
134, 213, 214, 216.
Teruel, t. I'=^ p. 121, 328.
Teschbn, t. II, p. 133.
TÉTOUAN, t. II, p. 85, 251.
Teu (Tomas), t. Il, p. 48.
Tharsis, t. II, p. 335.
Thèbes, t. I", p. 343; t. II, p. 105,
202.
Theiner, t. I", p. 174, 233, 269,
270, 276, 277, 280, 289, 297, 305,
321, 327, 330, 368, 376, 383, 391,
398, 401.
Théodose, t. II, p. 378.
THERE.SA (Fort Santa-), t. Il, p- 104.
Thérèse (Sainte-), t. I", p. 227, 401.
Thierry (Jean), t. II, p. 379.
Thomas (Eglise Saint-), t. pr, p. 193.
Thomas (Ordre de Saint-), t. I",
p. 183.
Thomas (Village de Saint-), t. I",
p. 157.
Thorwaldsen, t. II, p. 379.
Thubeau-Dangin, t. II, p. 317.
Thurot, t. pr, p. 42.
Thurriegel, t. Il, p. 1, 44.
Tibet, t. II, p. 354.
Tibre, t. I", p. 266.
TiBUB, t. IL p. 377.
TlCKNOR, t. pr, p. 132; t. II, p. 341,
343, 350.
Tiepolo, t. II, p. 374, 375.
Tierra de Campos, t. II, p. 299.
Tillot (Du), t. I", p. 243, 245, 246,
247, 248, 386.
Tillot (Nicolas du), t. l", p. 245.
TiLLY (Rudesindo), t. II, p. 146.
Tinta, t. II, p. 236, 240, 242.
TiRSO DE MoLTNA, t. II, p. 366, 367.
Titien, t. II, p. 376.
ToBAS, t. II, p. 229.
ToFiNO (Vicente), t. II, p. 319.
Tolède, t. I", p. lO, 12, 24, 121, 184,
231, 232, 240, 242, 328; t. II, p. 96.
262, 284, 288, 308, 371, 372.
Tombecbé, t. II, p. 3, 4.
Tomas (San), t. I", p. 128.
Tome (San), t. I", p. 125.
Tome (Narciso), t. II, p. 370.
TONICAS, t. II, p. 3.
TORBAY, t. II, p. 138.
ToBMO, t. l", p. 329.
ToRQUATo (San), t. I", p. 232.
Tobbe (Francisco de la), t. P^, p. 89.
ToBBE (José DE la), t. P^ p. 242.
TOBREGIANI, t. I", p. 109, 112, 174,
442
RÈGNE DE CHARLES III D'ESPAGNE
207, 219, 236, 241, 252, 263, 264,
265, 266, 277, 281, 282, 300, 415.
TOKBEPALMA, t. II, p. 349.
TORRERO, t. I", p. 73, 75.
TORRÈS (Diego DE), t. II, p. 315,
316.
TORRUBIA (P.), t. I", p. 169.
TORTONE, t. II, p. 146.
TORTOSE, t. F"-, p. 121, 328; t. II,
p. 299.
TORTUGTJERO, t. II, p. 159.
TOSCA, t. II, p. 327.
Toscane, t. I", p. 363, 367, 400,
411; t. II, p. 98.
Toscane (Grand-duc de), t. P'',
p. 138, 178, 281, 371, 378; t. II,
p. 34.
Toscane (Grande-duchesse de), t. P"",
p. 343.
Toulon, t. II, p. 123, 192.
Toulouse, t. I", p. 172; t. II, p. 283.
Tower, t. II, p. 111, 112,113.
Trafalgar, i. II, p. 149.
Trajan, t. II, p. 377, 378.
Tras os Montes, t. I", p. 177.
Trébos, t. I'''", p. 208.
Tremoli (Mme de), t. II, p. 98.
Trente (Concile de), t. P^, p. 138,
257, 263; t. II, p. 10, 281.
Trêves, t. II, p. 118.
Trigueros, t. II, p. 259, 365, 366.
Trinidad, t. I", p. 125.
Tripoli, t. II, p. 250, 253, 254, 271,
337.
Truxillo, t. I", p. 121.
TUCUMAN, t. pr, p. 90, 121, 221,
225, 226, 227, 327.
Tudela, t. pr, p. 121.
TuNGASUCA, t. II, p. 236, 242.
Tunis, t. II, p. 250, 253, 254, 255,
256, 337.
TUNJA, t. I", p. 121.
TuPAC Amaru (Blas), t. II, p. 236.
TupacAmaru (Diego Cristobal), t. II,
p. 228, 244, 246, 247.
TuPAC Amaru (Fernand), t. II,
p. 244.
TuPAC Amabu (Hippolyte), t. II,
p. 244.
TuPAC Amaru (José Gabriel), t. II,
p. 228, 236, 237, 238, 239, 241,
242, 243, 244, 246.
TuPAC Amaru (Mariano), t. II,
p. 228, 244, 247.
TuPAC Catari. Voir Apaza.
Tupis, 1. 1", p.l24, 125.
TUBGOT, t. II, p. 112.
Turin, t. pr, p. 265, 342, 343, 346,
378; t. II, p. 348.
TuBQUiE, t. II, p. 21, 75.
Tuy, t. I", p. 403.
Tyr, t. II, p. 205.
Tyrowley, t. pr, p. 74.
Ubeda, t. I", p. 121.
UcEDO (Domingo), t. pr, p. 228.
Ugijab, t. II, p. 299.
Ulloa, t. Il, p. 1, 8, 9, 10, 11, 12,
13, 14, 15, 318, 319.
UltONIA, t. 1er, p. 79.
Univebsité (Rue de 1'), t. I", p. 392.
Unzaga, t. II, p. 18.
Ubbain VIII, t. I", p. 276.
Urbin, t. I", p. 241, 367, 379, 384,
395.
Urena, t. II, p. 349.
Urgel, t. I", p. 121, 328; t. II, p. 290,
299.
Uei, t. II, p. 48.
Uriarte, t. I", p. 232, 242.
Urraca, t. II, p. 338.
Uruguay, t. I", p. 90, 125, 128, 154,
155, 158, 229; t. II, p. 24, 108.
Utrecht, t. Ie^ p. 34, 37, 52, 106;
t. II, p. 12, 42, 43, 65, 215.
Utrera, t. I", p. 121.
UzEDA (Duc D'), t. II, p. 39.
Vaccaro, t. II, p. 372.
Vaillant, t. P'', p. 122.
Valcarel, t. II, p. 313, 333.
Valdecorzana, t. II, p. 262, 263,
392, 393.
Valdeflores, t. P'', p. 211, 214; t. II,
p. 335.
Valdelirios, t. I", p. 90, 136, 156,
157, 159, 161.
Valdepenas, t. P^ p. 376.
Valdivia, t. pr, p. 121.
Vallabriga (Maria Teresa), t. II,
p. 96.
Valladares y Sotomayor, t. II,
p. 340.
Valladolid, t. I", p. 121, 134, 137,
328.
Valle (José DEL), t. II, p. 242, 244.
TABLE ALPHABÉTIQUE
443
Vat.t.f. (Tomas de), t. I", p. 328.
Value Salazar, 1. 1", p. 203.
Valls, t. II, p. 313, 383, 384, 385.
Valmar, t. II, p. 347.
Valence, t. V^, p. 15, 22, 121, 133,
191, 323, 327, 328, 350, 403; t. II,
p. 20, 33, 248, 286, 288, 293, 323,
326, 328, 336.
VALENCiA(PedroDE),t.II,p.326,334.
Valentano, t. I", p. 401.
Valera, t. II, p. 319.
Valiente (Pedro Ferez), t. II, p. 49,
50.
Valparaiso (Comte DE). Voir Gaona.
Valparaiso, t. l", p. 121.
Vandal (Albert), t. l^^, p. 93.
Vanloo (Louis-Michel), t. II, p. 371.
Van Spen, t. I", p. 255.
Varchi (Benedetto), t. II, p. 378.
Vargas Machuca, t. II, p. 381.
Vargas Ponce (José), t. II, p. 320,
340.
Varrones, t. I", p. 231.
Varsovie, t. P^, p. 81.
Vasqtjez (P.), t. I", p. 135, 165, 166,
173, 277, 293, 294, 298, 299, 300,
304, 305, 310, 322, 323, 324, 334,
335, 349, 350, 375, 381, 383, 399,
400, 406, 407, 416.
Vasquez (José), t. II, p. 347.
Vatican, t. I", p. 138, 274; t. II,
p. 374.
Vaudreuil (DE), t. I", p. 53; t. II,
p. 201.
Vauguyon (La), t. pr, p. 332; t. II,
p. 174, 261, 265, 267, 277.
Vaux (DE), t. II, p. 142, 145.
Vaux Hall, t. II, p. 110.
Vegerano, t. II, p. 239.
Velarde, t. I", p. 328.
Velasco, t. ler, p. 86, 87.
Velasco (Le), t. II, p. 87.
Velasquez, astronome, t. II, p. 320.
Velasquez de Velasco. Voir Val-
DEFLORES.
Velasquez (Diego de Silva), t. II,
p. 372.
Vêlez de Guevara, t. II, p. 367.
Venero (Juan Francisco), t. l",
p. 209.
Venebo DE Valera (L. Manuel), t. II,
p. 246.
Venise, t. I", p. 185, 251, 270, 339,
363, 364.
Venizza (P.), t. P"", p. 401.
Venta de los Santos, t. II, p. 50.
Ventilla, t. II, p. 50.
VÉNUS, t. II, p. 36, 320, 377, 387.
Vera Cruz, t. I", p. 25, 121; t. II,
p. 25, 28, 71, 120.
Vergara, t. I", p. 121; t. II, p. 195,
284, 317, 356.
Vergennes, t. I", p. 413, 414, 415;
t. II, p. 20, 23, 103, 104, 112, 113,
114, 115, 116, 119, 120, 121, 122,
123, 129, 130, 132, 133, 135, 136,
140, 142, 143, 144, 148, 161, 163,
170, 174, 175, 177, 178, 180, 181,
182, 186, 189, 201, 202, 205, 208,
209, 210, 211, 212, 213, 215, 218,
220, 221, 222, 223, 224, 225, 252,
276, 397.
Vernei, t. II, p. 313, 328.
VÉRONE, t. I", p. 138.
Versailles, t. pr, p. 3, 4, 5, 6, 33,
40, 43, 51, 53, 54, 56, 58, 62, 65,
73, 95, 238, 252, 267, 268, 273,
311, 313, 343, 349, 355, 397; t. II,
p. 7, 34, 51, 60, 68, 71, 103, 112,
113, 114, 119, 121, 131, 132, 143,
148, 183, 184, 185, 186, 189, 201,
204, 205, 208, 211, 212, 214, 220,
222, 223, 224, 278, 288, 308.
Vertiz (Juan-José), t. II, p. 102,
104.
Veterani, t. pr, p. 281.
ViBRAYE (Marquis de), t. II, p. 201.
ViCH, t. I", p. 134, 328.
Victoire (Mme), t. pr, p. 28.
Victoire (Marquis de la). Voir Na-
VARRO.
Victoire, femme de Bischi, t. l",
p. 349.
Vienne, t. 1^^, p. 4, 5,40, 43, 44, 45,
93, 169, 290, 313, 330, 333, 346,
354, 378, 382, 393, 394; t. II, p. 71,
98, 138, 187, 213, 250, 272, 275-
ViERA Y Clavijo (José), t. II, p. 337.
Vignola, t. IL p. 381.
Viladomat, t. II, p. 372, 374.
Villadarias, t. II, p. 393.
VlLLAFLOR, t. P^ p. 78.
Villagarcia, t. I'-*', p. 121.
I VlLLAHERM0S.\ (DuC DE), t. I*-'"",
444
RÈGNE DE CHARLES III D'ESPAGNE
p. 170, 171: t. II, p. 92, 258. 34S.
349, 350.
ViLLAHERMOSA (DucheSSe DE), t. P"",
p. 392: t. II, p. 348.
ViLLALOX, t. II, p. 50.
ViLLAMAYOR, t. I", p. 133.
ViLLAXUEVA (Comte DE), t. I",
p. 204.
VitXAXUEVA (Diego de), t. II, p. 381.
ViLLA^TEVA (Juan DE), t. II. p. 92,
313. 372, 381.
ViLLARÉAL, t. I«^ p. 79.
ViLLAREJO DE FUESTES. t. P'', p. 121.
ViLLARIAS, t. II, p. 373.
ViLLARS. t. II, p. 145.
VlLLASEXOrS', t. P"", p- 133.
ViLLAVELLA, t. P"'. p. 73, 81.
VILLA\^CIOSA, t. P^ p. 2.
Ville (Abbé de la), t. I". p- 333,
335; t. II, p. 25, 78,
ViLLEXA. t. I", p. 185.
ViLLERÉ. t. II. p. 16, 17.
ViLLIERS DU TERRAGE, t. I", p. 104;
t. II, p. 2, 3. 5. 6, 8, 10, 11, 12,
14, 16, 17, 18.
YlLSECH (DE), t. II, p. 98.
Vikcest (Capitaine Sai>-t-). t. II,
p. 153.
VixcEST (Ile Sats-t-), t. I", p. 72.
VixcEXT (Porte de Satn-t-). t. I",
p. 183.
VixcEST DE Paul (Satst), t. P''. 119.
VrscEXTi (Hipolito). t. P'', p. 233.
ViQrE, t. I". p. 121.
Virgile, t. II, p. 390.
ViRGiLi (Pedro), t. II, p. 324.
ViKY, t. pr, p. 73, 91, 105.
ViscoxTi (Cardinal), t. P^ p. 415.
ViSME (DE), t. pr, p. 187, 188, 191.
ViSTA Aleoke, t. II. p. 50.
VlTERBE. t. P"", p. 277.
VlTOKIA, t. P^ p. 121, 208, 220; t. II,
p. 117.
ViTRrvE. t. II. p. 380. 381.
ViVEXZio. t. II, p. 268.
Vives (Louis), t. II. p. 286, 326, 327.
VoLAXT (Le), t. II. p. 14.
\OLTAIRE, t. I", p. 143, 153, 170,
196. 232, 245, 284, 325; t. II,
p. 22, 40, 46, 50, 51, 54, 341, 360,
364, 367.
Vrillère (Duc de la), t. I", p. 333.
WADors'GTOX (Richard), 1. 1", p. 33,
34. 37, 43, 44, 46.
Wagxer, t. II, p. 390.
Waliszewski, t. II, p. 182.
Wall (Eduardo), t. I", p. 90.
Wall (Rioardo), t. I« p. l, 17, 24,
29, 32, 33, 34, 36, 37, 38, 44, 46,
48, 49, 50, 51, 53, 56, 67, 68, 69,
96, 100, 101, 108, 111, 112, 113,
115, 117, 118. 163, 164, 166, 188,
189. 255, 386: t. II, p. 49, 59.
Wallo>->-es (Gardes), t. I", p. 178,
181. 195.
Walpole. t. pr, p. 102; t. II, p. 208.
Waxdeswah, t. I", p. 54.
Warxes (Manuel), t. I", p. 228.
Washts-gtos (Fort), t. II, p. 11, 124.
Washls-gtox (Général), t. II, p. 128.
WEDDERBrRX, t. II, p. 173.
WEST>n>STEB. t. II, p. 171.
VVEYMorTH (Lord), t. II, p. 55, 68,
70, 73, 76, 77, 128, 129, 130, 132,
133. 134, 135.
Whitehall, t. II. p. 58.
WiGHT, t. II, p. 138.
WixcKELiiAXX, t. II, p. 375, 377,
WOOLWICH. t. II, p. 61.
WOROXZOFF. t. II. p. 24.
XA^^EK (Prince), t. P^ p. 49.
XAvaEK (San), t. pr, p. 125, 128.
Xérès, t. II, p. 20.
Xérès de la Fkonteère. t. P^.
p. 121.
XlmÉXÈS, t. pr, p. 278; t. II. p. 22.
XiMÊxEz (Cristobal Manuel), t. P',
p. 152, 153.
Yaci (Prince), t. P^p. 156, 163; t. II,
p. 97.
Yaxacoxas. t. P^ p. 124.
Yapeyi', t. pr, p. 125, 229.
Yauch (José Antonio), t. II, p. 48.
Ybiza. t. pr, p. 21.
YeBEXES, t. pr, p. 121.
Yerba Maté, t. P^, p. 128.
Y-GuAzr, t. pif, p. 124.
York (Archevêque protestant d'),
t. II, p. 172.
York (Cardinal d'), t. I", p. 276,
281. 338, 371.
YoTJîfG, t. II, p. 347.
YrcATAX, t. II, p. 213, 214.
Zacatecas, t. I", p. 121.
TABLE ALPHABÉTIQUE
IL p. 344. 3?*- 4Ȕ^ *15.
EPJlATOI
F3ii:-±VAi, lij^. t. I*, p- 121. Fsisslii^'A.
GALZ-i:?^;A3. lîrç^ t- IL p- 3^4, GAUL?a.GA3.
p^T7T4T. lir^. t. f^r p. V}% 1*3, Hii-iXîA:
Lasct. lirç. t. f=^ p. 79, Lact.
0"Gq5:53l grç, t- IL p- 2i**, O'Ocarsnxi.
PAKKAdiSI, gr?. î- I=. p. Î77, P«a«<-.-r«x-,
Palisbo, lîr?, t. IL p- 3*1, PiiiAi?2?.
TABLE DES MATIÈRES
CHAPITRE PREMIER
CESSION DE LA LOUISIANE ET RÉFORMES ÉCONOMIQUES
I. Cession de la Louisiane, 1; répugnance des Espagnols, 2; mécontente-
ment des colons, 6 ; le nouveau gouverneur UUoa, 8; griefs contre lui, 9;
la situation financière, 10; décrets commerciaux du roi Catholique, 11;
la révolte, 13; la fuite d'Ulloa, 14; arrivée d'O'Reilly, 14; la répres-
sion, 17; administration de ce gouverneur et de ses successeurs Unzaga
et Galvez, 18. — IL Campagne économique de Choiseul en Espagne, 19;
situation privilégiée des Anglais, les Français en Espagne, 20; mauvais
traitements, le commerce d'outre-mer, 23; l'interlope, 24; vénalité des
fonctionnaires, décadence du commerce régulier, 25; formalités, 26;
Béliardi, agent de Choiseul, 28; mauvais état des routes dans la Pénin-
sule, 30; projet économique de Choiseul, 81; les Gremios, 32; Grimaldi
et Esquilache, 33; inquiétudes de l'ambassadeur anglais, lord Rocliford,
mariage de l'infante Marie-Louise avec Léopold, 34; mariage du prince
des Asturies avec la fille du duc de Parme, 37; fêtes, 39; Béliardi et
Esquilache, 40; Muzquiz, 41; convention de 1768, 43. — III. La colo-
nie de la Sierra Morena, Don Gaspar Thurriegel, 44; Olavide, 46; mala-
dies des colons, 47; plaintes, 48; enquêtes, 49; dénonciation d'Olavide
à l'Inquisition, 50; son procès, 53.
CHAPITRE II
LA PAIX EN PÉRIL
I. — La rançon de Manille, 55; l'arbitrage, refus de l'Angleterre, 57. —
II. Les îles Malouines ou Falkland, 59; établissement de Bougainville, 60;
expédition du Jason, 61. — III. La lutte de Georges III contre le parti
whig, 62. — IV. Les Anglais expulsés du port Egmont, 66; démarches
du roi Catholique, 67; faiblesse de l'armée espagnole, 69; avances de
Masserano, réponse de Weymouth, inquiétudes du ministère North,
anxiété de Choiseul, 70. — V. Esprit belliqueux du comte d'Aranda, 71;
l'inaction de la France, 72; concessions de Charles III, 73; harangue du
roi d'Angleterre au Parlement, discours de Chatham, 74 ; chute possible
du ministère anglais, 75; singuliers expédients de Choiseul, renvoi de
448 REGNE DE CHARLES III D'ESPAGNE
lord Weymouth, 76; scène d'ébriété, 77. — VI. Lettre de Louis XV,
renvoi de Choiseul, 78; imprudence du comte d'Aranda, retraite d'Har-
ris, 79; circonspection de Masserano, 80 ; le compromis ignominieux, 81.
CHAPITRE III
DISGRACES A MADRID, A NAPLES ET A LISBONNE
I. Ambassade de d'Aranda en France, 82; Don Manuel Ventura Figueroa,
au Conseil de Castille, 83. — II. Un ambassadeur marocain à Madrid, 84;
traité d'amitié, 85; rupture, sièges de Melille et du Pefion de Vêlez, 8G;
expédition d'Alger, 87; fautes d'O'Reilly, échec des Espagnols, 88;
leur retour à Alicante, 89. — III. Colère du peuple espagnol, contre
O'Reilly et Grimaldi, 90; la cabale du parti aragonais, 92; mariage de
l'infant Don Louis, 95. — IV. Disgrâce de Tanucci, 97 ; retraite de
Grimaldi, son successeur Florida Blanca, 99 V. Conflits avec le Por-
tugal, 100; politique d'atermoiements, 101; la lettre de d'Aranda, 105;
l'expédition de Ceballos, occupation de l'île Sainte-Catherine, 106; de la
colonie du Sacramento, mort du roi de Portugal, 107; chute de Pom-
bal, traité de paix, 108 ; visite de la reine douairière de Portugal en
Espagne, 109.
DEUXIÈME PARTIE
CHAPITRE IV
GUERRE D'AMÉRIQUE, HÉSITATIONS DE L'ESPAGNE,
TENTATIVES DE MÉDIATION
I. Signes avant-coureurs, paroles du duc de Glocester, 110: opinion de
Chatham, Franklin quitte l'Angleterre, les séparatistes l'emportent sur
les loyalistes, 111; secours clandestins de la France et de l'Espagne,
Beaumarchais, 112 ; incertitude de Charles III, 113; démarches d'Arthur
Lee, en Espagne, 116; Montmorin ambassadeur, rappel de d'Ossun, 117;
alliance de la France et des Américains, 119. — II. Mécontentement de
l'Espagne. 120; état des partis, en Angleterre, 124; progrès du parti
royal, 125; faiblesse de l'opposition, 126; mort de Chatham. les Améri-
cains repoussent le bill conciliatoire, récit de Fitz Patrick, 127; vaines
tentatives de médiation, 128; l'ambassade d'Almodovar, 130.
CHAPITRE V
LES HOSTILITÉS
I. Impatience de Vergennes, 136; plan d'Hamilton. le projet de débarque-
ment en Angleterre, 138 ; enthousiasme en Espagne, 139; la jonction des
escadres, Cordoba, d'Orvilliers, rentrée à Brest, 140; récriminations réci-
proques, 141; importunité de d'Aranda, 142; défiance du roi d'Espagne
à son égard, 143; l'idée d'un débarquement, en Angleterre, est écar-
tée, 144. — II. Gibraltar, tentatives pour bloquer la place et la prendre.
TABLE DES MATIÈRES 440
par la famine, Grillon, 145; Alvarez da Sotomayor, Barcelo, 146; blocus
impraticable, sentiment de l'ingénieur Gautier, 147; Rodney entreprend
de forcer le blocus, 148; opérations maritimes, tendant à fermer le
détroit aux Anglais, défaite de Langara, 149; Rodney part pour les
îles, 152. — III. Jonction de Solano et de Guichen aux Antilles, 153;
hauts faits de Don Bernardo Galvez, gouverneur de la Louisiane, 154;
prise de la Mobile, 155: de Pcnsacola, 156; glorieuse conduite de son
père au Guatemala, reprise de San-Fernando de Omoa, 158; de San-
Juan de Nicaragua. 159.
CHAPITRE VI
LA MISSION DE CUMBEELAND A MADRID
I. Cabales contre Florida Blanca, 161; ambition de Don José Galvez, 162;
une négociation secrète, 163; Hussey, sa mission, 164; les émeutes de
Londres et lord Gordon, soulèvement contre les catholiques, 170. —
IL Mission de Richard Cumberland, 173; anxiété de Montmorin, 174;
enivrement de l'envoyé anglais, 176; son mémoire, 177; annotation de
Florida Blanca, les gazettes anglaises. l'.<<; arrivée de d'Estaing à
Madrid, retour aux idées belliqueuse-'", 179; étude laborieuse des plans
de campagne, 180; détresse financière, l'affairo Drouillet et Cabarrus,
colère de Necker, 181. — III. Intervention de la Russie, la neutralité
armée, 182; incertitudes de Catherine II, 188; démarche de Cumber-
land à Saint-Ildefonse, 184; loyauté évidente de Charles III, 185: inter-
vention du prince de Kaunitz, il est éconduit par l'Espagne, 187.
CHAPITRE VII
MINOBQUE, GIBRALTAR, CONCLUSION DE LA PAIX
I. Projet contre Minorque, le gouverneur anglais Murray, le duc de Crillon
commande 1 expédition, 190 ; débarquement, siège du fort Saint-Phi-
lippe, 191 ; concours de la France, tentative de corruption, anecdote du
baron Des C^irs, 192; lettre de Murray sur la capitulation, 194; récom-
penses de Crillon, 195. — IL Découragement général, 195; Don José
Galvez se prononce contre une opération à la Jamaïque, 196; opérations
contre Gibraltar, difficultés d'un blocus, 197 ; le projet de l'ingénieur
français d'Arçon, 198; Crillon réprouve les batteries flottantes, il met
sa responsabilité à couvert, 199; voyage du comte d'Artois et du duc
de Bourbon, 201; arrivée de l'escadre combinée dans la baie d'Algési-
ras, 202; choix judicieux de d'Arçon, 203; incendie des batteries flot-
tantes, 204; ravitaillement de Gibraltar par l'amiral Howe, 205. —
III. Démission du ministère North, 206; cabinet Rockingham, senti-
ments de Gt'orges III, à son égard, Shelburne, 207; démarche de Fran-
klin, Oswald à Paris, 208; lo papier du Canada. Grenville, 210: Shel-
burne président du conseil, 211; mission de Fitz Herbert, 212; gène
entre Madrid et Versailles, 214; mission de Rayneval, 215; note du
comte d'Aranda, marchandages, exigences des Anglais, intransigeance
des Espagnols, 218; projet d'une expédition aux Indes occidentales, 219;
conférenc de Rayneval et de d'Aranda le 28 novembre 1782, 220;
bonne volonté de la France, ses offres imprudentes, 222; lettre de
ir. 29
450 REGNE DE CHARLES III D'ESPAGNE
Florida Blanca du 23 novembre, communication à Rayneval, hardiesse
diplomatique de d'Aranda, 223; joie de Vergennes, ce qu'il faut penser
de cette légende, 224 dernières difficultés à propos des Mosquitos, 225;
mission de Don Bernardo Campo, 226.
CHAPITRE VIII
SOULÈVEME^TTS r)A^-S L'aMÉKIQTJE ESPAGÎsOLE
I. Régime des colonies espagnoles, V assujettissement, cruauté des Espagnols
contre les Indiens, 229; la mita, protestations du pape Paul III et des
souverains espagnols, 230; commerce criminel des corrégidores, 231. —
II. Excès de centralisation administrative, 232: attributionsduconseil des
Indes, 233 ; pessimisme de Campomanès, 234 ; soulèvements antérieurs
à 1780, 235. — III. Tupac Amaru, la révolte du 4 novembre 1780, 236;
assassinat du corrégidor Arriaga, la victoire de Sangarara, 237 ; scène?
de carnage, siège de Cuzco, énergique conduite de l'évêque, 238; som-
mations de Tupac Amaru, sa lettre au chapitre, 239; pasquinade, 241 ;
défaite de l'armée rebelle, désespérance de Tupac Amaru, 242; grossiè-
reté de ses lieutenants, 243 ; captivité de Tupac Amaru, son supplice, 244 ;
continuation de la révolte, Julian Apaza, Mariano, Diego Cristobat
Tupac Amaru, siège de la Paz, 245 ; soumission de Diego Cristobal,
intervention de l'évêque de Cuzco, 246; récidive, Diego Cristobal fait
prisonnier, son supplice, 247. — IV. 1 éformes de Charles III aux Indes,
la centralisation administrative subsiste, plan du comte d'Aranda, 248.
CHAPITRE IX
DERNIÈRES NÉGOCIATIONS ET MARIAGES PORTUGAIS
I. Traités avec le Maroc, 251; avec la Porte. 252; la régence de Tri-
poli, 253 ; expéditions contre Alger, 254 ; négociations avec le dey, trêve
avec Tunis, 255; considérations de Florida Blanca sur la paix avec
les musulmans, 256. — II. Naissance des jumeaux, 257; fêtes célé-
brées à cette occasion, 258. — III. Mariages portugais, 260; céré-
monies, démarche officielle de M. de Lourizal, 261 ; arrivée de Dona
Mariana à Aranjuez, 262; récompenses royales, 263; mort de l'infant
Don Louis, 264; éventualités successorales, 266. — IV. Querelles avec
Naples, 267; Marie-Caroline, nullité de Ferdinand, Acton, 268; langage
violent de Florida Blanca, 270; lettre de ce ministre à d'Aranda, 271;
instructions de Charles III à M. de Llano, ambassadeur à Vienne, 272;
conduite de l'ambassadeur Las Casas, 274; mission de Pignatelli à
Madrid, 276; anecdote relative à l'infant Gabriel, deuils, mort de Dona
Mariana, de son époux, l'infante Charlotte destinée à régner en Portu-
gal, 277; arbitrage de Charles III entre l'Angleterre et la France, au
sujet de la Hollande, 278.
CHAPITRE X
RÉFORMES INTÉRIEURES
I. Règlement de l'assistance publique, la Junte générale de Charité. 280.
— II. Sociétés économiques des amis du pays, 283. — III. Appui moral
du pape, autorisation de disposer des bénéfices vacants, bienfaisance du
TABLE DES MATIERES 451
clergé espagnol, 288; suppression des inhumations dans les églises, 291.
— IV. Le rapport de Jovellanos sur un projet de loi agraire, 292; prin-
cipales entraves qui gênaient les progrès de l'agriculture, leur divi-
sion, 293; timidité de Jovellanos comme réformateur, 296; principaux
travaux en faveur de l'agriculture, canaux, routes, 298. — V. La banque
Saint-Charles, 300; la compagnie des Philippines, 304; la Junte suprême
d'I'.tat, 306. — VI. Cabale contre Florida Blanca, retour du comte
d'Aranda, 307; satires, 309; le mémorial, 312.
CHAPITRE XI
MOUVEMENT INTELLECTUEL, SOUS CHARLES HI
I. L'enseignement, 313; réformes scientifiques, les sciences exactes culti-
vées en dehors des Universités, 316; principaux savants, 317; cabinet
d'histoire naturelle, 321 ; médecine, 322. — IL Philosophie, 325; influence
de Vernei, 328; les jésuites Eximeno et Arteaga, 329; réaction contre le
sensualisme et apologie cathoUque, Rodriguez Ceballos, Perez y Lopez,
Valcarcel, 331. — III. Travaux historiques : les fausses chroniques, 334;
le P. Enrique Florez, Manuel Risco, 336; Capmany, 337; fray Romuald
Escalona, 338; Campomanès, 339; le jésuite Masdeu, 340. — IV. Litté-
rature : prédominance de l'esprit critique, influence de Feijoo, Luzan, 341 ;
Isla, 342; la fonda de San-Sébastian, Moratin le père, 343; principaux
membres de ce cercle littéraire, 344; Cadahalso et los Eruditos a la vio-
leta, 345 ; Tomas Iriarte, 348 ; le poème de la Musica, 349 ; les fables, 351 ;
polémiques qu'elles provoquent, El asno erudito de Forner, 353. —
V. Le théâtre, partisans de la tradition, les gallo-classiques, Moratin le
père, les autos sacramentales, 357; la cabale du comte d'Aranda, 360;
les saynètes de Ramon de la Cruz, 361; la Honnesinda, 363; Jovellanos
et le Dehncuente honrado, 364; pillage de l'ancien répertoire, la Raquel
de Huerta, absence de critique chez ce personnage, 366; El sefiorito
m/marfod' Iriarte, Iriarte précurseur de Moratin le fils, 368. — VI. Beaux-
arts : prédominance de l'influence étrangère à partir de Coëllo, en pein-
ture, 369; décadence de la sculpture et de l'architecture, influence de
Borromini, 370; l'Académie des nobles arts de San-Fernando, 373;
Mengs, prédominance incontestée de sa peinture et de son goût, 374;
réaction de Goya, 377; tentatives de la sculpture avec Don Felipe de
Castro, 378; la sculpture sur bois, Sarzillo, 379; architecture, Don Ven-
tura Rodriguez et Don Juan de Villanueva, le goût antique, influence
de Vitruve, 380; Don Josef Ortiz y Sanz, Don Antonio Ponz, 381. —
VII. Musique : Nasarre, Valls et Feijijo, 383; discours sur la musique des
temples, invasion de l'opéra italien sous Philippe V et Ferdinand VI,
Iriarte, un des propagateurs de la musique allemande, 385; Œuvres des
PP. Eximeno, Arteaga et Requeno, 386.
Bibliographie 401
Table alphabétique 405
l'AlUS TVl'. l'LON-NOUHHlT ET &, HUE (lA HA.NC1KHK. 8. — 9274.
DP
199
R7
t. 2
Rousseau, François
Règne de Charles III
d'Espagne
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